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Full text of "La Légion étrangère en Espagne, 1835-1839"

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*> ^ RÉCITS D'AFRIQUE 

LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

EN ESPAGNE 

1835-1839 

PAR 

PAUL AZAN 

CAPITAINE DÉTACHÉ A i/ÉTAT-MAJOR DE i/ARMÉE 

(Section historique) 



fr 




PARIS 

HENRI CHARLES-LAVAUZELLE 

ÉDITEUR MILITAIRE 



RÉCITS D'AFRIQUE 



LA LEGION ETRANGERE 

EN ESPAGNE 



DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RESERVES 



RÉCITS D'AFRIQUE 



LA LÉGION ÉTRANGÈRE 



EN ESPAGNE 

1835-1839 

PAR 

PAUL AZAN 

CAPITAINE DÉTACHÉ A i/ÉTAT-MAJOR DE L' ARMEE 

(Section historique) 




PARIS 

Henri CHARLES-LAVAUZELLE 

Éditeur militaire 
10, Rue Danton, Boulevard Saint-Germain, 118 



(MÊME MAISON A LIMOGES) 




U MEME AUTEUR : 



poésies, 1891-1391 (épuisé). 

înAL dans les Alpes, 234 pages in-8°; 17 cartes, G photographies. — 
Paris, Alph. Picard, 1002. 

Recherche d'une solution de la question indigène en Algérie, 87 pages 
in-8°. — Paris, Aug. Challamel, 1903. 

Etudes historiques sur l'artillerie régimentaire, publiées par la Be- 
rne (V Histoire, rédigée à l'état-major de l'armée, 13 e , 14 e et 15 e volumes. 
— Paris, Chapelot, 1904. 

Un tacticien du xvn e siècle (François d'Aurignac), 116 pages in-8°, 
1G croquis. 2 cartes. — Paris, Chapelot, 1904. 

Le duc d'Orléans a Alger et a Oran en 1835. Impressions du duc d'Elchin- 
gen, 59 pages in-8°. — Alger, Léon, 1906 (épuisé). 

La reprise de la question d'Alesia en 1905, 26 pages in-8'°. — Semur-eii- 
Auxois, V. Bordot, 1906 (épuisé). 

Le colonel Rocquancourt et les Ecoles militaires, 60 pages, in-8°. — 
Paris, Chapelot, 1907. 

Les premières mitrailleuses (1342-1725), 62 pages, in-8°. — Paris, Chapelot, \ 907. 

La frontière algéro-marocaine au début de 1907, 28 pages, grand in-8°. — 
Tonnerre, Charles Puyfagès, 1907. 



De la même série : Récits d'Afrique. 

Sidi-Brahim, ouvrage couronné par l'Académie française, 810 pages, gr. 
in-S°, 20 gravures, 2 cartes. — Paris, Henri Charles-Lavauzelle, 1905. 



DP 
.1 



DEDICACE 



A mes camarades de V armée espagnole, dont l'ai pu 
éprouver l'amitié en maintes circonstances, et à mes cama- 
rades de Vannée d'Afrique, dont l'ai partagé la vie pendant 
cinq ans, \e dédie l'histoire de la Légion en Espagne. 

Les uns et les autres sont devenus plus chers encore, par 
cette élude, au petit-lils d'un officier qui combattit pendant 
plusieurs années avec la cocarde espagnole, sous les dra- 
peaux de la reine Isabelle, dans les rangs de la Légion. 



P. A 



PRÉFACE 



La légion étrangère est, de tous les corps de l'armée 
d'Afrique, celui qui, depuis les premiers jours de la con- 
quête, est resté le plus semblable à lui-même. 

Le légionnaire est un type curieux et original ; dans la vie 
monotone et pacifique des garnisons, il est bientôt envahi par 
une vague mélancolie et se laisse parfois aller au vice et à 
l'indiscipline pour tromper son ennui ; en campagne, au con- 
traire, c'est toujours un soldat actif, discipliné, brave, capable 
de tous les efforts et de tous les dévouements. 

Il a abandonné son pays, sa famille, ses amis : quelquefois 
il a dans son passé un drame mystérieux dont il garde le 
secret ; il ne compte plus dans la société ; il ne sert même pas 
sous son nom véritable, mais sous un sobriquet choisi par lui ; 
il ne veut plus exister que comme numéro matricule, il est 
uniquement soldat ; son sacrifice reste anonyme, sa mort 
même ne doit pas laisser delraces. 

Il vient à la légion chercher une nouvelle patrie, un asile 
hospitalier, l'oubli d'une douleur, le pardon d'une faute ; il a 
besoin d'espace, il aspire à l'effort, il dédaigne la souffrance, 
il souhaite le danger ; c'est l'amertume même d'une existence 
laborieuse et difficile qui réalise ses désirs et qui constitue sa 
raison d'être. 

Que de légionnaires ont échoué sur les bancs du conseil 
de guerre d'Oran parce qu'ils étaient restés quelques mois 
de trop à Saïda ou à Sidi-bel-Abbès ; s'ils avaient été envoyés 
dans les postes avancés, s'ils avaient été chargés d'accompa- 
gner les convois du Sud-Oranais, s'ils avaient pu partir au 



r RÉFACE 



Tonkin ou à Madagascar, ils eussent peut-être été cités à 
l'ordre, médaillés, décorés ; ils se fussent, comme leurs cama- 
rades, couverts de gloire. Ces hommes émeuvent quand on 
entre dans leur intimité, parce qu'ils se révèlent presque tou- 
jours comme des caractères fortement trempés ; on devient 
indulgent pour leurs travers quand on sait comprendre ce 
qu'ils ont dans l'âme de généreux et d'héroïque (1). 



* * 



Pour connaître la légion, il faut l'étudier pendant une 
campagne. Nulle période n'est peut-être aussi caractéristique 
dans son histoire que celle de 1835 à 1839, pendant laquelle ce 
corps, cédé au gouvernement constitutionnel d'Espagne, fit 
campagne contre les Carlistes dans la Catalogne, l'Aragon 
et la Navarre. 

La légion était préparée à cette guerre par quatre années 
de luttes et de travaux en Afrique et elle conserva toujours 
auprès du peuple espagnol le nom de légion algérienne. Les 
hommes qui la composaient avaient déjà vécu de la vie des 
camps et pris part à maintes expéditions ; aussi los Argelinos, 
les Algériens, firent-ils honneur au courage et à l'endurance 
de l'armée d'Afrique naissante. Ils eurent l'occasion de dé- 
velopper en Espagne toutes les qualités qu'ils avaient acqui- 
ses ; en les suivant pas à pas dans cette guerre difficile et 
prolongée, on arrive à se faire une idée exacte de leur véri- 
table caractère. 

Ce n'est pas au point de vue stratégique et tactique que 
les campagnes de la légion en Espagne présentent un réel 
intérêt ; elles ne comprennent que des opérations décousues 



(1) Souvent j'ai reçu des confidences, quand j'étais rapporteur au 
conseil de guerre d'Oran, au cours des interrogatoires que je faisais subir 
aux légionnaires inculpés ; le délit reproché m'apparaissait alors comme 
un accident banal dans ces existences étranges,, et je plaignais ces mal- 
heureux qui auraient parfois mérité une meilleure destinée. 



PREFACE » 

et éparpillées, résultat du mode de cette guerre et de la na- 
ture du sol sur lequel elle se déroulait ; tout au plus peut- 
on y puiser quelques principes relatifs à la guerre de mon- 
tagne. 

Mais au point de vue de l'éducation morale des troupes, 
elles fournissent de précieux enseignements ; les légion- 
naires qui allèrent défendre la reine Isabelle subirent stoï- 
quement des souffrances terribles et supportèrent sans se 
plaindre les plus dures privations ; ils surent être héroïques 
dans des combats sans éclat, et mourir loin de leur pays, 
obscurément. 

Ce sont là des exemples qui ne peuvent être oubliés, car 
la valeur morale du soldat jouera toujours, sur les théâtres 
de toutes les guerres, un rôle plus considérable que la stra- 
tégie et la tactique. 



* * 



L'élude de cette campagne a aussi l'avantage de mettre au 
jour un épisode peu connu des relations franco-espagnoles. 

L'Espagne et la France ont eu, pendant la première moitié 
du xix e siècle, des existences étrangement mêlées. L'histoire 
a gardé le souvenir des campagnes de Napoléon et de l'expé- 
dition du duc d'Angoulême ; mais elle n'a pas conservé les 
traces de l'émotion intense avec laquelle les événements de 
la Péninsule furent suivis en France depuis 1823 jusqu'au 
milieu du siècle. 

Les relations diplomatiques, les passions populaires et les 
influences politiques, qui ont exercé leurs effets sur la con- 
duite de la campagne carliste et sur l'existence même de la 
légion, seront étudiées suivant leur importance respective. 

Les Espagnols pourront trouver quelque intérêt à lire les 
appréciations portées sur les affaires de leur pays par des 
militaires ou des diplomates français qui y ont été mêlés ; 
les jugements sont reproduits avec fidélité, et les faits sont 



\Q PRÉFACE 

racontes avec une impartialité d'autant plus complète que nul 
sentiment favorable ou hostile aux partis en présence ne 
peut animer l'auteur. 

Si les événements diplomatiques sont exposés dans leurs 
lignes générales plutôt que dans leurs détails, c'est parce que 
la période à laquelle ils se rapportent est encore très près de 
nous et que les Archives des affaires étrangères ne peuvent 
être exploitées qu'avec réserve. 

* 

Les documents à l'aide desquels les diverses parties de 
l'ouvrage sont composées ont été tirés pour la plupart des 
Archives historiques du ministère de la guerre à Paris ; un 
certain nombre proviennent des Archives du gouvernement 
général de l'Algérie, par l'intermédiaire de M. le comman- 
dant Lacroix ; quelques autres ont été extraits des Archives 
du ministère des affaires étrangères. 

Les Archives espagnoles devaient être très riches sur le 
sujet et il était naturel de les consulter. Dès 1869, l'ambas- 
sadeur de France à Madrid fit des démarches auprès du 
gouvernement espagnol pour retrouver les registres concer- 
nant la légion, laissés jadis par ce corps en Espagne. Des 
recherches furent aussitôt entreprises dans les dépôts d'ar- 
chives ; le Ministre de la guerre envoya même le 4 février 
1870 une circulaire aux directions générales de 1 etat-major 
de l'armée et des places, de l'infanterie, de la cavalerie, de 
l'artillerie, du génie, de la garde civile et du corps de santé, 
ainsi qu'à l'inspection générale des carabiniers ; les réponses 
qui lui parvinrent en février et mars certifièrent l'absence 
de tout registre (1). 



(1) Le dossier relatif à ces recherches se trouve aux Archives militaires 
de Ségovie ; il contient toutes les lettres relatives à l'enquête, depuis la 
demande adressée par l'ambassadeur de France. La lettre du Ministre 
de la guerre donnant le résultat général des recherches est du 29 mars 1870. 



PRÉFACE 1 i 



Un incendie qui avait éclaté, en novembre 1846, dans les 
Archives du ministère de la guerre, avait en effet anéanti les 
contrôles de la légion jusqu'au dernier ; presque tous les 
documents concernant ce corps, tels que lettres, rapports, 
demandes, avaient en même temps été détruits. Cependant, 
quelques rares feuillets avaient été sauvés des décombres, à 
demi consumés ; ils ont pu être retrouvés en 1906, grâce 
aux indications de M. le sous-secrétaire de la guerre de Ma- 
drid, au dépôt d'archives militaires de Ségovie, et les plus 
intéressants ont été reproduits dans la deuxième partie de 
l'ouvrage. 

Une circonstance particulière a d'ailleurs permis de répa- 
rer en partie les pertes causées par l'incendie : les documents 
envoyés par le commandant supérieur de la légion aux auto- 
rités espagnoles étaient aussi expédiés par ses soins au gé- 
néral Harispe à Bayonne ou au Ministre de la guerre, à 
Paris : ces copies françaises des pièces officielles ont aujour- 
d'hui le précieux privilège de combler clans l'histoire espa- 
gnole une lacune qui, sans elles, serait irréparable. 

Les archives particulières n'ont pas été négligées ; nombre 
d'impressions personnelles ont été glanées dans les lettres 
ou les papiers laissés par les officiers qui allèrent défendre 
en Espagne la cause de ia royauté constitutionnelle contre 
l'absolutisme : Conrad, de Noue, Rousset, Chéré, Bernelle, 
le grand-père de l'auteur, Bazaine, etc. Des anecdotes typi- 
ques ont été extraites des mémoires de quelques autres, tels 
que Bamberg, de Colleville, von Rosen, d'Ortasini, etc. 

Les dossiers des officiers et les registres matricules de la 
troupe, conservés aux Archives administratives du ministère 
de la guerre, ont permis de reconstituer la physionomie de 
la légion à cette époque ; aussi les chapitres de l'ouvrage 
sont-ils semés de portraits individuels ou de tableaux d'en- 
semble, qui cherchent à donner une idée exacte d'une des 
plus belles troupes de l'armée d'Afrique. 



12 TRÉFACE 



* * 



Les terrains sur lesquels s'est déroulée la campagne de 
la légion n'ont guère changé d'aspect depuis soixante-dix 
ans, et répondent encore aux descriptions qu'en donnaient 
les légionnaires de 1835. 

Les villes seules ont pris de l'essor. L'antique Lerida sur- 
vit encore autour de la citadelle et dans les rues étroites qui 
descendent vers l'Ebre. Barbastro a conservé ses maisons 
originales et ses arcades branlantes ; le bois d'oliviers qui 
fut le théâtre d'une lutte sans merci borde toujours la ville 
de sa verte couronne. Huesca, dans les parties hautes qui 
entourent la cathédrale, reste telle qu'aux jours où la ba- 
taille faisait rage dans la plaine de l'Alcoraz, et le petit 
ermitage de Saint-Georges, dont l'occupation donna la vic- 
toire aux Carlistes, permet de contempler avec émotion les 
champs où la légion perdit tant de braves. 

Saragosse a conservé la plupart des monuments qu'avait 
laissés debout la guerre de l'Indépendance et que les légion- 
naires admiraient en 1837. Son cimetière a cependant été 
remanié : le brave Conrad, le chef de la légion, tué à l'en- 
nemi, ne repose plus dans le tombeau que l'affection de ses 
soldats lui avait élevé ; mais ses cendres ont du moins été 
pieusement conservées, tandis que celles du général espa- 
gnol Iribarren, son compagnon de gloire et d'infortune, ont 
été jetées à la fosse commune lors des travaux exécutés ! 

Vitoria n'est plus la même qu'à l'époque où la légion 
y faisait son entrée aux applaudissements d'une foule en- 
thousiaste ; mais on peut se faire une idée de l'ancienne ville 
en parcourant les quartiers qui dominent l'église de la 
Vierge blanche. Pampelune, au contraire, est restée jusqu'à 
ces derniers temps presque identique à elle-même, enserrée 
dans une pittoresque ceinture de vieilles murailles et ne pre- 
nant jour sur les campagnes qu'elle domine que par des 



PREFACE 



13 



portes étroites, surmontées d'écussons et de sculptures ; des 
travaux commencés vont lui permettre de s'étendre, mais lui 
enlèveront son cachet archaïque. 



* 
* * 



Il est impossible d'exprimer, au cours d'un récit qui doit 
conserver tous les caractères de l'impartialité, l'émotion res- 
sentie en visitant les lieux où les légionnaires souffrirent et 
luttèrent ; ces pages ne doivent pas en effet laisser transpa- 
raître des impressions personnelles, car elles ne visent qu'à 
raconter fidèlement l'épopée du corps français qui partit 
d'Algérie pour Tarragone fort de plus de 5.000 hommes et 
qui revint à Pau, quatre ans plus tard, réduit à quelques 
centaines de combattants. 

Le récit aura peut-être ainsi moins d'intérêt pour les lec- 
teurs qui recherchent la couleur plutôt que l'exactitude et 
pour ceux qui préfèrent le roman historique émaillé d'aven- 
tures au livre d'histoire forcément plus sec. Mais ceux-là 
trouveront des ouvrages serrant de moins près le document 
et qui ont paru depuis quelques années : tel est l'excellent 
exposé du général Grisot et du lieutenant Coulombon, inti- 
tulé la Légion étrangère de 1831 à 1887 ; tel le volume coloré 
d'une fJammc toute militaire et rempli d'anecdotes typiques 
de Roger de Beauvoir ; tel encore le récit brillant et pitto- 
resque de Georges d'Esparbès, intitulé la Légion étrangère. 



* 



La période de quelques années pendant laquelle la légion 
a fait campagne en Catalogne, en Aragon et en Navarre, 
permet mieux qu'aucune autre d'étudier ce corps sous son 
véritable aspect ; la légion se trouvait en effet tout entière 
en Espagne, avec son colonel, son état-major, ses bataillons 



\\ PRÉFACE 



el son dépôt, tandis que dans la plupart des expéditions pos- 
térieures elle n'a figuré que par des bataillons isolés. 

Un seul motif pouvait faire hésiter un officier français 
dans la publication de ce volume : ces pages rappellent aux 
Espagnols des souvenirs pénibles, et elles évoquent des jours 
ensanglantés par l'insurrection carliste. Mais elles font du 
moins ressortir toute la part que la France a prise aux souf- 
frances de l'Espagne, et c'est, comme le prouve chaque jour 
la vie, par des douleurs partagées plus que par des joies 
communes que se cimentent les sincères et profondes ami- 
tiés. 



AVERTISSEMENT 



Plan de l'ouvrage. — Abréviations employées. — Documents. — Livres. 

— Orthographe des noms français : noms de personnes ; noms de lieux. 

— Orthographe des noms espagnols : noms de personnes; noms de 
lieux. — Les noms dans les documents de là deuxième partie. — Noms 
étrangers de tous pays. — Biographies. 

Remerciements aux collaborateurs de l'ouvrage : en Espagne, en 
France; aux descendants des familles; aux membres de la Sabretache. 



La méthode de composition adoptée pour ce volume est la même que 
pour le premier de la série, et les observations générales exposées dans la 
préface et l'avertissement de Sidi-Brahim pourraient être répétées ici. 

Une première partie contient le récit desi événements; une deuxième 
reproduit les documents contemporains les plus importants; une troisième 
renferme des récits et des mémoires dont la critique est faite par des notes 
placées au bas des pages. Des annexes comprennent la liste des officiers 
ayant appartenu à la légion étrangère en Espagne, une bibliographie et 
une iconographie. Un index général des noms propres termine le volume. 

Les abréviations employées pour désigner les archives les plus fréquem- 
ment consultées sont les suivantes : 

A. H. G. : Archives historiques du ministère de la guerre. 

A. A. G. : Archives administratives du ministère de la guerre. 

A. A. E. : Archives du ministère des affaires étrangères. 

Lorsqu'un document utilisé est reproduit dans la deuxième ou dans la 
troisième partie, le dépôt d'archives d'où il est extrait n'est pas indiqué 
dans la référence, mais seulement le n° d'ordre de la pièce permettant de 
la retrouver facilement. Si, au contraire, le document n'est pas reproduit 
clans ce volume, des indications complètes sont données à son sujet. 

Les ouvrages imprimés sont désignés en note par le nom de l'auteur 
suivi de tout ou partie du titre d.u volume. L'édition employée est celle 
qui figure dans la bibliographie; néanmoins il a, paru bon de la faire figu- 
rer dans certains cas où elle peut fournir une indication utile au lec- 
teur. 

L'orthographe dos noms français a été facilement établie : celle des 
noms de personnes, d'après les pièces d'état civil, ou, à défaut, d'état mi- 
litaire; celle des noms de lieux, d'après le Dictionnaire des communes de 
1< rance et la carte d'état-major. 

L'orthographe des noins espagnols a été plus difficile à déterminer en 
raison des différences sensibles qui existent entre les variantes contenues 
clans les divers documents. 
m^fVw S de P ers ? r ' nes . ^ été écrits d'après l'excellent ouvrage espa- 

ssi^Ti ^ EistoHa de ia ° uerra civii > et d ' a P rès divei>s ««- 

sergnements tels que documents originaux et signatures. 

Les noms de lieux ont été mis en accord avec les cartes de Capitaine, 



46 AVERTISSEMENT 



reproduites à la fin du volume; leur orthographe actuelle, dans les cartes 
espagnoles ou françaises, est généralement la même. Quelques-uns d'entre 
eux ont toutefois été rectifiés d'après les cartes modernes; ainsi, le nom 
du village d'Eugui est écrit Eugui sur la carte de Capitaine, tandis que 
dans beaucoup de documente et sur les cartes modernes il est écrit Eugui; 
cette dernière forme a été adoptée par exception. 

Les mêmes principes ont été appliqués aux pièces insérées dans les 
deuxième et troisième parties; les divers documents présentent une telle 
variété pour l'orthographe d'un même nom que la rectification est néces- 
saire pour faciliter la lecture et éviter des notes trop nombreuses. La 
forme (1rs noms propres employée dans le document a cependant toujours 
été respectée quand l'identification était douteuse ou impossible; dans ce 
cas, une note donne l'hypothèse faite par l'auteur, et l'index contient les 
variantes à leur ordre alphabétique, en reportant de l'une à l'autre. 

Les noms étrangers de tous pays sont nombreux dans l'ouvrage, en rai- 
son de la composition même de la légion. Les noms des Polonais ont été 
écrits d'après les pièces officielles qui les désignent, ou d'après leurs signa^ 
tures quand elles figurent dans certains documents; quoiqu'ils aient par- 
fois ainsi une physionomie bizarre, il n'a pas été possible de les identifier 
mieux; ce pourra être le soin d'un écrivain qui étudiera l'histoire de l'émi- 
gration polonaise en France. 

De nombreuses biographies, rédigées à l'aide des documents conservés 
anx Archives administratives du ministère de la guerre, ont été interca- 
lées dans le texte ou mises en notes, comme dans Sidi-Brahim; elles cons- 
titueront peu à peu, avec l'aide des index, un dictionnaire historique 
des officiers de l'armée d'Afrique. 



Les nombreuses recherches qu'a exigées cet ouvrage, en Espagne et en 
France, sur le terrain et dans les dépôts d'archives, m'ont été facilitées 
par le concours de personnes auxquelles ce m'est un devoir agréable 
d'adresser mes remerciements. 

Le lieutenant-colonel Eehagiïe y Santoyo, attaché militaire d'Espagne 
à Paris, et le colonel de Cornulier-Lucinière, attaché militaire de France 
à Madrid, m'ont donné d'excellents conseils pour un voyage d'études en 
Espagne et remis des lettres qui m'ont fait accueillir partout avec une 
grande affabilité. L'ambassadeur de France, M. Cambon; le marquis de 
la Vega de Armijo, directeur de l'xicadémie royaîe d'histoire, une des per- 
sonnalités les plus marquantes de l'Espagne contemporaine; le général 
Suarez Inclan, sous-chef de l'état-major de l'armée, m'ont très aima- 
blement accueilli et recommandé à Madrid. Le chef des Archives générales 
militaires de Ségovie, D. Vicente Vacani y Garcia, m'a guidé dans mes 
recherches avec une grande complaisance Le capitaine d'état-major Pedro 
de^ Castro y Santoyo, de la capitainerie générale de Sa.ragosse, m'a été 
très utile par les nombreux renseignements qu'il m'a fournis : il a en 
particulier retrouvé la tombe du général Conrad au cimetière de Sara- 
gosse et il m'a facilité la visite du champ de bataille de Huesca en m'adres- 
sant à son frère Pablo, établi dans cette ville. Un Français qui habite 
Parbastro, M. P. Bayle, et son gendre, M. Rafaël Mataix Marques, m'ont 
aidé à me rendre compte des conditions dans lesquelles s'est livré devant 
cette ville le fameux combat de 1837. Il faudrait citer bien d'autres noms 
pour être complet. 

En France et en Algérie, j'ai trouvé de même l'appui de collabora- 
teurs^ précieux. Le commandant N. Lacroix, chef du service des affaires 
indigènes en Algérie, a recherché dans les Archives du gouvernement 
généra] les documents concernant la cession de la légion à l'Espagne et 



AVERTISSEMENT 17 



me les a communiqués. Les lieutenants René Schmitz et Victor Paùlier 
ont établi la liste des officiers de la légion de 1835 à 1837; le lieutenant 
Patrolin a traduit l'ouvrage allemand de Bamberg dont des extraits sont 
reproduits aux annexes, et le lieutenant Latreille, quelques passages du 
volume de von Rahden. 

Le général de Noue, commandant la 3 e brigade de cuirassiers à Sainte- 
Menehould ; le lieutenant-colonel Rousset, ancien député et maire de 
Verdun; le lieutenant-colonel Chéré, chef du 2 e bureau au ministère de la 
guerre; le lieutenant-colonel Bernelle, du 54 e régiment d'infanterie à Com- 
piègne ; le capitaine Conrad, du 4 e d'infanterie à Auxerre ; le comte de 
Colleville, chambellan du Souverain Pontife, ont bien voulu me confier des 
papiers de famille, des portraits et des photographies qui ont été utilisés 
dans l'ouvrage. Fils, petit -fils ou petits-neveux des héros de la légion, ils 
ont presque tous, comme on voit, embrassé la carrière de leurs aïeux. 

Bien des personnes encore ont répondu à mes questions : M. Adrien 
Dutey-Harispe, petit-neveu du maréchal Harispe; M. le baron de Schwarz, 
corsul général de Serbie à Paris, qui n'a pas de parenté avec le baron 
de Schwarz ou de Suai ce dont il sera question; M. Bernelle, de la Com- 
pagnie algérienne, à Alger; M. Fayolle du Moustier ; le baron Chatry 
de la Fosse; M. Maçon, conservateur au musée Condé à Chantilly; M. 
Théodore Duret ; le marquis de Chennevières, etc. 

C'est grâce à ces nombreux auxiliaires que j'ai pu mener à bonne fin 
une œuvre que j'ai cherché à rendre impartiale, véridique et complète ; 
aussi je leur en exprime ici ma vive et sincère reconnaissance. 



Légion étrangère. 



PREMIÈRE PARTIE 



CHAPITRE PREMIER 

CONSTITUTIONNELS ET CARLISTES 



Sommaire. — Les partis en Espagne au début du xix e siècle : absolu- 
tistes et constitutionnels. — La Constitution de 1812 : la nation, le 
Roi, les Cartes, la religion; régime libéral, cependant peu populaire — 
Retour de Ferdinand VII en 1814 ; son absolutisme. — Révolution libé- 
rale de 1820 : modcrados et cxaltados. — Les « exaltés » triomphent 
en 1822; les absolutistes prennent les armes sous le nom d'Armée de 
la Foi. — Intervention française de 1823 en faveur de l'absolutisme. ■ — 
Les excès des ce volontaires royalistes » forcent Ferdinand VII à se 
séparer d'eux. — Les absolutistes se groupent autour de son frère don 
Carlos dès 1826 et 1827. — Les agraviados. 

Mort de la reine Amélie en 1829; Ferdinand VII épouse en décembre 
Marie-Christine de Naples — Grossesse de la reine Christine; conster- 
nation des partisans de don Carlos. — Promulgation, en mars 1830, de 
la Pragmatique de 1789 qui admet le droit des filles au trône d'Espagne. 

— Testament solennel du Roi en juin. — Naissance de Marie-Isabelle, 
le 10 octobre 1830. 

Don Carlos n'abandonne pas ses droits. — Son influence à la cour : 
Calomarde. — Naissance de Marie-Louise en janvier 1832. — Grave 
maladie de Ferdinand, en septembre : Calomarde lui fait abroger la 
Pragmatique. — Guérison progressive du roi; le parti christino. Rétar- 
blissement de la Pragmatique; disgrâce de Calomarde. — Christine 
s'appuie sur les libéraux. — Don Carlos quitte la cour et va en Portu- 
gal. Isabelle est reconnue comme princesse des Asturies, le 20 juin 1833. 

— Don Carlos écrit au Roi qu'il maintient ses droits. — Mort de Fer- 
dinand VII,. le 29 septembre 1833. 

Christine s'appuie sur les libéraux modérés. ■ — Le Statut royal du 
10 juillet 1834 ne satisfait aucun parti. — Le traité de la Quadruple 
Alliance le 22 avril 1834 en faveur de Christine contre don Carlos : Por- 
tugal, Espagne, Angleterre et France. — Don Carlos en Navarre; les 
populations y embrassent sa cause avec enthousiasme. — Articles addi- 
tionnels du 18 août 1834 au traité de la Quadruple Alliance. — Parti- 
sans de don Carlos en Europe : Adolphe de Bourgoing. — La cause de 
la Reine semble compromise. 



L'Espagne se trouvait divisée, depuis les débuts du xix e 
siècle, en deux grands partis : celui de la royauté absolue et 
celui de la royauté constitutionnelle. 

Les absolutistes ne voulaient accepter aucune réforme et 
demandaient à conserver intactes toutes les traditions monar- 



LA T.KCJIOX ETRANGERE EN ESfAGNE 



chiques el religieuses de la vieille Espagne ; les constitution- 
nels au contraire, sétaient inspirés des principes de la 
Révolution française et avaient donné une forme pratique à 
leurs aspirations en élaborant la Constitution de 1812. 

Cette Constitution, promulguée à Cadix par les Cortès 
après des discussions passionnées, influa sur toute la vie poli- 
tique de la nation espagnole pendant la première moitié du 
xr\° siècle ; il est nécessaire d'en connaître les éléments, si 
l'on veut comprendre les événements de la Péninsule de 1835 
à 1839. 

Elle posait comme une règle primordiale la souveraineté 
du peuple : « La nation espagnole est libre et indépendante, 
disait le décret ; elle n'est et ne peut être le patrimoine d'au- 
cune famille ni d'aucun individu. La souveraineté réside es- 
sentiellement dans la nation ; et, par la même raison, c'est à 
elle qu'appartient exclusivement le droit d'établir ses lois fon- 
damentales (1). )> 

La forme du gouvernement était une monarchie, dont le 
but et les pouvoirs étaient définis en ces termes : 

« L'objet du gouvernement est le bonheur de la nation, car 
le but de toute société politique n'est autre chose que le bien- 
être des individus qui la composent. 

» Le gouvernement de la nation espagnole est une monar- 
chie limitée héréditaire. Le pouvoir de faire les lois réside 
dans les Cortès avec le Roi. Le pouvoir de faire exécuter les 
lois réside clans le Roi. Le pouvoir d'appliquer les lois dans 
les causes civiles et criminelles réside dans les tribunaux éta- 
blis par la loi (2). » 

Les Cortès étaient la réunion des députés représentant la 
nation ; ces députés étaient 'nommés à raison de un par 
70.000 âmes, au moyen d'un système électif à trois degrés. 
Les juntes de paroisse, composées de tous les citoyens, nom- 
maient d'abord un électeur de paroisse pour 200 domiciliés ; 
les juntes de district, composées des électeurs de paroisse, 
nommaient l'électeur ou les électeurs qui devaient se rendre 
à la capitale de la province pour élire les députés aux Cortès ; 



(1) Lasteyrie, Constitution politique de la monarchie espagnole (1812); 
traduction, art. 2 et 3. 

(2) Ibid., articles 13, 14, 15, 16 et 17. 



CONSTITUTIONNELS ET CARLISTES 23 

enfin les juntes de province nommaient les députés qui de- 
vaient assister aux Cortès comme représentants de la nation. 
Les Cortès devaient tenir des sessions annuelles de trois mois 
consécutifs, et leurs députés être renouvelés en totalité tous 
les deux ans ; les lois proposées et décrétées par les Cortès 
devaient être soumises à la sanction royale, et ne pouvaient 
être promulguées que par le Roi (1). 

La Constitution, qui était libérale, sauvegardait cependant 
les principes religieux et monarchiques chers à toutes les 
classes du peuple. « La religion de la nation espagnole, di- 
sait-elle, est et sera perpétuellement la religion catholique, 
apostolique, romaine et la seule vraie. La nation la protège 
par des lois sages et justes, et défend l'exercice de toutes les 
autres (2). » Quant au chapitre relatif au Roi, il débutait 
ainsi : « La personne du Roi est sacrée et inviolable. Le Roi 
n'est sujet à aucune responsabilité. Le Roi aura le titre de 
Majesté catholique. Le pouvoir de faire exécuter les lois est 
l'attribution exclusive du Roi, et son autorité s'étend à tout 
ce qui a pour objet la conservation de l'ordre public dans 
l'intérieur et la sûreté extérieure de l'Etat, en se confor- 
mant à la Constitution et aux lois (3). » 

La Constitution de 1812 dénotait, de la part de ceux qui 
l'avaient élaborée, beaucoup d'érudition et de science (4), 
mais peu de sens pratique. Les libéraux qui édifièrent ce 
nouveau système étaient des philosophes et des penseurs ; ils 
ne furent compris que des classes éclairées et riches, et ne 
surent pas arriver jusqu'à la masse populaire ; leur action ne 
s'étendit pas au delà d'un cercle de lettrés habitant les 
grandes villes et n'influença pas assez profondément les 
campagnes. 

Lorsqu'en 1814, Ferdinand VII revint à Madrid, il rétablit 
sans effort, et l'on peut même dire à la grande joie du peuple 
espagnol, la monarchie absolue ; une réaction aussi violente 



(1) Lasteyrie, Constitution de 1812, art. 27 à 168. 

(2) Ibid., art. 12. 

(3) Ibid., art. 168 à 171. 

(4) Il est impossible d'exposer dans tous ses détails cette Constitution. 
Voir Lasteyrie; voir aussi un bon résumé dans Hubbard, Histoire con- 
temporaine de l'Espagne, t. I w , p. 127-128. 



24 LA LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

que la Terreur blanche en France tint l'Espagne sous son 
joug jusqu'en 1820 ; les Josephinos, ou anciens partisans du 
roi Joseph, furent persécutés ; l'Inquisition rétablie ; les libé- 
raux dénoncés, emprisonnés et condamnés. 

] ,es excès des absolutistes devaient fatalement amener une 
insurrection ; elle éclata en 1820. Deux officiers, Ricgo et 
Quiroga, soulevèrent leurs troupes et proclamèrent la Consti- 
tution de 1812. L'agitation gagna Madrid, et le mouvement 
populaire fut si violent que Ferdinand jura d'observer la 
Constitution de 1812. 

Les députés aux Cortès de 1820, pour la plupart constitu- 
tionnels sincères, se trouvèrent divisés en deux camps : l'un 
formé par les auteurs mêmes de la Constitution de 1812, hom- 
mes sages et tranquilles, mais sans chaleur pour la lutte : 
c'était celui des moderados ; l'autre, formé par les instiga- 
teurs directs d'une nouvelle Constitution, dite de 1820, hom- 
mes ardents, dirigés par les sociétés secrètes, et ennemis 
déclarés de la Sainte-Alliance : c'était celui des exaltados. 
Les uns comme les autres désiraient le régime constitution- 
nel ; mais, tandis que les moderados pensaient trouver 
dans l'état de choses accepté par Ferdinand le régime défi- 
nitif destiné à assurer le bonheur du pays, les exaltados 
voulaient des garanties plus fortes contre des tentatives pos- 
sibles de réaction ; les uns pensaient à organiser le gouver- 
nement sur les bases convenues, les autres désiraient pousser 
plus loin la révolution politique et sociale. 

Les modérés gardèrent le pouvoir jusqu'en 1822 ; mais, les 
élections ayant cette année-là donné la majorité aux exaltés, 
la situation s'aggrava. Les absolutistes prirent les armes ; 
des bandes armées tinrent la campagne en Catalogne, puis 
s'organisèrent sous le nom d'Armée de la Foi; au mois de 
juin 1822, elles s'emparèrent même de la Seu d'Urgel (1), et 
un triumvirat s'installa dans cette place sous le nom de ré- 
gence d'Urgel ; cette régence reçut l'adhésion non seulement 
des factieux de Catalogne, mais encore des absolutistes de 
Navarre et d'Aragon, et des émigrés qui cherchaient à pro- 
voquer une intervention étrangère. Ce fut le parti des apos- 
toliques. 



(1) La Seu d'Urgel ou Seo de Urgel, en Andorre. 



CONSTITUTIONNELS ET CARLISTES 25 

Pendant que l'Espagne était ainsi déchirée, le Congrès de 
Vérone s'occupait de son sort ; la France, la Russie, l'Au- 
triche et la Prusse, hostiles aux institutions libérales, consi- 
déraient Ferdinand comme un monarque malheureux au- 
quel des révoltés avaient ravi son pouvoir légitime. 

La France intervint en 1823 pour le lui rendre ; le duc 
d'Angoulême installa à Madrid une régence constituée par les 
principaux chefs absolutistes ; cette régence commença par 
déclarer que rien de ce qui s'était fait depuis 1820 n'était 
valable, puis elle réintégra les fonctionnaires révoqués, dis- 
tribua les commandements à ses créatures et décréta l'orga- 
nisation des bandes apostoliques sous le nom de volontaires 
royalistes. 

La guerre civile continua plus ardente que jamais, tandis 
que Ferdinand était en quelque sorte prisonnier des Cortès 
à Cadix ; les apostoliques, partisans du « rey absoluto », 
étaient soutenus par le clergé qui dominait partout les popu- 
lations, sauf dans quelques villes du littoral de l'Océan et de 
la Méditerranée ; les constitutionnels avaient pour eux une 
partie du haut commerce des villes, quelques familles riches 
et anciennes, et quelques grands d'Espagne (1). 

Le succès des armes françaises et l'institution des volon- 
taires royalistes contribuèrent à surexciter le fanatisme des 
absolutistes ; des bandes de l'Armée de la Foi sillonnèrent les 
provinces, et certaines d'entre elles, composées en grande 
partie de déserteurs des corps réguliers, se firent redouter 
autant de leurs amis que de leurs ennemis. Le pillage devint 
le seul but d'hommes qui avaient perdu l'habitude du travail, 
et l'on put voir des adversaires cle la veille s'allier le lende- 
main pour continuer la guerre (2). 

Les « blancs », c'est-à-dire les absolutistes, traquèrent par- 



(1) Bourgoing, qui établit fort bien la composition de ces deux partis, 
n'est pas suspect de libéralisme puisqu'il explique que ces grands d'Es- 
pagne qui défendaient la cause de la liberté « mentaient à leur origine ». 
L'Espagne, Souvenirs de 1823 et de 1833, par Adolphe de Bourgoing, Pa- 
ris, 1834, chap. xxvn, p. 252. 

(2) Bourgoing cite le cas de Thomas, qui commandait les constitution- 
nels dans le nord de l'Andalousie et qui se soumit à Antonio,, chef des 
royalistes; ses guérillas embrassèrent aussitôt la cause du Roi avec 
plus d'ardeur que les guérillas d'Antonio. — Bourgoing, L'Espagne, chap. 
xiti, les guérillas, p. 107-108. 



LA LEGION ETRANGERE EN ESPAGNE 



tout leurs adversaires, qu'ils appelaient les « noirs » ; les 
volontaires royalistes se livrèrent à cette tâche avec une ar- 
deur dont la chanson suivante peut donner une idée : 

De los bigotes de Riego, 
De la cabeza de Quiroga (1), 
Haremos cepillo 
Para limpiar cavallo 
Del cura Merino (2). 
Viva Fernando y la religion ! 
Mueran los negros y la Constitucion (3). 

C'est-à-dire : 

« Avec les moustaches de Riego et le crâne de Quiroga, 
nous ferons une brosse pour panser le cheval du curé Merino. 
Vive Ferdinand et la religion ! Mort aux noirs et à la Cons- 
titution ! » 

Ces sentiments violents, qui trouvaient bon accueil dans 
le peuple, furent l'une des raisons pour lesquelles l'expédi- 
tion française de 1824 eut d'aussi prompts résultats. 

Quand les chefs des armées constitutionnelles eurent suc- 
cessivement déposé les armes, que Riego eut été fait prison- 
nier et que le fameux Mina se fut embarqué pour l'Angleterre, 
l'absolutisme put triompher sans conteste. 

Les volontaires royalistes tout-puissants tombèrent dans de 
tels excès que Ferdinand refusa de les suivre jusqu'au bout 
dans la voie où ils voulaient l'entraîner. C'est alors que les 
anciens chefs de bandes de l'Armée de la Foi jugèrent que le 
Roi, auquel ils avaient rendu le pouvoir, se montrait ingrat 
envers eux ; ils se groupèrent peu à peu autour de son frère, 
l'infant don Carlos, dont la dévotion excessive leur promettait 
un absolutisme plus intolérant et le rétablissement de l'Inqui- 
sition. 

Il est peu probable que don Carlos lui-môme songeât, à 
cette époque, à détrôner son frère ; mais sa femme, dona 



(1) Riego et Quiroga étaient les deux officiers qui en 1820 avaient 
soulevé leurs troupes et avaient proclamé la Constitution de 1812. Ils 
étaient devenus deux chefs influents du parti libéral avancé, c'est-à-dire 
des (( exaltés ». 

(2) Le curé Merino était l'un des chefs les plus populaires du parti 
absolutiste. 

(3) Bourgoing, L'Espagne, chap. xin, p. 117. 



CONSTITUTIONNELS ET CARLISTES 27 

Francisca, était lame d'un parti actif et remuant. Ce parti 
manifesta ouvertement ses projets quand, en décembre 1826, 
une fédération qui s'intitulait Royalistes purs répandit une 
proclamation destinée à montrer la nécessité d'élever don Car- 
los au trône. Puis, dans les premiers mois de 1827, des ban- 
des se formèrent en Catalogne et se parèrent du titre d'agra- 
viados ou mécontents ; elles proclamèrent que Ferdinand était 
dominé par les francs-maçons et qu'il avait besoin d'être rendu 
à la liberté par les vrais défenseurs de la religion catholique. 
Une loi d'amnistie en faveur de ceux qui mettaient bas les 
armes et une répression vigoureuse à l'égard de ceux qui 
continuaient la révolte eurent bientôt mis fin à ce mouve- 
ment ; un voile fut jeté sur les relations qui avaient pu exister 
entre don Carlos et les agrauiados. Chacun s'habituait, en 
effet, à considérer l'infant comme l'héritier du trône, le Roi 
n'ayant pas de postérité et sa santé étant très altérée. 

En 1829, un événement inattendu vint modifier la situa- 
tion : la reine Amélie mourut et Ferdinand demanda la 
main de Marie-Christine de Naples, sœur de la duchesse de 
Bcrry. Marie-Christine passant pour libérale, les apostoli- 
ques firent tous leurs efforts pour détourner Ferdinand de 
cette union ; ils craignaient que la naissance d'un fils ne dé- 
truisît les espoirs qu'ils avaient fondés sur l'arrivée de don 
Carlos au trône. Mais le mariage fut rapidement conclu et, le 
10 décembre 1829, la princesse Christine fût acclamée à Ma- 
drid comme souveraine d'Espagne, au milieu d'un immense 
enthousiasme. 

Dès le début de 1830, la Reine devint grosse ; cette nou- 
velle jeta la consternation dans l'esprit des partisans de dou 
Carlos. Marie-Christine comprit dès cette époque qu'elle 
n'avait à attendre pour elle et pour ses enfants qu'une hosti- 
lité systématique de la part des royalistes apostoliques, tan- 
dis qu'au contraire elle trouverait un appui dévoué chez les 
modérés et les libéraux. 

Il fallait prévoir le cas où l'enfant auquel elle donnerait le 
jour serait une fille. L'antique tradition espagnole avait tou- 
jours admis les femmes sur le trône quand avait manqué la 
descendance maie directe ; Isabelle la Catholique et Jeanne la 
Folle avaient exercé le pouvoir comme reines, et non en qua- 
lité de régentes. Mais lorsque, avec Philippe V, les Bourbons 



.28 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

étaient montés sur le trône, ils avaient voulu introduire en 
Espagne, sinon la loi salique établie en France, du moins une 
loi qui empêchât la couronne d'Espagne d'échapper à leur 
famille et de passer par un mariage entre les mains de rivaux 
ou d'ennemis. Philippe V avait fait approuver par les con- 
seils, puis présenté aux Cortès, le décret du 10 mai 1713, qui 
n'ouvrait l'accès du trône aux femmes qu' « au cas où vien- 
draient à manquer intégralement toutes les lignes mascu- 
lines » de sa descendance (1). 

En 1789, les Cortès, à la requête des Ministres de la cou- 
ronne eux-mêmes, avaient demandé à Charles IV de modifier 
l'acte de Philippe V ; le Roi leur avait promis de faire droit 
à cette sollicitation, mais avait conservé entre ses mains la 
Pragmatique sans la publier, pour ne pas se créer de diffi- 
cultés avec la famille royale de France. 

Ce fut la promulgation de cette Pragmatique de 1789 que 
Christine obtint de son époux, le 29 mars 1830, quatre mois 
après la célébration de son mariage ; cette mesure assurait le 
trône à l'enfant qui devait venir au monde, que ce fût un fils 
ou une fille. 

Ferdinand, se sentant malade, accentua d'ailleurs sa vo- 
lonté par un testament solennel du 12 juin 1830. Cet acte 
instituait la Reine tutrice et curatrice de ses enfants. Christine 
devait, en qualité de régente et de gouvernante, administrer 
le royaume jusqu'à ce que l'aîné des enfants eût atteint l'âge 
de dix-huit ans ; elle serait assistée d'un conseil de régence 
dont les membres titulaires et suppléants étaient désignés. 
On pouvait remarquer, sur la liste de ce conseil, que les 
membres les plus marquants du royalisme modéré étaient 
choisis comme titulaires, tandis que les chefs du parti apos- 
tolique étaient relégués parmi les suppléants. 

Le 10 octobre 1830, la princesse Marie-Isabelle vint au 
monde. Ferdinand ordonna que les honneurs consacrés par 
l'étiquette au prince des Asturies lui fussent immédiatement 
rendus. Les espérances que le parti apostolique avait fondées 
sur don Carlos se trouvaient donc déçues. 



(1) Cette loi salique de 1713 se trouve dans la Novisima Becopilacion, 
livre III, titre I er , loi V. 

Hubbard en donne une traduction dans son Histoire contemporaine de 
V Espagne, livre IV, chap. v, page 365 du tome II. 



CONSTITUTIONNELS ET CARLISTES 29* 

Cependant don Carlos, tout en conservant une attitude cor- 
recte vis-à-vis du Roi, n'abandonnait rien des droits qu'il 
revendiquait ; sa femme, dona Francisca, et sa belle-sœur, la 
princesse de Beira, plus ardentes et plus actives que lui, 
échauffaient les imaginations autour d'elles et excitaient les 
dévouements. Calomarde, ministre et confident de Ferdinand, 
était d'ailleurs favorable au parti apostolique et l'influence de 
don Carlos était toute-puissante à la cour. On sentait que 
lorsque le Roi disparaîtrait, son frère et ses partisans feraient 
valoir toutes leurs prétentions. 

Ferdinand s'affaiblissait tous les jours. La naissance d'une 
seconde fille, Marie-Louise, en janvier 1832, avait été une 
dernière joie dans sa vie ; mais, pendant les mois de juillet et 
d'août de cette même année, son état de santé avait empiré 
d'une façon inquiétante, et au milieu de septembre un dé- 
nouement fatal paraissait prochain. 

C'est alors que se joua, dans la chambre royale, un drame 
attristant : Calomarde et ses amis profilèrent de l'état du 
moribond pour lui faire signer un codicille par lequel il abro- 
geait la Pragmatique Sanction de 1789 ; la Reine, abattue et 
découragée, ne s'y opposa pas. Pendant que Christine se pré- 
parait à fuir à l'étranger, les courtisans décernaient déjà pu- 
bliquement à don Carlos le titre de Majesté. 

Par un hasard inattendu, le Roi se rétablit. Tout change 
alors à nouveau : Christine reprend courage et sa sœur, la 
princesse Charlotte, vient à la Granja l'aider de son énergie 
et de ses conseils ; les jeunes gens de la grande aristocratie 
espagnole, indignés de l'abandon dans lequel est restée leur 
Reine, se groupent autour d'elle, et forment le noyau d'un 
parti qui prend le nom de christino. Ferdinand, auquel Ca- 
lomarde avait fait croire que l'Espagne allait se soulever au 
nom de don Carlos, que le sang allait couler partout, com- 
prend qu'il a été trompé, que sa femme a été intimidée, et 
révoque le codicille (1) ; Calomarde est déchargé de son por- 



(1) Le décret annulant le codicille qui abrogeait la Pragmatique Sanc- 
tion se trouve dans Hubbard, t. IT, p. 430, note H. Le Roi y déclare : <c Lo 
décret signé par moi dans la période critique de ma maladie m'a été 
arraché par surprise..., etc. » ; l'acte est « fait au palais de Madrid, le 
31 décembre 1832 ». 



30 la LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

tefcuille et un décret accorde à Christine seule la signature 
pendant la maladie du Roi. 

Christine sentit la nécessité de s'appuyer sur le parti libéral 
pour triompher des prétentions de don Carlos, et sut, jus- 
qu'au jour où le Roi reprit sa signature, en janvier 1833, se 
créer de nombreuses sympathies. Ferdinand donna sa sanc- 
tion à tous les actes de la Reine, mais modifia son ministère 
dans un sens moins libéral, en se ralliant au « despotisme 
éclairé » de Zea Bermudez. 

La situation de don Carlos à la cour devenait difficile ; 
quoique toutes les apparences de bonne harmonie fussent con- 
servées, une hostilité profonde commençait à séparer les deux 
frères. Lorsque Ferdinand eut demandé le rappel de la prin- 
cesse de Beira à Lisbonne, où elle habitait les années précé- 
dentes, et qu'il eut annoncé la prochaine proclamation d'Isa- 
belle comme princesse des Asturies et future reine d'Espagne 
au sein des Cortès, don Carlos se décida à quitter la cour ; il 
demanda à son frère l'autorisation de reconduire la princesse 
de Beira à Lisbonne avec toute sa famille. Il s'installa dès lors 
en Portugal, où dom Miguel avait usurpé le trône, comme 
champion de l'absolutisme, au détriment de la jeune reine 
dona Maria. 

Le 20 juin 1833, la cérémonie solennelle de la proclamation 
eut lieu ; Isabelle fut reconnue par les infants et les grands 
du royaume comme l'héritière du trône. Non seulement don 
Carlos ne vint pas à Madrid, mais il profita de cette occasion 
pour prendre définitivement, aux yeux du peuple espagnol, 
l'attitude de prétendant, en écrivant à son frère une lettre 
rendue publique : 

« Tu désires savoir, lui disait-il, si j'ai ou non l'intention 
de reconnaître ta fille comme princesse des Asturies. Que je 
souhaiterais pouvoir le faire ! Ma conscience et mon honneur 
ne me le permettent pas. J'ai des droits si légitimes à la 
couronne, du moment où je te survis et où tu ne laisses pas 
de postérité mâle, que je ne saurais ne pas en tenir compte : 
ces droits, Dieu me les a donnés quand il a voulu que je 
naquisse, et Dieu seul peut me les enlever en t'accordant un 
enfant mâle, ce que je voudrais autant et peut-être plus que 
toi-même ; en outre, je défends les droits de tous ceux qui 



CONSTITUTIONNELS ET CARLISTES 31 

sont appelés après moi. Je me vois donc obligé de t'envoyer 
la déclaration ci-jointe, que je te fais en toute formalité à toi 
et aux autres souverains, à qui j'espère que tu la communi- 
queras. Adieu, mon très cher frère de mon cœur ; je suis tou- 
jours à toi, je t'aime toujours, tu es toujours présent dans 
les prières de ton très aimant frère. 

» Carlos. » 

La déclaration était ainsi conçue : 

« Sire, moi, Carlos-Marie-Isidore de Bourbon, infant d'Es- 
pagne, intimement convaincu de mes légitimes droits à la cou- 
ronne d'Espagne, dans le cas où je vous survivrais sans que 
vous laissiez de fils mâle, je dis que ma conscience et mon 
honneur ne me permettent pas de jurer et de reconnaître d'au- 
tres droits, et je le déclare ainsi. 

» Votre affectionné et fidèle vassal, 

» L'infant don Carlos. 

« Ramalhao, 29 avril 1833. » 

Ferdinand interdit alors à son frère de revenir en Espagne, 
et lui accorda une autorisation pour entreprendre de suite un 
voyage dans les Etats pontificaux. Don Carlos échangea à «e 
sujet une correspondance assez longue avec son frère ; il 
finit, par lui déclarer qu'il ne pouvait abandonner le Portugal 
et fuir comme un criminel, et que, s'il avait commis quelque 
faute, il demandait à être jugé (1). 

Don Carlos devenait bien un chef de parti, autour duquel 
se groupaient peu à peu tous les personnages qui avaient 
refusé de prêter serment à la princesse Isabelle ; en Cata- 
logne, en Navarre et dans les Provinces Basques (2), des 
sympathies nombreuses lui étaient acquises. 

Le 29 septembre 1833, Ferdinand VII rendit le dernier 
soupir. Christine, qui n'avait que vingt-sept ans, montra son 
énergie en agissant d'après sa propre inspiration : après 



(1) La correspondance entre les deux frères a été publiée dans Hub- 
bard, t. II, p. 432-137. 

(2) Les Provinces Basques, en espagnol Provincial Vascongadas, divi- 
sion militaire comprenant les provinces d'Alava, de Guipuzcoa et de Bis- 
caye. 



32 



LA LEGION ETRANGERE EN ESPAGNE 



avoir conservé quelque temps le ministère de Zea Bermudez, 
elle comprit que le « despotisme éclairé » de cet homme 
d'Etat ne la rendait pas populaire, et elle se décida, en jan- 
vier 1834, à appeler au ministère un libéral modéré, Martinez 
de la Rosa. 

La Reine promit des réformes destinées à octroyer à son 
peuple les libertés dont il était privé. Quand elle fit paraître, 




La reine MARIE-CHRISTINE 

(Tableau de Vicente Lorez, d'après une gravure communiquée par M. le lieutenant- 
colonel Ecbagiie y Sanloyo, attaché militaire d'Espagne à Paris.) 



le 10 juillet 1834, le Slalut royal, la désillusion fut grande en 
Espagne ; ce n'était là, en effet, ni une constitution, ni même 
une charlc : c'était, selon un pamphlet, de Larra, un amas de 



CONSTITUTIONNELS ET CARLISTES 33 

« quasi-mesures », qui donnaient aux Espagnols « une espé- 
rance quasi certaine d'être quasi libres quelque jour (1) ». 

Les exaltés firent ressortir l'insignifiance des concessions 
octroyées et démontrèrent la grande différence qui séparait le 
Statut royal de la Constitution de 1812. Dès ce jour, un parti 
hostile à l'état de choses existant était créé ; ce parti récla- 
mait le rétablissement de la Constitution de 1812. 

La France et l'Angleterre reconnurent la reine Isabelle ; 
en Portugal, clom Miguel continua à agir d'accord avec don 
Carlos, mais bientôt dom Pedro fit triompher la cause de la 
jeune reine dona Maria. Le 22 avril 1834, fut signé à Londres 
le traité de la Quadruple Alliance : le régent de Portugal 
promettait, au nom de dofia Maria, de faire ses efforts pour 
obliger don Carlos à s'éloigner du Portugal ; Christine s'en- 
gageait à envoyer en Portugal des troupes espagnoles pour 
coopérer avec les troupes portugaises à expulser les infants 
dom Miguel et don Carlos : l'Angleterre devait concourir, par 
l'emploi d'une force navale, aux opérations entreprises ; enfin, 
au cas où la coopération de la France serait jugée nécessaire, 
Louis-Philippe s'engageait à intervenir (2). 

Le général espagnol Rodil entra en campagne, et eut bien- 
tôt raison des faibles escortes qui soutenaient les deux pré- 
tendants. Dom Miguel traita le 26 mai 1834, tandis que don 
Carlos s'embarquait trois jours plus tard pour l'Angleterre, 
sur un vaisseau anglais. 

Ce n'était pas une guerre qui se terminait, c'en était une 
qui commençait. Le 1 er juillet, don Carlos quittait l'Angle- 
terre, traversait la France, et allait rejoindre en Navarre ses 
partisans, qui avaient pris les armes, et qui étaient admira- 
blement dirigés par le fameux Zumalacarregui. 

Bientôt l'insurrection embrasa tout le nord de l'Espagne, 
car les paysans de la Navarre et des Provinces Basques se 
dévouèrent, avec un enthousiasme ardent, à la cause de don 
Carlos (3). 



(1) Co n'est pas ici le lieu d'étudier le Statut royal, qui a joué dans 
les discussions intérieures de l'Espagne un rôle bien moins considérable 
que la Constitution de 1812. On en trouvera une bonne analyse dans Hub- 
bard, t. HT, livre I er , chap. n, p. 97 et suivantes. 

(2) Voir le traité in extenso dans Hubbard, t. III, p. 348-349. 

(3) Il n'entre pas dans le sujet de raconter la guerre carliste avant 
Légion étrangère. 3 



34 LA LEGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Les puissances signataires du traité de la Quadruple Al- 
liance s'émurent et approuvèrent, le 18 août 1834, des articles 
additionnels : Louis-Philippe s'engageait à prendre sur la 
frontière les moyens les plus actifs pour qu'aucun subside en 
hommes, armes ou munitions ne pût être envoyé aux insur- 
gés d'Espagne ; l'Angleterre et le Portugal promettaient de 
venir, s'il en était besoin, au secours de la Reine Régente. 

Don Carlos avait cependant, comme partisans en Europe, 
les défenseurs de l'absolutisme et de la légitimité. Un assez 
grand nombre de Français, dont quelques-uns d'un réel mé- 
rite militaire, passèrent les Pyrénées pour aller mettre leur 
épée au service de celui qu'ils considéraient comme l'héritier 
du trône (1) ; on peut juger de leurs sentiments par les lignes 
qu'écrivait, en 1834, un légitimiste convaincu, Adolphe de 
Bourgoing, dans un ouvrage sur l'Espagne : 

« Don Carlos, disait-il, héritier légitime et direct du trône 
d'Espagne, roi par ses droits aujourd'hui, est un prince en- 
touré de l'amour et du respect des uns, et en butte à la haine 
profonde des autres. D'une taille ordinaire, d'une physiono- 
mie calme et difficile à impressionner, froid, grave, silen- 
cieux, digne dans son maintien et ses gestes, avare de paroles 
inutiles, le caractère de ce prince doit plaire aux Castillans 
et aux Espagnols. Ses ennemis ne l'ont point épargné, et les 
calomnies l'ont assailli sans le déconsidérer. On a tenté de 
faire passer son silence pour de l'orgueil, son calme pour de 
l'hypocrisie, et sa piété pour du fanatisme... Il s'est éloigné 
sans causer le moindre ébranlement dans l'Etat, sans provo- 



l'intervention française; cette guerre a, d'ailleurs, eu ses historiens; mais 
on trouvera dans le chapitre suivant quelques aperçus puisés dans les 
lettres d'un officier français, qui se trouvait dès ce moment en mission 
à l'armée de la reine Christine, le lieutenant-colonel de Saint- Yoii. 

(1) Il est curieux de constater que presque tous les Français qui pas- 
sèrent isolément en Espagne allèrent soutenir la cause de don Carlos. 
Le vicomte Alphonse de Barrés d.u Molard, qui fut colonel d'état-major 
au service de ce prince, a donné dans ses Mémoires une liste assez com- 
plète de ceux qui reçurent comme lui le grade d'officier ; on y trouve bien 
des noms connus de l'aristocratie française, tels le comte Jules de La 
Rochefoucauld et Adolphe d'Argy, tués en 1837, au siège de Bilbao; le 
comte de Froissa rd, le comte de Blacas, et d'anciens Vendéens, comme cet 
Aubert qui fut pris et fusillé par les Constitutionnels en 1834. Beaucoup 
de ces officiers ont écrit leurs souvenirs de campagne, les uns sous leur 
nom comme Alexis Sabatier et le baron H. du Casse, les autres sous le 
couvert de deux initiales ou d'une périphrase. 



CONSTITUTIONNELS ET CARLISTES 



3") 



quer personne en sa faveur. Mais lorsque Ferdinand eut 
fermé les yeux, il parut armé de son droit. S'il monte sur le 
trône, ce sera sans intervention et sans secours étran- 
gers (1). » 

Bourgoing définissait d'ailleurs en termes fort exacts les 
sentiments et les passions du parti de don Carlos, quand il 
montrait que l'insurrection qui se développait en Espagne 
avait par certains côtés un caractère religieux : « Aujour- 
d'hui, écrivait-il, la guerre civile recommence ; le peuple, les 
masses s'effraient de la résurrection d'un parti qui menace 
ses vieilles institutions et sa religion ; la nation se divise en 
deux camps. La victoire peut rester indécise ; mais elle appar- 
tiendra à celui qui jettera dans la balance, avec son bon droit 
et les cartouches de ses guérillas, la croix d'Espagne qui a 
vaincu l'islamisme. Appuyé sur le clergé, dont la puissance 
est infinie, l'influence justement acquise, parce que le clergé 
■est le seul des ordres de l'Etat qui vive avec le peuple, s'oc- 
cupe de lui, étudie et connaisse ses besoins, Charles V arra- 
chera à l'usurpation un sceptre qu'elle tient d'une main mai 
assurée (2). » 

Bourgoing était sincère quand il considérait comme pos- 
sible le succès de don Carlos. On peut même dire que, dès 
les derniers mois de 1834, l'appui des gouvernements étran- 
gers semblait indispensable pour que la cause de la reine 
Christine ne fût pas irrémédiablement compromise. La 
France plus qu'une autre nation commençait à sentir qu'elle 
pouvait être amenée à intervenir pour maintenir sur le trône 
la toute jeune et gracieuse Isabelle II. 



(1; Bourgoing, L'Espagne, ch. xxiit, p. 312 et 314. 

(2) Ibid., chap. xxxiv, p. 323-324. Le chapitre, intitulé : « Politique », 
donno un aperçu d'ensemble des arguments fournis par les Carlistes en 
faveur de leur cause. 



CHAPITRE II 

LA MISSION DU COLONEL DE SAINT- YON 



Sommaire. — Officiers chargés de renseigner le gouvernement sur les 
événements d'Espagne. — Le lieutenant-général Harispe à Bayonne; 
son passé militaire. — Le chef d'escadrons Guibout à Bayonne et dans 
le Sud-Ouest. — Le capitaine Harmois en mission à Madrid. — Le blon- 
dis des côtes et des frontières est un secours peu efficace. — Le colonel 
Moline de Saint-Yon : sa carrière. — Sa mission auprès du général 
Rodil. — Rôle à remplir auprès de Rodil, d'Harispe, du Ministre. 

Les lettres de Saint-Yon. — Première impression sur l'armée de la 
Reine : les soldats; les officiers; les généraux. — Il juge l'intervention 
de la France nécessaire. — Composition des troupes carlistes. — Carac- 
tère sauvage de la guerre. — La Navarre et les Navarrais. — La guerre 
carliste paraît devenir une guerre nationale. — La situation politique 
en Espagne : l'intervention française trouverait peu de partisans. — 
Uno réflexion du comte de Las Amarillas. — Méfiance du général Mina 
à l'égard de Saint-Yon. — L'intervention de la France apparaît cepen- 
dant aux Espagnols comme nécessaire. — Mouvement d'opinion en 
France; l'initiative privée. — Le colonel baron de Suarce; ses démar- 
ches. Il n'obtient pas l'assentiment du Conseil des Ministres. 

Don Carlos continue la lutte. — Zumalacarregui, chef des troupes 
carlistes. — Triste situation de l'armée de la Reine à la fin de 1834. — 
L'opinion du colonel anglais Flinter : courage des soldats espagnols, in- 
capacité des chefs, rivalités entre généraux. — L'armée carliste. — Un 
jugement de Saint-Yon sur Mina. — Le parti libéral avancé soutient 
Mina. — Confidences d'un officier espagnol à Saint-Yon. — Mouvements- 
des ultra-libéraux. — Exaltés, modérés, carlistes; chances de triom- 
phe de don Carlos. — Principes de guerre exposés par Saint-Yon. — 
Mauvaise tactique des généraux de la Reine. — Remplacement de Mina, 
par V aides. — Gravité de la situation. 



Le traité de la Quadruple Alliance du 22 avril 1834 et les 
articles additionnels du 18 août suivant imposaient au gou- 
vernement de Louis-Philippe des obligations qu'il était prêt 
à remplir. 

Dès la fin de 1833, le Ministre de la guerre s'était préoc- 
cupé de recueillir tous les renseignements qui pouvaient lui 







Le maréchal flARlSPE 

(Tableau de Rixens, d'après une photographie communiquée par M. Dutey-Harispe, 
petit-neveu du maréchal.) 



38 :la légiox étrangère en Espagne 

être utiles sur l'état de l'Espagne. Il avait d'ailleurs, à proxi- 
mité de la frontière, un informateur précieux en la personne 
du lieutenant-général comte Harispe, qui commandait la 
division des Pyrénées-Occidentales. 

Le générai Harispe connaissait admirablement le pays. Né 
dans les Basses-Pyrénées, à Baïgorry (1), le 7 décembre 1768, 
il avait débuté dans les armées républicaines au mois de 
mars 1792 comme commandant une compagnie franche du 
département des Basses-Pyrénées ; il avait reçu un coup de 
feu le 15 octobre 1793 à l'attaque du camp d'Ispeguy, puis 
était devenu, le 23 décembre suivant, chef du 2 e bataillon des 
chasseurs basques ; en 1794, il avait puissamment contribué 
à la prise des redoutes de Berdaritz, près des Aldudes, et 
avait été de ce fait nommé chef de brigade sur le champ de 
bataille; il avait encore guerroyé, avec ses chasseurs basques, 
dans les vallées du Guipuzxoa et autour des postes de la 
frontière, pendant les derniers mois de 1794 et les premiers 
de 1795, puis il était resté dans Les garnisons de la région. 
Il avait rejoint à la fin de 1800 l'armée des Grisons et avait 
fait campagne avec ses deux bataillons basques jusqu'à 
leur incorporation dans l'infanterie légère en mars 1801 (2). 
Employé ensuite par Moncey à l'armée d'Italie, puis com- 
mandant la 16 e demi-brigade d'infanterie légère, il avait été 
grièvement blessé à Iéna le 14 octobre 1806, et était devenu 
général de brigade en janvier 1807 ; il avait pris part, avec 
le corps de Lannes, aux batailles d'Heilsberg et de*^riedland 
au mois de juin suivant. 

Depuis lors, il avait presque constamment servi à l'armée 
d'Espagne. Chef d'état-major du 3 e corps de cette armée le 
1 er octobre 1808, il avait été blessé à la bataille de Saragosse 
le 15 mai 1809, avait commandé une division d'infanterie du 
3 e corps, devenu armée d'Aragon, et avait reçu le grade de 
général de division le 12 octobre 1810. Mis à la tête de la 8 e di- 
vision de l'armée d'Espagne le 25 décembre 1813, il avait été, 
le 8 janvier 1814, désigné comme commandant la levée en 



(1) Baïgorry est devenu Saint-Etienne-de-Baïgcrry. 

(2) Voir l'ouvrage du capitaine Labouche, Le chef de brigade Harispe 
et les chasseurs basques, Kibaut, Pau, 1894, 165 p., in-8°; et celui de Al- 
bert Dutey-Harispe, Le maréchal Harispe, 13 p., in-8°. 



LA MISSION DU COLONEL DE SAINT- YON 39 

masse des Hautes-Pyrénées, des Basses-Pyrénées et des Lan- 
des, et avait été blessé à la bataille de Toulouse le 10 avril 
18H. Nommé commandant de la 11 e division militaire le 
15 octobre 1814, mis en disponibilité le 18 avril 1815, com- 
mandant une division d'infanterie au corps d'observation des 
Pyrénées, le 11 mai suivant, il avait été de nouveau mis en 
disponibilité en 1818, puis admis à la retraite en décembre 
1824. 

La Révolution de 1830 avait fait revenir, avec bien d'autres, 
le général Harispe dans les rangs de l'armée active. Nommé 
commandant supérieur des Hautes et Basses-Pyrénées, le 
15 décembre 1830, puis en 1833 commandant la division des 
Pyrénées-Occidentales, il était plus à même que personne 
de renseigner le gouvernement sur l'état des régions voisi- 
nes (1); non seulement il connaissait le pays, la langue, les 
habitants, non seulement il avait parcouru les contrées où se 
déroulait la guerre carliste, mais les relations qu'il avait pu 
conserver avec beaucoup d'Espagnols et l'autorité que lui 
donnait son important commandement lui facilitaient encore 
sa tâche. Il envoyait au Ministre, sur la question d'Espagne, 
des lettres fréquentes et instructives (2). 

Des agents et des officiers envoyés en mission comblaient 
d'ailleurs les lacunes que la correspondance, même détaillée, 
pouvait laisser subsister. Dès le mois de novembre 1833, le 
chef d'escadrons Guibout (3), officier d'ordonnance du Minis- 
tre de la guerre, s'était rendu à Bayonne auprès d'Harispe, 



(!) Jean-Isidore comte Harispe ne quitta plus la région de la France 
qu'il affectionnait comme une plus petite patrie et dans laquelle il s'était 
en quelque sorte spécialisé. Il fut mis à la tête de la 20 e division mili- 
taire (Hautes et Basses-Pyrénées, Landes et Gers), le 1 er novembre 1835, 
remplit chaque année les fonctions d'inspecteur général des troupes sous 
son commandement, fut laissé à la tête de la 11 e division à Bayonne en 
1848, puis mis en disponibilité en 1850. Nommé maréchal de France le 
11 décembre 1851, il mourut à Lacarre (anciennement Laccar), près de 
Saint-Jean-Pied-de-Port, le 26 mai 1855. A. A. G., dossier J.-I. Harispe. 

(2) La correspondance échangée entre Harispe et le Ministre emplit de 
nombreux cartons aux Archives historiques du ministère de la guerre. 

(3) André Guibout, né à Paris le 25 avril 1789, entra comme élève à 
l'Ecole militaire de Fontainebleau le 19 novembre 1806; nommé sous- 
lieutenant au 2 e dragons le 16 mai 1807, il fit campagne en Espagne de 
1808 à 1812. et put, pendant ces cinq années, apprendre à connaître ce 
pays; lieutenant le 5 septembre 1811, lieutenant adjudant-major le 24 
avril 1812, capitaine le 12 juin 1813, il fit les campagnes de 1813 et 1814 
en Allemagne, celle de 1815 en Belgique, et fut mis en demi-solde le 8 dé- 



40 LA, MISSION DU COLONEL DE SAINT- YON 

pour recueillir des données précises sur la situation, la com- 
position, les approvisionnements et les besoins de la division 
des Pyrénées-Occidentales ; il devait aussi transmettre au 
Ministre les renseignements qui lui parviendraient « soit de 
la frontière, des Provinces Basques, de la Navarre, de l'Ara- 
gon et de la Castilîe, soit de l'intérieur de l'Espagne (1) ». 
Le capitaine d'état-major Harmois (2), en mission à Madrid, 



cembre 1815. Il resta en non-activité pendant la Restauration, occupant 
successivement des situations telles que celles de surveillant des forêts du 
duc d'Orléans en 1819, et d'inspecteur du canal de l'Ourcq en 1820. 

Il reprit du service sous le gouvernement de Louis-Philippe; il fut 
attaché comme capitaine à l'état-major du Ministre dès le 1 er août 1830, 
et y fut nommé chef d'escadrons le 8 septembre. Chargé de missions rela- 
tives à l'Espagne, il s'en acquitta à son éloge. 

Nommé lieutenant-colonel au 9 e dragons le 15 janvier 1834 et affecté 
au 12° de cette arme le 1 er juillet 1835, il fut promu colonel du 7 e chas- 
seurs le 19 février 1839. Excellent chef de corps, bienveillant par goût, 
très sévère par principes, disent ses notes, il sut se faire aimer et estimer 
de tous. Quoiqu'il eût été proposé pour l'avancement en 1842, il prit sa 
retraite en août 1843; comme il était chevalier de la Légion d'honneur 
depuis 1814, officier depuis avril 1831, il fut nommé commandeur en sep- 
tembre 1843. A. A. G., dossier Guibout, n° 64.583. 

(1) Instruction du Ministre de la guerre au commandant Guibout, 14 
novembre 1833; et lettres diverses de Guibout. A. H. G., Aff. d'Esp., car- 
ton 41. 

(2) Louis-François-Joseph Marmots naquit le 8 avril 1797 à Namur, où 
son père était capitaine du génie; entré le 1 er novembre 1815 à Polytech- 
nique, il fut licencié le 13 avril 1816. En janvier 1819, il entra comme élève 
surnuméraire à l'Ecole d'application d'état-major, y fut nommé sous-lieu- 
tenant élève titulaire le 30 août 1820, et fut affecté comme aide-major au 
régiment des chasseurs de la Meuse le 28 février 1821. Chargé de travaux 
topographiques à Madrid le 14 novembre 1823, il conserva c^t emploi lors 
de sa promotion au grade de lieutenant en septembre 1824 e^l resta atta- 
ché aux travaux de la carte d'Espagne lorsqu'il fut nommé capitaine en 
1831. 

La carrière d'Harmois se passa presque tout entière dans ce poste. 
Ses services furent, par moments, plutôt diplomatiques que militaires; 
c'est ainsi qu'il fut mis à la disposition du Ministre des affaires étran- 
gères avec solde de disponibilité le 5 juillet 1836; au mois de novembre, 
il vint à Paris porter de» dépêches adressées par l'ambassade française au 
Ministre des affaires étrangères, et obtint de ce dernier un congé de six 
semaines pour Saint-Malo; comme il avait omis d'informer l'autorité mili- 
taire de ce déplacement, le général Pelet, son chef direct, lui fit infliger 
un blâme par le Ministre et résolut de lui enlever le poste qu'il occupait 
en Espagne. 

Cette mesure devait être extrêmement sensible à Harmois, qui tenait 
avant toutes choses à rester à Madrid; au mois de décembre, il obtint de 
retourner en Espagne, mais avec ordre d'être revenu en France le 1 er 
février 1837; il parvint à faire successivement prolonger son séjour, de 
mois en mois, jusqu'au 1 er novembre 1838. Le général Pelet se louait 
d'ailleurs de ses services; il le considérait comme un habile topographe 
et ajoutait : « La correspondance de cet officier a offert souvent assez 
d'intérêt pour être présentée au Ministre »; cependant, en 1838, il cens- 



LA MISSION DU COLONEL DE SAINT-YON 41 



adressait, d'autre part, au général Pelet, directeur du dépôt 
de la guerre, des lettres lui donnant des détails sur l'état 
politique de l'Espagne en 1834 et sur les incidents qui se dé- 
roulaient dans certaines villes ; Pelet les communiquait au 
maréchal Gérard, ministre de la guerre, et s'occupait active- 
ment de compléter les cartes d'Espagne permettant de suivre 
de très près les opérations (1). 

Déjà, en effet, on commençait à sentir, vers la fin de 1834, 
que le blocus des côtes et des frontières espagnoles, destiné 
à empêcher tout réapprovisionnement d'arriver aux Carlis- 
tes, constituait un secours insuffisant contre une insurrection 
grandissante ; on prévoyait le moment où la France serait 
amenée à prêter au gouvernement constitutionnel espagnol un 
appui plus direct. En décembre 1834, le commandant Gui- 
bout remplissait de nouveau dans le Sud-Ouest une mission 
analogue à celle dont il avait été chargé l'année précédente (2). 
Le capitaine Harmois continuait d'ailleurs, en 1835, à envoyer 
au général Pelet d'utiles indications sur les événements de la 
Péninsule (3). 

Les renseignements ainsi fournis au Ministre par les offi- 
ciers qui se trouvaient sur la frontière des Pyrénées ou dans 
la capitale de l'Espagne étaient sans doute intéressants. Mais 
ils étaient loin d'avoir la même valeur que ceux donnés par 
un colonel cl 'état-major des plus distingués qui se trouvait 
auprès du général en chef de l'armée de la Reine, sur le théâ- 
tre même^Les événements, le colonel Moline de Saint-Yon. 

Alexanare-Pierre Moline de Saint-Yon, né le 29 juin 1786 
à Lyon, était admirablement préparé, par son passé militaire, 



tata qu'Harmois devenait négligent et n'envoyait plus que des copies 
de levés existant déjà; aussi décida-t-il de le rappeler en France. 

Affecté comme aide de camp au général de la Maisonfort, le capitaine 
Harmois fut noté par le général de Castellane à Perpignan comme plein 
de zèle et de bonne volonté, mais comme ayant complètement perdu l'ha- 
bitude du métier militaire. En novembre 1839, il fut mis de nouveau à 
la disposition du Ministre des affaires étrangères et retourna à Madrid. 
Il y mourut le 17 mars 1846, laissant toute sa fortune à une Espagnole. 
A. A. G., dossier Harmois. 

(1) Le général Pelet au maréchal Gérard, de Paris, 23 juillet 1834. 
A. H. G. ; Aff. d'Esp., carton 44 (original). 

(2) Le commandant Guibout au Ministre de la guerre, du château de 
Lacarre, 31 décembre 1834. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original). 

(3) Le capitaine Harmois au général Pelet, de Madrid, 13 avril 1835. 
.4. É. G., Aff. d'Esp., carton 41 (copie établie au ministère). 



42 ea légion étrangère en Espagne 



aux fonctions qu'il était appelé à remplir. Elève à l'Ecole mi- 
litaire en juin 1804, nommé sous-lieutenant au 13 e dragons en 
janvier 1805, il avait fait les campagnes de 1805, 1806 et 1807 
à la Grande Armée ; lieutenant le 27 janvier 1807, il avait été 
choisi le 3 mai suivant comme aide de camp par le général 
Reille ; en 1808 et 1809, il avait fait campagne en Espagne et 
à l'armée du Nord, et avait été successivement nommé : che- 
valier de la Légion d'honneur le 15 décembre 1808, chevalier 
de l'Empire le 1 er juillet 1809, capitaine le 20 juillet ; puis il 
avait reçu, le 15 août, une dotation de 2.000 francs de rente 
annuelle sur les biens réservés à Beyrouth. En 1810, 1811, 
1812, 1813 et 1814, il était resté à l'armée d'Espagne et de 
Portugal et y avait été nommé chef d'escadron le 19 septem- 
bre 1813 ; blessé d'un coup de feu au bras droit le 10 novem- 
bre 1813, devant Saint-Jean-de-Luz, il avait été fait officier de 
la Légion d'honneur le 9 novembre 1814 ; le 18 décembre sui- 
vant, il avait été adjoint à l'état-major de la 19 e division mili- 
taire, à Lyon. 

Saint- Yon était resté environ sept ans aide de camp du 
général Reille, qui était lui-même aide de camp de l'Empe- 
reur ; aussi quand, à son retour de File d'Elbe, Napoléon 
passa à Lyon, ful-il heureux de s'attacher comme officier 
d'ordonnance un homme dont il avait pu apprécier la valeur : 
c'est en cette qualité que Saint- Yon fit la campagne de 1815. 
Nommé, après Waterloo, major de cavalerie, grade équiva- 
lent à celui de lieutenant-colonel, il ne suivit pas |^mée der- 
rière la Loire et resta dans sa famille à Paris. 

Mis en non-activité en juillet 1815, Saint-Yon fut replacé, 
le 24 juin 1818, comme chef de bataillon au corps d'état- 
major, et fut employé au Dépôt de la guerre depuis le 1 er jan- 
vier 1819 jusqu'en décembre 1828 ; nommé à cette date mem- 
bre du comité consultatif d'état-major pour 1829, il devint, le 
1 er novembre 1829, secrétaire de ce comité pour 1830. Il 
passa lieutenant-colonel à l'anciennelé le 14 janvier 1830, 
et fut désigné en novembre comme membre du jury chargé 
d'examiner les élèves de l'Ecole d'état-major. Promu colonel le 
22 février 1831, il fut tout d'abord maintenu au Dépôt de la 
guerre ; puis, en novembre 1832, il remplit les fonctions de 
chef d'état-major de la 2 e division d'infanterie réunie sur ia 
Meuse ; à la dislocation de cette division, en février 1833, il 



LA MISSION DU COLONEL DE SAINT-YON 43 

rentra au Dépôt de la guerre, et fut nommé, le 11 mars, secré- 
taire permanent de la commission d'état-major. 

Ses années de séjour en Espagne pendant les guerres de 
l'Empire, ses laborieuses études au ministère, enfin sa grande 
culture générale et son jugement ferme faisaient de Saint- 
Yon un officier très apte à rendre un compte exact des évé- 
nements militaires et politiques qui se déroulaient au delà des 
Pyrénées; aussi le Ministre fit-il un excellent choix lorsqu'il 
le chargea de mission à Bayonne et en Espagne, le 28 juillet 
1834 (1). 

Saint- Yon fut officiellement détaché, par le gouvernement 
français, auprès du général Rodil, commandant en chef Far- 
inée du Nord de l'Espagne. Cette mesure était provoquée par 
le fait que le gouvernement anglais avait envoyé auprès de 
Rodil le colonel Caradoc, et que le maréchal Gérard, prési- 
dent du Conseil, pensait « convenable » de prendre une me- 
sure analogue (2). Mais le gouvernement français voulait sur- 
tout « donner à celui de la reine Isabelle II une preuve de sa 
sollicitude pour le succès de sa cause (3) ». 

La lettre officielle écrite à ce sujet par Gérard à Rodil mon- 
trait que la France aidait la Reine de tout son pouvoir : 

(( Général, lui disait-il, vous avez vu déjà par la correspon- 
dance du général Harispe avec le comte Armildes de To- 
ledo (4), et par la lettre qu'il a eu l'honneur de vous écrire à 
votre arrive en Navarre, combien le gouvernement du Roi 



(1) Saiiit-Yoïr fut nommé commandeur de la Légion d'honneur au cours 
de cette mission, le 11 mars 1835; revenu le 15 juin suivant en France, il 
fut promu le 31 décembre maréchal de camp disponible, puis, le 7 octobre 
1836, membre de la commission d'état-major. Il devint successivement 
directeur du personnel et des opérations militaires au ministère le 29 
mai 1814, lieutenant-général le 13 novembre 1844, grand-officier de la 
Légion d'honneur le 7 novembre 1845, ministre de la guerre et pair de 
France le 10 novembre suivant. Il cessa ses fonctions le 9 mai 1847 et fut 
retraité Je 8 juin 1848. Il mourut à Bordeaux le 17 novembre 1870. 
A. A. G., dossier Moline de Saint-Yon. 

(2) Le Ministre de la guerre à l'amiral de Rigny, ministre des affaires 
étrangères. 29 juillet 1834. A. E. G., Aff. d'Esp., carton 41 (minute). 

(3) Le Ministre d.e la guerre au colonel Moline de Saint-Yon, 28 juil- 
let 1834. Ibid. 

(4) Dans une note sur « les forces dont dispose le général Rodil », éta- 
blie le 28 juillet 1834, îe comte Armildes de Toledo est désigné parmi les 
généraux sous le titre de « commandant en second de la provinoe de 
Navarre ». 



44 ILA LEGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

a de sollicitude pour le triomphe de la cause de la reine Isa- 
belle IL Les généraux français qui commandent sur la ligne 
des Pyrénées ont ordre de concourir de tous leurs moyens, 
sans sortir des limites qui leur sont tracées, au succès de vos 
opérations. Il a été recommandé expressément, à cet effet, 
au général Harispe d'établir des rapports suivis avec vous, 
afin d'être mieux à même de vous seconder et d'instruire im- 
médiatement le gouvernement de ce qu'il importerait qu'il fît 
pour rendre plus efficaces les mesures que vous jugeriez 
utile de prescrire. Dans cette vue, et par une conséquence 
naturelle des liens d'amitié qui unissent nos gouvernements 
respectifs, le Roi envoie près de vous M. Moline Saint- Yon, 
colonel au corps royal d'état-major. Il vous secondera dans 
vos rapports avec le général Harispe ; il s'adressera même 
directement à moi, s'il y a lieu, dans l'intérêt de la cause que 
vous servez avec tant de valeur ; enfin il se rendra aussi utile 
près de vous que sa position le permettra. Votre brillante 
expédition de Portugal nous donne l'assurance que vos opé- 
rations de Navarre seront suivies d'un plein succès (1). » 

Saint-Yon passa à Bayonne le 2 août ; il envoya de Pam- 
pelune un premier rapport au Ministre le 18, et put enfin re- 
joindre Rodil quelques jours plus lard (2). Il 'écrivit dès lors 
au Ministre des lettres fréquentes, lui donnant non seulement 
un exposé complet des opérations militaires qu'il suivait, 
mais encore des aperçus variés sur la situation politique de 
l'Espagne, sur son gouvernement, sur l'esprit tfc ses pro- 
vinces, et des appréciations sur les généraux et les fonction- 
naires. Ces lettres, écrites dans un style à la fois élégant et 
concis, par un officier supérieur extrêmement bien placé 
pour suivre les événements et les apprécier, présentent un 
intérêt considérable (3). 

Les impressions de Saint-Yon pendant les premiers jours, 



(1) Le Ministre de la guerre au général Rodil, 28 juillet 1834. A. H. G., 
Aff. d'Esp., carton 41 (minute). 

(2) Saint-Yon au Ministre, d'Eugui près des Aldudes, 29 août 1834. 
A.' H. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original). 

(3) Elles fourniraient de bons éléments pour l'histoire générale de l'Es- 
pagne, et surtout pour l'histoire particulière de la Navarre; elles se- 
raient dignes d'être éditées et commentées. 



LA MISSION DU COLONEL DE SAINT-TON 45 

dès qu'il put observer l'armée espagnole, sont traduites en 
termes pittoresques : 

« Le soldat est animé du meilleur esprit, écrivait-il ; dans 
les marches les plus fatigantes, par les temps les plus affreux, 
sans distributions régulières, il ne cesse de montrer la gaieté 
la plus constante, et il va à l'ennemi avec un élan digne des 
plus grands éloges. Il faut cependant en excepter la garde 
royale, de laquelle on semble n'être pas très sûr, et dont les of- 
ficiers, particulièrement, inspirent beaucoup de méfiance. 
L'habillement est dans un état déplorable ; les hommes sont 
sans bas, sans souliers, n'ont que la seule chemise qu'ils por- 
tent sur le corps. Les bonnets à poil de la garde étant extrême- 
ment lourds, le général Rodil les a fait déposer en magasin ; 
mais par une pluie presque continuelle depuis quelque temps, 
les hommes n'ont pour toute coiffure qu'un bonnet de po- 
lice (1). » 

Ces excellents soldats n'étaient pas toujours bien encadrés, 
et Saint- Yon, estimant que les officiers étaient choisis avec 
trop peu de soin, les jugeait en termes sévères : 

« Les officiers sont, en général, ou trop vieux, ou trop 
jeunes, et tous montrent une telle mollesse dans le service 
qu'il faut que les Espagnols soient beaucoup plus disposés 
à l'obéissance qu'on ne se l'imagine pour qu'il y ait la moin- 
dre discipl#e dans les corps. On conçoit, d'après cela, qu'il 
règne dans l'armée une foule d'abus de tout genre. Je n'en 
citerai qu'un : tous; les capitaines, lieutenants!, sous-lieute- 
nants d'infanterie sont montés, et même beaucoup de ser- 
gents ; de sorte qu'un bataillon en marche occupe autant 
d'espace qu'un régiment, et que, dès qu'il s'agit de combat- 
tre, un nombre considérable de soldats manque dans le rang. 
Mais une des choses les plus déplorables, c'est l'état du per- 
sonnel des officiers généraux. Ils se déchirent entre eux sans 
le moindre ménagement, sacrifient souvent l'intérêt du pays 
à leurs dissentiments particuliers, montrent une impéritie 



(1) Le colonel de Saint-Yon au Ministre, d'Eugui près des Aldudes, 
29 août 1834. A. E. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original). 



46 LA LEGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

extrême et se conduisent en un mot de telle sorte que le plus 
grand nombre n'inspire aux troupes aucune confiance (1). » 

Saint- Yon accordait donc de grandes qualités aux soldats 
espagnols et une médiocre capacité à leurs chefs ; bien plus, 
il pensait que parfois les officiers, au lieu de maintenir la dis- 
cipline dans les rangs, contribuaient à y jeter le désordre. En 
octobre 1834, à l'occasion du départ de Rodil et de son rem- 
placement par Mina (2), il souhaitait que le nouveau général 
en chef mît fin aux abus : 

(( Les officiers abandonnent leur corps sans autorisation, 
écrivait-il au Ministre ; ils prennent à leur service particulier 
jusqu'à trois et quatre soldats qui restent avec les bagages et 
qui par conséquent ne paraissent jamais dans les rangs ; enfin, 
pour donner une idée du désordre qui règne ici, il suffira de 
citer un fait qui semble incroyable, mais dont je me suis as- 
suré par mes propres yeux : sur les derniers états de situa- 
tion, un bataillon de carabiniers porte un seul homme dispo- 
nible (3). » 

Lorsque les abus étaient, trop criants, les soldats espagnols 
n'hésitaient pas, il est vrai, à s'y opposer eux-mêmes ; quand 



(1) Le colonel de Saint-Yon au Ministre, d'Eugui près des Aldudes, 
29 août 1834. A. H. G., AS. d'Esp., carton 4] (original). 

(2) Il y eut deux Mina, qu'il ne faut pa« confondre; il s'agit ici de 
don Francisco Espoz y Mina; son neveu, célèbre pendant ^ guerres de 
l'Empire, était mort. 

Don Xavier Mina, né en 1789 à Idozin, en Navarre, voua dès 1808 aux 
Français une haine terrible, et mena contre eux la guerre de partisans 
avec sa bande en 1809 et au début de 1810; pris le 31 mars et envoyé à 
Vincennes, il y resta prisonnier jusqu'à la fin de l'Empire. Revenu en 
Espagne, il soutint la cause libérale et fut obligé de se réfugier en France; 
puis il passa au Mexique : là, il servit dans l'insurrection contre le gou- 
vernement espagnol, mais fut pris, traduit devant une commission mili- 
taire, et exécuté le 13 novembre 1817. 

Don Francisco Espoz y Mina, né en 1781 à Idozin, oncle de Xavier, 
fut entraîné dans l'insurrection de 1808 contre les Français; après un 
séjour dans le bataillon de Doyle (février et mars 1809),, il passa dans la 
bande de son neveu et en prit le commandement quand don Xavier eut 
été capturé. En 1823, il combattit l'intervention française. Constitution- 
nel « exalté », il était en exil en 1834 quand il fut nommé par le gou- 
vernement espagnol à la tête de l'armée de Navarre; il donna sa démis- 
sion après quelques succès. Mis en 1835 à la tête de la Catalogne, il rédi- 
gea, le 29 novembre, une proclamation aussi peu sensée que sanguinaire. 
Sa santé était épuisée et il mourut le 24 décembre 1836 à Barcelone. 

(3) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune. le 13 octobre 
1834. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original). 



LA MISSION DU COLONEL DE SAINT-TON 47 

l'honneur des armes était en cause, ils savaient le défendre 
d'une manière farouche : « Rien ne saurait altérer le dévoue- 
ment et la fidélité du soldat espagnol, écrivait Saint- Yon. Un 
exemple suffira, monsieur le Maréchal, pour vous faire con- 
naître le véritable esprit de l'armée. Dernièrement, deux of- 
ficiers d'infanterie ont voulu livrer aux rebelles le poste 
d'Echarri-Aranaz (1) et ils ont été aussitôt mis à mort par 
les hommes de leur propre compagnie (2). » 

Les généraux les plus marquants dans l'armée de Navarre 
n'étaient pas toujours d'habiles tacticiens ni même des hom- 
mes très instruits, et le haut commandement dans son ensem- 
ble ne paraissait pas être à la hauteur de sa tâche ; aussi 
Saint- Yon envisageait-il l'intervention de la France comme le 
remède nécessaire : « Les bons officiers, disait-il, sont décou- 
ragés au dernier point, et il est à craindre que les soldats, 
qui connaissent l'incapacité de leurs chefs, et même la tour- 
nent quelquefois en ridicule, ne finissent par se lasser aussi 
du métier. Les militaires les plus capables et les plus dévoués 
à l'ordre de choses actuel témoignent hautement l'inquiétude 
que leur cause l'avenir. Ils craignent surtout que les diffé- 
rentes provinces disposées à se soulever, au moins par- 
tiellement, voyant la Navarre lutter seule, depuis onze mois, 
contre toutes les forces disponibles du royaume, ne soient ten- 
tées de suivre un semblable exemple, et qu'alors le gouverne- 
ment, n'ayant plus rien à opposer à ces nouveaux ennemis, 
l'Espagnene se trouve dans la position la plus critique. Tous, 
même les officiers généraux, désirent donc l'intervention de 
la France, et ils pensent que c'est le seul moyen de terminer 
promptement une lutte déjà beaucoup trop prolongée, et 
d'empêcher peut-être des malheurs irréparables (3). » 

Les troupes carlistes dont il fallait venir à bout n'étaient 
pas cependant aussi homogènes qu'on se les représentait par- 
fois. Saint-Yon prenait soin d'exposer leur composition au 
Ministre : « Les bataillons de Zumalacarregui, écrivait-il, ne 



(1) Eeharri-AranaZj sur la route de Pamplona (Pampelune) à Vitoria, 
à mi-distance entre ces deux villes. 

(2) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, le 7 octobre 
1834. A. H. G., AfF. d'Esp., carton 41 (original). 

(3) Saint-Yon au Ministre, d'Eugui, 29 acût 1834. .4. 77. G. Ihid. 



48 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

sont pas formés, comme beaucoup de personnes se l'imagi- 
nent, d'individus redoutables par leur détermination et leur 
fanatisme : bien loin de là. A peine un sixième des hommes 
qui les composent peuvent être rangés dans cette catégorie ; 
le reste réunit des gens sans aveu, qui préfèrent au travail 
une existence errante, parfois lucrative ; des enfants, auxquels 
la vie aventureuse offre toujours des charmes ; et enfin un 
très grand nombre de soi-disant volontaires, que les menaces 
et la crainte ont enlevés à leurs foyers (1). » 

La guerre entre les troupes gouvernementales et les insur- 
gés avait cependant un caractère de sauvagerie qui causait à 
Saint- Yon une impression des plus pénibles : « Les troupes 
de la Reine et les rebelles, disait-il, se font une guerre d'ex- 
termination. Les prisonniers, quel que soit leur grade, sont 
fusillés de part et d'autre, sans miséricorde. Il y a peu de 
jours, le fils d'un grand d'Espagne de l re classe, le comte de 
Villamanuel, qui était tombé au pouvoir de Zumalacarregui, 
a été passé par les armes, malgré les sollicitations les plus 
puissantes (2). » 

Pour mettre fin à une lutte aussi sanglante, c'est en Navarre 
qu'il fallait triompher, car cette province était le centre de la 
résistance : « Le jour où la Navarre sera pacifiée, écrivait 
Saint-Yon, tout le nord de l'Espagne ne tardera certainement 
pas à se soumettre (3). » La victoire n'était pas si difficile à 
remporter qu'on pouvait le croire au premier abord; la lutte 
que soutenaient les Navarrais ne résultait pas, en*effet, sui- 
vant Saint-Yon, d'un mouvement national, mais plutôt d'un 
esprit individuel d'ambition ou de rapine ; les insuccès de- 
vaient cesser dès que les Constitutionnels mettraient en ligne 
des forces militaires suffisantes et bien. commandées. 

Mais plus les semaines passaient, plus Saint-Yon était con- 
vaincu que le gouvernement de la Reine ne pourrait par ses 
propres moyens venir à bout de l'insurrection. Il terminait 
une lettre écrite à la fin d'octobre 1834 par cette mélancolique 
réflexion : « Je ne crains qu'une chose : c'est que le gouver- 



(1) Saint-Yon au Ministre, de Pampelune, 29 septembre 1834. Aff. 
d'Esp., carton 41 (original). 

(2) Saint-Yon au Ministre, d'Eugui, 29 août 1834. Ibid. 

(3) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, 29 septembre 
1834. A. H. G., Ibid. 



LA MISSION DU COLONEL DE SAINT-TON 49 

nement espagnol n'agisse comme ces malades, qui ne récla- 
ment des secours que lorsque leur état est pour ainsi dire 
désespéré. La tâche du médecin, qui eût d'abord été facile, 
devient alors bien laborieuse ; et quelquefois encore lui arrive- 
t-il de se compromettre en se chargeant de la cure (1). » 

Dès les premiers jours de novembre, Saint- Yon estimait 
que l'insurrection de la Navarre s'aggravait parce qu'elle 
commençait à prendre, sous l'impulsion de Zumalacarregui, 
un caractère national; il craignait que, par contre, l'ardeur 
des troupes constitutionnelles ne s'atténuât : « Les soldats de 
la Reine, écrivait-il, qui montraient beaucoup de dévouement 
et de zèle, fatigués par des marches inutiles, éclairés sur 
l'ignorance et plus encore sur le mauvais esprit de leurs 
chefs, voyant tous les jours leurs officiers ne chercher qu'à 
fuir le danger, commencent à ne plus montrer la même ar- 
deur ; et de là à une défection, la distance n'est pas 
grande (2). » 

La situation apparaissait donc fort grave dans les derniers 
mois de 1834. Saint- Yon pensait que la France devait inter- 
venir promptement, si elle voulait protéger le trône d'Isa- 
belle II sans rencontrer des difficultés insurmontables. Mais 
il tenait à informer le gouvernement français, avant de le 
décider à une intervention, qu'il ne trouverait pas en Espagne 
d'auxiliaires puissants ; il faisait dans ce but l'exposé de la 
situation politique du pays en termes précis : 

<( Le parti libéral se compose ou de gens exaltés qui veu- 
lent aller trop loin, ou d'hommes raisonnables qui n'ont au- 
cune influence sur le peuple. Les premiers ne se soucient 
guère des libertés sages que la France pourrait leur offrir ; 
les seconds regardent toute intervention comme une nécessité 
funeste en ce qu'elle dévoile la faiblesse des soutiens du gou- 
vernement ; ce qui a pour conséquence inévitable de laisser 
les Carlistes en conspiration permanente, mais remettant seu- 



(1) Saint- Yon au Ministre de ia guerre, de Pampelune, 26 octobre 1834. 
A. É. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original). 

(2) Saint-Yon au Ministre, de Pampelune, 2 novembre 1834. A. H. G., 
Ibid. — Cette lettre contient, ainsi que celles écrites à partir de cette 
date, un grand nombre de mots. chiffrés; ils sont traduits à l'encre rouge 
dans les interlignes. 

Légion étrangère. 4 



50 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

lement leurs espérances à des temps plus heureux. Quant à 
l'armée, ceux des officiers qui appellent maintenant à grands 
cris notre secours et qui sont les moins disposés à marcher 
contre les rebelles retrouveront tout aussitôt cet orgueil dé- 
mesuré qui est la base du caractère national, et dès que le 
danger leur paraîtra s'éloigner, ils seront les premiers à se 
plaindre que l'on ait eu recours à des étrangers pour rétablir 
la tranquillité chez eux. Devant trouver les esprits si peu 
favorablement disposés, il n'est donc que plus essentiel en- 
core, dans le cas où l'on voudrait se mêler de la querelle, de 
ne pas attendre que le royaume entier soit mis en mouve- 
ment par un clergé puissant et par une faction redoutable et 
énergique (1). » 

Le tableau que traçait ainsi Saint-Yon mettait fort exacte- 
ment en relief la raison qui empêchait beaucoup d'Espagnols 
de désirer l'intervention de la France ; cette raison était un 
sentiment de fierté nationale. Le comte de Las Amarillas 
n'écrivait-il pas à un de ses correspondants : « Serait-il vrai 
que la France songeât sérieusement à faire entrer des troupes 
en Navarre, pour occuper Pampelune et Saint-Sébastien ? 
Cela me ferait la plus vive peine et compromettrait beaucoup 
nos affaires. Nous ne pouvons ni demander ni souffrir l'inter- 
vention. Ce serait fort humiliant pour nous de dire à toute 
l'Europe que cette insurrection, qualifiée par nous de misé- 
rable, est au-dessus de nos moyens (2). » 

Le parti libéral avancé était particulièrement mal disposé 
à accueillir les avances de la France ; le général Mina se 
montrait d'une extrême méfiance, aussi bien à l'égard du 
colonel de Saint-Yon, détaché auprès de lui, qu'à l'égard du 
général Harispe, qui commandait à Bayonne (3). Harispe en 
était extrêmement froissé : il écrivit à Saint-Yon une lettre 
dans laquelle, après lui avoir prodigué des encouragements 
et des conseils de patience, il ajoutait quelques lignes très 



Cl) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, 2 novembre 
1S34. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original). 

(2) Passage cité dans une lettre du général Harispe, 31 août 1834. A. 
11. G., Espagne, carton 39. Résumé de la correspondance et des journaux 
sur la question de l'intervention. 

(3) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, 2 novembre 
1334. A. H. G. } AS. d'Esp., carton 41 (original). 



LA MISSIOX DU COLOXEL DE SAINT-YON 51 

dignes et très fermes à l'adresse du gouvernement espagnol 
et du général Mina (1) ; le Ministre de la guerre partageait 
son mécontentement (2). Saint-Yon n'en continua pas moins 
à être l'objet de vexations continuelles de la part du général 
espagnol : il en souffrit d'autant plus profondément qu'il était 
dévoué sans arrière-pensée à la cause de la reine Isabelle (3). 
Il défendait si loyalement cette cause et se faisait si sincère- 
ment son avocat auprès du gouvernement français qu'il écri- 
vait le 10 décembre au maréchal duc de Trévise, le succes- 
seur du maréchal Gérard au ministère de la guerre (4) : 
« Tout le monde est convaincu, dans les provinces du nord 
de l'Espagne, que la guerre ne peut finir sans la participation 
de la France ; et il n'est personne qui n'appelle son interven- 
tion de tous ses vœux. Armée, population, agents du pouvoir, 
toutes les classes de la société en un mot n'ont à cet égard 
qu'une même manière de penser et qu'un même désir »(o). 

Un mouvement de même nature se dessinait en France ; 
nombre de personnes souhaitaient que Louis-Philippe inter- 
vînt en faveur de la Reine. 

L'initiative privée tenta même de suppléer à l'inertie gou- 
vernementale. Un officier qui avait servi dans les troupes fran- 
çaises au service du Portugal, le colonel baron de Suarce, 
écrivit le 18 novembre 1834 au maréchal duc de Trévise, 
pour lui demander l'autorisation de lever en France un corps 
de volontaires destiné à soutenir le gouvernement constitu- 
tionnel de l'Espagne (6). 

Suarce donnait au Ministre de bonnes raisons. Quinze 
cents Français environ, congédiés du service portugais, 



(1) Le général Harispe au colonel Saint-Yon, de Bayonne, 10 novem- 
bre 1834, A. H. G., AS. d'Esp., carton 41 (copie). 

(2) Le Ministre de la guerre au général Harispe, 18 novembre 1834. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41 (minute). 

(3) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, 17 novembre 
1834 et 20 novembre 1834. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41 (originaux). 

(4) Le lieutenant-général baron Bernard avait succédé au maréchal 
Gérard le 10 novembre 1834, mais avait été remplacé dès le 15 novembre 
par le maréchal duc de Trévise, qui accepta aussi la présidence du con- 
seil. 

(o) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, 10 décembre 
1834, pièce n° 3. 

(6) Le colonel baron de Suarce au Ministre de la guerre, de Paris. 18 
novembre 1834, pièce n° 1. 



52 LA LEGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

allaient successivement rentrer dans leurs foyers ; or, ces 
hommes, « enfants des barricades de 1830 et 1832 », étaient 
sans aucun doute partisans des opinions ultra-libérales, et 
pouvaient inquiéter le gouvernement : ils avaient montré 
beaucoup de bravoure au service de la reine dona Maria ; 
mais, dans la guerre de partisans qu'ils avaient faite pen- 
dant trois ans, ils avaient pris des habitudes qui pouvaient 
les rendre dangereux. C'étaient des soldats qui n'avaient plus 
qu'un désir, la guerre, quel qu'en soit le motif ; Suarce avait 
appris que l'on avait proposé à beaucoup d'entre eux de s'en- 
rôler sous la bannière de don Carlos, et il les croyait prêts, 
le cas échéant, à appuyer un mouvement contre-révolution- 
naire (1) dans le Midi de la France (2). 

Suarce proposait d'utiliser l'énergie de ces soldats aguerris 
en les faisant passer au service de la reine Isabelle. Si les 
Espagnols qui s'étaient jusque-là refusés à créer un corps 
étranger, persistaient dans cette idée, il espérait tourner la 
difficulté grâce aux nombreux et puissants amis qu'il possé- 
dait dans le parti libéral, c'est-à-dire à Mina, à Valdès, à 
Peon ; il demandait l'incorporation, dans chacun des ba- 
taillons espagnols, de cinquante Français destinés à servir 
de tête de colonne. « Je n'ai jamais remarqué, ajoutait-il, ni 
en Portugal, ni même en Pologne, qu'on nous contestât, à 
nous autres Français, l'honneur de recevoir les premiers 
coup de fusil (3). » Il ajoutait que sa démarche n'était pro- 
voquée que par ïe désir d'être utile à son pays, et se recom- 
mandait du général Pelet, qui lui avait déjà, disait-il, confié 
plusieurs missions à l'étranger. 

Le maréchal duc de Trévise envoya à Thiers, ministre de 
l'intérieur, une copie de la lettre du baron de Suarce ; il lui 
demanda en même temps de prendre les mesures nécessaires 
pour empêcher les hommes revenant du Portugal de se livrer 
au désordre où ils pourraient être poussés par « les meneurs 
anarchistes (4) ». 



(1) Il faut toujours entendre ce mot, à cette époque, dans le sens de: 
contraire aux principes révolutionnaires, c'est-à-dire contraire aux idées 
libérales et à la Révolution de 1830. 

(2) Suarce au Ministre, pièce n° 1. 

(3) Ibid. 

(4) Le Ministre do là guerre au Ministre de l'intérieur, 25 novembre* 
1834, A. E. G., Aff. d'Esp., carton 44 (minute). 



LA MISSION DU COLOXEL DE SAINT-TON 53 



Thiers répondit aussitôt à son collègue qu'il connaissait 
déjà par le préfet de police, la rentrée des volontaires fran- 
çais 'venant du Portugal et les projets du baron de Suarce. 
Mais il ne pouvait empêcher les volontaires de se fixer a 
Paris, puisque beaucoup s'y étaient enrôlés et y avaient 
exercé un métier. Ces hommes avaient, d'après lui, servi alter- 
nativement la cause de dom Miguel et de dom Pedro ; affiliés 
pour une certaine partie, avant leur départ, aux sociétés révo- 
lutionnaires, habitués depuis à mener une vie aventureuse, 
ils pouvaient devenir entre les mains des partis des instru- 
ments dangereux ; mais ils étaient l'objet d'une surveillance 
spéciale. Quant au projet consistant à les diriger sur l'Espa- 
gne, Thiers le laissait à l'examen du Ministre de la guerre, 
el il se bornait à convenir qu'une telle solution pouvait avoir 
un <( avantage réel pour le maintien de la tranquillité pu- 
blique (1) ». 

Le Ministre de la guerre communiqua alors au Ministre 
des affaires étrangères la lettre de Suarce, en ajoutant qu'il 
convenait peut-être de faire part de cette proposition à l'am- 
bassadeur de France à Madrid (2). Il envoya une copie de la 
même lettre au général Harispe, à Bayonne, et lui demanda 
<( de faire des ouvertures au général Mina » ; il estimait en 
effet que les hommes venant de Portugal seraient un excel- 
lent renfort pour l'armée d'opérations du nord de l'Es- 
pagne (3). 

Enfin, au Conseil du 9 décembre 1834, le Ministre de la 
guerre exposa la question à ses collègues ; il espérait sans 
doute obtenir leur assentiment et donner à Suarce des faci- 
lités pour organiser son corps de volontaires. Mais le Conseil 
estima qu'il n'y avait pas lieu de s'en occuper. 

Tandis que se manifestaient ainsi en France, ouvertement 
ou secrètement, les sympathies en faveur de la reine Isabelle, 
don Carlos devait recevoir de son côté des encouragements 



(1) Thiers, ministre de l'intérieur, au maréchal duc de Trévise, ministre 
de la guerre, 27 novembre 1834. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original). 

(2) Le président du Conseil, ministre de la guerre, au comte de Rigny, 
ministre des affaires étrangères, décembre 1834, confidentielle. A. H. G., 
Aff. d'Esp., carton 44 (minute). 

(3) Le Ministre de la guerre au général Harispe, de Paris, décembre 
1834, confidentielle. A. H. G. } Aff. d'Esp., carton 44 (minute). 



54 XA LEGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

de quelques cours étrangères. « Il est impossible, écrivait 
Saint-Yon en décembre 1834, d'expliquer la persistance qu'il 
apporte à son entreprise autrement que par l'espoir que lui 
donnent en secret certaines puissances de l'Europe. De 
faibles secours et de grandes promesses suffisent pour entre- 
tenir les illusions d'un homme à très courte vue et d'un esprit 
borné. Sans cela comment, avec son éducation de palais, 
son manque de bravoure et le défaut de ténacité dont il a fait 
preuve après la mort du roi Ferdinand, pourrait-on concevoir 
qu'il se soumît si longtemps à une existence si éloignée de ses 
habitudes et de ses goûts (1) ! » 

Le rôle que jouait don Carlos vis-à-vis des populations 
qui se battaient en sa faveur n'était pas, en effet, celui d'un 
souverain. Le prince était accueilli, dans les villages de la 
Navarre, « avec beaucoup de respect et de joie »; mais il ne 
jouissait pas auprès des habitants d'un grand prestige per- 
sonnel. On prétendait qu'il était découragé et que Zumalacar- 
regui le tenait en quelque sorte prisonnier pour l'empêcher 
d'abandonner la partie. Cette assertion était, de l'avis de 
Saint-Yon, fort exagérée, mais le général carliste traitait du 
moins son roi avec peu de considération ; il écrivait en effet 
textuellement, dans une dépêche adressée à l'un de ses chefs 
de bataillon et qui avait été interceptée : « Oraa se trouvant en 
tel endroit, et Cordova en tel autre, j'ai décidé un mouve- 
ment sur la rivière. J'emmènerai avec moi la cavalerie, les 
mulets de bât et la personne royale (2). » 

Si Zumalacarregui manquait de déférence envers son roi, 
il avait du moins su prendre un ascendant réel sur les troupes 
carlistes, et il avait établi dans leurs rangs une discipline de 
fer. Il inpirait à ses soldats presque autant de terreur qu'aux 
habitants, et faisait fusiller ses officiers pour le moindre 
grief (3). 

Le général Mina, au contraire, voyait son autorité sur les 
troupes de la Reine diminuer tous les jours et son mauvais 



(1) Saint-Yon an maréchal duc de TréVise, ministre de la guerre, de 
Pampelune, 17 décembre 1834. A. E. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original). 

(2) Ibid. 

(3) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, 17 décembre 
1834. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original). 



LA MISSION DU COLONEL DE SAINT-YON 55 

état de santé l'empêchait de la ressaisir. Saint-Yon continuait 
à déplorer « l'indiscipline des soldats, l'ignorance et le mau- 
vais esprit des officiers, l'incapacité des généraux et la dis- 
corde entre les chefs (1) ». 

A la fin de 1834, la situation de l'armée de la Reine parais- 
sait gravement compromise. Un Anglais, le colonel Flinter, 
chef d'état-major des forces constitutionnelles en Navarre, 
écrivait à ce sujet une lettre confidentielle à son compatriote 
le colonel Wylde, qui se trouvait avec Saint-Yon auprès de 
Mina. Il est curieux de constater qu'il exprimait exactement 
la même opinion que l'attaché français, tant sur l'état de l'ar- 
mée que sur la marche des événements ; or Flinter était 
particulièrement bien renseigné, par suite de sa situation 
personnelle et de son infatigable activité. 

« Voilà six mois, écrivait-il, que tout à mes devoirs je n'ai 
pas un instant de repos. J'ai traversé la Navarre dans 
tous les sens ; et toujours j'ai pris grand soin d'étudier l'opi- 
nion publique. J'ai observé avec une égale attention les 
mesures prises par le gouvernement pour en finir avec la 
rébellion, qui chaque jour augmente de force. Malgré le 
respect que j'ai pour le général Mina, je suis fâché de dire 
que son arrivée n'a pas produit le moindre effet sur le pays : 
au contraire, les habitants ont l'apparence d'être plus pronon- 
cés contre lui que contre ses prédécesseurs. A peine si quel- 
ques factieux se sont rangés de son côté. Ce n'est qu'avec la 
plus grande difficulté que nous pouvons prendre l'offensive 
dans certaines localités. Nous sommes souvent quatre jours 
sans aucune ration, tandis que les Carlistes ne manquent de 
rien. L'on n'a pas eu la précaution de former des approvi- 
sionnements ou des dépôts de vivres et de munitions, ce qui 
souvent paralyse les opérations pendant plusieurs jours et 
nous empêche de profiter de nos succès (2). » 

De même que Saint-Yon, Flinter opposait à l'endurance et 
au courage des soldats l'incapacité et parfois même le peu 
d'énergie de certains officiers ; la pondération, qui est une des 



(1) Saint-Yon au maréchal duc de Trévise, de Pampelune, 10 janvier 
1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original). 

(2) Le colonel Flinter au colonel Wylde, d'Estella, 26 décembre 1834. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41 (traduction de l'anglais, jointe à la lettre 
de Saint-Yon au Ministre, datée de Pampelune, 10 janvier 1835). 



56 1A LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

qualités principales du caractère anglais, fait penser que son 
appréciation était exacte quand il s'exprimait en ces termes : 

« Depuis plusieurs mois, nos soldats n'ont couché que sur 
la terre, et sans se déshabiller. Quoique marchant sans cesse 
et éprouvant toutes sortes de privations, ils n'ont cependant 
fait entendre aucune plainte ; mais leur patience commence 
à se lasser. Il n'y a plus d'esprit de corps, ni d'enthousiasme. 
Il n'y a plus chez eux le désir de se battre. Si un soldat est 
blessé, on ne prend aucun soin de lui dans les hôpitaux, et 
s'il est estropié, il est réduit à la mendicité. 

» D'un autre côté, nous n'avons pas un seul général, et îi 
n'y a que très peu de bons officiers. Nos généraux sont tou- 
jours en guerre les uns contre les autres, et les officiers sont 
tous très mécontents, parce qu'il n'y a d'avancement que pour 
ceux qui sont protégés par la cour, c'est-à-dire pour ceux ou 
qui ne font rien, ou qui se sauvent devant l'ennemi. Très 
peu d'officiers sont à leur poste : au lieu de suivre leur 
régiment, ils restent dans les villes que nous traversons, et 
ils passent leur temps dans les cafés. Sur 540 qui devraient 
être à l'armée, on n'en compte que 210 : aussi voit-on des 
régiments commandés par des capitaines, et des compagnies 
commandées par des sergents. Très peu font leur devoir au 
feu ; et ceux-là sont toujours les victimes de leur dévouement. 
Enfin, pour tout dire, dans une affaire, les officiers demeurent 
constamment en arrière... C'est au point que le général et 
moi, accompagnés de quelques officiers, sommes obligés d'al- 
ler avec les tirailleurs et de nous mettre à la tête de toutes 
les attaques (1). » 

Cette médiocrité des cadres était encore accentuée par des 
rivalités mesquines entre les généraux : « Tous se détestent 
et se déchirent, écrivait Flinter, et il y en a même qui vou- 
draient voir Mina échouer comme ses prédécesseurs. Les 
officiers prennent parti dans ces haines individuelles et les sol- 
dats, qui entendent sans cesse dénigrer leurs chefs, n'ont plus 
confiance ni en leur honneur ni en leurs talents (2). » 

L'armée carliste présentait au contraire une organisation 



(1) Flinter à Wylde, d'Estella, 26 décembre 1834, traduction citée. 

(2) Ibhl. 



LA MISSION DU COLONEL DE SAINT-YON 57 

plus forte de jDiir en jour, et n'était nullement composée de 
soldats inexpérimentés : « Ce ne sont pas, comme on le croit, 
écrivait Flinter, des paysans révoltés ; ils manœuvrent et 
exécutent une retraite dans un ordre parfait. Dans les bois et 
dans les terrains accidentés, leurs tirailleurs sont supérieurs 
aux nôtres ; et malheureusement nos soldats reconnaissent 
eux-mêmes cette supériorité. Leurs officiers sont des hommes 
éprouvés de longue date, et tous ont au moins, ce qui manque 
aux nôtres, beaucoup de bravoure personnelle et des connais- 
sances pratiques (1). » 

Le lieutenant-colonel d'état-major Brahaut, chef du bureau 
des opérations militaires et du mouvement des troupes, qui 
centralisait au ministère de la guerre les renseignements 
venus d'Espagne, exprimait la même opinion dans un travail 
intitulé : Aperçu de la situation de l'Espagne au 1 er mars 
1835 (2). 

La guerre contre les troupes de la Reine devenait d'ailleurs 
de plus en plus populaire en Navarre. Un Français, arrivé 
au camp carliste à la fin de 1834, le baron H. du Casse, écri- 
vait : (( Je n'oublierai jamais la sensation que j'éprouvai en 
mangeant pour la première fois le pain de nos rations mili- 
taires, ce pain que le pauvre paysan navarrais s'arrachait 
de la bouche pour l'envoyer aux soldats de son Roi (3). » Le 
dévouement sans bornes des populations à don Carlos rendait 
les opérations de l'armée de la Reine particulièrement diffi- 
ciles et ses marches dangereuses ; les soldats de Mina étaient 
massacrés à quelques pas de leurs camps, et les isolés qui 
s'éloignaient des colonnes ne les rejoignaient jamais. Les en- 
fants navarrais eux-mêmes partageaient la haine de leurs 
parents : « La population, écrivait Flinter, montre mainte- 
nant le plus grand enthousiasme pour la cause qu'elle défend, 
et ce n'est pas avec des menaces ou des promesses qu'on 
peut espérer la ramener. » Il aurait fallu des renforts, des 
mesures énergiques, et, avant toute chose, « de l'union parmi 
les chefs (4) ». 



(1) Flinter à Wylde, d'Estella, 26 décembre 1834, traduction citée. 

(2) Ibid. 

(3) Baron H. du Casse, Echos de la Navarre, Paris, 1840, p. 35. 

(4) Flinter à Wylde, d'Estella, 26 décembre 1834, traduction citée, 



58 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Le colonel anglais faisait ainsi de la situation un tableau 
fort exact, et il prenait soin de le dire à son compatriote : 
« Je vous parle avec confiance et sans réserve ; peut-être trou - 
verez-vous que je vois les choses bien en noir, mais mes opi- 
nions sont fondées sur les faits et non pas sur des conjec- 
tures (1). » 

Flinter n'insistait peut-être pas suffisamment sur la néces- 
sité qu'il y avait à mettre à la tête de l'armée constitutionnelle 
un général de valeur. Saint- Yon, au Contraire, déplorait dans 
toutes ses lettres l'incapacité intellectuelle et physique de 
Mina ; son jugement était-il influencé par le fait que Mina le 
traitait avec peu d'égards, il est permis de se le demander ; 
mais le portrait qu'il trace du vice-roi de Navarre semble ce- 
pendant contenir une part de vérité : « Ce n'est, disait-il, 
qu'un chef de partisans, qui, si sa santé était bonne, condui- 
rait une colonne mobile en véritable aventurier, dût-il la faire 
détruire et se faire tuer à sa tête ; mais il ne sait ni ce que 
c'est que la guerre, ni de quelle manière on commande aux 
troupes, ni comment on administre un pays. Les personnes 
qui doutaient de ses talents lui croyaient au moins une grande 
énergie de caractère ; mais, par suite de l'affaiblissement de 
ses forces physiques, il ne lui reste pas même ce mérite (2). » 

Le déplorable état de santé de Mina avait une influence 
néfaste sur la marche des événements et, en janvier 1835, 
« le désordre le plus scandaleux, suivant l'expression de 
Saint-Yon, continuait à régner dans toutes les branches du 
service (3) ». 

Pourquoi le gouvernement espagnol maintenait-il en fonc- 
tions un général dont l'incapacité devait lui être connue ? La 
véritable raison, c'est que Mina était ardemment soutenu par 
le parti libéral avancé, qui le considérait plutôt comme un dra- 
peau à agiter que comme un homme capable de rendre des 
services ; « malgré sa nullité reconnue, écrivait Saint-Yon, 
les gazettes de certaine couleur ont pour consigne d'exalter 



(1) Flinter à Wylde, d'Estella, 26 décembre 1834, traduction citée. 

(2) Le colonel Saint-Yon au maréchal Ministre de la guerre, de Pam- 
pelune, 17 janvier 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original). 

La même lettre contenait ce rapide portrait de Rodil : « C'était un 
homme systématique, à idées fausses, et d'une activité inutile. » 

(3) Ibid. 



LA MISSION DU COLONEL DE SAINT-YOU 59 

chaque jour ses hauts faits et ses victoires (1); » le général en 
chef de l'armée du Nord avait d'ailleurs comme aide de camp 
le frère du comte de Las Navas, c'est-à-dire du « déclamateur 
le plus exalté et le plus fougueux des procuradores », et l'ami- 
tié toute particulière qu'il témoignait à cet officier était signi- 
ficative (2). 

Le parti, « exalté » n'avait pas grand intérêt à ce que la 
guerre se terminât rapidement. Saint-Yon reçut à ce sujet, 
au mois de mars 1835, les confidences d'un officier de l'en- 
tourage du général Mina moins discret que les autres. Cet 
officier, du nom de Ros, était d'opinion très avancée, et avait 
écrit dans les -feuilles ultra-libérales de Madrid ; entendant 
déplorer par Saint-Yon la durée de la guerre civile dans la 
Péninsule, il s'exprima devant lui dans les termes suivants : 

(( La chose n'est pas si fâcheuse que les étrangers se l'ima- 
ginent : peut-être devrons-nous à cette circonstance même le 
bonheur futur de notre pays. Si dès le principe les factieux 
eussent été vaincus en Navarre, nous tombions pieds et mains 
liés au pouvoir du gouvernement de la Reine, qui n'est autre 
chose que celui du juste milieu en France. Une lutte long- 
temps prolongée, au contraire, a usé tous les hommes militai- 
res et politiques qui n'étaient pas favorables à notre cause. 
Aujourd'hui Mina est à la tête des troupes ; Valdès est minis- 
tre de la guerre ; Martinez de la Rosa sera bientôt remplacé 
par un véritable patriote ; alors de grands moyens seront em- 
ployés par nous pour étouffer l'insurrection, car nous ne vou- 
lons pas d'une intervention française qui nous replacerait sous 
le joug que nous devons secouer ; et le nord de l'Espagne 
une fois pacifié, toutes les forces du royaume se trouvant en 
bonnes mains, même les urbanos, dont l'esprit est excellent 
et que l'on mobilisera s'il le faut, dites-moi qui commandera 
en Espagne ? Croyez-vous que ce soit encore la reine Isa- 
belle?... Rien, vous le voyez, ne nous empêchera de marcher 



(1) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, 8 février 1835. 
A. E. G , Aff. d'Esp., carton 41 (original). 

(2) Ibid. 



<<30 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

sur Madrid et d'y faire proclamer la Constitution qui nous 
convient (1). » 

Les ultra-libéraux cachaient donc le plus possible le véri- 
table état du général Mina, de manière à se servir de son nom 
pour assurer leur succès. Comme l'insurrection carliste était 
eh progrès sur tous les points, ils eurent l'idée de profiter de 
l'embarras dans lequel se trouvait le gouvernement de la 
Reine pour manifester ouvertement leurs prétentions ; ils 
s'agitèrent à Malaga et dans tout le Midi cie la Péninsule ; 
à Saragosse, ils massacrèrent huit ou dix chanoines et l'ar- 
chevêque n'échappa à la mort que par miracle ; à Huesca, 
ils causèrent des désordres (2). 

Saint- Yon jugea que la situation était fort grave et pensa 
que don Carlos seul pouvait tirer profit d'un pareil gâchis : 
« Quelques personnes espèrent, écrivit-il le 12 avril au Minis- 
tre, que le mouvement des ultra-libéraux aura au moins pour 
résultat d'étouffer l'insurrection des provinces du Nord ; mais 
c'est, je crois, étrangement s'abuser, car il faudrait pour cela 
que les hommes du mouvement (3) fussent assez nombreux 
partout pour pouvoir dicter la loi au pays ; mais comme iJ est 
probable, au contraire, qu'ils trouveront une opposition sé- 
rieuse et dans les Carlistes de l'intérieur du royaume et dans 
les amis du gouvernement qui forment ce que l'on appelle le 
parti du juste milieu, il ne doit en résulter qu'une anarchie 
complète ; anarchie qui ne profitera probablement qu'aux 
forces rassemblées par Zumalacarregui. S'il était donc pos- 
sible de préjuger l'avenir, quand il s'agit d'un peuple qui a 
trompé sans cesse les calculs les plus judicieux et les plus 
habiles, on devrait croire, au contraire, qu'au milieu de cet 
effroyable chaos l'on verra, en définitive, surgir triomphante 
la cause de don Carlos (4). » 

Ainsi, après des mois de lutte, la situation des troupes de 
la Reine, loin de s'être améliorée, s'était aggravée. Si la mé- 
diocrité des officiers, la rivalité des chefs, et les intrigues des 



(1) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, le 25 mars 1835, 
A. EL. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original). 

(2) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, 12 avril 1835. 
A. H. G , Aff. d'Esp., carton 41 (original). 

(3) Ce terme désigne les ultra-libéraux. 

(4) Saint-Yon au Ministre, de Pampelune, 12 avril 1835, lettre citée. 



LA MISSION DU COLONEL DE SAINT-YON 61' 

partis en étaient pour beaucoup la cause, il faut reconnaître 
surtout que les opérations militaires avaient été mal con- 
duites dans leur ensemble. Saint- Yon avait eu le temps, dans 
la position qu'il occupait, d'acquérir l'expérience de cette 
guerre particulière, et il résumait les principes essentiels 
sur lesquels elle était basée dans des lignes remarquables : 

« Pour réussir, disait-il, il ne s'agit pas seulement de se met- 
tre à la tête d'une colonne et de marcher sur les factieux par- 
tout où ils se trouvent, il faut encore avoir l'œil sur tous les 
points à la fois ; ne se laisser jamais surprendre nulle part ; 
tâcher de combiner des mouvements pour resserrer l'ennemi 
et le forcer au combat ; enfin s'occuper des besoins de l'armée 
et de l'administration locale : toutes choses qui ne peuvent se 
faire, quand on est sans cesse dans les montagnes, sans com- 
munication avec ses troupes et sans rapport avec le pays... 
Une assez longue expérience de ce genre de guerre m'a con- 
vaincu que la véritable place d'un général en chef doit être au 
centre de ses opérations, et qu'autant il convient, en certains 
cas, qu'il se mette à la tête des forces actives, autant il est 
nécessaire qu'il occupe, habituellement, une position fixe, 
d'où il puisse tout surveiller, tout diriger et tout savoir (1). » 

Les généraux en chef qui avaient, jusqu'en avril 1835, com- 
mandé les armées du nord de l'Espagne, s'étaient bien peu 
conformés à ces principes. Saint-Yon le remarquait avec 
quelque ironie : « Par une fatalité bien singulière, écrivait-il, 
jusqu'à présent les généraux en chef envoyés dans le nord 
de l'Espagne ou manquaient, de l'autorité indispensable pour 
faire mouvoir une machine difficile et compliquée, ou s'imagi- 
naient qu'en courant les champs, sans jamais s'arrêter, ils de- 
vaient loucher bientôt au but. Mais, malheureusement, ils 
avaient affaire à des gens qui allaient plus vite qu'eux ; par 
conséquent, ils n'atteignaient personne ; et comme d'un autre 
côté ils se trouvaient isolés au milieu d'une population à leur 
égard des plus hostiles, ils étaient tout étonnés d'apprendre 
que tandis qu'ils se portaient sur un point, les rebelles avaient 
obtenu des avantages sur un autre (2). » 



(1) Saint-Yon au Ministre, de Pampelune, 19 avril 1835. A. E. G. y 
Aff. d'Esp., carton 41 (original). 

(2) Ibid. 



62 X.A LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESrAGNE 

Il fallait donc à l'armée royale pour triompher des forces 
carlistes, un chef à la fois assez actif pour surveiller toutes 
les branches de l'administration et assez pondéré pour ne pas 
se conduire en chef de partisans. Le général Mina était trop 
souvent malade pour pouvoir exercer le commandement de 
l'armée du Nord ; il finit par s'en rendre si bien compte que, 
vers le commencement d'avril 1835, il écrivit au Ministre de 
la guerre pour lui faire connaître son état (1). 

Le ministère, qui ne cherchait qu'un prétexte pour lui don- 
ner un successeur, feignit de prendre les expressions de cette 
lettre pour une démission formelle ; il répondit en nommant 
le général Valdès au commandement des Provinces Basques, 
ainsi que de la Castille, de l'Aragon, 'de la Navarre et de 
toutes les troupes qui se trouvaient dans cette partie de l'Es- 
pagne (2). 

Le nouveau général en chef prenait le commandement dans 
des circonstances critiques, au moment où l'insurrection car- 
liste gagnait du terrain sur tous les points, et où Saint- Yon 
pouvait écrire au Ministre de la guerre français : « Les re- 
belles enlèvent tous les jours du monde aux troupes de la 
Reine, tandis que celles-ci ne leur prennent pour ainsi dire 
jamais un homme (3). » 



(1) Saint-Yon au Ministre, de Pampelune, 12 avril 1835. A. E. G., AS. 
d'Esp., carton 41 (original). 

(2) Du même au même, de Pampelune, 19 avril 1835, lettre citée. 

(3) Ibid. 



CHAPITRE III 

LA CESSION DE LA LÉGION 



Sommaire. — Echecs de Valdès. — Il reste sur la défensive et attend une 
intervention. — Une déclaration du Président du Conseil espagnol. — 
Le parti exalté et Mina peu favorables à l'intervention. Les Anglais 
hostiles à la France. — En mai 1835, don Carlos paraît devoir triompher. 

— Valdès et son corps d'officiers demandent au gouvernement espagnol 
l'appui de troupes françaises. — Projets de Valdès; avis de Saint-Yon. 

— Nécessité d'un bon général en chef. — Appréciations et critiques de 
Saint-You. — L'armée de la Reine compte sur l'intervention de la 
France. — Difficultés que pouvait rencontrer une troupe française. 

Nouvelles tentatives individuelles en France . : Brouard à Bordeaux. 

— Un mémoire du capitaine de Bois-le-Comte. — Louis-Philippe ne 
veut pas d'intervention directe; ses raisons. — La France, l'Angleterre 
et le Portugal disposés à céder des troupes, en exécution du traité de 
la Quadruple Alliance. — La France propose de faire passer la légion au 
service de l'Espagne. — ■ Les négociations de juin 1835. — Circulaire 
ministérielle du 24 juin. 

Le passé de la légion, de 1831 à 1834. — Sa composition. — La con- 
vention franco-espagnole du 28 juin. — Abrogation, le 2 juillet, de la 
circulaire du 24 juin. — Les deux commissaires pour la cession de la lé- 
gion : le colonel de! Valle et le chef d'escadrons de la Rue. — Instruc- 
tions du Ministre de la guerre au gouverneur général de l'Algérie Drouet 
d'Erlon. — Les conditions de la cession pour les légionnaires. — Mau- 
vaise impression produite par les termes des instructions. — Moyens 
employés pour la dissiper. — Ordre du jour de Rapatel; embarquement 
de quatre bataillons à Alger. — Les deux bataillons d'Oran font aussi 
voile pour l'Espagne. 



Le général Valdès se trouva, dès les premiers jours de son 
commandement à l'armée du Nord, aux prises avec les plus 
graves difficultés. A peine arrivé, il put voir trente bataillons 
fuir en désordre dans les Amescoas, devant quelques centai- 
nes d'ennemis ; peu après, le brigadier Iriarte (lj se fit tuer 
ou prendre 500 hommes à Guernica ; presque au même mo- 
ment, le poste de Trevino fut enlevé pour ainsi dire sous ses 



(1) Sans doute Firmin Iriarte. Plusieurs Iriarte jouèrent urï rôle dans 
la guerre civile et ils ne doivent pas être confondus. Le brigadier Martin- 
José Iriarte, qui fut vice-roi de Navarre, se trouva mêlé aux mêmes évé- 
nements que le colonel Lecn Iriarte, qui commanda en Navarre les chas- 
seurs à cheval et tirailleurs d'Isabelle II. 



64 "LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

yeux, sans qu'il osât se porter directement à son secours, tant 
les troupes qu'il commandait, lui inspiraient peu de con- 
fiance (1). 

Dans une telle situation Valdès, qui était cependant doué 
d'une très grande activité (2), se laissa envahir par le décou- 
ragement, et n'eut plus qu'un but : se tenir sur une défensive 
prudente et éviter des échecs, en attendant le secours d'une 
intervention étrangère (3). 

Cette intervention, désirée par les hommes qui voyaient de 
près la puissance de l'insurrection et la faiblesse des troupes 
royales, ne paraissait pas opportune à beaucoup d'Espagnols, 
ou du moins elle blessait leur fierté. Un journal de Madrid 
ayant prétendu que le Roi des Français avait déclaré qu'il ne 
souffrirait pas le triomphe de l'anarchie en Espagne, et qu'il 
l'y combattrait comme dans les rues de Lyon et de Paris, sou- 
leva de vives protestations. A la séance de la Chambre des 
Proceres du 21 avril 1835, Alcala Galiano demanda des ex- 
plications sur cet article ; le Président du Conseil lui répon- 
dit en ces termes propres à calmer les susceptibilités de ses 
compatriotes : « Je dois dire que personne n'a le droit d'in- 
tervenir dans nos affaires intérieures. J'ai répété plusieurs 
fois que le traité de Quadruple Alliance donnait, dans ses 
articles additionnels, droit au gouvernement de demander les 
secours dont il aurait besoin sur terre et sur mer aux puis- 
sances étrangères. Mais le ministère croit n'avoir besoin de 
l'appui de personne, parce qu'il compte sur la nation et les 
lois (4). » 

Les deux partis extrêmes en Espagne, c'est-à-dire les Car- 
listes et les libéraux exaltés, s'accordaient à penser qu'une in- 
tervention française ferait recommencer la guerre de l'Indé- 
pendance comme au début du siècle (5). L'avis du général 
Mina était que, pour mettre fin à la guerre civile, il fallait 
combattre le fanatisme religieux par le fanatisme politique ; 



(1) Saint-Yon an Ministre de la guerre, de Vitoria, 18 mai 1835. A. 
B.. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original). 

(2) Du même au même, de Pampelune, 19 avril 1835. A. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 41 (original). 

(3) Du même au même, de Vitoria, 18 mai 1835, lettre citée. 

(4) Le Moniteur universel du samedi 2 mai 1835, p. 1028, 3 e colonne. 

(5) Le général de Castellane au Ministre, 2 février 1835, extrait clans 
le Résumé de la correspondance. A. H. G. } Espagne, carton 39. 



LA CESSION DE LA LEGION 65 

mais comme il n'espérait pas que son gouvernement voulût 
se servir de cette arme dangereuse ; comme, d'autre part, il 
était convaincu de l'impuissance de l'armée en face des ba- 
taillons carlistes, il croyait à l'intervention et il ajoutait : 
<( Cette intervention ressemblera dans les provinces insurgées 
plutôt à la guerre de 1808 qu'à celle de 1823 (1). » 

L'idée dune intervention étrangère était particulièrement 
repoussée par les ultra-libéraux, les « hommes du mouve- 
ment », comme on les appelait, d'accord en cela avec leur 
protecteur déclaré, l'ambassadeur d'Angleterre, M. de 
Villiers (2). 

Les Anglais étaient opposés à toute intervention, mais 
surtout à celle de la France, et leur sentiment devait être 
connu des Carlistes ; les personnes de l'entourage du préten- 
dant avaient dit en effet au colonel anglais Wylde, en mission 
à l'armée constitutionnelle de Navarre, qu'elles ne craignaient 
pas une éventualité de ce genre, « leurs amis étant assez nom- 
breux et assez adroits pour l'empêcher (3) ». 

Le concours des puissances étrangères était cependant 
très nécessaire au gouvernement constitutionnel pour le 
triomphe de sa cause, de l'avis même de ceux qui le souhai- 
taient le moins. C'est ainsi que le colonel Wylde écrivait à 
son ambassadeur que, si la Quadruple Alliance refusait son 
appui à l'Espagne, don Carlos serait à Madrid avant trois 
mois (4). 

Déjà même beaucoup d'officiers constitutionnels, voyant 
les chances des Carlistes s'accroître constamment, entrete- 
naient des intelligences secrètes avec le prétendant, de ma- 
nière à assurer leur avenir (5). 

Saint-Yon exposait la situation en termes fort nets au Mi- 
nistre de la guerre : « Les choses sont maintenant arrivées 



(1) Harispe au Ministre, 15 mai 1835, extrait dans le Résumé de la 
correspondance. A. H. G., Espagne, carton 39. 

(2) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, 19 avril 1835. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original). 

(3) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Vitoria, 18 mai 1835. A. 3. 
G., Aff. d'Esp., carton 41 (original). 

(4) Ibid. 

(5) Saint-Yon donne à ce sujet des détails curieux et cite l'exemple d'un 
colonel de l'armée de Valdès qui était en correspondance suivie avec les 
confidents de don Carlos. Ibid. 

Légion étrangère. 5 



66 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

à ce point, écrivait-il, qu'il faut ou que nous soutenions le 
gouvernement actuel, ou que nous consentions au triomphe 
de don Carlos. Car si la défection la plus complète ne se met 
pas dès à présent dans les rangs de l'armée, c'est parce que 
l'on s'attend à une démarche de la France (1). » 

Comme Valdès avait à cœur de rétablir la fortune de la 
cause constitutionnelle, il se décida, le 13 mai 1835, à écrire 
au gouvernement espagnol pour lui faire connaître la néces- 
sité urgente de demander le secours de la France. Puis, dé- 
sirant appuyer son avis de celui des officiers supérieurs de 
l'armée, il réunit un conseil composé des chefs de corps, pour 
connaître leur opinion sur une intervention française ; tous 
furent d'avis de recourir à ce moyen ; seuls les colonels de 
cavalerie exprimèrent un avis contraire ; leur opposition 
tenait, d'après Saint- Yon, à ce que, restant en général dans 
les pays de la plaine où apparaissait rarement l'ennemi, ils 
ne se rendaient pas compte des difficultés de la guerre (2). 

Tout en désirant vivement l'arrivée de troupes françaises, 
Yaldès projetait déjà de limiter leur action, et de leur réserver 
un rôle particulier. 11 avait exprimé ses idées à ce sujet de- 
vant le colonel de Saint-Yon : les Fiançais occuperaient 
seulement le versant méridional des Pyrénées et quelques 
points fortifiés, tandis que les Espagnols, ainsi débarrassés 
de la garde du pays, continueraient à être chargés de la 
poursuite des Carlistes. 

Saint-Yqn n'approuvait nullement un pareil projet ; il esti- 
mait au contraire que les Français devaient être seuls chargés 
des opérations contre les Carlistes. Il craignait, en effet, 
qu'une collaboration ne blessât la susceptibilité des officiers 
espagnols, en paraissant démontrer qu'ils avaient besoin, 
pour triompher, de l'aide des troupes françaises. 

Ce n'était pas l'entrée en ligne de nouveaux effectifs qui 
pouvait amener le succès des troupes de la Reine, mais plutôt 
l'arrivée à l'armée d'un général de mérite : « Comme je l'ai 
dit souvent, écrivait Saint-Yon, ce ne sont pas les hommes 
qui manquent aujourd'hui à l'Espagne, mais un homme 



(1) Saint-Yon an Ministre de la guerre, de Vitoria, 18 mai 1835. A 
H. G., Aff. d'E&p., carton 41 (original). 



(original). 
(2) Ibid. 



LA .CESSION DE LA LÉGION 67 

doué de quelque jugement et de quelque talent militaire ; et. 
en outre de bons officiers à la tête des troupes (1). » Et il 
passait en revue les généraux qui avaient commandé à l'ar- 
mée du Nord : « Le général Rodil croyait qu'en suivant don 
Carlos avec 6.000 ou 7.000 hommes, il Unirait par le joindre 
ou le lasser ; le général Mina s'imaginait qu'en poursuivant 
avec une ou deux colonnes des gens qui marchent mieux 
que qui que ce soit, il pourrait les atteindre et les battre ; 
maintenant, le général Valdès pense qu'en occupant la plaine 
et laissant les factieux dans les parties montagneuses, ils se 
détruiront d'eux-mêmes, faute de moyens d'existence. Cha- 
cun de ces systèmes adoptés d'une manière absolue et en ne 
tenant aucun compte de la population est à coup sûr aussi 
peu raisonnable que l'autre ; cependant on ne connaît pas 
dans la Péninsule entière de meilleures têtes que celles qui 
les ont enfantés (2). » 

Ce que Saint-Yon aurait voulu développer davantage dans 
l'armée espagnole, c'est le respect de l'officier, c'est le dé- 
vouement au chef, c'est l'enthousiasme militaire qui carac- 
térisaient les armées napoléoniennes : « Le soldat découragé, 
disait-il, par des privations de toutes sortes, par de longues 
fatigues et par de continuels revers, aurait besoin d'un chef 
énergique et habile, qui parlât autant à ses yeux qu'à son 
intelligence ; au lieu de cela, son général ne se distingue par 
aucun insigne militaire : monté souvent sur une mule, coiffé 
d'un chapeau rond recouvert de taffetas ciré, revêtu d'une 
redingote bourgeoise, il ne porte pas même une arme à son 
côté pour se faire respecter au besoin, et il semble, en un 
mot, se cacher au milieu des siens. Jamais de revues, jamais 
d'inspections, jamais d'ordres du jour, pour dispenser la 
louange ou le blâme ; en agissant de cette sorte, comment 
peut-on espérer relever le moral d'une armée et la contenir 
dans les bornes d'une discipline sévère (3) ? » 

Valdès n'avait pas eu, depuis son arrivée, une attitude ca- 
pable de rendre courage à son armée ; sous prétexte que, 



(1) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Vitoria, 18 mai 1835, lettre 
citée. 

(2) Ibid. 

(3) Ibid. 



C8 £A LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

s'il se portait du côté des rebelles, il les forcerait à se retirer 
dans la montagne et ne pourrait les atteindre, il restait dans 
une inaction déprimante. Les troupes désiraient ardemment 
l'intervention française : « Chefs ou subalternes, écrivait 
Saint-Yon, ne s'occupent que de savoir quand viendront les 
Français, et dans le pays les nouvelles les plus absurdes cir- 
culent à cet égard. Les troupes espagnoles sont tellement 
convaincues de l'impossibilité de se passer de notre secours 
et en même temps si heureuses de penser qu'elles n'ont plus 
d'efforts à faire, que toutes les idées se reposent avec une 
satisfaction extrême sur l'espoir que leur donne la prochaine 
coopération de la France... Mais plus cette pensée germe 
dans toutes les têtes, plus la démoralisation serait complète 
si cette attente venait à être déçue. Nul doute que dans ce cas 
l'on ne vît les corps se disperser en peu de temps, et la déser- 
tion se mettre aussi bien parmi les officiers que parmi les 
soldats (1). » 

Quoiqu'il ne fût pas au courant des négociations qui pou- 
vaient se poursuivre au sujet d'une intervention (2), Saint- 
Yon tenait à renseigner le Ministre sur les difficultés que 
rencontrerait une armée passant les Pyrénées. Il craignait 
que le cabinet espagnol ne voulût comparer l'entreprise à 
celle de 1823, tandis que les conditions étaient bien diffé- 
rentes. (( En 1823, écrivait-il, le clergé agissait en faveur 
des Français ; aujourd'hui, il emploiera contre eux toute son 
influence ; et, dans ce pays, on sait quel est son immense 
pouvoir. D'un autre coté, le peuple, et principalement la 
classe des cultivateurs, qui dans ces provinces est la plus 
nombreuse, est intéressé à soutenir les droits du clergé, 
parce qu'indépendamment du patronage bienveillant qu'il 
exerce autour de lui il a encore assez d'adresse pour n'exiger 
qu'un très faible revenu de ses propriétés considérables. 
Ainsi, outre les idées superstitieuses, qui en Espagne ont 



(1) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Puent e-la-Reyna, 26 mai 
1835. A. H G., Aff. d'Esp., carton 41 (original). 

(2) On trouvera des détails sur ces négociations dans l'ouvrage écrit par 
Antonio Pirala : Historia de la guerra civil, Madrid. C'est ainsi que figure 
au 2 e volume,, p. 333, un document du 20 mai 1835 : « El ministro de Estado 
al embajador de S. M. en Paris. Razones en que se apoya el gobierno para 
pedir la cooperacion de la Francia. » 



LA CESSION DE LA LEGION 6$ 

beaucoup de force, et que tous les ordres religieux exploi- 
tent, comme on le sait, avec une grande habileté, il y a 
encore ici des raisons de bien-être qui portent la population 
à défendre un état de choses qui lui est favorable. D'ailleurs 
il n'est personne qui ne comprenne à merveille que d'autres 
principes de gouvernement doivent amener, tôt ou tard, la 
destruction des établissements monastiques, qui ouvrent à 
toutes les conditions de la société, sans exception aucune, la 
carrière la plus considérée et la plus heureuse. Si à ces cir- 
constances, qui tiennent à l'état politique de la Péninsule, 
on ajoute les motifs particuliers qui ont mis les armes à la 
main à un grand nombre d'individus, tels que le goût pour 
la vie aventureuse, la perspective d'une élévation rapide, 
l'espoir de faire tourner le désordre à leur profit, etc., on 
verra qu'il y a peu de ces considérations qui doivent être 
atténuées par la présence des baïonnettes étrangères (1) ». 

L'avis de Saint-Yon était donc que, si la France interve- 
nait, elle rencontrerait une sérieuse résistance, car elle se 
trouverait en face, non seulement des 16.000 ou 18.000 
hommes de don Carlos, mais encore de toutes les populations 
des Provinces Basques et de la Navarre ; les Carlistes lutte- 
raient avec d'autant plus d'opiniâtreté qu'ils croiraient pou- 
voir compter sur l'appui des Anglais, ou même des Russes ; 
par contre, les Français auraient peu de secours à attendre 
des libéraux espagnols (2). 

L'intervention, malgré les difficultés qu'elle pouvait ren- 
contrer, était très populaire en France. Comme il se produit 
toujours en pareilles circonstances, des hommes bouillants 
s'offraient à mettre leur épée au service de l'Espagne et à 
organiser des corps de partisans ; des financiers cherchaient 
à exploiter la situation à leur profit et demandaient à servir 
d'intermédiaires. 

Déjà, en 1834, le baron de Suarce avait tenté de former 
en France un corps de volontaires ; mais au début de juin 
1835, il n'avait pas encore obtenu l'appui du gouverne- 
ment (3). 



(1) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Puente-la-Reyna, 26 mai 
1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original). 
(2)Ibid. 
(3) Une note établie au ministère de la guerre, le 11 juin 1835, par 



70 Ï-A LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

Cette tentative ne devait pas rester isolée. Un nommé 
Brouard, qui avait formé à Bordeaux, en 1833, un corps de 
volontaires destiné à faire la campagne du Portugal pour 
la cause de la reine doîia Maria, écrivit le 20 juin 1835 au 
Ministre de l'intérieur. Il vantait la belle conduite des hom- 
mes qu'il avait jadis réunis : « Ce bataillon, disait-il, s'est 
distingué par la prise de plusieurs forts, et c'est lui qui fit 
mettre bas les armes au partisan Lahoussaye fait prison- 
nier à Ovidos. Plusieurs fois le duc de Bragance lui a donné 
des éloges, tant pour son intrépidité sur le champ de bataille 
que pour sa bonne tenue et la discipline qui régnait dans ce 
corps. Ceci prouve le soin que l'on a apporté dans le choix 
de ces militaires lors de l'enrôlement. Dans ce moment, il 
se prépare une semblable levée pour la Beine d'Espagne ; je 
pense que par raison d'économie le point central de ces 
opérations devra être le plus rapproché possible de la fron- 
tière. J'ai l'honneur de vous prier, si toutefois ces opérations 
ont lieu, de vouloir bien m'autoriser à m'en charger. J'y 
apporterai le même zèle que pour celle du Portugal, et la 
connaissance exacte que j'ai de la frontière, et même du 
théâtre actuel de la guerre, me faciliterait beaucoup pour 
établir les points principaux de dépôt (1). » 

Cette demande d'être choisi comme recruteur officiel des 
troupes espagnoles en France ne manquait pas d'originalité. 
Elle fut envoyée par le Ministre de l'intérieur au Ministre de 
la guerre (2) ; celui-ci se contenta d'écrire sur la note : 
« Répondre que je n'ai rien à y voir, cela regarde l'ambassa- 
deur d'Espagne » et signa, le 4 juillet, une lettre dans ce sens 
pour Thiers (3). Brouard était éconduit comme Suaroe. 

Malgré l'échec de ces tentatives isolées, et qui ne présen- 



te bureau des opérations militaires, dit que « le Ministre de la guerre 
a fait part de ee projet à MM. les Ministres des affaires étrangères et de 
l'intérieur », et ajoute : t< On ne sait quelle suite a été donnée à cette pro- 
position ». Note pour le Ministre. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41, liasse : 
coopération de la France (original). 

(1) Brouard au Ministre de l'intérieur, de Bordeaux, 20 juin 1835. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41, liasse : coopération de la France (copie). 

(2) Le sous-secrétaire d'Etat au ministère de l'intérieur au Ministre 
de la guerre, 30 juin 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41, même liasse 
(original). 

(3) Le Ministre de la guerre au Ministre de l'intérieur, 4 juillet 1835. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41, même liasse (minute). 



LA CESSION DE LA LÉGION 71 

taient peut-être pas toutes les garanties nécessaires pour 
être officiellement encouragées, on pressentait généralement 
en France, au début de juin 1835, que le gouvernement allait 
bientôt être amené à intervenir en faveur de la Reine. Le 
capitaine de Bois-le-Comte, aide de camp du général Harispe, 
écrivant un Mémoire sur l'Espagne et V insurrection carliste, 
le terminait le 1 er juin par les lignes suivantes : « Le 28 mai, 
la Reine fit elle-même la clôture de la session par un discours 
éminemment optimiste. C'était dès lors à Paris et à Londres 
qu'était pendante la solution de la question espagnole, et 
cette question se trouvait ramenée à ses termes véritables : 
l'Espagne servira-t-elle d'établissement à une réaction de plus 
contre les principes de la Révolution française ou à une éma- 
nation de ces principes ? (1) » 

En écrivant ces lignes, Bois-le-Comte n'exprimait pas seu- 
lement une opinion personnelle, inspirée par des sentiments 
de constitutionnel ardent (2) ; il rapportait l'opinion générale 
des officiers au milieu desquels il vivait, sur la frontière des 
Pyrénées, et de l'état-major d'Harispe, auquel il était 
attaché (3). 



(1) E. de Bois-le-Comte, Mémoire manuscrit sur l'Espagne, daté de Pa- 
ris, 1 er juin 1835. A. H. G., Mémoires historiques, Espagne (carton 1). 

Ce mémoire est fort intéressant, bien écrit, et contient une foule de con- 
sidérations générales sur l'état de l'Espagne à cette époque. 

(2) Le 26 juillet 1830, à la suite des ordonnances, Bois-le-Comte envoya 
de Tours sa démission à son colonel, par une lettre dans laquelle il lui 
disait que sa conscience ne lui permettait pas de rester plus longtemps 
au service. Cette démission fut transmise au Ministre en même temps que 
celles des officiers qui donnèrent la leur quelques jours plus tard,, par 
suite de leur attachement au régime déchu. Bois-le-Comte se fit alors re- 
mettre une attestation signée par un certain .nombre de personnages de 
Tours, certifiant que, s'il avait démissionné, c'était pour prendre une 
part active au mouvement en, faveur du régime constitutionnel. A. A. G., 
dossier Sain de Bois-le-Co<mte. 

(3) Ernest-André-Olivier Sain de Bois-le-Comte, né le 22 juin 1799 à 
Athée (Indre-et-Loire), entra comme garde dans les gardes du corps du 
roi, à la compagnie de Noailles,, le 3 février 1816 (rang de lieutenant), et 
fut licencié le 10 septembre 1817; le 20 janvier 1819, il entra comme élève 
surnuméraire à l'Ecole d'application d'état-major; puis, le 11 mars 1820, y 
fut nommé sous-lieutenant élève titulaire. Sous-lieutenant aide-major au 
régiment de chasseurs du Morbihan, le 28 février 1821, il fut affecté au 
corps d'observation des Pyrénées en novembre 1822 et fit la campagne 
d'Espagne en 1823-1824; lieutenant aide-major au 34 e de ligne en 1824, 
aide de camp du général Labourdonnaye au camp de Lunéville en 1825, 
lieutenant d'état-major en 1827, il fut en 1828 envoyé auprès du duc 
de Laval, ambassadeur en Autriche. Nommé capitaine le 27 octobre 1830, 
il fut attaché au général Préval, président du comité d'infanterie et de 



72 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Le gouvernement de Louis-Philippe estimait néanmoins 
qu'il ne pouvait pas envoyer une armée française soutenir 
la cause de la Reine, et cela pour plusieurs raisons. 

Tout d'abord, les Espagnols étaient imbus de préventions 
très sérieuses contre une intervention étrangère, et laissaient 
ouvertement percer leurs sentiments à cet égard. 

Le général de Castellane, qui commandait la division des 
Pyrénées-Orientales, constatait que les libéraux avancés 
étaient tout aussi opposés que les Carlistes à une ingérence 
française dans les affaires espagnoles (1). La déclaration 
officielle du gouvernement constitutionnel devant la Chambre 
des Proceres, en avril, avait paru s'inspirer des mômes sen- 
timents, et elle était peu faite pour encourager le gouverne- 
ment français à prêter à la Reine l'appui de ses armes. 

Une autre raison empêchait aussi Louis-Philippe de tenter 
une intervention : il sentait que les chances de succès d'une 
expédition, en 1835, n'eussent pas été les mêmes qu'en 1823. 
Sous la Restauration, l'armée française avait eu pour elle 
le clergé des provinces espagnoles et, par suite, la majeure 
partie du peuple ; en 1835, elle eût trouvé en face d'elle les 
populations insurgées des régions à traverser. Une campagne 
entreprise dans ces conditions eût ressemblé, pour bien des 
points, comme le pensait le général Mina, à la terrible guerre 
de l'Indépendance aux temps du Premier Empire. 

Le gouvernement français jugea donc qu'il ne devait pas 
intervenir d'une manière directe dans la guerre carliste ; 
mais, à cet instant décisif dans l'histoire de l'Espagne, il fit 
du moins pencher la balance en faveur de la reine Christine, 



cavalerie, le 1 er août 1831; envoyé auprès d'Harispe le 24 juin 1833, il 
devint l'aide de camp de ce général le 23 octobre suivant. C'est à partir 
de cette époque qu'il s'occupa très activement des affaires d'Espagne; 
les travaux qu'il envoya au Ministre lui valurent maintes fois des félici- 
tations, particulièrement en 1837. 

En juin 1840, il fut attaché temporairement à l'état-major du Ministre 
de la guerre, fut envoyé en mission en Algérie, et reçut le grade de chef 
d'escadrons le 29 octobre suivant, après maintes propositions infructueuses 
et maintes recommandations sans effet. En octobre 1846, il épousa une 
riche veuve, Mme Mariani, parente du général Harispe, dont il était 
resté aide de camp, et il prit sa retraite au mois de janvier suivant. A sa 
mort, il laissa toute sa fortune à sa belle-fille, Mme H. Soulange-Bodiii. 
A. A. G., dossier de Bois-le-Comte. 

(1) Le général de Castellane au Ministre, 2 février 1835. A. II. G., Aff. 
d'Esp., carton 39. 



LA CESSION DE LA LEGION 73 



en lui cédant un de ses corps les plus réputés et les plus 
fameux, la légion étrangère. 

Cette cession fut le résultat du traité de la Quadruple 
Alliance, conclu le 22 avril 1834 entre la France, l'Angle- 
terre, l'Espagne et le Portugal, et des articles qui y avaient 
été ajoutés à Londres le 18 août 1834 (1). C'est en effet par 
application de ce traité et pour répondre aux demandes faites 
par le gouvernement espagnol que les trois puissances alliées 
de la Reine décidèrent de soutenir, par des envois de troupes, 
le trône d'Isabelle II et les principes constitutionnels en Espa- 
gne. L'Angleterre promit de fournir une légion de 12.000 
hommes, infanterie, cavalerie et artillerie, organisée et 
commandée par sir Lacy Evans, colonel honoraire, membre 
de la Chambre des Communes ; le Portugal, une division de 
6.000 hommes d'élite ; enfin la France, la légion étrangère, 
forte de six bataillons, et comptant environ 6.000 hommes. 

Dès le milieu de juin 1835, le duc de Frias prévint son gou- 
vernement que la France avait l'intention d'accorder à la 
Reine l'appui de la légion étrangère d'Alger, et même de la 
porter au chiffre de 10.000 à 12.000 hommes, au moyen de 
recrues tirées de France. La dépèche annonçant cette nou- 
velle arriva le 14 juin, pendant un conseil, et fut accueillie 
avec joie. 

Christine fit connaître ses désirs à son Ministre de la 
guerre ; elle souhaitait la prompte arrivée de la légion d'Alger 
et indiquait Tarragone comme point de débarquement ; 
quant aux renforts de France, ils pourraient venir par la 
route de Jaca et Saragosse, puis faire leur jonction avec 
la légion en un point à désigner ultérieurement ; l'ensemble 
de ces corps serait assimilé à une division. La Reine tenait 
d'ailleurs à ce que ces troupes fussent administrées comme 
en France et à cet effet accompagnées d'employés d'admi- 
nistration ; elle souhaitait de plus qu'un officier supé- 
rieur ou même un général de confiance fût envoyé en mission 
à Madrid. Le Ministre de la guerre espagnol communiqua 
le 23 juin ces desiderata de la Reine Régente à l'ambassadeur 



(1) Le traité et les articles additionnels sont imprimés en entier dans 
Hubbard, tome III, pages 348 à 350. 



74 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

de France, en lui demandant de l'informer des décisions ulté- 
rieures de son gouvernement (1). 

Déjà le maréchal Maison, ministre de la guerre, prenait 
des mesures propres à assurer le recrutement de volontaires 
en France. Le 24 juin, il adressa une circulaire aux lieute- 
nants-généraux commandant les divisions militaires, aux 
intendants militaires et aux préfets des départements; elle fai- 
sait connaître que la légion étrangère était « destinée à passer 
en Espagne », et donnait, « en raison de cette circonstance », 
les plus grandes facilités pour s'y engager, à « tous les Fran- 
çais qui seraient dans l'intention d'aller soutenir la cause cons- 
titutionnelle en Espagne (2). » 

Le 25 juin, le duc de Frias écrivit au duc de Broglie, pré- 
sident du Conseil et ministre des affaires étrangères, pour lui 
exposer les sentiments de la Reine. Christine acceptait l'offre 
que lui faisait le cabinet français, bien qu'à l'appui matériel de 
nouvelles forces militaires elle eût préféré l'appui moral du 
nom et du drapeau français, que lui faisait espérer le traité 
du 22 avril 1834 ; elle était donc disposée à admettre au ser- 
vice d'Espagne la légion étrangère et, en cas de besoin, des 
Français armés et équipés aux frais de la France. Elle ac- 
ceptait aussi que des vaisseaux vinssent croiser sur les côtes 
de la Péninsule pour empêcher les arrivages destinés aux 
Carlistes. Comme l'Espagne se trouvait dans de grands em- 
barras financiers, elle demandait en outre au gouvernement 
français d'assurer, pendant les premiers mois, l'entretien des 
troupes qui passeraient au service de l'Espagne (3). 

Le duc de Broglie répondit dès le lendemain, 26 juin, au 
duc de Frias, que le gouvernement français acquiesçait à 
tous ces désirs : la légion toucherait, au moment de son pas- 
sage en Espagne, trois mois de solde, et des mesures se- 
raient prises pour qu'elle pût recevoir des renforts : « Tou- 
tes les facilités désirables seront données, disait-il, tant pour 
augmenter, par voie de recrutement, la force de la légion 



(1) Traduction d'une note adressée par le Ministre de la guerre d'Espa- 
gne, à l'ambassadeur de France, le 23 juin 1835. A. A. E. 

(2) Circulaire du Ministre de la guerre, Paris, 24 juin 1835. A. H. G., 
Affaires d'Espagne (lithographiée). 

(3) Le duc do Frias au duc de Broglie, 25 juin 1835. A. A. E. Imprimée 
dans le Moniteur universel du 11 janvier 1837, p. 63, 3 e colonne. 



LA CESSION DE ÎLA LÉGION 75 

étrangère, que pour lever d'autres corps composés de Fran- 
çais. Quant à l'armement de ces corps, le gouvernement 
français entend qu'il ne puisse s'opérer que sur le territoire 
espagnol (1). » Broglie sauvegardait d'ailleurs avec beaucoup 
de fermeté la liberté de la France dans le choix des moyens 
destinés à soutenir la cause constitutionnelle : « Le gou- 
vernement du Roi, disait-il, a déjà eu bien souvent l'occasion 
de s'expliquer sur la véritable portée du traité du 22 avril el 
d'établir qu'en s'engageant à concourir, autant qu'il dépen- 
drait de lui, à la pacification de la Péninsule, il avait entendu 
se réserver pleinement et sans restriction ni modification quel- 
conque le droit qui lui appartient d'apprécier dans son pro- 
pre intérêt et dans celui de l'Espagne la convenance et l'op- 
portunité des divers moyens qui pouvaient' être proposés dans 
ce but (2). » 

Le lendemain, 27 juin, un projet de convention entre la 
France et l'Espagne fut établi par le ministère des affaires 
étrangères (3) ; il était relatif au passage de la légion au ser- 
vice de la Reine. 

Le corps que cédait la France s'était déjà couvert de gloire, 
quoiqu'il fût de formation récente. Louis-Philippe avait créé 
la légion étrangère par la loi du 9 mars 1831 pour l'employer 
« hors le territoire continental du royaume (4) », et il avait 
réglé par une ordonnance les détails de sa première organi- 
sation (5). 

Les enrôlements avaient été si nombreux que, dès la fin 
de l'année 1831, sept bataillons avaient été successivement 
formés, en réunissant dans chacun d'eux les hommes d'après 
leur nationalité. Beaucoup d'Allemands et de Belges s'enga- 
geaient, attirés par les institutions libérales et le prestige 
militaire de la France ; des Espagnols et des Italiens cher- 
chaient dans nos rangs un refuge contre les persécutions 
dont ils étaient l'objet ; enfin des Polonais exilés considéraient 



(1) Le duc de Frias au duc de Broglie, 25 juin 1835, lettre citée. 

(2) Ibid. 

(3) Projet de convention entre la France et l'Espagne, 27 juin 1835. 
A. A. E. 

(4) Loi du 9 mars 1831, sur la création de la légion étrangère. 

(5) Ordonnance relative à la formation de la légion étrangère. 



76 XA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

notre pays comme une nouvelle patrie à laquelle ils appor- 
taient leur énergie et leur dévouement. 

Au commencement de 1832, la légion étrangère avait été 
disséminée dans les provinces de l'Algérie. Les trois premiers 
bataillons étaient allemands, le 4 e espagnol, le 5 e italien, le 
6 e belge, et le 7 e comprenait déjà quatre compagnies polo- 
naises. Ces bataillons, employés à travailler dans les camps 
et sur les routes, envoyés en reconnaissance, participant aux 
expéditions, avaient été l'objet des ordres du jour les plus 
élogieux en 1832 et en 1833 (1). En 1834, le bataillon espagnol 
avait été licencié et le bataillon polonais avait pris le n° 4. 

Les six bataillons de la légion rendaient les plus grands 
services dans notre colonie naissante, autant par leur bril- 
lante conduite en expédition que par leurs travaux de caser- 
nement, de fortification, de défrichement et d'assainisse- 
ment (2). 

Les hommes de la légion étrangère étaient ainsi unis par 
des liens étroits à leur patrie d'adoption, et ils avaient voué 
à la France une sincère affection. Il fallait, en disposant de 
leur sort, prendre à leur égard certains ménagements, d'au- 
tant plus que parmi eux beaucoup étaient Français de nais- 
sance. Le gouvernement ne sut peut-être pas agir en ces cir- 
constances avec tout le tact nécessaire. 

La convention qui fut signée le 28 juin, à Paris, entre le 
duc de Frias pour l'Espagne et le duc de Broglie pour la 
France, paraissait traiter la légion comme un corps de mer- 
cenaires toujours prêts à changer de drapeau : elle exposait 
que S. M. la Reine Régente avait résolu, « sur la proposition 
de S. M. le Roi des Français, de prendre au service d'Espa- 
gne un corps de troupes étrangères actuellement au service 
de France (3). » Elle contenait les articles suivants : 



(1) Ordres du jour des 15 mars et 2 juillet 1832, signés Trézel ; des 25 
juin, 11 septembre et 6 octobre, signés Voirai. A. H. G., Algérie, corres- 
pondance. 

(2) Voir le récit de ces combats et de ces travaux dans Bernelle et Colle- 
ville, Ristoire de l'ancienne légion étrangère, 1850, l re partie, livre II, 
chap. i à v, p. 27-84. 

(3) Convention du 28 juin 1835 (ampliation, collationnée par le chef de 
bureau des lois et archives). 



LA CESSION DE LA LEGION 77 



Article premier 

S. M. le Roi des Français autorise les officiers, sous-officiers et 
soldats qui composent le corps de troupe désigné sous le nom de 
légion étrangère, actuellement en activité de service dans les pos- 
sessions françaises d'Afrique, à passer au service d'Espagne. 

Article 2 e 

S. M. la Reine Régente s'engage à garantir auxdits officiers, sous- 
officiers et soldats, tant qu'ils seront à son service, les mêmes droits 
et avantages dont ils jouissaient au service de France. 

Article 3 e 

S. M. le Roi des Français s'engage à ne les reprendre au service 
de France, ensemble ou séparément, qu'autant que S. M. la Reine 
Régente y donnera son consentement formel. 

Article 4 e 

Ils conserveront leurs armes et leurs effets d'équipement. La valeur 
de ces armes et de ces effets sera fixée par une estimation contradic- 
toire et remboursée au gouvernement français par le gouvernement 
espagnol. 

Article 5 e 

Un commissaire espagnol au service d'Espagne sera désigné pour 
recevoir les officiers, s© us- officier s et soldats de la légion étrangère 
et pour procéder à l'estimation contradictoire de leurs armes et 



effets d'équipement. 



Article 6 e 



A cet effet, ledit commissaire se rendra sur-le-champ à Marseille, 
où se trouve actuellement le dépôt de la légion étrangère, et de là 
dans les possessions d'Afrique. Il y sera transporté sur un bâtiment 
de la marine royale française. 

Article 7 e 

S. M. le Roi des Français s'engage à faire transporter la légion 
étrangère et son dépôt sur tel point du territoire espagnol que S. M. 
la Reine Régente désignera. 

Article 8 e 

La présente convention sera ratifiée et les ratifications en seront 
échangées dans le délai de deux mois ou plus tôt si faire se peut. 

En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signée et y ont 
apposé le cachet de leurs armes. 



78 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Ainsi la légion, telle qu'elle était constituée, passait au ser- 
vice de la Reine d'Espagne ; c'était un excellent renfort pour 
l'armée constitutionnelle. Comme la Reine avait seulement 
autorisé son ambassadeur à Paris à obtenir en cas de besoin 
la faculté d'enrôler des Français armés et équipés aux frais 
de la France (1), le maréchal Maison pensa qu'il n'était pas 
urgent de recruter des volontaires français ; aussi envoya-t-il, 
le 2 juillet, une nouvelle circulaire aux autorités civiles et 
militaires pour leur dire de considérer celle du 24 juin comme 
non avenue (2). 

L'ambassadeur d'Espagne désigna comme commissaire du 
gouvernement espagnol don Antonio Maria del Valle, lieute- 
nant-colonel en disponibilité, et le maréchal Maison fit choix 
du chef d'escadrons d'état-major de La Rue (3), son aide de 
camp, pour représenter le gouvernement français ; ces deux 
officiers reçurent l'ordre de se concerter sur tous les détails 
de la cession. 

Il fallait prévenir Drouet d'Erlon, gouverneur général de 
l'Algérie, de la décision qui venait d'être prise, et lui donner 
des instructions de détail. Le Ministre dut sentir toute la diffi- 
culté qu'il y avait à régler la question, car il fit recommencer 
plusieurs fois les lettres qu'il adressa le 2 juillet au comman- 
dant de La Rue et au comte d'Erlon (4). Le résultat des cor- 
rections successives apportées à ces pièces ne fut néanmoins 



, (1) Le duc de Frias au duc de Broglie, 25 juin 1835. A. A, E. 

(2) Circulaire manuscrite sur le 2 e feuillet de la circulaire du 24 juin. 
A. H. £., Aff. d'Esp., carton 44 (minute). 

(3) Aristide-Isidore-Jean-Marie comte de La Rue, né à Rennes le 4 mars 
1795, avait eu une carrière particulièrement agréable et rapide. Entré au 
service le 25 mai 1814, comme sous-lieutenant au 6 e régiment de chasseurs 
à cheval ; garde du corps du roi, à la compagnie de Raguse (grade de lieu- 
tenant), le 5 juillet 1814, il avait été en août 1815 désigné comme aide 
de camp du maréchal duc de Raguse et nommé capitaine le 30 juillet 1816, 
chef de bataillon le 2 octobre. 1823. Disponible le 21 août 1830,, il avait 
été désigné comme aide de camp du maréchal marquis Maison, le 28 sep- 
tembre 1832. Il fut, par la suite, presque chaque année chargé de missions 
en Algérie et au Maroc, de 1836 à 1845; devint maréchal de camp en 1844, 
fut nommé sénateur en. 1860, et mourut à Paris le 21 mars 1872. A. A. G.. 
dossier de La Rue. 

(4) La première minute de la lettre au comte d'Erlon, chargée de ra- 
tures, est datée du 27 juin; la 2 e minute est du 30 juin; enfin, la 3 e et der- 
nière minute, qui fut définitive, est du 2 juillet. Il y a de même,, pour la 
lettre au commandant de La Rue, quatre projets successifs, du 1 er et du 2 
juillet; la. minute définitive est du 2 juillet. 



LA CESSION DE LA LEGION 79 

pas très heureux ; les instructions du Ministre étaient un peu 
brutales et ne laissaient pas assez d'initiative aux légionnaires 
cédés à l'Espagne (1). 

Quand le comte d'Erlon reçut les instructions du Ministre, 
il chargea le lieutenant-général Rapatel, inspecteur général 
commandant les troupes à Alger (2), de les communiquer à la 
légion. Rapatel écrivit le 17 juillet au colonel de ce corps une 
lettre qui était la reproduction à peu près textuelle de celle du 
Ministre, et dans laquelle aucun terme n'était adouci (3) : « La 
légion étrangère, disait-il, est cédée au gouvernement espa- 
gnol : il devient donc nécessaire de régler tout ce qui peut 
résulter de cette cession. » 



(1) Voir aux pièces annexes (n os 5 et 6) les deux lettres dont il est ques- 
tion. 

(2) Paul-Marie baron Bapatel, né le 13 mars 1782 à Rennes, s'était en- 
rôlé au 1 er bataillon franc de l'Ouest le 30 mars 1800, y était devenu ser- 
gent-major le 21 avril et avait été nommé sous-lieutenant le 21 mai; il 
passa à la 52 e demi-brigade de ligne le 19 juillet, reçut un coup de feu au 
passage du Mincio le 26 décembre, et fut nommé lieutenant le 19 août 1801, 
à la l re demi-brigade. Le 30 octobre 1805, il se distingua par son intrépi- 
dité à l'affaire de Caldiero, sous Vérone, et passa comme lieutenant dans 
la garde- du roi de Naples le 8 août 1806; nommé capitaine de la garde 
et adjudant du palais en janvier 1808,, il entra au mois de juillet suivant, 
avec ce grade et cette fonction, au service d'Espagne, et resta dans ce 
pays jusqu'en 1813; il y fut nommé chef de bataillon en 1809, se distingua 
au combat de Quesada en novembre 1810, fut nommé colonel en 1811 
et rentra en France en 1813. 

En 1815, après être resté quelques mois disponible, il fut mis à la tête 
de la légion de l'Ariège, et, en 1820, devint colonel du 5 e léger. Maréchal 
de camp en 1823, il commanda une brigade à l'armée d'Espagne, puis fut 
mis en disponibilité le 16 décembre 1824. A la Révolution de 1830, il de- 
manda dès le 10 aoiit à reprendre du service, renouvela sa demande en 
1831, et fut placé le 20 septembre 1832 à la tête d'une brigade de l'armée 
de Belgique. Lieutenant-général et disponible en 1833, il fut nommé com- 
mandant des troupes à Alger le 26 octobre 1834 et fut, en 1835, inspec- 
teur général do ces troupes. Sa fonction fut transformée, le 10 octobre 
1835, en celle do commandant de toutes les troupes en Afrique, sous 
l'autorité du gouverneur; mis en disponibilité le 6 mai 1837, il fut,, de 
février à août 1838, commandant supérieur de la province d'Oran, puis 
revint en France rétablir sa santé. Il exerça dès lors des fonctions d'ins- 
pecteur général, fut nommé pair de France le 12 juillet 1846, et admis à 
la retraite le 8 juin 1848. Il mourut à Paris le 3 janvier 1852. A. A. G., 
dossier Paul-Marie Rapatel. 

(3) Imprimée dans Histoire de l'ancienne légion étrangère, p. 174-177. 
Le texte de cette lettre est conforme à celui de la dépêche du Ministre 
expédiés le 2 juillet au comte d'Erlon; mais la date qui lui est attribuée 
(9 juillet) est erronée. Cette lettre de Rapatel est du 17 juillet, comme 
le prouvent les mots : « Demain 18 courant... » et comme le prouve aussi 
le rapport de Rapatel au comte d'Erlon du 31 juillet 1835 (A.. H. G., 
Aff. d'Espagne, carton 44.) 



80 LA {LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Quoiqu'il parût laisser à chacun sa liberté d'action, le Minis- 
tre posait des règles précises, et divisait les légionnaires en 
catégories diverses ayant des obligations nettement définies. 

Pour les étrangers, c'était une nécessité d'aller en Espa- 
gne ; les officiers qui refuseraient perdraient leur emploi sans 
avoir droit à aucune indemnité ; quant aux sous-officiers et 
caporaux, tenus au service par un engagement, ils ne pour- 
raient quitter la légion qu'à l'expiration de cet engagement. 

Pour les Français, les conditions étaient un peu différentes : 
ceux qui, avant leur admission à la légion, n'étaient réguliè- 
rement pourvus d'aucun grade militaire en France, seraient 
replacés dans leur position antérieure s'ils refusaient de 
partir. Quant aux officiers et sous-officiers régulièrement 
pourvus de grades dans l'armée française, ils devaient être 
considérés comme en mission pendant le séjour de la légion 
en Espagne et maintenus sur les contrôles de l'armée ; en cas 
de refus, les officiers seraient mis en non-activité avec demi- 
solde ; les sous-officiers seraient envoyés en subsistance dans 
un corps d'Afrique s'ils étaient liés au service par un engage- 
ment légal, libérés si leur engagement était spécial à la légion. 

Certains passages de la lettre du Ministre cités par Rapatel, 
étaient rédigés en termes blessants : « Il sera dressé des pro- 
cès-verbaux pour constater la remise ou la cession de la légion 
étrangère au gouvernement espagnol » ; c'était là une assimi- 
lation trop complète à une livraison de marchandises. Et plus 
loin : « Aussitôt que la cession de la légion étrangère aura été 
faite par le commissaire français au commissaire espagnol, 
elle devra remettre son drapeau et quitter la cocarde fran- 
çaise ; l'aide de camp du Ministre lui rapportera le drapeau. » 
Enfin, Rapatel chargeait le colonel de convoquer le 18 juillet, 
avant midi, les officiers de la légion, et de les « engager à 
prendre un parti conforme aux désirs du gouvernement », en 
leur donnant vingt-quatre heures pour réfléchir ; l'opération 
devait être ensuite continuée en ce qui concernait les sous-offi- 
ciers, caporaux et soldats français ; car « les étrangers, disait 
Rapatel en terminant, suivront de droit la légion en Espagne 
pour y achever leur temps de service (1) ». 



(1) Lett. cit., Bernelle et Oolleville, Histoire de l'ancienne légion étran- 

Yo « 1 77 



gère, p. 177 



LA CESSION DE LA LÉGION 81 

La façon peu adroite dont la destinée de la légion était réglée 
par le Ministre produisit sur les officiers et les soldats la plus 
fâcheuse impression ; dans les trois bataillons qui se trou- 
vaient à Alger le 18 juillet, 15 officiers seulement demandè- 
rent à passer au service de l'Espagne ; aucun officier supé- 
rieur n'était de ce nombre. Les journaux, la population civile 
d'Alger, les lettres venues de France les poussaient à se ré- 
volter contre des procédés qui blessaient leur amour-pro- 
pre (1). 

Les deux commissaires espagnol et français, le colonel del 
Valle et le commandant de La Rue, jugèrent indispensable 
de calmer les militaires de la légion ; des conférences eurent 
lieu à ce sujet entre le comte d'Erlon, le général Rapatel, le 
colonel Bernelle, qui commandait la légion, et le commandant 
de La Rue. Le gouverneur général décida que des promotions 
seraient faites de manière à compléter les cadres à deux offi- 
ciers par compagnie et que des tableaux d'avancement se- 
raient dressés (2). De plus, les commissaires employèrent 
auprès des légionnaires des arguments basés sur le patrio- 
tisme, la politique et la camaraderie ; ils leur montrèrent que 
la France, qui avait signé le 28 janvier un traité déjà exécuté 
en partie par l'Angleterre et le Portugal, manquerait seule à 
ses engagements si la légion étrangère ne partait pas pour 
l'Espagne ; ils leur exposèrent que la guerre faite par la 
Reine d'Espagne contre don Carlos avait pour but de défendre 
les institutions constitutionnelles chères à la France ; enfin, 
ils leur représentèrent que le refus de la légion brisait à 
jamais la carrière de tous les étrangers qui y servaient et 
qui étaient renvoyés sans subsides. Ces diverses raisons fon- 
dées sur des sentiments touchèrent, plus encore que celles 
fondées sur des intérêts, le cœur des légionnaires (3). 

Le 22 juillet, les nominations furent notifiées au colonel 
Bernelle ; les 1 er , 2 e , 3 e et 6 e bataillons, alors définitivement 
organisés, furent passés en revue par le gouverneur général. 



(1) Le général îlapatel au comte d'Erlon, d'Alger, 31 juillet 1835, His- 
torique de la cession de la légion à l'Espagne. A. H. G., Aff. d'Esp., car- 
ton 44 ('original). , 

(2)Ibïd. 

(3) Bernelle et Colleville, Histoire de l'ancienne légion étrangère, p. 88. 

L^g'on étrangère. 6 



82 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Le corps d'officiers, ayant ainsi repris quelque cohésion, put 
exercer une heureuse influence sur les soldats qui avaient été 
excités par les discours de quelques meneurs ; de plus, dix- 
huit officiers, qui n'avaient pas voulu suivre la légion et qui 
cherchaient à jeter le découragement parmi leurs camarades, 
reçurent l'ordre de s'embarquer le 25 juillet pour la France, 
sauf trois qui entrèrent à l'hôpital (1). 

Le général Rapatel témoigna à la légion, par un ordre du 
jour, tous les regrets qu'il éprouvait en se séparant d'un 
régiment qui avait rendu de grands services à l'Algérie ; 
puis, le 27 au matin, les quatre bataillons qui étaient rassem- 
blés s'embarquèrent. Le départ s'effectua en bon ordre et les 
soldats manifestèrent leur enthousiasme. Une partie de l'es- 
cadre mit à la voile le 30 juillet, à midi ; mais ayant rallié le 
Triton, venant d'Oran, elle rentra en rade pour transborder 
800 hommes sur ce vaisseau, et repartit le 1 er août dans la 
matinée (2). 

Les deux bataillons d'Oran n'avaient pu partir en même 
temps que ceux d'Alger, Bône et Bougie, par suite des événe- 
ments graves qui avaient eu lieu dans la division d'Oran. Dès 
le 4 juillet, le gouverneur général avait prévenu le Ministre 
de la guerre que le général Trézel était aux prises avec Abd 
el Kader (3) ; lorsqu'il avait appris le désastre éprouvé par 
nos troupes dans les derniers jours de juin, à la Macta, il 
avait même fait télégraphier de Toulon au Ministre pour lui 
demander de suspendre le départ de la légion, ou au moins 



(1) Rapatel au oomte d'Erlon, d'Alger, 31 juillet 1835, Historique de la 
cession de la légion à l'Espagne. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (ori- 
ginal). 

C'est à la suite d'une demande adressée par Bernelle à Rapatel le 24 
et à laquelle le colonel joignait un état de filiation des officiers qu'il dé- 
sirait voir partir, que Rapatel donna à ces officiers l'ordre de s'embarquer 
le 25 à midi sur le bateau à vapeur. Etat de filiation par Bernelle, d'Alger, 
23 juillet 1835 (original); lettre de Bernelle à Rapatel, devant Alger, 24 
juillet (original), et note jointe de Rapatel. A. H. G., Algérie, corresp., 
prov. d'Alger, juillet 1835. 

(2) Lettre d'Alger du 1 er août au Journal des Débats, reproduite dans le 
Moniteur universel du 11 août 1835, p. 1836, 3 e colonne. 

(3) Le gouverneur général au Ministre de la guerre, d'Alger, 4 juillet 
1835, n° 114. Télégramme du même au même, expédié de Toulon le 8 juil- 
let et résumant la lettre précédente. Archives du gouvernement général 
de V 'Algérie, documents communiqués par M. le commandant Lacroix. 



LA CESSION DE LA LEGION 83 

des deux bataillons d'Oran (1) ; le Ministre avait répondu, le 
20 juillet, qu'il ne pouvait faire droit à cette demande et que 
les bataillons de la légion appartenant à la division d'Oran 
devaient être remplacés par des troupes prélevées sur les 
autres postes d'Algérie (2). Ces deux bataillons arrivèrent à 
Alger avec quelque retard, mais ne débarquèrent pas ; autant 
pour éviter des incidents que pour gagner du temps, ils firent 
voile presque aussitôt vers l'Espagne et rejoignirent aux Ba- 
léares les bataillons déjà partis (3). Le dépôt quitta Toulon 
quelques jours plus tard (4j. 

Les difficultés auxquelles le départ de la légion avait donné 
lieu auraient pu être facilement évitées si le Ministre avait su 
traiter ce corps avec plus de ménagements. 

Les légionnaires avaient fait leurs preuves de courage et 
d'endurance, et la guerre, loin de les effrayer, ne pouvait que 
les attirer ; mais on avait froissé leur amour-propre en les 
assimilant à des mercenaires, blessé leur fierté en leur impo- 
sant de force une mission qu'ils étaient disposés à remplir de 
leur plein gré, et atteint leur patriotisme en leur arrachant 
leur cocarde ; c'est avec leur drapeau qu'ils auraient voulu 
partir pour l'Espagne. 

Ils allaient du moins prouver qu'ils étaient capables de dé- 
sintéressement et d'héroïsme ; ils allaient se dévouer à la cause 
de la reine Isabelle, qui était aussi celle de la liberté, et se 
couvrir de gloire sous les couleurs espagnoles comme ils 
l'avaient fait sous les couleurs françaises. 



(1) Le gouverneur général au Ministre de la guerre, dépêche télégraphi- 
que expédiée de Toulon le. 12 juillet. Archives du gouvernement général de 
l'Algérie, documents communiqués par M. le commandant Lacroix. 

(2) Le Ministre de la guerre au comte d'Erlon, gouverneur général, de 
Paris, 20 juillet 1835. Archives du gouvernement général de VAlgérie, do- 
cuments communiqués par M. le commandant Lacroix. 

(3) Bernelle et Colleville, Histoire de Vancienne légion étrangère, p. 89 
et 91, et le Moniteur universel du 11 août 1835, p. 1836, 3 e colonne. 

(4) Bernelle et Colleville, Histoire de Vancienne légion étrangère, p. 183, 
note (1). 



CHAPITRE IV 



LA LÉGION SUARCE OU LES VOLONTAIRES 
D'ISABELLE II 



Sommaire. — Nouvelles tentatives de l'initiative privée en faveur de la 
Reine d'Espagne. — Echec du major piémontais Illiani. — Le colonel 
de Suarce. — Négociations avec le duc de Frias. — Les notes du Moni- 
teur universel : l'ambassadeur d'Espagne doit tout organiser sous sa pro- 
pre responsabilité. — Autorisation donnée à Suarce. — Encouragements 
officiels. — Indemnité de route aux volontaires, armes et objets d'équi- 
pement. 

Concentration de la légion Suarce à Pau en août 1835. — Sa composi- 
tion : les anciens volontaires de Portugal; les soldats étrangers. — Les 
officiers. — Anciens militaires de l'Empire : Lemonnier. — Les répu- 
blicains et libéraux : Thomassin, Chazot. — Les démissionnaires : Mille, 
Hacquet. — Les officiers en non-activité: de Colleville; de Fleurans; 
Poussard. — Anciens sous-officiers : Jusseau; Boussard; Lichtnecker. — 
Un jugement sur la légion Suarce. . 

Les détachements dirigés sur Pau. — Incidents pendant la concentra- 
tion. — Embarras du colonel : de Suarce. — La question d'argent. — 
Ordres donnés par les Ministres de l'intérieur et de la guerre. — Le 
gouvernement français hâte le. départ de la légion Suarce. — Interven- 
tion de l'ambassadeur d'Espagne en faveur de Suarce. — Atténuation 
des cidres donnés par les deux Ministres. — Les volontaires ne reçoi- 
vent pas de solde. 

Proclamation de Suarce à ses soldats, le 14 septembre 1835. — Entrée 
en Espagne le 18. — Séjour à Jaca. — Quelques indisciplinés. — Ni 
solde ni vivres. — Le licenciement décidé en octobre. — Le colonel Ber- 
nelle chargé de l'opération. — Comparaison avec la légion étrangère. — 
Une mesure prématurée. — Dislocation sans incidents. — La rentrée 
en France. — L'Espagne eût préféré un corps français régulier. — Dé- 
marches du duc de Frias; le d,uc de Broglie les accueille froidement. — 
Un rapport du commandant Renaud de Vilback. — La décision du duo 
de Broglie de ne pas intervenir a peut-être influé sur le licenciement 
du corps de Suarce. — Le contingent de Suarce passé à la légion étran- 
gère. 



Tandis que s'opérait officiellement la cession de la légion 
étrangère, et que ses bataillons s'embarquaient en Algérie 
pour l'Espagne, l'initiative privée tentait à nouveau d'obtenir 



LA LÉGION SUARCE 85 



l'appui du gouvernement français. D'anciens officiers s'of- 
fraient à former des corps à la tête desquels ils voulaient 
aller servir la cause constitutionnelle. 

Un major piémontais réfugié, Illiani, qui était resté plu- 
sieurs années en Corse, avec d'autres de ses compatriotes, 
puis avait passé dans le département du Var, demanda en 
juillet 1835 au gouvernement l'autorisation de recruter un 
bataillon destiné à défendre le trône de la reine Isabelle. 
11 fut appuyé par le préfet du Var et fut vivement recom- 
mandé au Ministre de la guerre. Le préfet de la Corse plaida 
sa cause en termes fort élogieux. « Loin de manifester jamais 
des opinions exagérées, écrivit-il, ce brave militaire s'est tou- 
jours efforcé d'inspirer à ses camarades les meilleurs senti- 
ments. Plein de reconnaissance pour un pouvoir qui lui ac- 
corde la plus généreuse hospitalité, sa conduite a été celle 
d'un parfait honnête homme, d'un véritable patriote, ami des 
lois, d'une liberté sage, et dévoué à notre monarchie consti- 
tutionnelle. M. Dliani a fait partie de nos armées ; il a reçu 
plusieurs blessures sur plusieurs champs de bataille ; il a 
servi en Espagne pendant trois ans ; le théâtre de la guerre 
ne lui "est pas étranger ; il est lié avec quelques généraux 
espagnols qui l'honorent sans doute de leur confiance ; il a 
celle de ses compagnons d'infortune, des Piémontais ses 
compatriotes surtout ; il est en position d'opérer parmi eux 
de nombreux enrôlements (1). » Mais la demande d'Illiani, 
malgré le jour favorable sous lequel elle était présentée, ne 
fut pas accueillie par le gouvernement (2). 

Le colonel de Suarce fut plus heureux. C'est une figure 
curieuse que celle de ce soldat digne d'une autre époque, 
ayant un peu l'allure d'un aventurier, qui signait baron de 
Suarce et que les documents officiels ou le Moniteur universel 
appelaient tantôt Swarce (3) ou Souarce (4), tantôt 



(1) Le préfet de la Corse au Ministre de la guerre, d'Ajaccio, 30 juil- 
let 1835. A. E. G.,AÏÏ. d'Esp., carton 44 (original). 

(2) On ne trouve pas trace des réponses qui purent lui être données. 

(3) Le Moniteur universel du 15 septembre 1835, p. 2099, colonne 3 : 
« La légion Swarce... » 

(4) Annotation sur une dépêche télégraphique du 6 août 1835, de Bor- 
deaux. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44. 



86 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Schwartz (1) ou Schwarz (2), le plus souvent Swartz (3). Soult 
le qualifia plus tard, dans un discours prononcé à la Chambre 
des pairs, « un officier allemand (4) », tandis que Suarce 
paraissait au contraire revendiquer le titre de Français et se 
vantait de ses services dans les armées de Napoléon (5). 

Le légionnaire von Rosen, qui était Allemand, l'appelle 
clans ses Mémoires baron Schwarz, le déclare Alsacien et le 
considère comme un condottiere dans toute l'acception du 
mot ; il raconte que le chef du nouveau corps « était couvert 
de décorations et de cicatrices, et que sa bravoure person- 
nelle était indéniable, car il en avait donné partout des preu- 
ves (6) ». 

Oui était en réalité ce colonel de Suarce ? Peut-être ses con- 
temporains eux-mêmes connaissaient-ils mal son passé (7). 
Il est certain, en tout cas, qu'il avait commandé un corps de 
Français assez important au service de la reine doua Maria 
de Portugal, et qu'il avait dû jadis combattre en Pologne (8). 
L'insuccès de ses démarches précédentes auprès du gouverne- 
ment français en novembre-décembre 1834 ne l'avait pas 
découragé, et il avait continué à solliciter l'autorisation de for- 
mer un corps de volontaires. 



(1) Le Moniteur universel du 11 janvier 1837, p. 63, colonne 2 (discours 
de Guizo<t); du 17 janvier 1837, p. 119, l rc colonne. — Le duc de Broglie 
au maréchal marquis Maison, ministre de la guerre, de Paris, 10 août 1835. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original). 

(2) Annotation du Ministre de la guerre sur une dépêche télégraphique 
du 6 août 1835, do Bordeaux. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44. 

(3) Le Moniteur universel du 10 janvier 1837, p. 57, colonnes 2 et 3, 
du 11 janvier 1837, p. 62, colonne 2 (discours de Soult), et p. 63, co- 
lonne 1, etc. 

(4) Le Moniteur universel du 11 janvier 1837, p. 64, colonne 2. 

(5) Le colonel baron de Suarce au maréchal de Trévise, de Paris, 18 no- 
vembre 1834, pièce n° 1. 

(6) G. von Rosen, Bilder ans Spanien uncl der Fremdenlegion, Kiel, 
1843, p. 165. 

(7) On comprend qu'il est plus difficile encore aujourd'hui d'identifier 
le baron de Suarce, ou Swartz, ou Schwartz, etc., avec le personnage réel 
qu'il était. Nous avons à cet effet dépouillé tous les dossiers des Archives 
administratives du ministère de la guerre concernant des officiers ayant 
servi à cette époque et portant un nom de même consonance. Aucun des 
nombreux Schwartz, Schwarz, ou Swart ne paraît répondre à l'idée qu'on 
peut se faire de l'officier qui nous occupe; on peut circonscrire la possi- 
bilité d'identification à quatre on cinq d'entre eux. Il n'existe aucun de 
Suarce ni Swartz. 

(8) Voir au chapitre II, page 52. 



LA LÉGIOX SUARCE 87 



Il s'était adressé à l'ambassade d'Espagne et avait su se 
concilier le duc de Frias. Grâce à cet appui, le concours 
tacite du gouvernement français parut lui être accordé ; le 
Moniteur universel du 17 juin 1835 inséra dans sa partie 
non officielle, sous la rubrique « Intérieur », l'entrefilet sui- 
vant : « L'intention du Roi étant d'autoriser les Français, qui 
se présenteraient avec ce dessein, à entrer au service de S. M. 
la Reine d'Espagne en conservant la qualité de Français, les 
demandes en autorisation doivent être adressées au ministère 
de la justice, conformément à l'article 21 du Code civil (1). » 
Le préfet de la Seine fit même paraître dans les journaux 
un avis si formel au sujet de ces engagements que le duc de 
Broglie crut devoir dissiper les doutes. Il écrivit, le 1 er juillet 
1835, au comte de Rayneval en ces termes : « Vous lirez dans 
les journaux, Monsieur le Comte, un avis de la préfecture de la 
Seine provoquant à de nouveaux enrôlements dans la légion 
étrangère : cela veut explication. Un des premiers actes du 
maréchal Maison, en prenant la direction du département de la 
guerre, ayait été de suspendre tout accroissement de la légion 
par voie d'enrôlement. Lorsque nous résolûmes de la céder 
à l'Espagne, il fut convenu que cet ordre suspensif serait 
révoqué. Le maréchal écrivit circulai rement dans ce sens à 
MM. les préfets; mais c'est par une interprétation très inexacte 
de ce contre-ordre que l'avis de la préfecture de la Seine lui 
a donné le caractère d'un appel aussi direct à des engage- 
ments nouveaux. Je m'en suis expliqué ce matin même avec 
M. le duc de Frias. 11 doit être bien entendu que tous ceux 
qui se présenteront pour entrer dans la légion étrangère au 
service d'Espagne seront adressés à l'ambassadeur de Sa 
Majesté Catholique (2). » 

Quelques jours plus tard, le Moniteur universel, en même 
temps qu'il relatait la signature de la convention du 28 juin 
relative à la cession de la légion étrangère et qu'il annonçait 
le départ des commissaires français et espagnol pour Alger, 
remettait toutes choses au point en ajoutant une note ainsi 



(1) Le Moniteur universel du mercredi 17 juin 1835, p. 1537, 2 e co- 
lonne. 

(2) Imprimée dans le Moniteur universel du mercredi 11 janvier 1837, 
p. 63, 3 e colonne. 



88 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

conçue : « On sait qu'indépendamment des stipulations de la 
convention du 28 juin le Gouvernement du Roi a publiquement 
autorisé les enrôlements volontaires pour l'Espagne, et offert 
à M. l'ambassadeur de Sa Majesté Catholique toutes les faci- 
lités nécessaires pour les effectuer. M. le duc de Frias, n'ayant 
d'instructions positives qu'en ce qui concerne la légion étran- 
gère, a cru devoir attendre de nouveaux ordres de Madrid 
par rapport aux enrôlements. Il s'est d'ailleurs empressé de 
les demander. C'est à lui que doivent s'adresser ceux qui veu- 
lent faire au gouvernement des offres de service qui ne peu- 
vent être valablement acceptées que par le représentant de ce 
gouvernement (1). » Cette note, quoiqu'elle fût insérée à la 
partie non officielle, indiquait l'intention du gouvernement 
français de laisser le duc de Frias organiser, sous sa propre 
responsabilité, des corps de volontaires. 

C'était de même à l'ambassadeur d'Espagne que devaient 
s'adresser désormais les hommes qui désiraient entrer à la 
légion étrangère. Le duc de Broglie ne voulait pas qu'il restât 
de doute à ce sujet ; aussi écrivait-il, le 8 juillet, au comte de 
lUivncval : « Une convention a fait passer la légion étrangère 
au service de l'Espagne. Avant la conclusion de cet arrange- 
ment, le recrutement de la légion étrangère, interrompu de- 
puis quelque temps, avait été repris en vertu d'un ordre for- 
mel dont la pensée était de fortifier d'avance le corps que 
l'Espagne allait prendre à sa solde. Aujourd'hui le recrute- 
ment ne peut être continué que pour le compte de l'Espagne, 
et par des agents espagnols ; le gouvernement français doit 
évidemment rester étranger à des opérations qui ne le regar- 
dent plus, puisque le corps dont il s'agit a cessé de lui appar- 
tenir (2). )> 

L'ambassadeur d'Espagne sut obtenir de son gouvernement 
des fonds pour les enrôlements et, dès le milieu de juillet 1835, 
il conclut avec Suarce un arrangement au sujet de la levée de 
deux bataillons de volontaires français ; il fit même, le 18 juil- 



(1) Le Moniteur universel du 5 juillet 1835, p. 1657, l re colonne. 

(2) Le duc de Broglie au comte de Rayneval, 8 juillet 1835, imprimée 
dans le Moniteur universel du mercredi 11 janvier 1837, p. 63, 3 e co- 
lonne. 



LA LÉGIOX SUARCE 89 



let, une démarche personnelle auprès du duc de Broglie (1). 
Dans ces conditions, le gouvernement français ne put pas 
refuser à Suarce l'autorisation de former un corps de volon- 
taires ; la ville de Pau lui fut désignée comme point de con- 
centration des hommes qu'il recruterait. 

La convention signée par le duc de Broglie avec le duc de 
Frias et accordant certaines facilités pour l'enrôlement des 
Français désireux d'aller servir la Reine, ne fut pas commu- 
niquée au Ministre de la guerre. Néanmoins ce dernier, sur 
la demande du Ministre de l'intérieur, consentit à faire payer 
une indemnité de route à ces volontaires, à raison de fr. 15 
par lieue jusqu'à Pau, sauf remboursement de cette dépense 
par le département de l'intérieur (2). 

Ce ne fut pas la seule mesure prise par le gouvernement 
français en faveur de ces hommes : 962 fusils et objets d'ar- 
mement prélevés à Bayonne furent transportés à Pau aux 
frais du ministère des affaires étrangères ; les objets d'équi- 
pement devaient être remis aux volontaires par le 23 e de 
ligne, qui se trouvait à Pau (3) ; mais, pour prévenir tout dé- 
sordre, le gouvernement ordonna que les volontaires ne pour- 
raient être armés, équipés et habillés qu'après leur arrivée 
sur le territoire espagnol ; de plus, ils devaient être divisés en 
détachements pour se rendre à îa frontière (4). 

Les hommes qui formèrent le noyau de la légion Suarce 
avaient déjà fait, avec le chef qui les groupait, la guerre en 
Portugal ; c'étaient pour la plupart des enfants de Paris, 
braves, aventureux, énergiques, et qui étaient formés à la 
guerre de partisans. Ils avaient pour un certain nombre 
connu les misères de la captivité en Portugal ; un officier 
français, qui avait servi dans les troupes de dom Miguel, les 
avait vus travailler aux fortifications de Santarem en mars 



(1) Le duc de Broglie, ministre des affaires étrangères, à M. de Rayne- 
val, ambassadeur de France à Madrid, 18 juillet 1835, P. S. — A. A. E. 

(2) Le maréchal marquis Maison, ministre de la guerre, au Ministre 
des affaires étrangères, de Paris, 21 août 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., car- 
ton 44 (copie). 

(3) Le duc de Broglie, ministre des affaires étrangères, au Ministre 
de la guerre, de Paris, 10 août 1835 (original), et réponse du Ministre 
de la guerre du 17 août (minute). A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44. 

(4) Le baron de Suarce au Ministre de l'intérieur, de Paris, 20 août 
1835. A. H. G. } Aff. d'Esp., carton 44 (copie). 



LA LEGION ETRANGERE EN ESPAGNE 



1834, el parlait d'eux en ces termes : « Parmi les prisonniers 
qui, la chaîne aux pieds, creusaient péniblement dans le roc 
et élevaient nos remparts, se trouvaient plusieurs de ces en- 
fants de Paris, héros des journées sanglantes, qui maudis- 
saient alors ces partis de révolutions pour lesquels ils avaient 
pris les armes et se voyaient réduits au travail le plus rude 
et à tous les maux inséparables d'une grande misère et d'une 
chétive nourriture (1). » Ces hommes acceptaient avec joie 
l'idée d'aller se venger sur les légitimistes espagnols des souf- 
frances que leur avaient fait endurer les légitimistes portu- 
gais ; ils savaient d'ailleurs retrouver en face d'eux beaucoup 
de leurs anciens adversaires. 

Quelques autres éléments entrèrent aussi dans la composi- 
tion du nouveau corps : les étrangers qui, depuis l'ordonnance 
du 29 juin, ne pouvaient plus contracter en France d'engage- 
ment à la légion, puisqu'elle était devenue espagnole, furent, 
par ordre du Ministre de la guerre, dirigés sur Pau ; mais ces 
étrangers ne devaient pas, il est vrai, faire partie du corps : 
ils y étaient seulement mis en subsistance, jusqu'à ce qu'ils 
pussent être dirigés sur la légion en Espagne (2). C'étaient 
presque tous des soldats, attirés par l'espoir d'aller faire la 
guerre ; dans le courant de juillet, les Allemands affluèrent 
à Nancy et à Metz (3), les Piémontais à Digne (4) ; le Ministre 
de la guerre de Belgique, le baron Evain, écrivait au maré- 
chal Maison que de nombreux Allemands et Hollandais arri- 
vaient en Belgique, avec l'intention de se faire ensuite incor- 
porer dans la légion cédée par la France à l'Espagne (5). 

Ces volontaires ont été en général sévèrement jugés. Von 



(1) Campagnes de Portugal en 1833 et 1834; relation des principaux 
événements et des opérations militaires de cette guerre,, par un officier 
français au service de dom Miguel, Paris, 1835, p. 156. 

(2) Note pour le bureau de recrutement, par le lieutenant général di- 
recteur, après une conférence avec le général Suarce, 4 août 1835 (origi- 
nal). Lettre du Ministre de la guerre au Ministre des affaires étrangères, 
13 juillet 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (oopies). 

(3) Le préfet de la Meurthe au Ministre de l'intérieur, de Nancy, 20 juil- 
let 1835. — Le préfet de la Moselle au Ministre de l'intérieur, de Metz, 
13 juillet 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44. 

(4) Le préfet des Basses-Alpes au Ministre de l'intérieur, de Digne, 
15 juillet 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original). 

(5) Le baron Evain au marquis Maison, de Bruxelles, 24 juillet 1835. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original). 






LA LÉGION SUARCE 9'J 



Rosen dit que Suarce accepta trop facilement tous ceux qui 
se présentaient, et que le nouveau corps se trouva de ce fait 
« composé, pour plus du tiers, de la lie de la population pari- 
sienne, de prisonniers échappés, de vagabonds affamés et 
surtout de polissons mal venus (1) ». Il est certain que la 
légion Suarce contenait des éléments peu estimables ; mais le 
jugement que porte Rosen sur une partie de ce corps ne doit 
pas néanmoins être étendu à l'ensemble. 

Les officiers qui encadrèrent les volontaires de Suarce 
étaient des hommes braves, hardis, aventureux, énergiques, 
bien faits pour la guerre à laquelle ils allaient participer. Ils 
s'engagèrent dans cette campagne, poussés par divers mobi- 
les, qui presque tous se ramenaient au désir de servir dans 
l'armée espagnole au nom de la France, d'y faire preuve de 
bravoure, et de revenir ensuite demander au gouvernement 
la confirmation de leurs grades d'officiers. 

Parmi eux se trouvaient un certain nombre de vieux soldats 
de Napoléon. 

Tel était Jacques-Pascal Lemonnier, né à Saint-Lucien 
dans la Seine-Inférieure, le 18 novembre 1783, qui avait 
servi pendant tout l'Empire au 51 e de ligne. Entré au service 
à ce régiment sous le nom de Monnier, le 27 juin 1799, il 
fit les campagnes de 1799 à 1801, en Batavie et à l'armée du 
Rhin, et y reçut une blessure à la poitrine ; caporal en février 
1803, fourrier en mars, il resta jusqu'en 1805 à l'armée des 
côtes de l'Océan, puis fit campagne avec la Grande Armée 
en 1806 et 1807, et devint sergent le 16 mai 1807 ; sergent- 
major en septembre 1808, il alla en 1809 et 1810 à l'armée 
d'Espagne et revint en 1811 aux côtes de l'Océan, où il fut 
nommé adjudant sous-officier. Promu sous-lieutenant le 
28 février 1812, il fit la campagne de Russie, devint lieutenant 
le 10 août 1813, fut bloqué dans Wesel en 1813 et 1814, puis 
à Cherbourg pendant les Cent Jours ; il fut mis en non-activité 
le 25 octobre 1815 (2). Il alla vivre de sa demi-solde à La 
Feuillée, petite commune de la Seine-Inférieure, et s'y maria 
avec la fille d'un cultivateur aisé ; il ne voulut pas reprendre 



(1) G. von Rosen, Bilder aus Spanien und dcr Fremdcnlcgion, p. 166. 

(2) Etats de service. A. A. G., dossier Lemonnier. 



92 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

de service sous la Restauration et fut admis au traitement de 
réforme par renonciation le 1 er juillet 1818. 

Après la Révolution de 1830, Lemonnier fut nommé adju- 
dant-major dans le bataillon des gardes nationales de La 
Feuillée, mais ne fut par réintégré dans l'armée (1). Il avait 
beaucoup d'enfants, peu de fortune et son traitement de ré- 
forme était éteint depuis 1823 ; aussi pensa-t-il trouver, en 
entrant dans le corps de Siiaree, un moyen de subvenir pour 
un moment aux besoins des siens, et peut-être de rentrer dé- 
finitivement dans les rangs de l'armée. Malgré ses 52 ans et 
ses longs services, il ne partit qu'avec son ancien grade de 
lieutenant. 

Plusieurs officiers avaient été, comme Lemonnier, écartés 
de l'armée sous la Restauration, en raison de leurs opinions 
libérales ; certains d'entre eux, les plus avancés, ne pouvaient 
même pas être acceptés par le gouvernement de Louis-Phi- 
lippe. 

De ce nombre était Guillaume-Jacques Thomassin, né à 
Paris le 5 octobre 1790. Engagé en novembre 1808 au 4 e léger, 
Thomassin fit partie en avril 1809 d'un renfort envoyé au 
24 e léger, alors à l'armée d'Allemagne ; caporal le 20 sep- 
tembre suivant, il resta en 1810 à l'armée d'observation de 
Hollande et fut nommé sergent le 23 avril 1811 ; en 1812, il 
fit la campagne de Russie avec la Grande Armée : il se dis- 
tingua en passant la Dwina sous le feu de l'ennemi, à la tête 
d'une compagnie de nageurs mis à sa disposition, et en enle- 
vant dix-sept barques nécessaires pour faire un pont ; à la 
bataille de Smolensk, il fut atteint de deux coups de feu, l'un 
au pied gauche, l'autre à la cuisse droite. Il survécut à la 
terrible campagne ; nommé sergent-major en août 1813, et 
sous-lieutenant le mois suivant, il fut bloqué dans Magde- 
bourg en 1814, fit la campagne de 1815 et fut mis en demi- 
solde au mois de septembre. Il revint alors à Paris, s'y maria 
en avril 1816, et fut affecté, en août 1817, à la légion de la 
Mayenne, tout en restant en non-activité. A la fin de 1818, 
il se fit mettre en réforme avec demi-solde, afin de pouvoir 
choisir un métier et élever ses trois enfants. 



(1) Pièces diverses, .4. .4. G., dossier Lemonnier. 



LA LÉGION SUARCE 93> 



Thomassin se fixa définitivement à Paris et, tout en s'occu- 
pant de commerce, il se mêla très activement aux luttes poli- 
tiques. Il s'affilia au carbonarisme, fit partie d'une vente de 
cette société secrète, et fut signalé comme suspect ; aussi en 
1822, lors du fameux procès des quatre sergents de La Ro- 
chelle, fut-il jeté dans les prisons du Palais de Justice. En 
1830, il prit part avec enthousiasme aux événements de Juil- 
let. En 1832, il était fabricant de parapluies, 29, quai Napo- 
léon ; lorsque l'insurrection républicaine des 5-6 juin éclata, 
il prit les armes, défendit les fameuses barricades du cloître de 
Saint-Mér}-, perdit quatre de ses ouvriers, tués à ses côtés, 
et fut un des rares insurgés qui échappèrent au massacre et 
à la cour d'assises. Il était veuf depuis le mois de mai, sa 
fabrique venait d'être saccagée par les troupes royales, il 
était ruiné ; traqué par la police, il erra misérablement dans 
Paris avec ses enfants, et fut obligé de se cacher pour éviter 
la prison. Poursuivi de nouveau comme républicain en 1833, 
il ne savait comment se soustraire à la rancune du gouverne- 
ment (1). Aussi lorsque la légion Suarce s'organisa, s'em- 
pressa-t-il d'y accepter le grade de capitaine ; il fut heureux 
d'aller combattre pour la liberté d'un peuple voisin et de pou- 
voir contribuer les armes à la main au progrès des idées 
libérales en Espagne. 

Un autre soldat de l'Empire, Joseph Chazot, n'avait pu re- 
prendre du service sous la Piestauration. Né le 10 février 
1788 à Oullins, dans le département du Rhône, Chazot entra 
en 1807 au 2 e régiment d'artillerie à pied, partit aux îles Io- 
niennes avec le corps d'occupation, séjourna à Corfou, y de- 
vint sergent en 1811 et sergent-major en 1814, puis rentra en 
France. Pendant les Cent Jours, il fut chargé de l'organisation 
des batteries de la place du Quesnoy, et remplit les fonctions 
de lieutenant ; ce grade ne lui ayant pas été confirmé après la 
campagne, il se retira à Lyon et se maria le 29 avril 181G ; 
c'est alors qu'il demanda et obtint son congé, « n'aimant pas 
la couleur qu'il fallait prendre (2) » ; il s'établit, chapelier 
rue de la Charité. 



(1) Thomassin au Ministre de la guerre, de Paris, 2 mars 1848. Voir 
aussi la Tribwic du 26 juillet 1833, p. 3. A. A. G., dossier Thomassin. 

(2) Chazot au lieutenant-général Gérard, de Paris, 8 août 1830. A. A. 
G., dossier Chazot (original). 



94 XA LEGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Lorsque la Révolution de 1830 éclata, Chazot était à Paris, 
rue du Faubourg-du-Temple. Il prit aux événements la part 
la plus active et fut un des chefs de la colonne qui se porta, 
le 3 août, à Rambouillet, sous la conduite du général Pajol, 
pour hâter la fuite de Charles X ; son principal souci en cette 
occasion fut de calmer les manifestants et de prévenir les 
excès ; officier dans la garde nationale mobile, il se rendit 
avec elle au camp de la Villette jusqu'au rétablissement de 
l'ordre. Dès le 8 août, il demanda au général Gérard d'être 
réintégré avec le grade de lieutenant dans l'armée, en faisant 
valoir ses anciens services (1) ; le 25 août, il renouvela sa 
demande en l'accompagnant de recommandations d'officiers 
supérieurs, de nombreux députés et du général Pajol. « Au- 
jourd'hui que la France a repris ses couleurs nationales, 
écrivait-il, et conquis ses libertés, j'ai formé avec résolution 
le projet de reprendre le service actif (2). » Mais le comité 
chargé de l'examen des demandes n'accepta pas la sienne (3). 
Quatre ans plus tard, en 1835, la légion Suaroe lui permettait 
de réaliser son désir et de porter les armes à nouveau. 

Il y eut aussi, dans les rangs du nouveau corps de volon- 
taires, des officiers qui avaient quitté l'armée par suite d'un 
caprice passager et qui regrettaient leur ancien métier. 

Jean-Baptiste-Alphonse Mille, qui partit avec le grade de 
capitaine, était un officier de zouaves démissionnaire. Né le 
22 janvier 1800 à Hyères, Mille s'engagea en 1819 au 21 e de 
ligne ; devenu fourrier dès 1820 et sergent-major en 1821, 
il rengagea pour huit ans en 1822, et fit campagne en Espa- 
gne pendant les années 1823, 1824 et 1825 ; remis soldat en 
1827, il regagna en 1828 les galons de caporal, puis de ser- 
gent fourrier, et passa comme sergent-major au 1 er bataillon 
de zouaves le 5 octobre 1830. Dans ce corps d'élite, toujours 
en campagne aux environs d'Alger, il se fit remarquer par 
son zèle et son intrépidité, particulièrement lors de l'expé- 
dition de Médéa ; le 28 novembre, son capitaine ayant été 



(1) Chazot au lieutenant-général Gérard, de Paris, 8 août 1830. A. A. 
G., dossier Chazot. 

(2) Chazot au maréchal Gérard, ministre de la guerre, de Paris, 25 
août 1830. Ibid. 

(3) Décision du comité, août 1831. Ibid. 



LA LEGIOX SUARCE 



95 






lue et son sous-lieutenant blessé, Mille prit le commandement 
de la l re compagnie et l'exerça « avec autant de courage que 
d'intelligence (1) » ; nommé adjudant sous-officier en janvier 
1831, il fut promu sous-lieutenant un mois après par le gé- 
néral en chef (2). Lorsque le corps des zouaves reçut en dé- 
cembre 1832 son organisation définitive, Mille y fut maintenu. 

Le nouveau sous-lieutenant avait pu faire l'acquisition de 
quelques propriétés à Del-Ibrahim ; estimant qu'il devait 
choisir entre la profession de colon et celle d'officier, il en- 
voya le 16 avril 1833 sa démission au Ministre, afin de pou- 
voir devenir « cultivateur (3) » ; ni les représentations de son 
chef de bataillon, le commandant Kolb, ni les conseils de ses 
divers chefs et des généraux, qui l'estimaient tous (4), ne 
purent ébranler sa décision : il quitta le service. 

Sans doute le métier de colon ne lui donna-t-il pas les sa- 
tisfactions ou les profits qu'il en attendait puisque, le 6 août 
1835, il obtint de Suarce le grade de capitaine dans son corps, 
et le commandement d'un des détachements qui partaient de 
Paris pour la frontière d'Espagne (5). 

C'était pour des raisons analogues que Pierre-Charles Hac- 
quet avait démissionné. Né le 15 mars 1794 à Paris, il était 
le fils d'un ardent royaliste, mort jadis à l'armée de Condé. 
A 17 ans, en 1811, le jeune orphelin s'était engagé au 4 e régi- 
ment d'artillerie de marine ; il y devint fourrier en 1812, et 
fît campagne à bord de l'escadre de l'Escaut. En 1814, il 
remplit les fonctions d'adjudant lors du siège d'Anvers et 
fut blessé. Congédié le 21 février 1815, il fut admis le 14 mars 
suivant au bataillon des volontaires royaux de l'Ecole de 
droit, y remplit les fonctions de lieutenant-instructeur, et fut 
de ceux qui suivirent Louis XVIII à Gand. Aussi reçut-il au 
retour, par décret du 23 octobre 1815, le grade de sous-lieu- 






(1) Mémoire de proposition en faveur de Mille, adjudant sous^officier, 
pour un emploi de sous-lieutenant. A. A. G., dossier Mille. 

(2) Etats de service. Ibid. 

(3) Le sous-lieutenant Mille au Ministre de la guerre, de Del-Ibrahim, 
16 avril 1S33. Ibid. 

(4) Annotations portées sur la demande du 16 avril ; et lettre du maré- 
chal de camp Trézel au Ministre de la guerre, d'Alger, 18 avril 1833. 
A. A. G., dossier Mille. 

(5) Relevé des feuilles de route délivrées à Paris à divers officiers. A. 
A. G., carton : légion étrangère. 



90 'LA LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

tenant au 2 e régiment d'infanterie de la garde royale. Promu 
lieutenant le 16 avril 1819, il eut en 1821 un mouvement de 
vivacité qui lui fit d'abord demander, le 30 mars, sa démis- 
sion pour raison de santé, puis, le 7 avril, son passage à un 
des régiments de la Martinique ou de la Guadeloupe (1) : 
ses deux demandes, transmises successivement au Ministre 
avec des notes élogieuses, purent être annulées sur une nou- 
velle démarche de sa part, alors que sa démission était déjà 
acceptée; mais ce ne fut que grâce à l'intervention personnelle 
du maréchal duc de Raguse (2). A la fin de mars 1822, Hac- 
quet prit un congé de trois mois, «.pour aller à Orléans s'oc- 
cuper d'un mariage », et il épousa en effet, au mois de juin 
suivant, miss Elisa Johnson, jeune Anglaise née à Chichester. 
Le 1 er mai 1825, Hacquet, craignant de ne pouvoir obtenir un 
congé pour régler les affaires de sa femme en Angleterre, 
envoya sa démission au Ministre; le major-général de service, 
duc de Bellune, l'appuya de son mieux, et elle fut acceptée le 
25 mai ; la veille, le 24, Hacquet avait écrit au directeur du 
personnel d'annuler sa demande; mais il était trop tard : Hac- 
quet dut quitter l'armée (3). N'ayant pu y rentrer par la suite, 
il obtint avec joie du duc de Frias le grade de capitaine ad- 
judant-major et rejoignit le corps de Suarce vers le milieu 
d'août 1835 (4). 

Il y avait aussi, dans les rangs des volontaires d'Isabelle II, 
de jeunes fils de famille que l'amour du plaisir, du jeu et des 
femmes avait amenés à une situation difficile, et qui étaient 
heureux daller en Espagne faire oublier leurs folies et étein- 
dre leurs dettes. Ils n'étaient ni les moins intelligents, ni les 
moins braves. 

Le plus brillant d'entre eux était Auguste de Colleville, 
qui, se trouvant lieutenant en non-activité depuis le mois 
d'avril 1835, avait demandé à Suarce de l'admettre dans sa 
légion. Colleville, fils d'un maréchal de camp, était né à Great 



(1) Pièces diverses. A. A. G., dossier Hacquet. 

(2) Le maréchal duc de Raguse, major-général de service de la garde 
royale, au Ministre de la guerre, 19 avril 1821. A. A. G. } dossier Hac- 
quet. 

(3) Pièces diverses. A. A. G., dossier Hacquet. 

(4) Etats de services certifiés par le conseil d'administration de la lé- 
gion. Ibid. 



LA LEGION SUARCE 



97 



Marlow, dans le comté de Buckingham, en Angleterre, le 
18 février 1812 ; sorti de Saint-Cyr en 1830, au 8 e de ligne, 
il avait été affecté ensuite au 20 e d'infanterie légère, et avait 
pris part à l'expédition de Belgique en 1831 et 1832 ; nommé 
lieutenant en 1833, il était parti au 2 e bataillon d'infanterie 




Le capitaine A. DE COIikEVlIiUE. 
(D'après une photographie communiquée par le comte de Colleville.) 



légère d'Afrique, avec lequel il avait fait campagne jusqu'en 
avril 1835 ; c'est à ce moment qu'il avait été obligé de quitter 
momentanément l'armée à cause d'embarras d'argent dus à 
sa prodigalité (1). Colleville devait se montrer en Espagne, 



(1) A. A. G., dossier Augustin-Nicolas-François de Colleville. — Quoique 
son prénom fût Augustin, il porta toujours celui d'Auguste. 

Colleville avait été mis en non-activité par retrait d'emploi en raison de 
Légion étrangère. 7 



98 T'A LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

suivant les expressions qu'employa plus tard, en parlant de 
lui, le lieutenant-colonel de Senilhes, « plein de vigueur, d'in- 
telligence et de bravoure (1) ». 

Louis-Théodore de Fleurans, né à Figeac dans le Lot le 
5 mars 1812, avait aussi à son actif quelques frasques malheu- 
reuses. Entré à Saint-Cyr en 1828, sorti en 1830 66 e sur 139 
et nommé sous-lieutenant au 15 e régiment d'infanterie légère 
à Strasbourg, il avait perdu sa lettre de service avant d'ar- 
river à son corps (2). Sa légèreté ne devait pas se borner à 
cette première négligence ; en avril 1833, se trouvant en 
congé de semestre à Figeac, il se rendit à Paris sans permis- 
sion, et sa conduite déréglée fit l'objet de rapports au lieu- 
tenant-général Pajol, commandant la l re division militaire ; 
le préfet de police le représenta comme « un joueur forcené; 
un homme immoral et même un intrigant politique, menant 
une vie tout à fait débauchée et $réquentant habituellement 
les femmes publiques et les sociétés républicaines (3) ». Pajol 
ordonna de l'arrêter parce qu'il se trouvait à Paris sans au- 
torisation, mais Fleurans eut sans doute connaissance de ce 
projet et put s'esquiver. Vers la fin de juin, avant l'expira- 
tion de son congé, qui se terminait le 1 er juillet, il revint à 
Paris ; mais, moins heureux, il fut arrêté et conduit à la pri- 
son de l'Abbaye ; le Ministre lui infligea une réprimande et 
ordonna qu'il fût dirigé sur son corps pour y subir quinze 
jours d'arrêts de rigueur (4). 

Loin de s'amender, Fleurans continua la vie joyeuse dont 
il avait pris l'habitude : joueur et débauché, il passait ses 
journées et ses nuits clans des maisons de jeu et de liberti- 



ses dettes, après un rapport établi à Bougie le 10 mars 1835 par le chef du 
2 e bataillon d'infanterie légère d'Afrique, Salomon de Musis, et appuyé par 
Duvivier, commandant supérieur à Bougie. Il avait alors demandé au 
Ministre, d'Alger, l'autorisation d'offrir ses services au gouvernement cons- 
titutionnel d'Espagne, mais n'avait pas reçu de réponse. En août, il vint 
s'établir à Versailles, et, sur la demande de Suarce, il reçut le 11, de l'in- 
tendant militaire, une feuille de route pour se rendre au dépôt du régi- 
ment d'Isabelle II, en qualité de capitaine. 

(1) Lettre du lieutenant-colonel de Senilhes, de Pampelune, 24 juin 
1837. A. A. G., dossier de Collcville (original). 

(2) Le co^nel Parchappe au Ministre, de Strasbourg, 13 janvier 1831. 
A. A. G., dossier de Fleurans. 

(3) Pajol au Ministre, de Paris, 23 juin 1833. Ibicl. 

(4) Annotation du Ministre sur la lettre de Pajol du 53 juin. Ibicl. 



LA LÉGION SUARCE 99 



nage, signait des billets à tout venant, empruntait sans pou- 
voir rendre, perdait sans pouvoir payer (1) ; il fut mis en non- 
activité par retrait d'emploi le 4 avril 1835. Les défauts du 
jeune officier provenaient surtout de l'oisiveté dans laquelle 
il s'était trouvé ; il avait malgré tout du courage, et, lorsque 
l'occasion s'offrit à lui d'aller se battre, il la saisit avec em- 
pressement ; il partit, le 1 er août, comme lieutenant avec un 
détachement des volontaires d'Isabelle II (2). 

C'était aussi un joyeux viveur que Henry-Louis-Achille 
Poussard, né le 4 mars 1801 à Paris. Après avoir suivi pen- 
dant dix ans les cours du lycée de Versailles, il s'était en- 
gagé à 17 ans au 6 e régiment d'infanterie de la garde royale, 
le 5 janvier 1818, et avait été nommé caporal le 26 mars 1819 ; 
passé ou 6° de ligne le 7 juillet 1821, il y était devenu sergeni 
le 1 er janvier 1822. Au mois de novembre 1822, il fut remis 
soldat, et fut versé, le 13 mai 1823, au bataillon de recrute- 
ment des colonies. Embarqué pour l'île de Gorée le 23 octo- 
bre 1823, et affecté au 1 er bataillon d'Afrique le 20 décembre 
suivant, il rentra en France le 15 juin 1824. Il fut placé au 
8 e de ligne le .20 novembre 1824, et il y redevint caporal en 
1825, sergent en 1826. En 1828, il partit pour l'expédition 
4e Morée, et il y passa au service de la Grèce avec le grade 
de sous-lieutenant, le 1 er avril 1829 ; non seulement le maré- 
chal Maison lui accorda son autorisation, mais il lui prêta 
150 francs pour s'équiper. 

Lorsque la nouvelle des événements de Juillet 1830 lui par- 
vint, Poussard donna sa démission, revint en France, et re- 
prit son grade de sergent au 8 e de ligne ; il fut proposé dès 
le mois de janvier 1831, par son colonel, pour le grade de 
sous-lieutenant, et fut très recommandé au maréchal Gérard 
par des officiers généraux qui s'intéressaient particulièrement 
à lui ; nommé sous-lieutenant le 19 février 1831, il fit la cam- 
pagne de Belgique en 1831-1832. Mais le nouvel officier 
manquait de sérieux ; il commença dès 1832 à faire des dettes 
que sa mère, qui habitait Versailles, essaya d'éteindre en en- 
voyant au trésorier du régiment les sommes qu'elle pouvait 



(1) l'apport fait au Ministre lo 4 avril 1835. A. A. G., dossier Fleu- 
Tans. 

(2) Relevé des feuilles de route délivrées à divers officiers. A. A. G., 
carton : légion étrangère. 



100 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

réunir ; le colonel du 8 e intervint de toutes manières auprès 
du jeune homme sans obtenir de résultat : conseils, répri- 
mandes, privation de permissions, retenues sur la solde, rien 
ne modifiait le sous-lieutenant ; il menait joyeuse vie, « fré- 
quentant les cafés, s'habillant en bourgeois et faisant des 
parties de cheval (1) ». Les circonstances favorisèrent encore 
ses penchants : son régiment vint à Paris en avril 1833, et 
sa compagnie fut casernée à Saint-Cloud ; Poussard se fit 
faire aussitôt des vêtements civils par les meilleurs tailleurs, 
et s'amusa sans retenue, « se promenant en cabriolet avec 
des femmes » et se faisant servir « des déjeuners particuliers 
au vin de Champagne (2) ». Au mois de juin, il resta en ab- 
sence illégale plusieurs jours, fut à son retour emprisonné 
à l'Abbaye, puis mis aux arrêts ; il s'attira de nouveau tant 
de punitions pour dettes et pour irrégularités dans son ser- 
vice qu'il fut traduit à la fin de l'année devant un conseil 
d'enquête ; son repentir et ses promesses le firent de nou- 
veau absoudre. Il retomba presque aussitôt dans les mêmes 
fautes, passa à nouveau devant un conseil d'enquête et fut 
mis en non-activité par retrait d'emploi le 18 décembre 
1834 (3). Six mois plus tard, il partait comme lieutenant dans 
la légion Suarce ; les cantonnements et bivouacs des monta- 
gnes navarraises ne devaient pas lui offrir les mêmes distrac- 
tions que Paris ! 

Quelques officiers de Suarce étaient d'anciens sous-officiers 
qui, après une assez longue carrière, se trouvaient en congé 
illimité. 

Pierre Jusseau, né le 11 octobre 1795 à Saint-Remy (Saône- 
et-Loire), était entré au service comme soldat le 15 mai 1816 
dans la légion départementale de Saône-et-Loire, le futur 
3G e de ligne ; il y était devenu caporal le 15 mai 1818, sergent 
le 9 mars 1819, sergent-major le G septembre 1819, et avait 
été congédié le 1 er juillet 1822. Arrivé au 61 e de ligne le 28 fé- 
vrier 1823 comme sergent-major, et promu adjudant sous- 
officier le 21 novembre 1824, il avait été remis sergent le 



(1) Rapport du colonel Ravi, commandant le 8 e de ligne, sur le sous- 
lieutenant Poussard, de Phalsbourg, 10 novembre 1834. A. A. G., dossier 
Poussard. 

(2) Ibid. 

(3) Lettres et rapports. .4. A. G., dossier Poussard. 



LA LÉGION SUARCE 101 



9 mars 1827, et était parti en congé d'un an le 1 er août. A 
l'expiration de ce congé, il avait été replacé comme sergent 
au 1 er de ligne le 20 août 1828 et avait gagné successivement 
les grades de sergent-major le 9 décembre 1830 et d'adjudant 
sous-officier le 22 juin 1832 ; puis il avait obtenu un congé 
illimité à dater du 4 septembre 1834. Il était entré comme 
lieutenant au corps de Suarce (1). 

Pierre-Nicolas-Rémy Boussard, d'une famille de la Cha- 
rente-Inférieure, était né à Anvers le 23 mars 1810 ; il s'était 
enrôlé au 4 e régiment d'infanterie de la garde royale en 1828, 
y. était devenu caporal en 1829 et avait été licencié le 23 août 
1830 ; il avait exprimé le désir de terminer -son engagement 
dans la ligne, avait été versé au 8 e régiment avec le grade 
de sergent le 24 janvier 1831, était parti en congé illimité à 
Marennes à la fin de 1833, et avait obtenu son congé définitif 
le 1 er mai 1835 (2). • 

Un autre lieutenant de Suarce, Jean-Baptiste Lichtnecker, 
était aussi un ancien sous-officier. Né le 21 décembre 1802 
à Douai, engagé volontaire au 3 e régiment d'artillerie en 
1822, il y était devenu artificier en 1823, caporal fourrier 
en 1825, sergent fourrier en 1826, sergent en 1828 ; rengagé 
en janvier 1831 au 46" de ligne, il y avait aussitôt reçu le 
grade de sergent-major, puis celui d'adjudant sous-officier 
en 1833 ; remis sergent le 1 er décembre 1834, il était parti 
en congé illimité le 4 avril 1835 (3). 

Quoique plusieurs de ces officiers aient rendu par la suite 
de grands services à la cause constitutionnelle, ils donnèrent 
généralement une aussi fâcheuse impression que leurs hom- 
mes. On peut en juger par cette appréciation de Rosen : « En 
dehors de quelques-uns qui, de même qu'une petite partie des 
soldats, avaient servi au Portugal dans la légion belge, la 
plupart des officiers étaient au niveau des soldats qu'ils de- 
vaient commander : c'étaient des sous-officiers chassés des ré- 
giments français, des joueurs ruinés, des banqueroutiers ou 
des chevaliers d'industrie de toute sorte, dont les affaires 



(1) Etats de service. A. A. G., dossier Jusseau. 

(2) Reg. matricule du 8 e de ligne, 7 e vol., n° 6917. A. A. G. 

(3) Reg. matricule du 46 e de ligne, 6 e vol., n° 5976. A. A. G. 



102 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

n'avaient pas prospéré à Paris (1). » Il est certain que le passé 
de quelques officiers n'était pas sans de légères ombres, mais 
le jugement de Rosen était excessif. 

En réalité, la légion Suarce, malgré les origines fort di- 
verses et l'inégale valeur de ses éléments, pouvait constituer 
un corps solide et capable d'un vigoureux effort. 

Dans les premiers jours du mois d'août 1835, les volontaires 
de Suarce furent dirigés sur Pau par détachements ; mais leur 
concentration ne s'opéra pas sans quelque difficulté. C'est 
ainsi que le lieutenant Jusseau, commandant un détachement, 
laissa le 12 août, entre les mains du maire de Thiviers (Dor- 
dogne), six hommes qui ne marchaient pas dans le rang avec 
assez de discipline : « Abandonnés par moi, ils se trouvent 
dans la catégorie des vagabonds, écrivait-il, et appartiennent 
de droit à l'autorité civile (2) ». A Bazas, le commandant d'un 
autre détachement remit entre les mains de la gendarmerie, 
comme insubordonnés, deux hommes qui avaient eu avec lui 
une altercation parce qu'ils réclamaient leur solde de route ; 
ces hommes, n'étant pas militaires français, furent seulement 
dirigés sur Pau avec itinéraire obligé, de manière que la con- 
testation put être tranchée par les autorités du corps de volon- 
taires (3). 

Le général baron Jamin, commandant la 11 e division mili- 
taire, s'émut de ces incidents ; il écrivit au Ministre pour lui 
exposer que des hommes enrôlés en France, avec l'autorisa- 
tion du gouvernement, payés pendant leur route par les soins 
de l'administration et ayant un commencement d'organisation 
militaire puisqu'ils marchaient en détachements, devaient être 
soumis à des règles particulières; il lui semblait que le gou- 
vernement français devait avoir le souci « d'assurer la subsis- 
tance et la discipline » de ces troupes, en leur ' imposant 
d'autres lois que celles du droit commun (4). Mais le Ministre 



(1) G. von Rosen, Bilder aus Spanien, p. 267. 

(2) Déclaration de Jusseau a.u maire de Thiviers. L'en-tête porte : 
(( Corps de volontaires français. » A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie). 

(3) Le général baron Jamin, commandant la 11 e division militaire, au 
Ministre de la guerre, de Bordeaux, 16 août 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., 
carton 44 (original). 

(4) Le général baron Jamin au Ministre de la guerre, de Bordeaux, 
20 août 1835. A. H. G. ; Aff. d'Esp., carton 44 (original). 



LA LÉGION SUARCE 103 



jugea que les autorités françaises n'avaient pas qualité pour 
intervenir officiellement auprès d'hommes qui s'étaient enga- 
gés au service de l'Espagne (1). 

Les volontaires qui arrivèrent à Pau dans le courant du 
mois d'août se trouvèrent réunis plus tôt que le baron de 
Suarce ne l'avait espéré ; les commandants de détachements 
avaient en eftet, par un excès de zèle regrettable, doublé les 
étapes (2). Tous ces hommes restèrent dès lors sans vivres 
et sans ressources, car ils n'avaient plus à recevoir aucun 
subside du gouvernement français et ils n'étaient pas encore 
pris en charge par le gouvernement espagnol. Suarce écrivit 
le 20 août au Ministre de l'intérieur pour lui demander de 
venir à son aide, afin d'empêcher le désordre ; il le priait de 
faire allouer par l'intendant d'Oloron fr. 50 par homme 
et par jour aux volontaires français. 

Le Ministre de l'intérieur fit répondre à Suarce une lettre 
fort sèche, dans laquelle il lui disait que seul le Ministre de 
la guerre pouvait donner des instructions au sous-intendant 
d'Oloron pour une solde aux volontaires ; il ajouta que toute 
démarche à ce" sujet serait superflue, parce que la France 
avait déjà consenti beaucoup de sacrifices : « Adressez-vous 
à M. le duc de Frias, et agissez avec l'urgence que la circons- 
tance exige. Le gouvernement français ne peut prendre la 
responsabilité des résultats (3). » En même temps, il écrivit 
au préfet des Basses-Pyrénées pour l'inviter à diriger immé- 
diatement les volontaires sur l'Espagne, et au Ministre de la 
guerre pour le mettre au courant de ses décisions (4). 

Le colonel de Suarce se trouvait ainsi aux prises, dès le 
début, avec de graves difficultés ; sans perdre courage, il 
•essaya d'en venir à bout. Il alla voir le duc de Frias, et il 
écrivit le 20 août au général Schramm, directeur du person- 
nel au ministère de la guerre, pour lui annoncer que l'am- 
bassadeur d'Espagne réglerait avec le duc de Broglie l'affaire 



(1) Le général baron Jamin au Ministre de la guerre, de Bordeaux, 
20 août 1835, réponse en marge de la lettre. A. H. G., Aff. d'Esp., car- 
ton 44 (original). 

(2) Le baron de Suarce au sous-secrétaire d'Etat de l'intérieur, de Pa- 
ris, 20 août 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie). 

(3) Le sous-secrétaire d'Etat de l'intérieur au baron de Suarce, de Pa- 
ris, 20 août 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie). 

(4) Le sous-secrétaire d'Etat de l'intérieur au Ministre de la guerre, 
de Paris, 20 août 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., cartou 44 (original). 



104 OLA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

des volontaires ; il essaya d'atténuer le mauvais effet produit 
par les derniers incidents et demanda l'appui du gouverne- 
ment : « Je vous prie, disait-il à Schramm, de ne voir qu'un 
excès de zèle dans la conduite des officiers qui ont fait dou- 
bler les étapes à leurs détachements pour entrer plus promp- 
tement en Espagne, et j'ai l'honneur de vous réclamer votre 
haute protection et pour eux et pour moi (1). » 

Toutes ces démarches et tous ces efforts eurent peu de ré- 
sultats. L'administration des divers ministères ne pouvait 
entrer dans des considérations de personnes, ni prendre l'ini- 
tiative de mesures pécuniaires sans ordres du gouvernement. 
C'est ainsi que l'autorité militaire de Pau avait consenti, sur 
les vives instances de l'autorité civile, à accorder provisoire- 
ment le pain et même une petite solde aux volontaires ; le 
Ministre de la guerre dut faire remarquer à son collègue des 
affaires étrangères qu'il était fort embarrassé de voir son 
budget grevé d'une dépense qui ne pouvait entrer dans aucun 
chapitre (2). 

C'était donc le manque d'argent qui empêchait l'organi- 
sation régulière des volontaires sur le territoire français. 
Comme la dépense exigée par leur concentration n'était pas 
prévue, les divers ministres se la rejetaient sans pouvoir l'ac- 
cepter, et souhaitaient le départ du corps de Suarce pour le 
théâtre des opérations. 

Le Ministre de l'intérieur donna l'ordre de cesser le recru- 
tement pour l'Espagne (3) ; de son côté, le Ministre de la 
guerre écrivit le 25 août au général Harispe, ainsi qu'aux 
généraux Castellane, Lejeune et Jamin, pour les informer que 
les volontaires seraient dirigés sur l'Espagne, sans attendre 
leur réunion complète à Pau, par détachements de 50 hom- 
mes environ (4). 



(1) Le baron de Suarce au lieutenant-général Schramm, directeur du 
personnel au ministère de la guerre, de Paris, 20 août 1835. A. H. G., 
AS. d'Esp., carton 44 (original). 

(2) Le maréchal marquis Maison, ministre de la guerre, au Ministre des 
affaires étrangères, de Paris, 21 août 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 
44 (copie). 

(3) Le Ministre de la guerre au lieutenant-général baron Jamin, com- 
mandant la 11 e division militaire à Bordeaux, de Paris, 27 août 1835. 
A. H. G., Afi : . d'Esp., carton 44 (minute). 

(4) Le Ministre de la guerre au général Harispe et aux généraux Cas- 
tellane, Lejeune et Jajnin, de Paris, 25 août 1835 (minute). Ibid. 



LA LÉGION SUARCE 105 



Si le gouvernement français avait hâte de faire franchir 
les Pyrénées aux volontaires de Suarce,- les généraux de la 
Reine étaient de leur côté fort désireux de les voir arriver le 
plus tôt possible. Le gouvernement espagnol avait envoyé à 
Jaca un officier supérieur qui avait ordre de s'entendre avec 
le gouverneur de cette place pour pourvoir à leur subsis- 
tance (1) ; c'est sur Jaca, en effet, que devait se diriger 
Suarce. Mais il avait, d'autre part, reçu une lettre du général 
Jaureguy qui, pressé par les Carlistes, avait dû se replier sur 
Saint-Sébastien, et qui lui demandait de se porter sur cette 
ville (2). 

Le maréchal Maison laissait, dans ses ordres, les volontaires 
libres d'entrer en Espagne « par tous les points qui leur 
conviendraient » (3) ; mais il les contraignait à partir sans 
délai par petits groupes. C'était une mesure néfaste pour un 
corps qui n'avait pas encore eu le temps de se former et qui 
avait besoin d'acquérir quelque cohésion. 

L'ambassadeur d'Espagne sut en ces circonstances prendre 
la défense du colonel de Suarce et des volontaires ; il remit au 
Ministre des affaires étrangères une note conçue en des ter- 
mes fort dignes : 

« Le séjour des volontaires français sur la frontière d'Es- 
pagne, écrivit-il, était prévu, puisqu'il était la conséquence 
des ordres donnés par le gouvernement de ne faire marcher 
les volontaires que par détachements de 50 hommes, et un 
officier supérieur avait reçu l'ordre de se rendre à Urdos pour 
tout régler à ce sujet ; mais un zèle malentendu de la part du 
capitaine commandant le 1 er détachement et l'extrême facilité 
de MM. les sous-intendants militaires, qui lui ont laissé dou- 
bler les étapes, ont été cause que 100 hommes sont arrivés à 
leur destination dix jours avant le temps voulu. Toutefois, les 
autorités de la frontière n'ont signalé aucun désordre ; le mal 
s'est donc borné à l'avance de quelques cents francs, et l'ar- 



(1) Note de l'ambassadeur d'Espagne au Ministre des affaires étrangères. 
A.H.G.yAS. d'Esp., carton 44 (copie). 

(2) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Saint- Jean-de-Luz, 
18 août 1835 (original). Ibid. 

(3) Le Ministre de la guerre au général Harispe, de Paris, 25 août 1835, 
(minute). Ibid. 



J06 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

rivée sur les lieux de l'officier supérieur parti de Paris déjà 
le 14 du courant aura mis un terme à cet état de choses... 

» Quant à l'ordre de faire immédiatement passer la fron- 
tière aux détachements arrivés à Pau, il est inexécutable. 
M. le maréchal Maison sait mieux que personne que des uni- 
formes confectionnés sur trois tailles ne peuvent être distri- 
bués que lorsque les hommes auxquels ils sont destinés se 
trouvent réunis ; or, le dernier détachement parti de Paris 
ne devant arriver que le 7 septembre, ce ne sera que le 11 
que les volontaires pourront entrer en Espagne. 

» Au surplus, la présence à Urdos d'un officier supérieur 
et le concours de l'administration espagnole auront rétabli 
l'ordre, j'en suis assuré, et il me reste à regretter qu'un excès 
de zèle de la part des braves gens qui volent au secours de 
mon pays ait été pour eux un sujet de si amers reproches (1). » 

Cette note eut pour effet d'apporter une atténuation aux 
ordres qu'avaient donnés les Ministres de l'intérieur et de la 
guerre. 

Le Ministre de l'intérieur écrivit au préfet des Basses-Pyré- 
nées que les volontaires de Suarce seraient rassemblés sur la 
frontière et n'entreraient en Espagne qu'après leur complète 
organisation (2). 

Le maréchal Maison, de son côté, laissa le général Harispe 
libre de ne pas exécuter à la lettre les instructions envoyées ; 
il le pria de s'entendre avec le préfet des Basses-Pyrénées et 
l'officier supérieur espagnol (3). Sur la demande d'Harispe, 
le préfet prit avec le général Auvray les mesures qu'il jugea 
propres à assurer la tranquillité et l'ordre jusqu'à l'organisa- 
tion définitive et jusqu'au départ des volontaires (4). 

Les modifications aux ordres donnés ne fournissaient pas 



C;l) Le chic de Frias, ambassadeur d'Espagne à Paris, au Ministre des 
affaires étrangères. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie jointe à la 
lettre du Ministre des affaires étrangères au Ministre de la guerre en 
date du 24 août 1835). 

(2) Le général Harispe au préfet des Basses-Pyrénées, de Bayonne, 
30 août 1835 (copie). « Le Ministre de l'intérieur me communique la lettre 
qu'il vous adresse... » 

(3) Le Ministre de la guerre au général Harispe, de Paris, 29 août 1835. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (minute). 

(4) Le général Harispe au préfet des Basses-Pyrénées, de Bavonne,. 
30 août 1835 (copie). 



LA LÉGION SUARCE 107 



néanmoins les moyens de payer la légion Suarce. Le vice- 
consul d'Espagne à Oloron avait avancé 2.000 réaux pour 
faire face aux premiers besoins du corps ; mais après avoir 
prêté cette somme, d'ailleurs fort insuffisante, il se hâtait d'en 
réclamer le remboursement à son ambassadeur (1). Les volon- 
taires ne recevant aucune solde, quelques-uns se décidaient 
à regagner leurs foyers ; les généraux signalaient au Ministre 
de la guerre le passage de petits groupes, dont les hommes 
ne pouvaient être considérés comme déserteurs, puisqu'ils 
n'étaient pas au service du gouvernement français (2). 

Le colonel de Suarce arriva à Pau le 1 er septembre ; il 
déclara qu'il se chargeait de la solde et de l'entretien de ceux 
de ses hommes qui étaient campés sur la frontière, et Harispe 
télégraphia au Ministre que les volontaires allaient entrer en 
Espagne (3). 

Le 14 septembre, la légion Suarce se trouva réunie à Ur- 
dos et le colonel lui adressa, avant de passer la frontière, 
une proclamation rédigée en termes enthousiastes : 

(( Soldats ! 

» La rapidité de votre marche de Paris aux Pyrénées a 
témoigné de votre vive sympathie pour la cause nationale de 
l'Espagne, et du désir que vous avez den venir promptement 
aux mains avec les ennemis de l'auguste Reine Isabelle 1 1 . 

» Soldats ! Nous allons quitter la France ; n'oublions 
jamais que nous sommes ses enfants, et que nous avons à 
suivre les nobles exemples que nous ont légués les braves de 
Marengo et de Wagram. N'oublions jamais non plus qu'il n'y 
a de véritable gloire que pour le soldat qui observe une stricte 



(1) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 1 er sep- 
tembre 1335 (dépêche télégraphique). A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44. 

(2) Le général comte Ornano au Ministre, de Tours, 30 août 1835 (ori- 
ginal) ; et le Ministre au général Ornano, de Paris, 5 septembre 1835. 
A. H G , Aff. d'Esp., carton 44 (minute). 

(3) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 1 er sep- 
tembre l s 35, sept heures du soir (dépêche télégraphique). A. II. G., Aff. 
d'Esp., carton 11. 



108 XA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

et sévère discipline et se montre généreux et humain après la 
victoire. 

» Urdos, le 14 septembre 1835. 

» Le Colonel, 
Baron de Suarce (1). » 



La légion Suarce entra en Espagne le 18 ; elle était à ce 
moment pleine de bonne volonté et ne demandait qu'à en don- 
ner les preuves (2). Malheureusement, elle n'avait pas eu le 
temps d'être pliée aux exercices militaires et rompue à la dis- 
cipline. Elle se rendit à Jaca, espérant y trouver une existence 
régulière ; mais elle ne put encore recevoir de solde, le gou- 
vernement espagnol disposant de trop faibles ressources. 

Lorsque, le 21 septembre, les volontaires durent quitter 
Jaca, il fallut, pour éviter une sédition qui était imminente, 
frapper la ville d'une contribution destinée à les payer : c'était 
une lâcheuse mesure, mais qui était imposée par les circons- 
tances. De plus, cinq hommes considérés comme des me- 
neurs furent reconduits à la frontière de France et remis à 
un officier de gendarmerie (.3). 

Ces cinq hommes n'étaient passibles d'aucune peine d'après 
les lois françaises, puisqu'ils n'avaient pas d'engagement en 
France ; aussi le général Harispe et le Ministre furent d'ac- 
cord pour blâmer l'officier qui les avait acceptés ; le maréchal 
Maison décida même qu'ils seraient reconduits en Espagne et 
remis aux autorités pour y être punis suivant les lois du 
pays (4). 

La légion Suarce, appelée aussi les volontaires d'Isa- 
belle II, était devenue un corps espagnol et ne demandait 
qu'à se marquer une place glorieuse au milieu de l'armée de 
la Reine. Malheureusement, son existence n'était pas assez 



(1) Imprimé joint à la lettre du général Harispe au Ministre, de Pau, 
21 septembre 1835. A. E. G., Aff. dEsp., carton 11. 

(2) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 22 sep- 
tembre 1835 (dép. télégraphique). A. E. G., Aff. d'Esp., carton 11. 

(3) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 28 sep- 
tembre (dép. télégraphique). A. E. G., Aff. d'Esp., carton 11. 

(4) Le Ministre de la guerre au général Harispe, de Paris, 1 er octobre 
1835. A. E. G., Aff. d'Esp., carton 44 (minute). 



LA LÉGION SUARCE 109 



régulièrement assurée. Cette réunion d'un millier d'hommes, 
qui ne recevait ni les vivres ni la solde qui lui étaient né- 
cessaires, comptait dans ses rangs quelques maraudeurs et 
quelques mécontents ; aussi se produisit-il dans son sein des 
désordres, qui furent d'ailleurs grossis aux yeux du gouver- 
nement espagnol. 

Le licenciement des volontaires d'Isabelle II fut décidé (1). 
Bernelle, qui était venu en Espagne par mer avec la légion 
étrangère, se trouvait alors à Barbastro ; il reçut l'ordre de 
procéder à cette opération, et partit le 15 octobre pour Jaca 
avec un bataillon de la légion commandé par Drouault (2). 
Les soldats de Suarce étaient autorisés soit à rentrer en 
France, soit à prendre du service à la légion auxiliaire fran- 
çaise. 

Le corps licencié était évidemment bien loin de valoir la 
légion ; il ne possédait ni la cohésion d'une troupe de vieille 
formation, ni la discipline qui s'acquiert dans la vie des 
camps, ni l'habitude de la guerre. Le fourrier von Rosen, 
de la légion, a établi entre ses camarades et les volontaires 
d'Isabelle II une comparaison toute à l'avantage des pre- 
miers : « Tandis que les légionnaires, a-t-il écrit, étaient 
des hommes pour la plupart dans la force de l'âge, soumis 
à la plus stricte discipline, de bel aspect et d'allure 
militaire, les volontaires de Suarce étaient surtout des galo- 
pins, sales, d'allure indisciplinée, sans ordre, portant des 
uniformes élégants à l'origine, mais déjà en partie trans- 
formés en haillons crasseux, beaucoup nu-pieds et sans che- 
mise, tous malpropres ; ils se trouvaient dans cet état non 
par suite des vicissitudes d'une campagne prolongée, mais 
par manque de soin et par paresse, et souvent parce qu'ils 
avaient vendu chemises et souliers... (3). » Ce jugement com- 
paratif, porté par un légionnaire, est entaché de quelque par- 
tialité ; si, en effet, les volontaires d'Isabelle étaient réduits 
à un état aussi misérable, c'est parce qu'ils ne recevaient de 
subsides de personne et s'ils vendaient leurs chemises et leurs 



(1) Hampe au Ministre, de Saint-Jcan-Pied-de-Port, 26 octobre et 28 
octobre 1835 (originaux). A. H. G., Aff. d'Esp., carton 11. 

(2) Rapport de Bernelle au Ministre de la guerre, de Sanguessa, 31 dé- 
cembre 1835, pièce n° 10. 

(3) G. von llosen, Bîldcr mis Spanien und der Fremdenlegion, p. 169. 



HO :la légion étrangère en Espagne 



souliers, c'est parce qu'ils ne savaient comment se procurer 
de l'argent pour manger. 

Quoique les soldats de Suarce n'aient pas possédé les 
mêmes qualités militaires que lçs légionnaires, la mesure de 
licenciement qui fut prise à leur égard paraît avoir été préma- 
turée. Peut-être faut-il l'attribuer à l'embarras qu'éprouva le 
gouvernement espagnol d'avoir à payer un nouveau corps 
dont les réclamations pouvaient se traduire d'une façon bru- 
tale ; peut-être faut-il penser, avec Suarce, que ce licenciement 
fut provoqué par l'espoir d'incorporer dans la légion étrangère 
les volontaires d'Isabelle II (1). 

La dislocation du corps s'effectua avec beaucoup de régu- 
larité ; les volontaires furent renvoyés en France par déta- 
chements de 50 hommes ; ils étaient munis d'ordres de 
licenciement et de feuilles de route signées par Bernelle (2). 

Dès le 26, le premier détachement arriva à la frontière ; les 
autres suivirent (3). Les Ministres de la guerre et de l'intérieur 
s'entendirent pour donner des ordres sévères, et firent exercer 
sur les hommes qui rentraient une surveillance particu- 
lière (4) ; le préfet des Basses-Pyrénées et les généraux de la 
frontière reçurent des instructions détaillées à ce sujet (5). 
Des détachements de dragons furent placés dans quelques 
villages, des patrouilles fréquentes sillonnèrent les routes, et 
le séjour du département des Basses-Pyrénées fut interdit 
-aux volontaires (6). 



(1) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 17 no- 
vembre 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 11 (original). On voit aussi 
<lans cette lettre que, d'après le colonel Suarce, Mendizabal avait tou- 
jours été hostile à la formation de ce corps, parce qu'il préférait des 
Anglais aux Français. 

(2) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Saint-Jean-Pied- 
de-Port. 28 octobre 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 11 (original). 

Voir aussi une lettre de Bernelle au Ministre de la guerre à Madrid, 
imprimée dans Bernelle, Histoire de Vancicnne légion étrangïrc, pages 
460-461. 

(3) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Raint-Jcan-Pied- 
■de-Port, 28 octobre 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 11 (dép. télégra- 
phique et lettre). 

(4) Le Ministre de l'intérieur au Ministre de la guerre, de Paris, 30 oc- 
tobre 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original). 

_ (5) Le Ministre de l'intérieur au préfet des Basses-Pyrénées, de Pa- 
ris, 29 octobre 1835 (copie). — Le Ministre de la guerre au Ministre de 
l'intérieur, de Paris, 3 novembre 1835 (minute). A. H. G., Aff. d'Esp., car- 
ton 44. 

(6) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Saint-Jean-Pied- 



LA LÉGIOX SUAECE Hl 

Le passage des hommes licenciés s'effectua cependant sans 
incident et se termina le 12 novembre ; d'après les listes qui 
servirent à établir les passeports, 9 officiers et 742 hommes 
rentrèrent en France. Les autres demandèrent à passer à la 
légion étrangère venue d'Afrique et qui avait pris en Espagne 
le nom de légion auxiliaire française (1). 

L'essai tenté par le colonel de Suarce répondait à un élan 
qui poussait les Français à défendre la cause d'Isabelle II, et 
au goût si répandu de la guerre et des aventures. On aurait 
peut-être pu tirer bon parti de ces hommes enthousiastes 
si la France leur avait prêté un appui officiel. Mais le temps 
n'était plus où Ton pouvait former clés corps indépendants 
sans leur donner une organisation solide, et en un siècle d'ar- 
mées régulières la légion Suarce était condamnée à une dis- 
solution ; c'était là une utile leçon. 

Ce que le gouvernement espagnol avait souhaité, c'était 
l'intervention d'un corps français régulier, armé, équipé, 
soldé, entretenu par la France ; il désirait, sans la demander 
nettement, une expédition analogue à celle de 1823. Il sentait 
bien, en effet, qu'il était dans une situation trop difficile pour 
triompher de l'insurrection carliste avec ses propres moyens 
et même avec l'appui d'un corps de 6.000 hommes ; et d'ail- 
leurs la légion, tout en mettant de nouvelles forces à sa dispo- 
sition, constituait en même temps une charge, à un moment 
où ses finances se trouvaient dans un état précaire. Le secours 
de la France eût été tout différent si le drapeau français eût 
fait son entrée en Espagne, même avec une armée peu nom- 
breuse. 

Plusieurs fois, le duc de Prias avait sollicité du duc de 
Broglie une intervention directe ; le 9 septembre, il lui avait 
même remis à ce sujet un long mémorandum, dans lequel 
il demandait l'occupation de la Navarre et des Provinces Bas- 
ques par des troupes françaises. Broglie avait été contrarié 
par cette démarche et avait demandé des explications à l'am- 



de-Port, 31 octobre 1835, et de Bavonne, 7 novembre 1835 (originaux). 
A. E. G., Aff. d'Esp., carton 44. 

(!) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 12 no- 
vembre 1835. Ibid. 



112 LA LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

bassadeur de France à Madrid (1). Il avait d'autant moins le 
désir d'intervenir que les officiers chargés d'éclairer le Minis- 
tre de la guerre sur la situation lui représentaient sans dé- 
tours les conséquences d'une expédition. Le chef d'escadron 
d'état-major Renaud de Vilback envoyait le 10 septembre, de 
Rayonne, un « mémoire sur l'état de l'Espagne » dans lequel 
il concluait en ces termes : « L'état de l'Espagne est plus 
sérieusement inquiétant qu'il l'ait jamais été. Le parti carliste 
et le parti révolutionnaire ont pris chacun des forces aux 
dépens du parti de la Reine. L'intervention est devenue beau- 
coup plus chère, beaucoup plus diifîcile ; elle offre tous les 
hasards d'une grande guerre (2). » 

Aussi le duc de Broglie avait-il décidé, quelques jours plus 
tard, que le gouvernement n'avait pas de raisons de modifier 
la détermination prise trois mois auparavant, et qu'il ne pou- 
vait pas envoyer de troupes à lui. Il ajoutait même qu'une 
intervention directe méconnaîtrait les vrais intérêts de la 
Reine, en ce sens que l'Espagne, jalouse de son indépen- 
dance, était contraire à toute ingérence étrangère (3). 

Les représentants du gouvernement espagnol, ou du moins 
quelques-uns d'entre eux, avaient dû se trouver déçus par 
cette réponse, car ils comptaient, malgré tout, que la France 
se déciderait à un envoi de troupes. Cette déception, jointe 
aux embarras financiers et administratifs dans lesquels se 
débattait le gouvernement de la Reine, dut entrer pour une 
certaine part dans la décision prise de licencier les volontaires 
d'Isabelle IL 

Le corps licencié laissa en Espagne un assez nombreux 
contingent : 264 volontaires d'Isabelle II passèrent dans les 
rangs de la légion étrangère. 

Suarce revint en France, emportant l'estime de ceux qui 
avaient pu constater ses louables efforts ; Bernelle écrivit au 
Ministre de la guerre, à Madrid : « Je ne puis que louer la 



(1) Le Ministre des affaires étrangères à M. de Rayneval, 10 septem- 
bre 1835. A. A.E. 

(2) Le chef d'escadron Renaud de Vilback au Ministre, de Bayonne, 
10 septembre 1835, rapport joint à la lettre et intitulé : « Mémoire sur 
l'état de l'Espagne, 10 septembre 1835. » A. IL. G., Aff. d'Esp., carton 11 
(original). 

(3) Espagne, mémorandum du duo de Frias, note du 1G septembre 1835. 
A. A. E. 



LA LÉGIOX SUARCE 113 



respectueuse résignation avec laquelle le colonel de Suarce 
a reçu et s'est conformé aux ordres de Sa Majesté. Il a agi 
d'une manière franche et loyale, de concert avec moi, et toutes 
les investigations auxquelles je me suis livré m'ont convaincu 
qu'il a servi l'Espagne avec loyauté et zèle (1). » Suarce vécut 
encore de longues années puisqu'il écrivit en 1862 une bro- 
chure destinée à combattre certaines idées exprimées à cette 
époque (2). Plusieurs des officiers qu'il avait amenés avec lui 
restèrent en Espagne et rendirent par la suite à Bernelle de 
précieux services. Les capitaines de Colleville, Joseph Chazot, 
Thomassin, Mille et Hacquet ; les lieutenants Lichtnecker, 
Jusseau, Poussard et de Fleurans ; les sous-lieutenants 
Boussard et Lemonnier, passèrent avec leurs grades à la 
légion (3) ; les adjudants Dreux et Jean Landry, et le fusilier 
Urbain, qui demandèrent aussi à servir à la légion, devin- 
rent sous-lieutenants en 1837 (4). 

Les deux compagnies auxiliaires formées avec les volon- 
taires furent placées sous les ordres du commandant Drouault 
et participèrent presque immédiatement aux opérations ; elles 
contribuèrent en effet, dès le milieu de novembre, à la brillante 
défense de Verdun contre 4.000 Carlistes navarrais (5). Dans 
les expéditions suivantes, les anciens officiers et volontaires 
de Suarce combattirent vaillamment dans les rangs de la 
légion, et firent constamment preuve du même courage et 
de la même endurance que leurs braves camarades venus 
d'Afrique. 



(1) Bernelle au Ministre de la guerre à Madrid, 8 novembre 1835. Im- 
primée dans Bernelle, Histoire de Vancienne légion étrangère, p. 461. — 
On trouve, p. 462, 463, 464 et 465, trois autres lettres de Bernelle rela- 
tives au licenciement de la légion Suarce. 

(2) Cette brochure combattait les idées exprimées par de Gasparin 
relativement à l'Espagne, dans un ouvrage ayant pour titre V Amérique 
devant l'Europe. Elle était intitulée Réponse au réquisitoire de M. de 
Gasparin contre V Espagne (voir à la bibliographie). 

(3) Rapport de Bernelle au Ministre delà guerre, de Larrasoana, 2 mars 
1836, pièce n° 13. 

(4) Etat joint à la lettre d'Harispe au Ministre de la guerre, de Saint- 
Jean-Pied-de-Port, 10 juillet 1837. A. E. G., Aff. d'Esp., carton 19 (ori- 
ginal). 

(5) Rapport de Bernelle au Ministre de la guerre, de Sanguessa, 31 dé- 
cembre 1835, pièce n° 10. 

Légion étrangère. 8 



CHAPITRE V 

LA LÉGION ÉTRANGÈRE 



Sommaire. — La légion à Palma : Bernelle, nommé général, réorganise la 
légion qui devient la division auxiliaire française. — L'arrivée à Tar- 
ragone le 16 août 1835. — Effectif de la légion : environ 5.000 hommes. 
Le général Bernelle. — Sa carrière. — Résultats de son commande- 
ment à la légion. — Son état-major et sa garde d'honneur. — Influence 
de M me Bernelle sur son mari et, par suite, sur les affaires de la légion. 
— Népotisme de Bernelle : ses parents à la légion. 

Les officiers de la légion. — Leurs origines diverses. — Les appré- 
ciations de l'ancien sergent fourrier von Rosen. — Le lieutenant-colonel 
Conrad. Sa carrière; ses qualités; ses notes. — Le chef de bataillon 
Cros d'Avenas. — Le chef de bataillon Magnier; une belle carrière; en 
demi-solde; odieuses persécutions; retour au service en 1831. — Le 
commandant Drouault. — Le commandant Mallet. — Deux chefs de 
bataillons italiens : Raphaël Poerio ; Sebastiano Montallegri. — Le 
capitaine Angeli. — Anciens officiers de l'Empire. — Quelques jeunes 
officiers français : le capitaine de Noue; le capitaine Renault; le lieu- 
tenant Bazaine. — Les officiers des anciens régiments suisses : le lieu- 
tenant Ducimetière dit Monod ; le capitaine Aneth ; le capitaine Cha- 
riatte; le sous-lieutenant Bamberg. — Les Polonais : le commandant 
Thadée Horain. 

Les légionnaires. — Diversité d'origines. — Aspect et uniforme de 
la légion. — Impression sur les populations espagnoles : des préventions 
injustifiées. — Le culte de Bacchus. — Camaraderie des légionnaires; 
défenseurs de la liberté. — Le sergent-major Emile Bon. — Le chant 
de la légion. — La bravoure des légionnaires en Algérie. — Hommage 
à leur valeur rendu par leurs ennemis. — Le goût de la guerre : u On 
va se battre! » 



Les bâtiments qui avaient embarqué en Algérie les batail- 
lons de la légion au commencement d'août se réunirent dans 
le port de Palma, aux Baléares, et mirent à la voile le 14 pour 
l'Espagne. Ils arrivèrent en rade de Tarragone le 16 août (1). 
Pendant la route, le colonel Bernelle, auquel le commissaire 
espagnol del Valle, agissant au nom de la reine Isabelle, avait 



(1) Lettre de Tarragone à Y Eclair eur de Toulon, du 18 août 1835, re- 
produite dans le Moniteur universel du 29 août, p. 2001, 2 e colonne. 



LA LÉGION ÉTRANGÈRE 115 

accordé temporairement les pouvoirs de général (1), avait pris 
soin de réorganiser les six bataillons ; il les avait amalgamés, 
pour leur enlever leur nationalité et donner à leur ensemble 
plus de cohésion ; avant même d'arriver à destination, il avait 
reçu à Palma la confirmation de son grade : la Reine le nom- 
mait maréchal de camp dans ses armées (2). Dès ce moment, 
la légion sous ses ordres fut désignée officiellement, par le 
gouvernement espagnol, sous le nom de division auxiliaire 
française. 

Le 16 août, dès que les vaisseaux furent entrés en rade, les 
Espagnols de Tarragone vinrent aux alentours et firent en- 
tendre les cris de : « Vive la liberté ! » Le lendemain 17, le 
débarquement s'effectua. A midi, les troupes se mirent en 
marche, précédées de la musique, qui jouait l'air de Riego : 
elles furent vivement acclamées» par la foule. Arrivées aux 
portes de la ville, elles s'arrêtèrent au cri de Qui vive de la 
sentinelle ; le poste vint les reconnaître et le chef de corps ré- 
pondit : Espagne, légion étrangère; elles firent alors leur 
entrée en ville. L'enthousiasme se manifestait partout sur leur 
passage, les rues avaient pris un air de fête ; c'étaient de tous 
côtés des acclamations : Vivan los Exlrangeros ! Vivan los 
Argelinos ! — Viva la légion (3) ! Le soir, eut lieu un spec- 
tacle pendant lequel l'orchestre joua l'air de Riego et la Mar- 
seillaise (4). L'accueil fait à la légion montrait la sympathie 
qu'éprouvait le peuple espagnol à l'égard des nouvelles trou- 
pes qui venaient défendre la cause de la Reine. 

L'effectif total de la troupe partie d'Alger pour l'Espagne 
au commencement d'août était de 123 officiers et de 4.021 
sous-officiers et soldats (5). Dans le courant de septembre 



(1) Décision du commissaire espagnol del Valle, d'Alger, 6 août 1835. 
Imprimée dans Bernelle et Colleville, Histoire de l'ancienne légion étran- 
gère, p. 179. 

(2) Lettre du Ministre de la guerre M. D. de Ahumada, de Saint-Ilde- 
fonse, 1 er août 1835, reçue à Palma le 12 août. Imprimée dans Bernelle et 
IDolleville, Histoire de Va/ne ienne. légion étrangère, p. 184. 

(3) G. von Rcsen, Bilder ans Spanien, p. 8 et 9. 

(4) Lettre de Tarragone du 18 août, dans le Moniteur universel du 29 
août, p. 2001, 2 e colonne. 

(5) Copie du procès- verbal constatant la remise de la légion étrangère 
à l'Espagne, 27 juillet 1835, dans Bernelle et Colleville, Histoire de l'an- 
cienne légion étrangère, p. 180-184. Ce procès-verbal n'exi&te pas aux 
A. H. G. 



116 XA LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

arrivèrent à Tarragone les hommes qui formaient le dépôt 
de Toulon, puis ceux qui se trouvaient aux hôpitaux ou en 
route au moment du départ en août. La troupe française 
passée au service de la reine Isabelle s'éleva donc à près de 
5.000 hommes, sans compter un détachement de France et les 
anciens volontaires d'Isabelle II, incorporés en novembre (1). 
Le général Bernelle qui se trouvait à la tête de la légion 
était un homme énergique, digne de commander à cette belle 
troupe. Né à Versailles le 5 octobre 1785, il était entré comme 
élève au Prytanée militaire de Saint-Cyr à seize ans, le 15 mai 
1801, et avait été nommé sous-lieutenant, le 10 septembre 1803, 
à la 97 e demi-brigade, devenue 60 e régiment de ligne ; le 4 no- 
vembre 1805, il avait reçu un coup de feu à la jambe droite à 
l'attaque de Yicence en Italie, avait été nommé lieutenant le 
22 octobre 1800, et avait fait campagne, de 1806 à 1809, en 
Italie, en Illyrie et en Dalmatie. Promu capitaine en 1811 au 
133 e de ligne, puis chef de bataillon le 20 mars 1813, il avait 
fait la campagne d'Allemagne celte môme année et avait été 
nommé chevalier de la Légion d'honneur le 16 août, officier le 
28 novembre 1813 ; puis il avait fait en 1814 la campagne de 
France. Le 1 er juin 1815, il avait été employé à l'état-major du 
général Drouot. le major-général de la Garde impériale, et 
avait été mis en non-aclivilé lors du licenciement, le 1 er sep- 
tembre suivant. Après avoir, de 1818 à 1824, été major a la 
légion du Finistère, à celle de l'Ardèche, puis au 20 e de ligne, 
il avait été admis au traitement de réforme le 8 décembre 1824. 
Rentré au service le 2 février 1826 comme chef de bataillon 
au 18 e léger, il avait été nommé lieutenant-colonel au 10 e léger 
le 3 juin 1831. puis colonel de la légion étrangère le 9 avril 
1833 (2). 

La carrière militaire de Bernelle sous l'Empire, les cinq 



iL nelle (lonne ' clans sou Histoire de Vaneicnne. légion étrangère, 
P i* • ff 1 i° te ^' mie eytimation Qui nG paraît pas exacte en proposant le 
chiffre de 5.200 hommes. Un document officiel établi par lui-même au 
quartier général de Larrasoana le 15 avril 1836 (pièce n° 21), et donnant 
Ja balance des gains et des pertes de la légion depuis le 17 août 1835, 
mo ™*e quesa mémoire ra m al servi lorsqu'il a rédigé son volume. 

ri laïï^f Z" lG VeiTa par la suile > Be ™elle rentra en France le 16 
août l»do 11 fut mis à la disposition du gouverneur général de l'Algérie, 
IZ^n, C ° ]on f> k. 3 novembre suivant, et désigné le 28 octobre 1837 pour 
exeicei les fonctions de commandant supérieur à Constantine. Nommé 
maréchal de camp le 11 novembre 1837, il fut placé à la tête d'une brigade- 



LA LÉGION ÉTRANGÈRE 1 17 



campagnes qu'il avait faites en Afrique de 1831 à 1835, et le 
commandement de la légion qu'il exerçait depuis plus de deux 
ans, le préparaient admirablement au rôle qu'il avait à rem- 
plir en Espagne. 

Grâce à lui, la discipline régnait dans le corps placé sous 
son commandement ; il avait si bien su venir à bout des 
caractères les plus difficiles qu'un officier espagnol écrivait 
à ce sujet : « Les abus et les désordres qui, depuis la création 
de la légion par le maréchal Soult, n'avaient pas cédé aux 
différents chefs que le gouvernement avait chargés de son 
commandement, disparurent à jamais, du jour où la discipline 
sévère et vigoureuse de Bernelle vint faire plier la désobéis- 
sance et soumettre les divers sentiments des individus à la 
foudre des lois militaires. Il fut le premier qui comprit que, 
si le gouvernement avait ouvert ce refuge aux exilés politiques 
des autres pays, ce n'était pas pour leur procurer, en quelque 
sorte, un lit de repos et de jouissance, mais une école de tra- 
vail et d'assiduité, où bientôt ceux qui avaient embrassé, dans 
leur pays, la bannière, de la liberté par une généreuse opiniâ- 
treté, se distingueraient de ceux qui ne l'avaient suivie que 
pour avoir un prétexte d'oisiveté. Ses fusillades chassèrent les 
mécontents et les raisonneurs, et tinrent les faibles en bride, 
et cette sévérité appela aux emplois des officiers dignes de 
l'épaulette (1). » 

Bernelle savait que pour jouir de quelque prestige aux yeux 
des Espagnols il est nécessaire d'avoir des dehors brillants ; 
aussi s'entoura-t-il d'un nombreux état-major, fort dispropor- 
tionné avec l'effectif de la légion. Il institua pour sa personne 
une sorte de garde d'honneur, composée de sapeurs barbus, 
et s'appliqua à ne jamais paraître en public sans une nom- 
breuse suite. Il est certain que cette ostentation était nécessaire 
en Espagne ; mais, de l'avis même des officiers qui en recon- 
naissaient l'utilité, elle dégénéra quelquefois en une espèce de 
(( charlatanerie militaire analogue à celle qu'on retrouve chez 
les aventuriers et les condottieri de' tous les temps (2) ». 



de la division d'Alger, rentra en France en 1839, et passa au cadre de 
réserve le 6 octobre 1847. Il mourut à Paris le 7 janvier 1871. A. A. G., 
dossier Bernelle. 

(1) Guido d'Ortasini, VEspagne constitutionnelle, Paris, 1840, p. 306. 

(2) G. von Rosen, BilJer aus Spanicn, p. 41. 



418 !LA LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

Bernelle était marié et il avait eu le tort d'emmener sa 
femme en Espagne. M me Bernelle avait toujours joué, disait- 
on, un rôle considérable dans la carrière de son mari ; on 
.affirmait à la légion qu'elle avait jadis été dame d'honneur 
(les méchants disaient femme de chambre) d'une dame de la 
cour, et qu'elle avait utilisé ses anciennes relations pour faire 
obtenir de l'avancement à son mari (1). Elle avait beaucoup 
d'esprit et une extrême franchise (2) ; mais elle avait acquis 
sur Bernelle un tel empire qu'elle agissait à sa guise vis-à-vis 
des officiers et des soldats, et les traitait comme ses subor- 
donnés. On citait à ce sujet des anecdotes piquantes. Un jour, 
à Alger, un légionnaire chargé de travailler à son jardin 
était arrivé pendant qu'elle se reposait sur un banc dans une 
tenue assez négligée ; il s'était vu infliger quinze jours de 
prison ; un autre avait été puni pour l'avoir regardée d'une 
manière inconvenante quand elle était à son balcon (3). 

Les officiers voyaient d'un mauvais œil cette ingérence fé- 
minine dans les questions militaires, et n'aimaient pas 
M me Bernelle. L'un d'eux cependant, le commandant Horain, 
avait pour elle une sympathie qui lui était largement rendue, 
si bien qu'il avait été attaché à l'état-major de Bernelle. Les 
légionnaires faisaient d'ailleurs malicieusement remarquer 
que c'étaient « les plus jolis et les plus distingués parmi les 
officiers de tout le corps » qui avaient été choisis pour faire 
partie de ce nombreux état-major (4). 

On peut reprocher à Bernelle d'avoir poussé l'esprit de 
famille un peu loin : non seulement il emmena avec lui des 
jeunes gens, neveux ou cousins, qui s'étaient déjà attachés à 
sa destinée, mais encore il accepta par la suite comme offi- 
ciers des parents plus âgés qui ne pouvaient pas lui rendre 
beaucoup de services au point de vue militaire. Au départ 
d'Alger, on voyait déjà figurer sur les contrôles les noms du 
sous-lieulenant Emile Bernelle (5), de ladjudant Louis-Jules- 



(1) G. von Rosen, Bilder ans Spanien, p. 41. 

(2) Guido d'Ortasini, V Espagne constitutionnelle, p. 325. 

(3) G. von Rosen, Bilder aus Spanien, p. 43. 

(4) Ibid., p. 44. 

(5) Emile Bernelle, sous-lieutenant en 1835, devint lieutenant au titra 
espagnol en 1837. On ignore sa destinée postérieure, car il ne resta pas 
officier dans l'armée française. 



LA LÉGION ÉTRANGÈRE 119 

Gabriel Bernelle (1), des enfants de troupe Eugène et Jules 
Bernelle (2) ; quelques mois plus tard, en janvier 1836, le 
frère du général, Jean-François-Baptiste Bernelle, qui avait 
été réformé pour infirmités trois ans auparavant comme capi- 
taine, vint servir à la légion avec son grade (3). Le dévoue- 



(1) Louis-Jules-Gabriel Bernelle, né le 13 avril 1816 à Argentan (Orne), 
était fils du chef de bataillon Pierre-Gabriel Bernelle. Entré comme mu- 
sicien gagiste à la légion le 2 août 1833, à 17 ans, il s'engagea le 26 juin 
1834, fut nommé caporal le 1 er juillet, caporal-fourrier le 26 juillet, ser- 
gent le 16 décembre 1834; promu sergent-major le 22 juillet 1835, il passa 
au service d'Espagne le 27 juillet et fut affecté le même jour pour ordre 
connue adjudant au 4 e de ligne; il conquit en Espagne- le grade de lieu- 
tenant adjudant-major. Rentré en France le 15 décembre 1837, il fut 
affecté comme sergent-major au 2 e bataillon d'infanterie légère d'Afri- 
que, et passa adjudant sous-officier le 1 er décembre 1839. Nommé sous-lieu- 
tenant au 3 e bataillon d'infanterie légère d'Afrique le 11 août 1841, il 
devint lieutenant au corps le 22 décembre 1845; il épousa en 1849 Mlle 
Christophe,, passa capitaine au 1 er bataillon d'infanterie légère d'Afrique 
le 29 décembre 1851 et ne quitta l'Algérie que vers la fin de 1853, lorsqu'il 
fut affecté au 4 e de ligne. Il passa au régiment de gendarmerie de la 
Garde impériale le 3 février 1855 et mourut à Paris le 14 juillet 1860, des 
suites d'une dysenterie chronique contractée en Algérie. A. A. G., dossier 
L.-J.-G. Bernelle. 

(2) On ne les retrouve plus dans la suite. Ils durent quitter la légion 
lorsque Bernelle démissionna. 

(3) Jean-François-Baptiste Bernelle, né le 5 octobre 1787 à Versailles, 
était un frère du général, plus jeune que lui de deux ans seulement, mais 
il fut inscrit cependant sur les registres officiels avec l'orthographe Ber- 
nel. Entré comme vélite dans les grenadiers à pied de la Garde impériale 
le 4 décembre 1806, il fit campagne dès 1807 à la Grande Année, et fut 
nommé sous-lieutenant au 46 e de ligne le 4 avril 1808 ; il passa au 20 6 de 
ligne le 1 er juillet, et fit de 1808 à 1812 les campagnes d'Espagne et de 
Portugal. En 1813, il fut nommé lieutenant aux fusiliers grenadiers de 
la Garde impériale, fit la campagne de Saxe, et fut décoré en novembre 
de la Légion d'honneur ; en 1814, il fut blessé d'un coup de feu, le 11 fé- 
vrier, à Montmirail ; en 1815, il était dans les rangs du 1 er régiment de 
grenadiers à pied de la Garde et fut blessé à Waterloo. 

Mis en non-activité par licenciement en septembre 1815, il épousa au 
mois de mai suivant Jonquille Mérigot, fut affecté en juillet 1816 comme 
lieutenant à la légion départementale de Seine-et-Oise, mais démissionna 
en octobre. 

En 1825, il demanda sa réintégration et fut nommé lieutenant au 38 e de 
ligne; comme il était devenu veuf, il épousa en secondes noces au début 
de 1828 Lydie-Clara-Françoise-Joseph Legros; mis en réforme pour infir- 
mités au mois d'octobre 1828, il fut replacé au mois de mai 1829 au 38 e , 
et passa capitaine le 25 juillet 1831. Affligé d'un extrême embonpoint, et 
de plus scrofuleux, Bernelle était devenu peu propre au service actif, et il 
fut mis à nouveau en réforme pour infirmités le 10 mars 1833. Lorsqu'il 
fut autcrisé à se rendre en Espagne le 12 janvier 1836, il ne pouvait 
donc pas être d'une grande utilité à son frère. 

Rentré en France en 1837, et remis dans sa position de réforme, il fut 
grâce aux appuis du général Schramm et du général Pajol, replacé en 
1840 comme capitaine au 58 e de ligne, en Algérie; il fut retraité en 1846 
et mourut le 20 février 1852. A. A. G., dossier J.-F.-B. Bernelle, n° 86831. 



120 LA LÉGIOX ETRANGERE EX ESPAGXE 

ment de Bernelle à sa famille n'échappa pas aux légionnaires, 
puisque le fourrier von Rosen écrivait plus tard que « toute 
une bande de cousins et de neveux était arrivée de France 
pour recevoir des brevets d'officiers et des brevets de décora- 
tions (1) ». 

Les officiers du nouveau corps espagnol étaient pour la 
plupart aguerris et expérimentés ; ils provenaient soit des 
cadres mêmes de la légion, soit de divers corps d'Afrique et 
avaient pour un grand nombre reçu de l'avancement en pas- 
sant au service d'Espagne. Leurs origines étaient fort diverses 
et leurs aspirations n'étaient pas toujours identiques ; mais ils 
se considéraient comme n'ayant plus qu'une mission : la 
guerre ; plus qu'un but : la victoire. Tout leur passé, tous 
leurs sentiments étaient oubliés quand il s'agissait de l'hon- 
neur de la légion, si bien que d'Ortasini disait en parlant 
d'eux : « Des officiers de Napoléon, des Bourbonnistes en- 
ragés, sortis de la garde royale ou des régiments suisses, 
des étrangers appartenant aux partis politiques les plus op- 
posés, aristocrates, constitutionnels, démocrates, tous mar- 
chent sous la même bannière et vont au même but (2). » 

Un ancien fourrier de la légion, un Allemand originaire du 
Holstein, G. von Rosen, a donné maints détails, clans des mé- 
moires écrits au retour de la campagne, sur ses anciens chefs. 
Il met en lumière l'autorité de Bernelle, la popularité de Con- 
rad, et donne de chacun des officiers supérieurs un portrait 
piquant, quoique parfois inexact (3) ; mais les appréciations 
qu'il porte sur les officiers subalternes paraissent impartiales. 
Rosen avait été fourrier à une compagnie de voltigeurs, avait 
eu Bazaine comme capitaine (4), et avait vu de près la plu- 
part des officiers de la légion. 



(1) G. von Rosen, Bilder aus Spanien, p. 51. 

(2) Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 315. 

(3) Il dit par exemple du commandant Drouault qu'il s'était signalé en 
Afrique par ses exigences en matière de travaux des camps ou des routes 
imposés aux soldats, et il ajoute qu'il fit preuve en Espagne, à la première 
occasion, d'un manque de courage si absolu que Bernelle jugea prudent 
de l'éloigner (Bilder aus Spanien, p. 48). Or Drouault fut cité quatre fois 
à l'ordre, comme on le verra (A. A. G., dossier Drouault). On doit donc 
tenir compte des rancunes personnelles que pouvait avoir vo-n Rosen con- 
tre un ancien chef dur et exigeant. 

(4) Bildei aus Spanirn, p. 221. 



LA LÉGION ÉTRANGÈRE 121 

C'étaient dans leur ensemble « de très braves gens ». Les 
Polonais appartenaient généralement à de bonnes familles, 
avaient fait leurs premières armes dans la guerre de l'indé- 
pendance de leur pays, et se faisaient remarquer entre tous. 
Un assez grand nombre de Français avaient servi dans les 
anciens régiments suisses ; d'autres étaient de jeunes légiti- 
mistes qui n'avaient pas réussi en France, mais qui étaient 
braves et aimés des soldats. Les Italiens et les Allemands 
avaient pour la plupart une origine modeste ; von Rosen est 
particulièrement dur pour ses compatriotes, qu'il déclare 
sortis des classes inférieures du peuple : il raconte comment 
d'anciens domestiques cherchaient par leur brutalité et leur 
morgue à imposer le respect à leurs subordonnés ; il atténue 
néanmoins ce jugement sévère en ajoutant que d'honorables 
exceptions rehaussaient le niveau des officiers allemands (1). 
Il faut faire la part des sentiments de jalousie qui pouvaient 
animer un homme de bonne éducation et d'intelligence éclai- 
rée, contre des compatriotes qu'il sentait ses inférieurs à tous 
points de vue et auxquels il devait néanmoins obéir. 

Le lieutenant-colonel de la légion, Joseph Conrad, était un 
Alsacien aimé et estimé de tous. Né à Strasbourg le 8 décem- 
bre 1788, il était entré à l'Ecole spéciale militaire le 28 avril 
1807, y était devenu caporal, sergent et sergent-major en 
1808 et avait été nommé sous-lieutenant au 28 e léger le 
25 mars 1809 ; parti aussitôt à l'armée d'Allemagne, il avait 
reçu un coup de feu à la jambe droite à la bataille d'Essling. 
En 1810, il était allé en Espagne, et y avait été blessé d'un 
coup de feu à la cuisse gauche, le 5 mai 1811, à la bataille de 
Fuente-de-Onoro : nommé lieutenant le 4 septembre 1812, 
lieutenant adjudant-major le 1 er juillet 1813, il était alors allé 
à la Grande Armée en Saxe, et avait reçu un coup de feu à 
l'épaule gauche, le 16 septembre 1813, à Kulm, en Bohême. 
Nommé à la fois capitaine et chevalier de la Légion d'hon- 
neur le 8 octobre 1813, il avait été fait prisonnier de guerre 
à Leipzig le 16 octobre suivant. Rentré en France en septem- 
bre 1814 et affecté au 13 e léger, il avait été licencié et mis en 
non-activité le 13 août 1815. Il avait été replacé comme capi- 



(l)Bilder aus Spanien, p. 60. 



122 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

taine adjudant-major à la légion du Haut-Rhin en mars 1816, 
puis à celle du Bas-Rhin, et avait été désigné au mois de 
novembre suivant pour être l'aide de camp du général Creut- 
zer. Admis au corps royal d'état-major le 12 décembre 1818, 
il avait épousé à Saint-Pétersbourg, en 1819, Mlle d'Ott, fille 
d'un conseiller de cour au service de l'empereur de Russie ; 
il avait été aide de camp du général Schaeffer en 1823, avait 
fait l'expédition d'Espagne et avait reçu en juillet la croix de 
Saint-Louis ; nommé en 1824 aide de camp du général Du- 
moulin, il avait rempli de 1827 à 1829 les mêmes fonctions 
auprès du maréchal prince de Hohenlohc, était revenu quel- 
que temps auprès du général Dumoulin, puis avait été em- 
ployé à l'état-major de la 2 e division de l'armée d'Alger en 
mars 1830. Nommé chef de bataillon le 8 septembre 1830, 
il avait rempli dès le mois de février 1831 les fonctions d'aide 
du camp du général Brayer, avait reçu la croix d'officier de 
la Légion d'honneur au mois de juin suivant, puis avait été 
affecté en octobre 1832 à l'état-major du corps d'occupation 
d'Afrique (L). 

Conrad était un officier de réel mérite, pour lequel ses chefs 
avaient une grande estime. Le maréchal de camp Trézel, 
chef de létat-major général à Alger, le notait en ces termes 
à l'inspection de février 1834, peu avant sa nomination à la 
légion : « Très bon oflicier d etat-major, le commandant 
Conrad est particulièrement propre aux actions de guerre ; il 
sait à propos enlever et retenir les troupes et leur inspire beau- 
coup de confiance. Il s'est distingué dans toutes les expédi- 
tions en Afrique et notamment dans celle de Bougie. » Le 
général Voirol ajoutait : « Conrad, outre les connaissances 
militaires qu'il possède, est un officier intrépide, sachant un 
jour de bataille communiquer à ses subalternes son énergie 
et son courage. Il figurerait avec distinction à la tête d'un régi- 
ment, surtout à la guerre (2) ». C'est à la suite de cette ins- 
pection que Conrad avait été promu lieutenant-colonel, en 
avril 1834, et affecté à la légion étrangère. 

Depuis qu'il était à la légion, il avait été proposé le 5 juil- 



(1) A. A. G,, dossier Joseph Conrad. 

(2) Notes portées sur l'extrait de revue de l'inspection de 1834. A. A. G., 
dossier Joseph Conrad. 



LA LÉGIOX ÉTRANGÈRE 123 

let 1835 pour le grade de colonel par le général Trézel, en 
raison de sa conduite aux combats des 26 et 28 juin, au col 
de Muley Ismaël et à la Macta ; il avait été signalé à cette 
occasion comme possédant « toutes les qualités d'un bon cbef 
de corps (1) » ; il allait prendre les fonctions de colonel de la 
légion, puisque Bernelle avait reçu le grade de général (2). 

Le cbef de bataillon Jean-Jacques-Joseph Cros d'Avenas 
était un vieil officier de l'Empire. Né à Empurany (Ardèche), 
le 16 février 1780, il avait débuté comme soldat au 9 e léger 
le 19 novembre 1802, avait été nommé caporal, puis sergent 
en 1803, avait été blessé à Haslach le 11 octobre 1805 et s'é- 
tait trouvé à Austerlitz. Nommé sous-lieutenant au 95 e de 
ligne le 31 janvier 1806, lieutenant le 3 mars 1807, il avait 
fait pendant ces deux années les campagnes de Prusse et de 
Pologne. Il était venu en Espagne les années suivantes, et y 
avait reçu la croix de la Légion d'honneur en décembre 1808 ; 
il avait commandé l'une des deux compagnies de voltigeurs à 
l'attaque du pont de Sanli-Petri près de Cadix, dans la nuit du 
3 au 4 mars 1811 et il avait eu l'annulaire de la main droite 
emporté par un coup de feu dans cette glorieuse affaire. Tl 
n'avait quitté l'Espagne qu'au mois de juillet 1813, pour aller 
à la Grande Armée ; nommé chef de bataillon et adjoint à 
l'état-major de la Garde en septembre, puis passé au 13 e léger 
en janvier 1814, il avait été mis en non-activité le 1 er sep- 
tembre suivant. Chef de bataillon aux gardes nationales 
actives du Pas-de-Calais en avril 1815, il avait été remis en 
non-activité le 18 juillet suivant. 

Resté complètement à l'écart sous la Restauration, Cros 
d'Avenas avait épousé en 1819 Elise Imbard, d'Annonay, et 
n'avait repris du service que sous Louis-Philippe ; mis en 
novembre 1831 à la disposition du général Boyer à Oran, il 
avait été nommé major de cette place en mars 1832 ; le 25 
juillet suivant, il était passé à la légion étrangère et, dès le 
11 novembre, avait été cité à l'ordre du jour de la division 
d'Oran : il avait reçu la croix d'officier de la Légion d'hon- 



(1) Demandes de récompenses adressées par le général Trézel an gou- 
verneur général comte d'Erlon, d'Oran, 5 juillet 1835. A. 2Z. G., Algérie, 
corresp., prov. d'Alger, 20 août 1835 (duplicata). 

(2) Des détails plus complets sur cet officier seront donnés au cha- 
pitre XII. 



124 LA LÉGIOX ETRANGERE EN ESPAGNE 

jieur le 11 mai 1833. Il possédait toute l'estime de ses chefs, 
puisque le général Bro le notait à l'inspection de 1834 dans 
les termes suivants : « Vieux militaire, actif et d'un zèle ar- 
dent ; ce très ancien officier supérieur peut rendre encore de 
bons services (1). » 

Quoique chef de bataillon depuis 1813, Gros d'Avenas n'é- 
tait pas encore nommé lieutenant-colonel en 1835 ; il avait 
écrit au Ministre à ce sujet dès le mois d'août 1834 : « Je suis 
depuis trois ans, lui disait-il, le plus ancien des chefs de 
bataillon de l'armée ; beaucoup de nominations de lieutenant- 
colonel ont eu îieu dans cet intervalle à l'ancienneté. Monsieur 
le Maréchal, en vous exprimant avec la franchise d'un vieux 
soldat blanchi dans la poussière des camps toute l'amertume 
dont m'a pénétré une pareille défaveur, c'est dire que j'es- 
père de Votre Excellence la justice qu'elle pourra rendre à 
un serviteur dévoué du gouvernement de Juillet (2) ». Cros 
d'Avenas allait trouver en Espagne l'occasion de recevoir le 
grade auquel il aspirait, et auquel il ne parvint jamais en 
Erance (3). 

Le chef de bataillon Magnier avait les plus beaux états de 
service de la légion et était le type accompli du brave soldat 
de l'Empire. Né à Paris le 10 décembre 1789, Ambroise- 
Pierre-Victor Magnier entra à l'Ecole de Fontainebleau en 
1807, fut nommé sous-lieutenant au 72 e de ligne le 24 mars 
1809 et fit la campagne d'Allemagne ; il séjourna ensuite au 
camp de Boulogne, où il fut promu lieutenant le 28 décem- 
bre 1810 et fut employé en 1811 à l'état-major du général 
Marion. Il accompagna ce général lors de la campagne de 
Russie, mais le vit tomber à son côté, mortellement atteint, 
le 7 septembre, à la bataille de la Moskowa ; il devint alors 
aide de camp du général Gengoult (4). Pendant la retraite, 



(1) A. A. G., dossier Cros d'Avenas, n° 56.340. 

(2) Cros d'Avenas, 37, rue de Satory, à Versailles, au maréchal comte 
Gérard, ministre de la guerre, 21 août 1834 (original). A. A. G., dossier 
Cros d'Avenas. 

(3) Cros d'Avenas, nommé plus tard lieutenant-colonel au titre espa- 
gnol., revint en France à la fin de 1837, mais prit sa retraite en 1839 
avec le grade de chef de bataillon. A. A. (?., dossier Cros d'Avenas. 

(4) H y a, pour les affectations et mutations de Magnier, des diffé- 
rences entre plusieurs pièces de son dossier et le registre matricule de la 



LA LÉGIOX ÉTRANGÈRE 12è> 

il se trouva à l'affaire de Viâsma le 3 novembre ; blessé le 
15 novembre devant Smolensk, il assista néanmoins le 16 à la 
bataille de Krasnoë, le 28 à l'engagement de Borissow; il eut 
les pieds gelés à Vilna, perdit tous les ongles, et fut fait pri- 
sonnier par les Russes le 10 décembre. Plusieurs fois il tenta 
de s'évader, sans jamais réussir à revenir en France ; il vécut 
trois mois caché dans les bois de Zalslow, près de Minskii 
avec un autre officier, mais fut repris et mené à Minskii lié 
et garrotté ; il resta trois mois dans un cachot les fers aux 
pieds et fut ensuite transporté jusque sur les bords du Volga. 
La signature de la paix le délivra de cette captivité, et le fit 
rentrer en France le 17 août .1814 ; il fut mis en. demi-solde. 
Quoiqu'il eût été blessé à la main droite le 10 août pour 
avoir voulu conserver sa cocarde à l'effigie de l'Empereur, 
Magnier fut nommé garde du corps oie Monsieur, dans la 
compagnie de Puységur ; il refusa cet emploi. 

Lorsque Napoléon revint de l'île d'Elbe, Magnier alla au- 
devant de son Empereur, le rencontra à Auxerre et s'entretint 
môme avec lui (1). Adjoint le 10 mars 1815 à l'état-major du 
maréchal Ney, qui se rappelait sa vaillante condui'e en Russie, 
il fut nommé le 1 er avril aide de camp du général Gengoult ; 
à la bataille de Ligny, le 10 juin, une balle lui traversa la 
jambe gauche sans qu'il consentît à quitter sa division. 

La Restauration lui fit durement expier sa fidélité à 
Napoléon. Magnier fut le type accompli du « demi-solde » ; 
son dossier donne l'idée, quand on le feuillette, de ce qu'eu- 
rent à souffrir ces victimes de la passion politique. Non seule- 
ment Magnier ne reçut pas la croix d'officier de la Légion 
d'honneur, que le maréchal Ney et le général Gengoult avaient 
spécialement demandée pour lui dès 1814, par des lettres 
pleines d'éloges ; mais il fut soumis à la surveillance de la 
police et traqué comme un malfaiteur. Il s'était retiré à Anet 
en 1817 et allait souvent à Paris ; le comte de Breteuil, préfet 



légion; sa carrière a été reconstituée d'après les documents les plus 
dignes de foi; mais le travail critique nécessité par cette reconstitution 
no peut être donné en détail. 

(1) « Il alla jusqu'à Auxerre au-devant de S. M. l'Empereur, qui a 
daigné s'entretenir avec lui pendant une demi-heure », disent des états 
de service fournis le 6 juillet 1815. Ce détail, qui semble naïf, est signalé 
à l'égal d'une action d'éclat et montre ce qu'était Napoléon pour ses 
fidèles. 



12G LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

d'Eure-et-Loir, et le maréchal de camp comte de Séran, qui 
commandait le département, étaient renseignés par le sous- 
préfet de Dreux et par la gendarmerie : aussi tous deux 
envoyaient-ils de Chartres au général comte Despinois, com- 
mandant la l re division militaire, dont dépendait l'Eure-et- 
Loir, rapport sur rapport ; ils signalaient les voyages à Paris 
effectués par Magnier, « malgré les défenses qui lui en avaient 
été faites et sans aucune autorisation (1) ». Le commandant 
de la gendarmerie pensait que Magnier pouvait être « le 
colporteur des personnes du pays les plus malintentionnées » 
et conseillait, pour en avoir la preuve, de l'arrêter et d'exa- 
miner ses papiers quand il se disposerait à revenir à Anet (2), 
La correspondance échangée à son sujet était active et 
menaçante (3). Magnier, questionné, répondait le 9 mars de 
Paris au comte de Séran qu'il s'était fait commis-marchand, 
qu'il avait transféré son domicile chez M. Fleury-Flamen, 
fabricant de porcelaine, rue du Faubourg-Saint-Denis, 168, 
et qu'il était à ses ordres. « Je lui ai mandé, écrivait aussitôt 
le comte de Séran, de revenir de suite au lieu de sa résidence 
à Anet et, là, de justifier d'une conduite au moins légère, si les 
soupçons qui pèsent sur lui comme agent des malveillants ne 
sont pas fondés (4). » Magnier, qui était proposé pour la 
retraite, exposa que son emploi dans le commerce, joint à sa 
faible demi-solde, constituait son seul moyen d'existence et 
demanda l'autorisation de résider à Paris ; il obtint cette 
faveur malgré les griefs retenus contre lui : « M. Magnier a 



(1) Le comte de Breteuil au général comte Despinois, de Chartres, 
22 février 1817 (copie). A. A. G., dossier Magnier. — On trouve dans 
ce rapport ce passage typique : « Le sieur Magnier n'a point une bonne 
opinion ; il ne tient cependant aucun propos qui puisse donner lieu à 
l'atteindre ; mais M. le sous-préfet présume qu'il serait très disposé à 
mal faire si l'occasion s'en présentait. J'ai donc cru devoir, monsieur le 
Comte, vous donner avis du séjour à Paris du sieur Magnier, afin que 
vous preniez à son égard toutes les mesures que vous jugerez conve- 
nables. » 

(2) Le comte de Séran au général comte Despinois, de Chartres, 26 fé- 
vrier 1817 (copie). A. A. G., dossier Magnier. 

(3) <( Ses liaisons actuelles avec les personnes du pays connues par leurs 
mauvaises intentions pour le gouvernement royal rendent suspects les 
fréquents voyages qu'il fait à Paris. » Le comte de Séran au général 
comte Despinois, de Chartres, 28 février 1817 (copie). A. A. G., dossier 
Magnier. 

(4) Le comte de Séran au général comte Despinois, de Chartres, 15 mars 
1817 (copie). A. A. G. } dossier Magnier. 



LA LÉGION ÉTRANGÈRE 127 

servi activement pendant les Cent Jours, disait le rapport du 
général comte de Meulan au Ministre ; il a même été blessé 
à Waterloo (1) ! » 6 

Magnier fut admis à la retraite en 1820, et sa pension fixée 
au chiffre de 400 francs, avec jouissance du 1 er juillet 1818 ; 
mais comme il avait touché, en 1818 et 1819, une pension de 
retraite provisoire de 600 francs, on lui fit rembourser les 
sommes indûment perçues au moyen de retenues sur sa 
solde. Le sous-intendant militaire d'Eure-et-Loir, le marquis 
de Loyac, fit établir l'état individuel de paiement de Magnier 
pour le 1 er trimestre de 1820 ; en raison de la retenue trimes- 
trielle de 99 fr. 25 à effectuer pour trop-perçus, le capitaine 
avait à toucher la somme de fr. 75 (2) ! 

La Révolution de 1830 permit à Magnier de rentrer dans 
l'armée ; il fut admis le 13 février 1831 au 37 e d'infanterie 
avec le grade de capitaine, passa chef de bataillon à la légion 
étrangère le 23 juin 1832 et reçut la croix d'officier en 1833 ; 
il fut ensuite affecté au 19 e de ligne, du 15 octobre 1834 au 
25 avril 1835, revint à la légion à cette date, et passa en Es- 
pagne à la tête d'un bataillon à la fin de juillet (3). Magnier 



(1) Le comte de Meulan au Ministre. Rapport du 17 mai 1817. Appro- 
bation du 9 juillet. A. A. G., dossier Magnier. 

(2) Etat individuel de paiement du capitaine retraité Magnier, pour 
le 1 er trimestre de 1820, signé du marquis de Loyac, Chartres, 1 er avril 
1820 (copie). A. A. G., dossier Magnier. 

(3) Magnier fut nommé, en Espagne, lieutenant-colonel au titre espa- 
gnol, mais il démissionna, le 19 août 1836 et revint en France. L'accepta- 
tion de sa démission n'ayant été notifiée par la Reine d'Espagne que le 
8 octobre 1836, Magnier resta quelque temps sans position régulière, et 
ne fut plus payé ni. par le gouvernement espagnol, ni par le gouverne- 
ment français ; il se trouva dans le plus complet dénuement et fut obligé 
de vendre ses épaulettes pour manger (le général Pajol au Ministre, 
3 septembre 1836). Placé dans la position de non-activité par suppression 
d'emploi le 10 septembre, il fut. réintégré en novembre au 18 e léger comme 
chef de bataillon, passa au 63 e de ligne le 24 mars 1837 et ne quitta plus 
l'Algérie jusqu'à sa mort. Affecté au 3 e bataillon d'infanterie légère 
d'Afrique le 27 février 1838,, il fut promu lieutenant-colonel au 12 6 de 
ligne le 10 juillet 1838. Il régularisa alors .sa situation conjugale et 
obtint en janvier 1839 l'autorisation d'épouser une femme avec laquelle 
il était marié depuis longtemps a par contrat devant notaire » et dont 
il avait un fils qui désirait concourir pour l'Ecole royale de marine. Au 
mois de septembre suivant, il fut nommé commandant de place à Bône. 
Dix ans après, en 1849, il était noté à l'inspection générale en ces 
termes : a Très actif. Le colonel est un excellent militaire d'un très bon 
esprit de discipline ; il a des idées très élevées et très chevaleresques sur 



158 LA LÉGIOX ÉTRANGÈRE EX ESPAGNE 

était très aimé à la légion, car s'il n'était pas considéré 
comme doué de grandes qualités militaires, on le savait très 
brave ; c'était un vieux sabreur, un peu bourru, qui voulait 
toujours parler allemand avec les soldats, dit von Rosen, 
quoiqu'il eût des connaissances fort imparfaites de cette 
langue ; en raison de la raideur militaire de son attitude, les 
légionnaires l'avaient surnommé Blechbuckel (Bosse de fer- 
blanc) (1). 

Les autres officiers supérieurs de la légion avaient aussi 
tous servi sous l'Empire. 

Mathurin Drouault, né à L'Epine (Loir-et-Cher) le 19 octo- 
bre 1786, était entré à vingt ans au 105 e de ligne, et y était 
resté pendant toute sa carrière : soldat le 15 octobre 1806, 
fourrier le 15 novembre, sergent-major le 1 er janvier 1807, 
il était devenu adjudant sous-oiTicier le 1 er janvier 1811 ; en 
1813, il avait été successivement nommé sous-lieutenant le 
8 mars, lieutenant le 12 août, et lieutenant adjudant-major 
le 22 août ; devenu capitaine adjudant-major le 22 février 
1815, il avait démissionné le 23 mai 1823. Sous l'Empire, 
il avait constamment fait campagne : de 1806 à 1808, en 
Prusse et en Pologne : pendant l'année 1809. à la Grande 
Armée : au cours de cette campagne, il avait été blessé d'un 
coup de feu à la tête le 22 mai, puis d'un coup de feu à la 
jambe droite le 5 juillet, à Wagram ; en 1810, 1811. aux 
côtes de l'Océan ; en 1812. 1813, 1814, à la Grande Armée. 
Nommé capitaine à la légion étrangère, le 16 avril 1831. il 
avait été promu chef de bataillon le 22 juillet 1835, avant de 
passer en Espagne (2). 

François-Joseph-Albert Mallet était né, le 28 février 1787, 
au Canne! de Cannes (Var). Il était entré au service dan- le 
1 er régiment de chasseurs italiens le 1 er mars 1803, avait été 



la dignité de notre métier. » Retraité en septembre 1850, il se retira à 
Bône et mourut à l'hôpital de cette ville le 3 août 1866. A. A. G., do 
Magnier ; et reg. matric. cff. anc. lég. et rang.. 1 er vol., n° 146. 

Cl) G. von Rosen, Bïlder aus Spanien, p. 47. 

(2) Cité quatre fois en Espagne, il quitta la Péninsule le 11 mars 1S37. 
Chef de bataillon au 5 e régiment de ligne le 30 avril 1837, il pr: 
retraite le 9 mars 1845. A. A. G., légion étrangère ancienne ; reg. matric. 
d'cff. , I, i:° 16. o e régiment d'infanterie de ligne; reg. matri?. d'off., I, 
n° 146. 



LA LÉGIOX ÉTRANGÈRE 129 

noninié fourrier le 1 er janvier 1804, avait fait la campagne de 

1805 en Autriche et était devenu maréchal des logis le 20 mars 

1806 (1). Le 6 juillet 1806, il s'était enrôlé comme volontaire 
au 2 e régiment d'artillerie à cheval et avait fait la campagne 
de Prusse jusqu'au 31 décembre. Requis comme chirurgien 
par l'intendant général de la Grande Armée, le 1 er janvier 
1807, et confirmé dans ces fonctions le 21 mars, il avait as- 
sisté à la campagne de Pologne et avait été blessé à Guttstadt 
d'un coup de l'eu à la jambe droite. Nommé chirurgien sous- 
aide au 15 e régiment d'infanterie légère le 26 janvier 1808, il 
avait fait partie de l'armée d'Espagne, puis avait lait succes- 
sivement les campagnes d'Autriche en 1809 et de Galabre en 
1810-1811. En Russie, il avait été atteint le 17 août 1812, à 
Smolensk, d'une contusion au bas-ventre. Après avoir été, 
durant la campagne de 1813, blessé à Lutzen le 2 mai d'un 
coup de lance près de l'oreille droite, et après être allé à 
Hambourg en 1814, il avait abandonné le 15 e léger le 15 juillet 
1814, et avait été rayé des contrôles le 27 juillet (2). 

S'il avait quitté son corps, c'était pour rejoindre le roi Mu- 
rât, auquel il s'était particulièrement attaché pendant la re- 
traite de Russie. Atteint à Bologne d'un coup de sabre à la 
jambe gauche le 23 avril 1815, il avait été fait prisonnier de 
guerre à Xaples le 28 mai et n'était rentré en France que le 
19 juin 1816, venant des prisons de l'ennemi ; depuis ce jour, 
jusqu'au 6 février 1818, il n'avait occupé aucune situation 
militaire. 

Autorisé le 31 janvier 1818 à prendre du service dans les 
hussards de la Meurthe comme maréchal des logis, il avait 
été reconnu clans le grade de lieutenant et mis en disponibilité 
le 20 mai suivant, puis placé en non-activité avec demi-solde 
le 6 juillet. Il avait mené dès lors une existence difficile et 



(1) et Période non constatée et à laquelle cet officier a renoncé implicite- 
ment puisqu'il n'en est pas fait mention dans l'instruction de sa demande 
de pension. » A. A. G., états de services, dossier Mallet. 

(2) « Suivant les anciens états de services 'de M. Mail et et le mémoire 
des propositions de retrait-e établi pour cet officier le 31 mars 1838, il 
serait passé dans les lanciers de Berg en 1807; puis, en 1808, dans le 1 er 
régiment de chevau-légers napolitains ; mais il est constant, d'après ses 
nouvelles déclarations et surtout d'après les registres matricules du 15 e 
régiment d'infanterie légère, qu'il n'a pas cessé de faire partie de ce der- 
nier corps depuis le 25 janvier 1808 jusqu'au 15 juillet 1814. » A. A. G., 
Ibid 

Légion étrangère. 9 



130 LA LÉGIOX ÉTRANGÈRE EX ESPAGNE 

nécessiteuse, écrivant au Ministre de la guerre afin d'obtenir 
du service actif. Le 1 er juillet 1828, il avait été mis en réforme 
avec traitement et était demeuré dans cette position jusqu'en 
1831. Le 31 mai de cette année, il était entré à la légion étran- 
gère avec le grade de lieutenant et, avait été promu capitaine 
le 11 août 1833. Ayant toujours servi dans la cavalerie, Mallet 
s'était mis avec peine au service de l'infanterie, mais n'était 
pas moins noté comme un très bon officier. Le général Bro, 
son inspecteur en 1834, lui rendait justice en ces termes : 
<( Bien que M. Mallet sorte de la cavalerie, c'est un des 
meilleurs capitaines de la légion ; il comprend bien son affaire 
et sert avec exactitude et zèle ; il a bien fait la guerre (1). » 
Quoique Mallet ait été accusé d'être paresseux et insou- 
ciant, de ne pas comprendre le service de l'infanterie légère, 
et de ne pas s'occuper suffisamment du sort de son batail- 
lon (2), c'était un officier dévoué à son service et aussi actif 
que le lui permettaient sept blessures reçues sur les champs 
de bataille; son seul défaut était de ne pas posséder une ins- 
truction très étendue (3). 

Les régiments italiens de l'Empire avaient fourni deux au- 
tres chefs de bataillon à la légion : Poerio et Montallegri. 

Raphaël Pocno, né le 29 septembre 1792 à Catanzaro dans 
les Deux-Siciles, était entré au service comme volontaire 
dans le 1 er régiment d'artillerie napolitaine le 5 juillet 1806. 
Soldat le 1(3 avril 1807 à la compagnie de chevau-légers des- 
tinée à faire partie de la Garde impériale, il passa comme 
vélite à la Garde impériale le 21 décembre de la même année ; 
il lit Ja campagne de Calabre en 1807, se trouva à la prise de 
Scilla, et resta dans ce pays pendant les premiers mois de 
1808. Passé avec son corps au service du roi d'Espagne, le 
2 juillet 1808, il prit part à l'affaire de Miranda, à la prise 
de Burgos et au siège de Madrid. Il fut nommé brigadier le 
15 février 1809; puis, le l or mars, appointé pour la décoration 



(1) A. A. G., dossier Mallet. 

(2) G. von Rosen, Bllder aus Spanien, p. 48. 

(3) Il quitta le service d'Espagne en raison de ses infirmités en 1838 
et fut replacé le 30 juin dans l'armée française avec le grade de capitaine 
en non-activité par suppression d'emploi. Affecté au 1 er de ligne en Algérie 
le 22 mai 1839, il fut admis à la retraite en 1840. A. A. G., dossier 
Mallet. 



LA LÉGION ÉTRANGÈRE 131 

d'Espagne. A la bataille de Talavera de la Reyna, le 27 juil- 
let, il reçut un coup de sabre à la tempe gauche. Revenu au 
service napolitain et sous-lieutenant dans le 2 e chasseurs à 
cheval le 6 mai 1810, il fit l'expédition de Sicile comme attaché 
à l'état-major général de l'armée française dans le royaume 
de Naples, auprès du général comte Grenier. Il assista à l'af- 
faire de Reggio, à celle de Guastalla et se distingua au pont 
de la Victoire en couvrant la retraite de son régiment. Promu 
lieutenant le 25 mars 1811, il passa le 12 mai 1812 aux che- 
vau-légers de la garde royale. Décoré de l'ordre des Deux- 
Siciles en mars 1814, il fut promu capitaine le 3 novembre 
suivant et désigné comme aide de camp du général Coletta, 
inspecteur général du génie ; puis il fut admis à la retraite 
avec solde. Le 20 août 1819, il fut nommé chef de bataillon 
au régiment de milice de la Calabre ultérieure ; le 22 décem- 
bre 1820, lieutenant-colonel directeur des chasseurs à cheval 
des Abruzzes et, le 27 janvier 1821, colonel de la légion de la 
Calabre ultérieure. Il entra à la légion étrangère comme chef 
de bataillon le 28 janvier 1832 et passa au service d'Espagne 
le 27 juillet 1835 (1). 

Sébastiano Montallegri était né le 20 août 1784 (2), à Faen- 
za, dans les Etats romains ; il était entré au service comme 
volontaire dans le 2 e régiment italien le 11 juillet 1803, et y 
était successivement devenu caporal le 8 septembre, sergent 
le 14 novembre 1804, adjudant sous-officier le 30 décembre 
1810, sous-lieutenant le 5 février 1811. Il avait fait la cam- 
pagne de 1805 en Italie, celles de 1806-1807 dans le royaume 
de Naples, et de 1808-1809 dans les îles Ioniennes ; il avait 
pris part en 1812 à la campagne de Russie et avait suivi toute 
la retraite ; revenu en Italie avec les débris de son régiment, 
et nommé lieutenant-adjudant-major le 23 juin 1813, il avait 



(1) Démissionnaire du service d'Espagne le 1 er septembre 1835, il fut 
replacé comme chef de bataillon à la légion le 30 juillet 1839 et devint 
lieutenant-colonel au 1 er régiment étranger le 11 août 1841. Sur la fin 

de sa carrière, le général Mellinet donne les indications suivantes : 
« Retraité comme lieutenant-colonel. A dû rentrer dans son pays, à 
Naples, après 1860. Mort général de division au service de l'Italie, en 
Sardaigne. » A. A. G., légion étrangère ancienne, reg. matric. d'off., I, 
n° 132 ; légion étrangère nouvelle, reg. matric. d'off., n° 92. 

(2) Dans son dossier, une traduction d'un acte de baptême porte 20 jan- 
vier 1786; ses états de services portent 20 août 1796. 



•132 lA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

été blessé d'un coup de feu au bras gauche à Lippa le 7 sep- 
tembre 1813 et avait été nommé capitaine le 14 octobre, che- 
valier de la Couronne de fer le 10 décembre. 

Passé au service de France comme capitaine dans le 8 e ré- 
giment étranger le 5 juin 1815, il avait été licencié le 19 sep- 
tembre suivant, lors de la dissolution de ce corps, et était 
retourné en Italie. Lorsque la poussée libérale de 1830 remua 
les diverses nations d'Europe, il se trouva mêlé aux événe- 
ments politiques de son pays et fut obligé de s'expatrier. 
Il vint en France et demanda au Ministre de la guerre la 
faveur de servir à la légion avec son grade : « J'étais rentré, 
écrivit-il au maréchal Soult, dans mon ancienne patrie, les 
Etats du Pape, où je jouissais d'une pension de retraite, ré- 
compense de mes longs services, lorsque les événements poli- 
tiques et de nouvelles proscriptions m'ont obligé à en sortir 
et à revenir en France, asile des malheureux. Après la perte 
de ma pension, il ne me reste guère de ressource que dans 
mon épée. à un âge, 45 ans, qui me laisse encore les moyens 
de me rendre utile (1). » Recommandé par le comte Mathieu 
Dumas, il fut nommé capitaine à la légion le 31 décembre 
1833 (2). 

Montallegri ne reçut pas d'avancement en passant au 
service de l'Espagne, le 27 juillet 1835 ; mais il fut promu 
chef de bataillon au titre espagnol le 28 août. « C'était un 
très brave soldat, a dit de lui von Rosen, mais tellement 
sombre et renfermé qu'il était impossible au troupier de s'at- 
tacher à lui. C'était le silence personnifié ; on n'entendait 
presque jamais un mot de lui, car il laissait même habituelle- 
ment le commandement de son bataillon à l'adjudant-major. 
Sa mort fut comme sa vie : il tomba de cheval à Huesca, au 
milieu d'un carré, frappé d'une balle en pleine poitrine, sans 
proférer un mot, et resta mort à l'endroit où il était tom- 
bé (3). 

In capitaine qui devait se distinguer dans les combats 



(1) Montallegri au maréchal duc de Dalmatie, ministre de la guerre, de 
Paris, décembre 1832 (original). A. A. G., dossier Montallegri. 

(2) Montallegri est porté, par erreur, sur le registre matricule des offi- 
ciers do l'ancienne légion étrangère (II, n° 255) scus le nom de Montelle- 
fjii. Les renseignements précédents proviennent de son dossier. 

(3) G. von Rosen, Bihlcr aus Spanicn, p. 49. 



LA LÉGIOX ÉTRANGÈRE 133 

livrés par la légion avait aussi fait ses premières armes dans 
les rangs italiens. Angeli, né à Nice le 12 juillet 1797, avait 
été enfant de troupe et avait suivi les cours du collège mili- 
taire de Saint-Luc à Milan ; nommé sergent-major au régi- 
ment des chasseurs royaux de la garde italienne, le 4 novem- 
bre 1812, il avait fait les campagnes de 1813 et 1814 sous les 
ordres du prince Eugène et du général Grenier ; le G janvier 
1814, à la bataille de Salo, il avait pris un faisceau d'armes 
aux Autrichiens et avait été blessé d'un coup de feu à la poi- 
trine ; aussi avait-il été promu au grade de sous-lieutenant 
le 26 janvier ; peu de jours après, le 18 février, il avait été 
blessé d'un coup de sabre à la tête à l'affaire de Volta ; après 
avoir fait la campagne de 1815, à l'armée italienne, il avait 
été licencié. Nommé sous-lieutenant à la légion le 31 mai 
1831, il était parti en 1832 pour l'Afrique, et y avait été 
nommé lieutenant le 11 août 1833, capitaine le 22 juillet 
1835 (1). 

D'autres officiers avaient aussi servi sous l'Empire : tels le 
capitaine Gnone, à l'armée d'Italie et dans le royaume de Na- 
ples ; le capitaine Pierrot, en Espagne, de 1808 à 1813 ; le 
capitaine Galant, en Espagne et en Portugal, de 1810 à 1814 ; 
le capitaine Hébich, de 1812 à 1815, en Russie, en Saxe et 
en France ; le capitaine Simonin, de 1809 à 1813, en Italie, 
en Allemagne, en Hongrie, en Espagne, etc. Ils s'étaient 
donc trouvés à bonne école avant d'aller se former plus com- 
plètement en Afrique à la guerre de partisans. 

Parmi les jeunes officiers français, des fils de famille hardis 
et aventureux étaient venus chercher à la légion, en môme 
temps que des lauriers militaires, une diversion à l'existence 
trop monotone à leur gré des garnisons de France. 

Tel était le futur général de Noue. Léon-Valérien comte 
de Noue, né le 18 mai 1805 à Dhuizel, dans l'Aisne, entré à 
Saint-Cyr en 1821, sous-lieutenant au 8 e de ligne en 1823, 
avait fait en 1828-1829 la campagne de Morée ; affecté avec 
son grade au 3 e régiment d'infanterie de la garde royale, le 
29 mai 1829, il avait alors mené joyeuse vie et fait quelques 
dettes ; ayant obtenu du Ministre de ne pas être versé dans 



(1) A. A. G., reg. matric. de la légion étrangère. 




Le général VM.ÉR1EN DE NOUE. 
(D'après une [(holographie communiquée par son fils ; le général de Noue.) 



LA LÉGIOX ÉTRANGÈRE 135 

la ligne comme le voulait le duc de Raguse, major-général de 
la garde, il avait pris, en mai 1830, un congé d'un an pour 
aller servir la Grèce, et avait été affecté comme capitaine 
au corps régulier de ce pays. Il comptait toujours à la 
garde ; mais la Révolution de Juillet ayant amené la sup- 
pression de ce corps, il avait écrit de Neauplie au Ministre, 
au mois de novembre, afin d'être nommé lieutenant à un ré- 
giment de ligne ; il avait été affecté avec ce grade au 14 e le 
16 décembre. Revenu en France, il avait été blessé d'un 
coup de feu à Paris le 5 juin 1832, en combattant les insur- 
gés, et décoré le 16 juin ; incapable de supporter longtemps 
l'inaction, il avait demandé avec instance à servir en Afri- 
que et avait été affecté à la légion le 9 novembre 1833. Il 
avait été nommé capitaine le 22 juillet 1835, avant de passer 
au service de l'Espagne (1). 

Un autre capitaine, destiné lui aussi à une brillante car- 
rière, se trouvait alors dans les rangs de la légion, Pierre- 
Hippolyte-Publius baron Renault. Fils d'un émigré qui avait 
constamment servi la cause des Bourbons, de 1791 à 1815, 
dans les armées alliées, il était entré à La Flèche en 1816, à 
l'Ecole spéciale militaire en 1825 et, après un an d'interrup- 
tion en 1827, avait été nommé sous-lieutenant au 6 e de ligne, 
le 1 er octobre 1828 ; parti pour l'Algérie en 1830, il y était 
resté et avait été affecté au 3 e bataillon d'infanterie légère 
d'Afrique en 1833 ; le général Voirol le notait cette même 
année comme un « officier très distingué, brave et se con- 
duisant d'une manière exemplaire, susceptible d'avance- 



(1) Il se comporta très vaillamment comme on le verra, fut blessé à 
Villatuerta le 8 novembre 1836 et nommé chef de bataillon le 27 décem- 
bre. Il démissionna du service d'Espagne en février 1838, fut replacé com- 
me capitaine au 43 e de ligne et nommé chef de bataillon au 7 e léger en 
1840. Il fit campagne en Algérie de 1840 à 1848; lieutenant-colonel du 
1 er régiment étranger du 4 novembre 1844 au 13 juin 1848, il passa à cette 
date colonel des zouaves, mais fut affecté le 15 juin au 2 e étranger. Nom- 
mé, le 2 septembre suivant, au 57 e , il rentra eii France, passa général de 
brigade le 10 mai 1852, resta à Rome de 1858 à 18G1, et fut nommé général 
de division; il reçut en 18G7 la plaque de grand officier de la Légion 
d'honneur, et fut admis dans la section de réserve le 19 mai 1870. Pen- 
dant la guerre franco-allemande, il commanda successivement les divi- 
sions de Perpignan, Limoges et Nantes, fut replacé dans la section de 
réserve le 5 mai 1871, retraité en 1878 et mourut à Paris en 1885. C'est 
le père du général do Noue actuel (1907). A. A. G., dossier L.-V. de 
Noue. 



136 LA LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

ment » ; affecté sur sa demande à la légion le 28 juin 1835, 
lorsqu'elle avait été cédée à l'Espagne, il avait été nommé 
capitaine le 22 juillet, avant de passer au service de la 
Reine. 11 devait mourir sous les balles allemandes, en 1870, 
comme général commandant un corps de l'armée de Paris (1). 

Le jeune lieutenant Bazaine, né le 13 février 1811 à Ver- 
sailles, engagé au 37 e (2) comme soldat en 1831, et sous-lieu- 
tenant à la légion dès le 12 novembre 1833, devait avoir une 
carrière plus éclatante que celle de Renault, mais terminée 
plus malheureusement (3). 



(1) Renault se conduisit avec une grande bravoure en Espagne; au 
combat de l'Arlaban, le 16 janvier 1836, il fut blessé d'un coup de feu au 
pied gauche; à Talfaiie d'Arroniz, le 14 septembre suivant, il eut l'avant- 
bras fracturé par un coup de feu. Nommé chef de bataillon le 1 er octobre 

1838, il fut retraité avec ce grade par le gouvernement espagnol, en rai- 
son de ses blessures, le 24 avril 1837. Il quitta l'Espagne, et fut replacé 
à la nouvelle légion comme capitaine adjudant-major le 3 août 1837. 

Il eut dès lors une magnifique carrière : nommé chef de bataillon aux 
zouaves le 27 août 1839, il fut blessé à deux reprises en 1840, le 5, puis le 
29 octobre, et fut promu lieutenant-colonel du 6 e léger le 27 février 1841; 
plusieurs fois cité à l'ordre, admirablement noté par La Moricière, il 
fut nommé colonel le 16 avril 1843; blessé à nouveau le 9 juillet 1843, 
il reçut en 1846 le commandement de la subdivision de Mascara et fut 
nommé maréchal de camp le 23 août de cette année. 

Rentré en France en 1848, nommé général de division le 14 juillet 1852, 
il remplit en 1856 et 18-58 les fonctions, d'inspecteur général en Afrique, 
fut même gouverneur général de l'Algérie par intérim du 2 septembre au 
6 novembre 1857, puis en juillet-août 1858; en 1859, il commanda la l re 
division du 3 e corps de l'armée d'Italie et fut nommé sénateur le 16 août. 

Lorsque la guerre de 1870 éclata, il demanda à ne pas rester inactif 
dans le coin m mandement de la division territoriale de Rouen, qu'il occu- 
pait, et écrivit lettre sur lettre à l'Empereur. Nommé commandant du 
14 e corps d'arinée'le 31 août, il fut ensuite commandant en chef du 2 e 
corps de la 2 e armée de Paris, le 7 novembre 1870. Blessé le 30 novembre 
en conduisant ses troupes à l'assaut diî plateau de Viiliers, il mourut le 
2 décembre, couronnant ainsi dignement sa belle carrière de soldat. A. 
A. G., dossier Renault. 

(2) Dans le dossier de Bazaine aux Archives administratives de la 
guerre, quelques-uns des états de services établis par les bureaux le por- 
tent comme engagé au- 57 e : vérification faite, c'est là une erreur de trans- 
cription. 

(3) Passé au service d'Espagne avec le grade de lieutenant en juillet 
1835, il fut nommé capitaine le 28 août et commanda en 1836 une compa- 
gnie de voltigeurs; il fut ensuite attaché à l'état-major du général Con- 
rad ; puis, après la mort de cet officier, détaché auprès du colonel de 
Senilhes, commissaire du gouvernement français à l'armée de la Reine. 
Rentré en France au mois de juin 1838, il fut replacé le 12 décembro 
comme lieutenant au 4 e léger, et passa capitaine à la légion le 20 octobre 

1839. Sa carrière fut dès lors extraordinairement brillante et le conduisit 
au grade de maréchal de France; il conserva toujours le souvenir de ses 
années d'Espagne et c'est dans ce pays qu'il alla finir ses jours. .4. A. G., 
dossier Bazaine. 



LA LÉGIOX ÉTRANGÈRE 137 

Les anciens régiments suisses avaient fourni à la légion 
nombre d'officiers qui se faisaient généralement remarquer 
par l'esprit de discipline dont ils étaient animés. 

Le lieutenant Jean-Louis Ducimetière, aliàs Monod, avait 
servi dans les armées de l'Empire. Né le 25 juillet 1795 à 
Rolle, canton de Vaud, il avait débuté le 1 er novembre 1810 
comme soldat aux chevau-légers de la garde royale de Naples 
et était devenu brigadier le 20 janvier 1811 ; nommé fourrier 
aux cuirassiers de la garde royale de Naples le 14 avril 1813, 
maréchal des logis le 25 janvier 1814, il avait fait avec son 
corps campagne en Italie, avait été nommé sous-lieutenant 
le 14 mai 1815, puis licencié le 19 mai. Au mois de septembre 
de l'année suivante, il était entré comme simple soldat au 
2° régiment d'infanterie suisse de la garde royale, y avait été 
nommé fourrier le 11 octobre, mais avait dû attendre jusqu'au 
12 avril 1820 le grade de sergent-major et jusqu'au 1 er avril 
1825 celui d'adjudant sous-officier. Licencié et mis en réforme 
en janvier 183 1 , il avait été admis, au mois d'avril suivant, à la 
légion étrangère, et nommé sous-lieutenant porte-drapeau le 
25 juillet ; promu lieutenant le 30 décembre 1834, il avait passé 
avec ce grade au service d'Espagne le 27 juillet 1835 (1). 

Le capitaine Marc-Henri Aneth, né à Genollier, canton de 
Vaud, le 2 février 1802, s'était engagé en décembre 1819 dans 
le 4 e régiment suisse. Sergent-major en 1825, adjudant sous- 
offîcier le 1 er juillet 1830 et licencié le 11 août, il s'était engagé 
à la légion comme fusilier le 2 septembre 1831, y avait été 
nommé sergent-major le 13 septembre, adjudant sous-officier 
le 11 janvier 1833, sous-lieutenant le 7 décembre suivant et 
lieutenant le 22 juillet 1835. Passé au service d'Espagne le 
27 juillet, il fut nommé capitaine le 28 août 1835 (2). 



(1) Il fut promu capitaine au service d'Espagne le 13 octobre 1835, ca- 
pitaine adjudant-major le 1 er octobre 1836 ; en août 1837, comme la légion 
était réduite à un bataillon et qu'il n'exerçait plus de commandement 
effectif, il démissionna, vint à Paris et demanda au Ministre d'être af- 
fecté à la nouvelle légion. Placé dans ce corps avec le grade de lieutenant 
le 38 novembre 1837, il retourna en Algérie et reçut la croix de la Légion 
d'honneur en 1839; nommé capitaine au 1 er étranger le 30 janvier 1841, 
il fut mis en non-activité pour infirmités le 29 juillet 1842 et revint en 
France; le 20 septembre 1845, il se maria à Versailles et fut retraité le 
25 juin 1846. A. A. G., dossier Ducimetière aliàs Monod, n° 71509. 

(2) Il commanda en 1836 une compagnie do voltigeurs au 3 e bataillon, 
puis démissionna du service d'Espagne lo 30 septembre 1837; le 2 février 



138 LA LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

Le capitaine Xavier Chariatte, né à Bellelay, canton de 
Berne, le 4 décembre 1799, s'était engagé dans le 8° régiment 
d'infanterie de la garde royale en 1816, avait été congédié, puis 
admis aux gardes à pied du Roi en 1821, nommé caporal en 
second (grade d'adjudant sous-officier) et licencié. Mis en 
subsistance à. la 11 e compagnie des sous-officiers sédentaires 
en 1830, il était entré comme sergent à la légion en juin 1831, 
avait été promu sergent-major le 13 septembre suivant, puis 
sous-lieutenant le 22 octobre 1833, lieutenant le 22 juillet 1835. 
Passé au service d'Espagne le 27 juillet, il avait été nommé 
capitaine le 28 août 1835 (1). 

Le sous-lieutenant Jean-Ernest Bamberg, né le 29 septem- 
bre 1805 à Kranichfeld en Saxe, était entré au 2 e régiment 
suisse comme soldat le 1 er juillet 1826 ; après le licenciement, 
il s'était engagé à la légion, le 16 octobre 1831, et y était de- 
venu sergent-major en 1833 ; passé au service d'Espagne avec 
le grade de sous-lieutenant en juillet 1835, il avait été promu 
lieutenant le 28 août suivant (2). 

D'autres officiers avaient été amenés au service de la France 
par des événements récents qui avaient bouleversé leur pays. 
Tel était Tliadée Horain, né à Varsovie le 30 novembre 1804, 
qui avait servi en 1830 au 17 e de ligne polonais ; émigré en 
France, il avait été admis provisoirement comme chef de 
bataillon dans la légion le 31 août 1832, confirmé par ordon- 
nance royale du 19 avril 1834, et avait passé au service d'Es- 
pagne avec ce grade (3). 



1838, il reprit du service en France à la nouvelle légion étrangère, avec 
le gracie de lieutenant, et fut retraité avec le grade de capitaine. A. A. G., 
raatric. offic. anc. lég. (vol. II, n° 242), et nouv. lég. (n° 58). 

(1) Il commanda en 1836 une compagnie de grenadiers au 6 e bataillon, 
et démissionna du service d'Espagne le 20 octobre 1837; le 28 novembre 
suivant, il reprit du service en France à la nouvelle légion étrangère, avec 
le grade de lieutenant, et fut retraité avec le grade de capitaine en avril 
1850. A. A. G., rég. matric. offic. anc. lég. (vol. II, n° 240), et nouv. lég. 
(n° 56). 

(2) Nommé capitaine le 10 décembre 1837, il rentra en France après le 
licenciement de la légion et fut affecté comme sous-lieutenant à la nou- 
velle légion le 25 février 1839. Retraité comme capitaine, il écrivit un 
ouvrage dont il sera parlé dans la troisième partie. 

(3) Il fut nommé lieutenant-colonel chef d'ctat-major le 11 janvier 1836, 
et démissionna du service d'Espagne au mois d'août, accompagnant Ber- 
nelle dans sa retraite. Il reprit du service à la nouvelle légion étrangère, 



LA LÉGION ÉTRANGÈRE 139 

La diversité d'origine que Ton pouvait constater chez les 
officiers se retrouvait chez les soldats à un degré bien plus 
considérable encore. Les légionnaires constituaient une troupe 
si pittoresque, si originale, qu'ils ne pouvaient être comparés 
à aucune autre. C'étaient pour une grande part des aventu- 
riers, mais des aventuriers enrégimentés et rompus à une 
discipline de fer. Le général prince de Lichnowsky, Allemand 
au service de don Carlos, qui eut l'occasion de rencontrer la 
légion et d'interroger les prisonniers ou les déserteurs, les 
appelle dans ses Souvenirs « les véritables lansquenets de 
l'époque », et trace d'eux le portrait suivant : 

« L'histoire de ces hommes, les uns déserteurs, les autres 
chargés de quelque crime qui les avait exilés de, leur patrie, 
aurait pu fournir matière à un roman fécond en scènes atroces, 
en événements tragiques, en aventures de flibustiers. Partout 
où depuis vingt ans avait sifflé une balle, sur le nouveau 
comme sur l'ancien continent, beaucoup d'entre eux s'y 
étaient trouvés : Alger, la Belgique, don Pedro, don Miguel, 
la légion étrangère, le Brésil, les républiques de l'Amérique 
du Sud, les colonies hollandaises, l'insurrection de la Po- 
logne, les troubles d'Italie, Méhemet-Ali, la guerre de Grèce, 
les troubles du Sénégal et la campagne anglaise dans l'Inde, 
voire même Abd el Kader, tous les événements que ces noms 
rappellent avaient trouvé ou fourni leurs représentants dans 
la légion étrangère, et ce que l'on pourrait citer d'épisodes 
de la vie de ces vagabonds surpasserait encore tout ce que 
l'imagination de romanciers modernes a pu créer d'horrible 
et d'invraisemblable (1). » 

La légion produisit en Espagne une profonde impression 
sur les amis comme sur les ennemis de la Reine. Un officier 
de la légion britannique, qui la vit arriver au début de 1836 à 
Vitoria, nota le sentiment qu'il éprouva ; d'après lui, les lé- 
gionnaires étaient en général de beaux hommes, principale- 
ment Polonais, Allemands et Belges, mais ils n'avaient pas 



cù il fut affecté le 15 août 1837 comme chef de bataillon et fut tué en Al- 
gérie, à Djidjelli, le 17 mai 1839. A. A. G., registre matric. off., légion 
étrangère ancienne (vol. I, n° 159), légion étrangère nouvelle (n° 3). 

(]) Lichnowsky, Souvenirs de la guerre civile d'Espagne (1837 à 1839), 
Paris. Dumaine, 1844, trad. française, p. 92-93. 



140 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

tout à fait l'allure des soldats de France : « Les Français, écri- 
vait-il, se distinguent facilement de leurs camarades des pays 
du Nord, en raison de leurs teints basanés, de leurs fortes 
barbes et de leur belle attitude. » Il les décrivait dans leur 
ensemble en ces termes : « Leur uniforme est assez sem- 
blable à celui des chapelgorris (1), shako rouge, pantalon 
rouge et capote tirant sur le bleu ; la seule différence con- 
siste dans l'équipement ; tandis que les soldats de la légion 
française portent deux larges courroies blanches croisées 
sur la poitrine et la giberne sur les reins, les chapelgorris 
portent leurs munitions en avant dans une poche en cuir noir 
analogue à une gibecière. Quelques-uns des soldats de cette 
légion avaient incontestablement déjà dû supporter bien des 
fatigues, et plus d'un visage portait les traces indéniables 
des sabres arabes (2) ». 

Les populations que la légion allait combattre et même par- 
fois celles qui étaient fidèles à la cause de la Reine étaient 
prévenues contre les Français ; le clergé, en grande majorité 
dévoué à don Carlos, avait représenté les légionnaires comme 
des hommes sans religion, « comme des païens extraordi- 
naires qui de temps en temps mangeaient des enfants pour 
s'engraisser, et à qui il ne manquait plus que de couper en 
deux une Sainte Madeleine de bois pour en faire des cuil- 
lers (3). » 

Aussi les Espagnols s'écartèrent-ils tout d'abord avec 
horreur de ces soldats condamnés aux peines de l'enfer et aux 
griffes du diable ; mais cette impression ne persista pas chez 
tous. « Lorsque les sections passaient dans les rues et allaient 
dans leurs cantonnements, écrivait d'Ortasini, on les suivait 
des yeux pour découvrir dans leurs traits quelque chose qui 
pût justifier les assertions des prêtres et on fut bien étonné, 
surtout les femmes dont les maris et les amants étaient ab- 
sents, de voir que ces horribles païens étaient de fort beaux 
hommes, qui avaient des visages quelquefois d'une extrême 



(1) Les chapelgorris, en basque les « bérets rouges ». 

(2) Un officier, Journal nf the movements of the british légion, London, 
1836, p. 163 (12 janvier 1836). Le même récit est reproduit littéralement 
en a'iemand, dans R. von Stutterheim, Eriegszûge in Spanicn, Brauns- 
chweig, 1817, p. 32. 

(3) Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 318. 






LA LÉGION ÉTRANGÈRE 141 

douceur, pleins d'agréments et dont les formes hardies et régu- 
lières approchaient de l'idéal. On s'aperçut môme bientôt que 
ces pécheurs endurcis, dès le commencement de leurs efforts 
belliqueux, faisaient pousser des cornes sur le front des Cata- 
lans et il arriva plus tard, dans les escarmouches de la Haute- 
Catalogne, qu'ils se battirent contre quelques compagnies de 
factieux dont ils connaissaient les femmes très particulière- 
ment (1). M 

Les légionnaires n'étaient pas exempts de tout défaut, et 
l'on peut même dire que l'ivrognerie était un vice assez ré- 
pandu parmi eux (2). Von Rosen, qui en 1835 était sergent 
fourrier, écrivait plus tard à ce sujet : « Ces enfants des divers 
pays du monde étaient étroitement unis dans l'adoration 
d'une même divinité, et non seulement ils se dévouaient à son 
service en toute conscience, mais encore ils pratiquaient son 
culte avec un véritable fanatisme. C'était le dieu Bacchus 
dont la puissance avait réalisé cette entente ; le service de 
Bacchus suscitait chez le légionnaire un tel enthousiasme 
que, grâce à lui, disparaissaient les différences de nationa- 
lité, de religion, d'inclination et d'habitudes (3). » 

Les éléments disparates dont était formée la légion s'étaient 
si bien amalgamés sous l'influence de Bernelle que ce corps 
était animé du meilleur esprit de camaraderie et qu'il présen- 
tait une parfaite cohésion (4). 

Les sentiments par lesquels s'était établie l'union entre tous 
étaient issus des principes de la Révolution française ; les 
légionnaires se considéraient comme les représentants de la 
liberté des peuples contre la tyrannie des rois, et rien ne peut 
mieux donner idée de l'enthousiasme qui les animait que le 
Chant de la légion $rançaise en Espagne. 

Ce chant avait été composé par le sergent-major Emile- 
Hippolyte Bon, qui devait devenir officier et rester en Espa- 
gne jusqu'à la fin de la campagne. Né à Grenoble le 5 septem- 
bre 1806, Bon était entré au service comme soldat le 28 juin 



(1) Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 318. 

(2) Ce travers a été signa'é par tous les historiens ou auteurs de mé- 
moires : « Le vin, a écrit d'Ortasini, qu'ils se procuraient en abondance 
pour peu d'argent, échauffait les têtes plus qu'elles n'auraient dû l'être. » 
L'Espagne constitutionnelle, p. 318-319. 

(3) G. von Rosen, Bilder aus Spanien, p. 31. 

(4) Voir Guido d'Ortasini, V Espagne constitutionnelle, p. 315-316. 



142 LA LÉGIOX ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

1832 au 10 e léger, y avait été nommé caporal le 11 janvier 
1833, caporal fourrier le 1 er mai et sergent fourrier le 11 juil- 
let ; nommé sergent le 10 novembre 1833, il avait fait campa- 
gne en Algérie avec son régiment en 1833, 1834 et 1835 ; il 
avait été promu sergent-major le 20 mai 1835, et était passé 
au 4 e léger à la date du 27 juillet 1835 avec son grade, pour 
être détaché à la légion étrangère en Espagne (1). 

L'hymne composé par ce jeune sergent-major n'avait peut- 
être pas l'envolée de la grande poésie, mais il reflétait avec 
enthousiasme les sentiments à la fois libéraux et généreux 
qui animaient les légionnaires. Il devait être impressionnant, 
à entendre au moment du débarquement, alors qu'il était 
chanté par les « belles et harmonieuses voix allemandes et 
italiennes », sur l'air de la Sentinelle (2). Voici ces strophes 
que, suivant Bernelle, les légionnaires chantèrent en chœur 
pendant tout le temps de leur séjour en Espagne, et surtout 
au moment des combats, ou lorsqu'ils avaient à supporter de 
grandes fatigues : 

Nobles proscrits, ennemis des tyrans, 
Réfugiés de tous les points du monde; 
La liberté vous ouvre d'autres champs, 
Où le canon d'un peuple libre gronde. 

Son bruit, par l'orage emporté, 

Ebranle la vieille Ibérie. 

Combattez pour la liberté, 

Vous reverrez votre patrie. 

Au premier rang, Polonais généreux! 
Marchez, l'honneur vous vit toujours fidèles : 
Pour vous guider, déjà du haut des cieux, 
Votre aigle blanc a déployé ses ailes. 

La Vierge libre a répété, 

En abandonnant Varsovie : 

Combattez, etc. 

Enfants du Rhin, si fiers d'être Français, 
En vain les rois ont posé des barrières; 
Rappelez-vous qu'en des jours de succès 
La France libre avait d'autres frontières. 

L'arbre du Peuple est replanté, 

Guerre à mort à la tyrannie ! 

Combattez, etc. 



(1) A. A. G., reg. matric. offic, 4 e léger, vol. III, n° 62. 

(2) Voir Bernelîe et Colleville, Histoire de l'ancienne légion étrangère, 
l re partie,, note (h), page 185. — Voir aussi Notice sur le colonel Conrad. 
Nice, 1850, p. 23-21. 



LA LÉGION ÉTRANGÈRE 143 

Italiens opprimés, mais vaillants, 

De vos aïeux évoquez la mémoire; 

Vos bords sacrés renferment des volcans, 

Et sur leurs flancs dorment des rois sans gloire ; 

Au jour brillant de leur clarté, 

Surgira l'antique Italie. 

Combattez, etc. 

Du Sud au Nord, bravant tous les climats, 
O légion ! tu portes ta bannière, 
Quand l'univers connaîtra tes soldats, 
Tu dois enfin cesser d'être étrangère; 

Tes fils auront droit de cité 

Sur une terre rajeunie; 

Tous les peuples en liberté 

Leur offriront une patrie. 

L'affection et l'estime que professaient les uns pour les au- 
tres officiers et soldats étaient faites de tous les sentiments 
qu'exprimait cet hymne, et elles s'étaient développées sur les 
champs de bataille de l'Algérie. Les légionnaires avaient 
encore combattu, quelques jours avant leur départ, lors des 
engagements des 26 et 28 juin, au col de Muley-Ismaël et à la 
Macta ; ils s'y étaient montrés dignes de leur réputation. Le 
général Trézel avait cité, à cette occasion, dans son rapport 
au gouverneur général comte d'Erlon, non seulement Conrad, 
mais beaucoup de ceux qui venaient de passer au service 
de l'Espagne. Le brillant commandant Horain, dont le 
cheval avait reçu cinq balles, avait été proposé pour la croix 
de la Légion d'honneur, ainsi que Montallegri ; le lieutenant 
adjudant-major Ferrary avait été l'objet d'une note qui lais- 
sait au gouverneur le soin de choisir entre le grade de capi- 
taine ou la croix d'officier de la Légion d'honneur : « Si l'an- 
cienneté de grade de M. Ferrary, écrivait Trézel, devait le 
faire passer très prochainement capitaine, je demanderais pour 
lui la décoration d'officier de la Légion d'honneur; il est che- 
valier depuis 1814 (1). » Le commandant Poerio avait été 
proposé pour la croix d'officier. Le sous-lieutenant Bazaine 
avait été proposé pour la croix de chevalier avec cette élo- 
gieuse mention : « Le jeune Bazaine a montré une rare bra- 



(1) Demandes de récompenses adressées par le général Trézel au gou- 
verneur général comte d'Erlon, d'Ora'n, 5 juillet 1835. A. ZZ. G., Algérie, 
corresp., prov. d'Alger, 20 août 1835 (duplicata). 



144 LA LÉGIOX ÉTRANGÈRE EX ESPAGNE 

voure et donne les plus belles espérances par sa capacité 
et toute sa conduite. Il a été blessé (1). » 

Les soldats étaient à l'image de leurs chefs. Les légion- 
naires, los Argelinos, comme les appelèrent les Espagnols, 
étaient animés d'un indomptable courage, que les Carlistes 
eux-mêmes vantèrent plus tard sans restrictions dans leurs 
récits (2). Lichnowsky, qui a remarqué surtout parmi eux 
des Allemands, reconnaît que, malgré leur humeur difficile 
et leur penchant prononcé pour la boisson, ils étaient à la 
fois très gais et très braves ; ils entretenaient leurs armes dans 
le meilleur état, se montraient infatigables dans les marches 
et les combats, et allaient au feu la chanson aux lèvres, dé- 
cidés à vaincre ou à mourir. « Je dois leur rendre justice, 
écrit Lichnowsky, ils se battaient avec le sang-froid et le cou- 
rage d'hommes qui ont tout à craindre et rien à espérer (3). » 

Un officier français passé au service de don Carlos s'expri- 
mait sur le compte de la légion dans des termes analogues : 
« Nous appelions ce corps d'aventuriers le régiment algérien. 
Braves, assurément, étaient ces soldats, comme gens qui 
n'ont rien à perdre, mais les plus indisciplinés routiers, les 
plus dangereux pillards que l'on pût rencontrer... Nous avions 
là des ennemis, de vaillants ennemis ; je ne crains point de 
dire ce que je sais à leur gloire, car c'est la vérité (4). » 

L'héroïsme des légionnaires était dû à ce qu'ils avaient fait, 
par avance, le sacrifice de leur vie et envisageaient la mort 
comme l'issue glorieuse d'une existence à laquelle ils étaient 
peu attachés ; ils n'escomptaient guère d'autre récompense 
que la joie donnée par la victoire. 

Le sentiment du devoir militaire et des sacrifices qu'il com- 
porte avait peu à peu envahi leur âme à l'exclusion de tous 
les autres ; aussi un officier de l'armée de la Reine, décrivant 
la légion au moment où elle allait commencer la guerre d'Es- 



(1) Trézel à d'Erlon, demandes de récompenses, lettre citée. 

(2) B*** Léon, Expédition de 1837, Paris, 1838. — Affaires d'Espagne, 
avril 1838,, par un officier au service de don Carlos, Valence, 1838, etc. 

(3) Lichnowsky, Souvenirs de la guerre civile en Espagne, p. 93. 

(4) A. T., Campagnes et Aventures d'un volontaire royaliste en Espa- 
gne, Paris, 1869, p. 112-113. 



LA LÉGION ÉTRANGÈRE 145 

pagne, faisait-il ressortir l'état d'âme dans lequel se trou- 
vaient les légionnaires ; après avoir esquissé une peinture de 
ces soldats si différents par leur nationalité, leur origine, 
leur éducation et leur passé, il ajoutait : « La misère a éga- 
lisé tous les rangs ; elle a triomphé des préjugés, de l'orgueil 
et des passions ; une seule pensée remplit tous les cœurs : 
On va se battre (1) ! » 



(1) Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 315. 



Légion étrangère. 10 



CHAPITRE VI 

LA LÉGION EN CATALOGNE ET EN ARAGON 



Sommaire. — Premières opérations de la légion : ordre de couvrir Lerida. 
— La légion disséminée en Catalogne. — Quatre compagnies sous les 
ordres du capitaine adjudant-major Ferrary avec le colonel Niubo; 
prise du château de Guimera. — Trois bataillons avec le lieutenant- 
colonel Conrad dans la Haute-Catalogne : le capitaine de Noue à Sa- 
nahuja; le lieutenant Bazaine h Pons; le capitaine Mallet et le sous- 
licutenant Dumoustier à Artesa-di-Segre; le capitaine Aneth à Bala- 
guer. — La fraction restée à Lerida : le commandant Cros d'Avenas à 
Grenadilla le 27 août; expédition du capitaine Chariatte le 27 septem- 
bre. 

Bernelle se plaint de l'éparpillement de la légion. — Le Ministre 
ordonne sa concentration et son passage en Aragon. — Balaguer point 
de rassemblement général. — Le capitaine ïopin enlève Gerri aux Car- 
listes. — Cinq bataillons partent de Balaguer les 28 et 29 septembre. — 
Mauvais accueil à Barbastro. 

Ordres contradictoires donnés à Bernelle. — La légion se charge de 
défendre le Haut-Aragon. — Trois bataillons avec Conrad prennent la 
Pobla. — Bernelle se rend à Jaca avec le bataillon Drouault pour licen- 
cier la légion Suarce. — Retour à Monzon le 14 novembre. 

Ordre de concentrer la légion à Huesca pour qu'elle se rende en Na- 
varre. — Difficultés de cette concentration : le chef de bataillon Horain 
assiégé à Tremp; le lieutenant-colonel Magnier le délivre. — Le carliste 
Guergué veut passer de Catalogne en Navarre : Bernelle le poursuit. 

— Guergué rencontre Conrad : le combat d' A liguez, 24 novembre 1835. 

— Insuccès de la poursuite; ses causes. — Remerciements de la ville de 
Huesca aux légionnaires. 

Concentration de la légion dans les Cinco-Villas; départ pour San- 
guessa à la mi-décembre. — Bernelle désire opérer avec ses troupes ras- 
semblées. — Une lettre du général en chef Cordova à Bernelle, 15 dé- 
cembre 1835. — Une colonne de Navarrais : fausse alerte. — La légion 
reçoit l'ordre définitif de se rendre à l'armée du Nord. 



Le nouveau corps qui entrait dans l'armée espagnole eut 
bientôt l'occasion d'affirmer sa valeur. Peu de temps avant le 
débarquement de la légion, 5.000 Carlistes de Navarre, com- 
mandés par Guergué, avaient pénétré en Catalogne par le 
Haut-Aragon ; en raison de cette invasion, le général Ber- 
nelle, primitivement destiné à rejoindre l'armée du Nord, reçut 



LA LÉGION EN CATALOGNE ET EN ARAGON 147 

l'ordre de couvrir Lerida et sa banlieue. Laissant à Tarragone 
dépôt et magasins, Bernelle se dirigea sur Lerida en deux 
colonnes de trois bataillons chacune : la première, sous les 
ordres du lieutenant-colonel Conrad, quitta Tarragone le 
22 août et arriva le 24 à Lerida ; la seconde, sous ses ordres 
directs, partit le 23 et arriva le 25. 

Le capitaine général de la Catalogne dissémina alors les 
bataillons de la légion entre les différents corps de l'armée 
espagnole qui opéraient dans la province. 

Quatre compagnies, sous les ordres du capitaine adjudant- 
major Ferrary, quittèrent Lerida le 27 août pour Tarrega, où 
elles rejoignirent les troupes commandées par le colonel don 
Antonio Niubo ; elles poursuivirent, le 16 septembre, une 
colonne de Carlistes et la forcèrent à s'enfermer en partie 
dans le château de Guimera, à une dizaine de kilomètres au 
sud de Tarrega ; les assiégés, au nombre de 450 environ, se 
rendirent le 20 septembre à discrétion ; 60 à 80 d'entre eux, 
qui étaient des habitants des- villages voisins, furent fusil- 
lés. 

Trois bataillons sous les ordres du lieutenant-colonel Con- 
rad se rendirent le 29 août à Balaguer, pour participer aux 
opérations du général Pastors, dans la Haute-Catalogne. Ces 
bataillons, dispersés dans les villes et dans les postes, eurent 
quelques brillantes affaires. 

Le capitaine de Noue, bloqué avec deux compagnies à 
Sauahuja, à une dizaine de kilomètres au sud-ouest de 
Pons, par un parti considérable de Carlistes, leur résista 
vigoureusement du 10 au 22 septembre, et n'évacua le poste 
que sur l'ordre de Bernelle. 

Le lieutenant Bazaine, qui se trouvait à la même époque à 
Pons sur la Sègre, lutta pendant plusieurs jours contre 3.000 
Navarrais, et ne fut délivré que par l'arrivée du capitaine de 
Noue qui, évacuant Sanahuja, se rendait à Agramunt, ville 
indiquée par Bernelle comme point de concentration. 

Le capitaine Mallet, qui occupait avec 150 légionnaires la 
ville d'Artesa-di-Segre, attaqué le 18 septembre par 700 à 
800 Carlistes, put les repousser sans éprouver d'autres pertes 
dans la garnison que trois officiers et cinq soldats blessés ; 
malheureusement trente hommes, qui constituaient en dehors 



148 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

de la ville un détachement avancé, furent tués ou pris et leur 
chef, le sous-lieutenant Dumoustier, fut fait prisonnier. Ce 
jeune officier, né à Londres le 1 er octobre 1814, était le fils 
de l'ancien colonel de la Garde impériale en 1809, devenu 
général de division en 1811 et mort en 1831 (1). Entré à 
l'Ecole de Saint-Cyr le 19 novembre 1831, à 17 ans, il avait 
été renvoyé dans sa famille le 2 août 1833, au moment où 
il allait être promu sous-lieutenant, pour avoir crié : Vive 
l'Empereur ! à la revue du 28 juillet ; il s'était engagé au 
10 e léger en avril 1834, avait été nommé caporal le 11 juil- 
let, caporal-fourrier le 1 er octobre, sergent le 6 mai 1835 ; 
passé à la légion, il y avait été nommé sous-lieutenant et 
n'avait pas encore 21 ans (2). 

Le capitaine Aneth, resté seul à Balaguer avec sa compagnie, 
et attaqué vers le 20 septembre par 400 ou 500 Carlistes, 
défia toutes leurs attaques. 

La fraction de la légion qui était demeurée à Lerida n'était 
pas inactive. 

Dès le 27 août, le commandant Gros d'Avenas avait fait, à 
la tête de 600 hommes d'élite, une expédition de cinq jours 
à une trentaine de kilomètres vers le sud ; il était allé dégager 
des Constitutionnels, bloqués dans une maison fortifiée de 
Grenadilla par un millier de Carlistes. 

Un mois plus lard, le 27 septembre, le capitaine de grena- 
diers Chariatle fut envoyé avec 400 hommes dans la même 
direction contre un détachement carliste qui occupait un 
mamelon à une lieue et demie de Grenadilla ; il mit en fuite 
l'ennemi sans éprouver d'autres pertes que quatre blessés. 

Les différents détachements de la légion, déjà entraînés 
par leurs campagnes d'Afrique et commandés par des chefs 
braves et expérimentés, tenaient donc partout une brillante 



(1) Le général comte Pierre Dumoustier, né en 1771, avait fait les cam- 
pagnes do la République et de l'Empire ; il avait été quatre fois blessé : en 
1794, à l'armée du Nord; en octobre 180G, à Iéna; en décembre 1808, à 
Pulstuck et en août 1S13, à Dresde; resté à l'écart sous la Restaura tion, 
il reprit du service en 1830, mais fut amputé d'une jambe en 1831, à la 
suite d'une chute de cheval et mourut de cette opération. A. A. G., dos- 
sier Dumoustier. Il avait été surnommé « le Bayard moderne ». 

Pierre-Edouard Dumoustier, sous-lieutenant de la légion, était fils du 
général et d'Amélie Trabot. 

(2) A. A. G., dossier P.-E. Dumoustier. 



LA LÉGION EX CATALOGNE ET EN ARAGON 149 






conduite. Néanmoins l'éparpillement des bataillons et même 
des compagnies pouvait devenir fort dangereux pour la disci- 
pline, d'autant plus que les émissaires des juntes insurrection- 
nelles carlistes parcouraient le pays et tentaient d'embaucher 
les soldats de l'armée de la Reine. 

Dès les débuts de septembre, Bernelle s'était plaint de cet 
état de choses au capitaine général de la Catalogne, sans pou- 
voir obtenir satisfaction ; il prit alors le parti d'adresser sa 
réclamation au ministre de la guerre, et sut la faire aboutir. 

Le Ministre donna Tordre à Bernelle de rassembler la 
légion et de passer avec elle de Catalogne en Aragon ; le 2 e 
bataillon devait provisoirement rester à Lerida,' jusqu'à ce 
qu'il ait été relevé par des troupes espagnoles (1). Bernelle 
fixa Balaguer comme point de rassemblement général, et les 
divers détachements s'y trouvèrent bientôt réunis. Seules, 
trois compagnies restèrent à Tremp sous les ordres du capi- 
taine Topin (2) ; elles se distinguèrent quelques jours plus 
tard, les 4 et 5 octobre, en enlevant aux Carlistes la ville de 
Gerri. 

Les 28 et 29 septembre, les cinq bataillons de la légion se 
mirent en marche sur Barbastro en deux colonnes : la pre- 
mière composée de l'état-major et de deux bataillons, sous les 
ordres du général Bernelle ; la seconde, composée de trois 
bataillons, sous les ordres du colonel Conrad. 

Ces deux colonnes arrivèrent les 30 septembre et 1 er octo- 
bre à Barbastro ; elles y furent mal accueillies, car la plupart 
des habitants de la ville étaient carlistes. Malgré les avis préa- 
lables qui avaient été donnés, les soldats qui faisaient partie de 
la première colonne durent rester plusieurs heures dans les 
rues de la ville, sans rations et sans abri (3). 

D'autres déceptions attendaient d'ailleurs le général Ber- 



(1) Dans son rapport du 31 décembre 1835, Bernelle ne parle que de 
l'ordre envoyé par le Ministre de « réunir la légion » ; mais, dans sa lettre 
au Ministre de la guerre espagnol du 11 février 1836, il rappelle l'ordre 
de passer en Aragon. 

(2) Jean Topin n'avait été nommé lieutenant à la légion que le 21 juil- 
let, venant du 10 e léger; le lendemain, 22 juillet, il avait été promu capi- 
taine. 

(3) Voir Bernelle et Golleville, Histoire de l'ancienne Union étrangère. 
p. 240 et 241. 



150 LA LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

nelle. Tandis que le Ministre de la guerre lui avait donné l'or- 
dre de se rendre à l'armée du Nord, dès que ses troupes, y 
compris les recrues et les effets récemment débarqués à Tar- 
ragone, l'auraient rejoint, le capitaine général de l'Aragon 
l'invita à couvrir la frontière entre sa province et la Catalogne; 
la légion devait remplacer sur cette ligne une division espa- 
gnole qui recevait l'ordre de rentrer à Saragosse ; mais les 
troupes constitutionnelles évacuèrent leurs postes avant 
d'avoir été relevées. Les capitaines généraux méconnais- 
saient l'autorité supérieure du Ministre, comme les chefs de 
colonne négligeaient souvent d'exécuter les ordres des capi- 
taines généraux ; en un mot, les principes de discipline et 
d'obéissance n'étaient pas toujours respectés dans l'armée 
constitutionnelle. 

Le général Bernelle, peu habitué à des conflits de ce genre, 
s'en trouvait fort contrarié. Il se conforma néanmoins aux 
ordres du capitaine général, et prit ses dispositions pour 
défendre le Haut-Aragon contre une invasion des rebelles. 

Vers la mi-octobre, trois bataillons sous le commandement 
de Conrad allèrent se joindre à la division du Haut-Aragon, 
pour opérer avec elle sur la Noguera contre les Carlistes de 
Catalogne. Les troupes de Conrad eurent bientôt l'occasion 
de montrer leur valeur; elles attaquèrent la ville de La Pobla, 
en chassèrent les 3.700 Carlistes qui s'y étaient retranchés, 
et leur firent éprouver des pertes nombreuses ; les voltigeurs 
pénétrèrent les premiers dans la ville, tandis que la cavalerie 
essayait, sans succès, de couper la retraite aux vaincus. La 
légion n'eut guère que 25 ou 30 hommes blessés, parmi les- 
quels le capitaine Angeli. 

Au moment même où Conrad avait quitté Barbastro pour 
se rendre en Haut-Aragon, Bernelle avait été chargé par le 
gouvernement espagnol de procéder au licenciement du corps 
de Suarce. A cet effet, il partit de Barbastro le 15 octobre 
sous l'escorte du bataillon Drouault, et se rendit à Jaca ; le 
10 novembre, ayant terminé son opération, il se mit en route 
pour Monzon, où il arriva le 14, ramenant avec lui quatre 
compagnies de la légion. 

Bientôt il apprit, par le capitaine général d'Aragon, que 
4.000 Navarrais commandés par Iturralde marchaient sur 



LA LÉGION EN CATALOGNE ET EN A HAGON 151 

Verdun (1) ; il dirigea sur Sos le commandant Drouault, avec 
450 légionnaires et les deux compagnies provisoires consti- 
tuées avec les anciens volontaires de Suarce. Drouault alla 
coucher à Verdun et il apprit qu'Iturralde devait y arriver le 
lendemain : il se retrancha à la hâte pendant la nuit et, lors- 
qu'au point du jour Iturralde arriva devant la ville, il trouva 
sti ferme contenance aux légionnaires qu'il rebroussa chemin 
et se retira sur la Navarre. 

Le général Bernelle, resté à Monzon, y fut rejoint le 16 no- 
vembre par le colonel Conrad et ses bataillons. Il reçut alors 
du Ministre de la guerre l'ordre de concentrer la légion à 
Huesca pour se rendre ensuite, avec la division sous ses 
ordres, dans les Cinco Villas d^ Aragon et à Sanguessa en 
Navarre. 

L'ordre du Ministre ne fut pas exécuté immédiatement ; 
seuls, deux bataillons partirent le 18 pour Huesca avec le 
colonel Conrad. Différents obstacles s'opposaient, en effet, à 
un rassemblement immédiat. 

Six compagnies de la légion, commandées par le chef de 
bataillon Horain, se trouvaient dans une position critique à 
Tremp, et il était urgent de leur porter secours. Assiégé 
depuis le 12 novembre, Horain avait repoussé les attaques de 
2.500 Carlistes catalans et navarrais ; mais, vers le 17 no- 
vembre, il commençait à manquer de vivres et l'eau lui était 
coupée. Bernelle envoya le lieutenant-colonel Magnier avec 
dix compagnies pour le délivrer et le ramener. Malgré les 
observations des autorités espagnoles, qui s'opposaient à 
ce que Tremp fût évacué, la garnison put quitter la ville 
sous la protection des compagnies venues à son secours, et 
Magnier prit avec les deux détachements la direction de 
Huesca. 

Cependant, Guergué, découragé par les échecs qu'il éprou- 
vait en Catalogne, décida de retourner en Navarre et se 
dirigea sur Barbastro. 

Bernelle fut informé de ce mouvement le 23 novembre, à 
Monzon ; mais comme il n'avait avec lui que 300 à 400 hom- 
mes, il ne put se porter le jour même sur Barbastro, où les 



Cl) Verdun, au nord ouest do Jaca, environ à mi-distance entre cette 



ville et Sanguessa 



152 LA LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

Carlistes devaient coucher ; il croyait d'ailleurs que Guergué 
était poursuivi de près par la colonne du Haut-Aragon, for- 
mée de deux bataillons commandés par le colonel espagnol 
Miranda. 

Le lendemain 24 novembre, le 5 e bataillon de la légion 
arriva à Monzon ; Bernelle partit aussitôt à la poursuite de 
Guergué, avec l'espoir de le prendre entre deux feux, puis- 
que Conrad occupait Huesca. En arrivant à Barbastro vers 
6 heures du soir, il entendit une vive fusillade du côté d'An- 
guez : un engagement avait lieu de ce côté. 

Conrad s'était, en effet, dirigé vers Anguez, avec l'intention 
d'y coucher ; il n'était nullement informé de la marche de 
Guergué, qui se proposait, lui aussi, de passer la nuit en cet 
endroit. Ce ne fut qu'en arrivant près d'Anguez que Conrad 
fut averti de l'approche des Carlistes ; il lança aussitôt quel- 
ques compagnies de tirailleurs pour couvrir le village. L'une 
d'elles, chargée avec vigueur par la cavalerie ennemie, se 
défendit avec un courage héroïque ; mais elle éprouva des 
pertes considérables : les deux officiers. Erny (1) et Sallot (2), 



(1) François-Joseph Erny, né le 18 février 1800 à Savcrne, s'enrôla au 
35 e do ligne le 20 mars 1820; nommé caporal le 23 mars 1821, fourrier trois 
jours après, puis sergent en 1822, il rengagea et devint sergent-major en 
1823; cette même année, il fut cité à l'ordre de l'armée d'Espagne pour 
sa belle conduite à l'affaire du Pont al le 2 juillet, et reçut le 15 août la 
croix de la Légion d'honneur; il resta en Espagne jusqu'en 1828. 

Congédié en mars 1830, il s'engagea en avril 1831 à la compagnie des 
vétérans du Bas-Rhin, avec l'intention de continuer sa carrière militaire; 
une ordonnance vint briser ses espoirs en décidant que les militaires des 
compagnies de vétérans ne pourraient ni obtenir de l'avancement, ni 
rentrer dans la ligne; il écrivit alors au général Schramm, qui comman- 
dait le département du Bas-Rhin, une lettre désolée, et lui demanda de 
prier le Ministre de le faire passer dans un régiment de ligne, même en 
lui enlevant son grade : « Je vous serai infiniment reconnaissant, écrivait- 
il, de demander que je sois au moins placé comme simple soldat dans un 
régiment qui fait partie de l'armée du Nord ou dans tout autre qui se 
trouve dans le cas d'être appelé le premier sur le champ de bataille. ». 

Erny fut admis à la légion étrangère, le 13 octobre, avec son grade, fut 
nommé sergent-major de voltigeurs le 1 er décembre 1833 et sous-lieutenant 
le 11 février 1835. Il passa au service d'Espagne le 27 juillet, et fut un 
des premiers officiers tués, le 24 novembre. A. A. G., dossier Erny. 

(2) Jsidore-Joachim Sallot, né le 9 avril 1808, à Liège, d'un père fran- 
çais, se distingua lors de la Révolution de 1830, et fut admis à entrer avec 
!® 2 ra 4 e ( \ Q ser g p nt, comme récompense nationale, au 51 e de ligne, en mars 
1831; il s'engagea pour sept ans, fut nommé sergent-major le 15 octobre 
1832,^ et fut admis ave2 son grade à la légion étrangère le 1 er août 1833. 
Passe au service d'Espagne le 27 juillet 1835, il dut être nommé sous-lieu- 



LA LÉGION EX CATALOGNE ET EX ARAGON 153 

le sergent-major (1) et plusieurs soldats furent tués ; d'autres 
furent grièvement blessés. Sur ces entrefaites, Conrad arriva 
avec le gros de la colonne : il occupa le village et repoussa 
trois attaques de l'ennemi en lui faisant perdre plus de cent 
hommes. La légion eut au total 2 officiers tués et 3 blessés, 
15 hommes tués et 30 blessés (2). Les Navarrais se retirèrent 
sur Boléa, au nord-ouest de Huesca. 

Conrad se mit à leur poursuite ; mais, obligé de s'arrêter 
un jour à Huesca pour reposer ses troupes, il ne put empê- 
cher Guergué de passer en Navarre. 

Bernelle attribua l'insuccès de cette opération au colonel 
Miranda, qui à trois reprises aurait pu atteindre l'ennemi, 
à Barbastro, à Anguez et à Huesca, s'il eût mis plus de célé- 
rité dans sa marche et s'il se fût rendu aux appels des offi- 
ciers de la légion ; à Anguez, par exemple, Miranda s'était 
arrêté à deux lieues du combat, quoiqu'il eût entendu la 
fusillade. Le capitaine général d'Aragon jugea que l'appré- 
ciation de Bernelle était justifiée, et remplaça Miranda dans 
son commandement. 

Les habitants de Huesca furent sincèrement reconnais- 
sants aux bataillons de la légion de leur avoir évité la 
présence des Navarrais dans leurs murs ; le gouverneur 
civil de la province se fit leur interprète par une lettre qui 
fut imprimée dans le journal de Huesca : « L'Espagne admire 
chaque jour avec reconnaissance, disait-il, les importantes 
actions de guerre de ces bataillons, et les fastes de notre 
histoire feront connaître à la postérité les beaux faits de cou- 
rage héroïque de ces braves soldats de la légion d'Alger ; 
les champs d'Anguez, La Pobla et Gerri rappelleront tou- 
jours leur gloire. Loyaux habitants de cette province, et 
vous surtout, habitants de Huesca, vous témoignerez à ces 



tenant peu après, comme beaucoup de ses camarades (le registre matri- 
cule n'en fait pas mention). A. A. G., reg. ma trie, tr., lég. étrang. an- 
cienne, vol. VIII, n° 7865. 

(1) Un mémoire manuscrit qui se trouve dans les Archives du général 
comte de Noué (voir à la troisième partie du volume : Quelques légion- 
naires) dit que ce sergent-major s'appelait Salean. Peut-être y a-t-il une 
confusion avec Sallot. 

(2) Bernelle au Ministre, de Sanguessa, 31 décembre 1835, pièce n° 10. 



154 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

fils choisis de la liberté européenne votre gratitude et votre 
reconnaissance (1). » 

La retraite des Carlistes navarrais, qui calmait ainsi les 
craintes des cités aragonaises, permit enfin à Bernelle d'o- 
pérer la concentration ordonnée par le Ministre. Conrad, 
qui avait poussé avec ses deux bataillons jusqu'à Jaca, reçut 
l'ordre de se diriger sur les Cinco Villas. De son côté Ber- 
nelle, qui s'était arrêté à Huesca et y avait été rejoint le 27 
par le lieutenant-colonel Magnier, fit partir le 5 décembre 
ses troupes pour les Cinco Villas. Vers le milieu de décembre, 
lorsque la légion se trouva ainsi réunie, elle se rendit à 
Sanguessa. 

Le grand désir de Bernelle était d'avoir le commandement 
direct de ses troupes rassemblées, et d'opérer contre l'ennemi 
avec des forces suffisantes, au lieu de voir ses détachements 
s'éparpiller autour de lui sur un vaste rayon. Il n'avait pas 
laissé ignorer son sentiment au général Cordova, comman- 
dant en chef de l'armée du Nord, et il recevait de lui, au 
milieu de décembre, une lettre qui lui donnait bon espoir : 

« J'ai déjà connaissance, lui disait Cordova, de l'ordre, la 
discipline, l'instruction et l'aspect martial de ces vétérans 
d'Alger ; accoutumés à la fatigue au milieu des sables de 
l'Afrique, ils ne trouveront rien de nouveau dans celle d'une 
guerre dont le siège est établi sur un terrain extrêmement 
âpre. Je connais déjà toutes les qualités de la légion ; je 
n'ignore pas la noble conduite des troupes du colonel Conrad 
à Anguez et sur tous les points où la légion a rencontré des 
hordes rebelles ; les factieux, qui ont déjà appris à fuir 
en Aragon devant les baïonnettes françaises, ne pourront pas 
non plus leur résister dans leurs repaires de la Navarre. 

» J'ai pris connaissance des positions des troupes de votre 
commandement et de vos désirs pour leur entière jonction ; 
je n'ai pas encore reçu l'ordre qui les envoie à celte armée 
de Navarre ; mais comme ces jours-ci je dois avoir une confé- 
rence avec le Ministre de la guerre pour traiter des points 
importants de la campagne, l'emploi de la légion y sera défî- 



(1) Lettre de Augustin Saragoza y Godinez, Huesca, 4 décembre 1835, 
traduite dans un ordre du jour de Bernelle à la légion du 21 décembre 
1335. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie). 



LA LÉGION EX CATALOGNE ET EX ARAGON 155 

nitivement arrêté; j'aurai l'honneur de compter les vainqueurs 
d'Alger au nombre des braves sous mes ordres, persuadé que 
leur courage et leur discipline seront des exemples à imiter. 
» Que Votre Seigneurie veuille donc faire connaître la cor- 
diale affection que nous portons tous à ces généreux auxi- 
liaires ; daignez accepter, vous personnellement, l'expression 
sincère de mes sentiments de considération et l'assurance 
qu'aussitôt que votre légion sera définitivement placée sous 
mes ordres Votre Seigneurie exercera un commandement 
supérieur, dû à ses connaissances et à son expérience, et pro- 
pre à lui procurer les honorables occasions de gloire qu'elle 
ambitionne si noblement pour elle et ses vaillantes trou- 
pes (1). » 

Bernelle reçut, le 23 décembre, du Ministre de la guerre 
l'ordre de rejoindre l'année du Nord et de se porter immé- 
diatement à Pampelune avec sa division ; il se disposait à 
partir lorsque, le 24, un aide de camp clu général en chef 
Cordova vint le prévenir de suspendre son départ et de se 
tenir prêt à poursuivre une colonne de Navarrais qui devait 
chercher à pénétrer en Aragon. Bernelle se fortifia dans 
Sanguessa et eut soin de faire occuper par deux bataillons 
Thiermas et Verdun, points de passage importants. Il était 
heureux de ce délai, car il espérait que son 2 e bataillon, 
toujours en Catalogne, pourrait le rejoindre avant son en- 
trée en Navarre, et que son dépôt principal se transporterait 
de Tarragone à Saragosse. Mais le rassemblement des trou- 
pes ennemies n'était qu'une fausse démonstration, et Cor- 
dova, qui en fut bientôt instruit, appela auprès de lui la di- 
vision auxiliaire française. 



(1) Louis Feruandez de Cordova, commandant en chef l'armée du Nord, 
au général Bernelle, du quartier général de Logrono, 15 décembre 1835. 
(Copie insérée dans l'ordre du jour à la légion du 21 décembre 1835.) 



CHAPITRE VII 

LA LIGNE DE PAMPELUNE AUX PYRÉNÉES 



Sommaire. — Départ de Sanguessa, le 4 janvier 1836. — Composition de 
la légion. — Ovations aux légionnaires. — Ordre du jour de Bernelle 
le 12 janvier. — Arrivée à Vitoria le 13. 

Marche de l'armée constitutionnelle vers la chaîne de l'Arlaban. — 
Combat du 16 janvier. — Inutilité du succès. — La légion a trop de 
chefs : différend entre Bernelle et Conrad. — Conrad rentre en France, 
regretté par tous les légionnaires. — Véritables raisons de son départ. 

— Rapports entre Cordova et Bernelle. — Mission donnée, puis retirée 
au général de Saint-Yon. 

La légion est chargée d'occuper la ligne de Pampelune à Eugui. — 
Départ de Vitoria pour Pampelune. — Une marche pénible. — Le 
dépôt rejoint la légion; organisation de compagnies de dépôt et d'am- 
bulance. 

La mission du commandant Renaud de Vilback. — Le plan et les 
projets de Cordova; son désir d'une intervention française. — La situa- 
tion de l'armée de la Reine; le général en chef et son entourage. 

La ligne de Pampelune aux Pyrénées. — Caractère féroce de la 
guerre : prisonniers fusillés. — Les légionnaires exclus du traité Elliot. 

— Massacre des légionnaires pris avec le sous-lieutenant Dumoustier. 

— Autres massacres. — Engagement près de Zubiri le 4 mars : prison- 
niers fusillés par les Carlistes. — Ordre du jour de Bernelle : pas de 
quartier. — Atrocités commises au combat du 24 mars. — Bernelle 
désapprouvé par Harispe. — Prise du lieutenant carliste Jules Gar- 
nier; son odyssée; sa grâce. — Les escarmouches sur la ligne. — Le 
bataillon Dumesgnil à Lerida : son arrivée à Pampelune fin mars. — 
Amitié de Bernelle et de Cordova. 



L'année 1836 semblait ouvrir pour la légion une ère nou- 
velle; au lieu detre divisée en petits détachements et de s'user 
dans des opérations de détail, elle allait enfin se trouver ras- 
semblée et combattre sous les ordres de son chef. Le 4 janvier 
1836, le général Bernelle quitta Sanguessa avec ses cinq 
bataillons et se dirigea sur Vitoria. 

La division auxiliaire française, comme était appelée la 
légion (1), était sous les ordres du général Bernelle, qui avait 



^1) Les pièces émanées du général Bernelle et qui se trouvent dans les 
Archives du ministère de la guerre, à Paris, sont timbrées d'un cachet 
noir portant : Division auxiliar franccsa, plana mayor et les armes d'Es- 
pagne. 



LA LIGXE DE PAMPELVXE AUX PYRENEES 157 

pour officiers d'ordonnance le capitaine de Colleville et les 
sous-lieutenants Tarseac et Emile Bernelle. L'état-major de 
la division se composait du chef de bataillon Horain et des 
lieutenants Compère et Coppée. Le colonel Conrad comman- 
dait en second les troupes et avait comme officier d'ordon- 
nance le lieutenant Lagé. Les lieutenants-colonels Cros d'Ave- 
nas et Magnier avaient chacun le commandement de trois 
bataillons. Les six bataillons étaient, dans l'ordre constitutif, 
commandés par le capitaine Gnone, les commandants Dûmes- 
gnil, Montallegri, Drouault, Mallet et Ferrary (1). 

Pendant son trajet de Sanguessa à Vitoria, la légion reçut 
partout l'accueil le plus chaud ; à chaque étape, c'était une 
ovation qui l'attendait. Les soldats étaient d'ailleurs heureux 
de se trouver réunis et de marcher à de nouvelles aventures. 
Bernelle sut stimuler leur zèle en leur adressant, le 12 janvier, 
la veille de leur entrée à Vitoria, un ordre du jour enflammé : 

« Officiers, sous-officiers, caporaux et soldats ! Nous arri- 
vons au quartier général de l'armée du Nord, et nous allons 
coopérer aux hautes opérations si habilement dirigées par son 
digne et valeureux général en chef. Nous allons trouver aussi 
à Vitoria le Ministre de la guerre et les troupes espagnoles, 
anglaises et portugaises. Chacun de nous comprendra l'im- 
portance de la position dans laquelle nous allons être. Repré- 
sentants de l'armée française en Espagne, pour y consolider 
et y défendre le trône constitutionnel d'Isabelle II et les liber- 
tés légales de ce beau et héroïque pays, nous nous rendrons 
dignes de notre noble mission. Nous aurons à supporter de 
grandes fatigues, peut-être des privations momentanées ; 
nous aurons à surmonter des dangers ; mais nous le ferons 
avec le dévouement, la résignation et le courage de ces pha- 
langes impériales dont nous sommes regardés comme les suc- 
cesseurs dans ce pays. Dans quelque position que nous nous 
trouvions, comptez sur votre général comme il compte sur 



(1) Le capitaine Basque de Cou pet était payeur de la division; le 
chirurgien-major Eichaker était chef du service de santé, ayant sous ses 
ordres un chirurgien par bataillon et une compagnie de fusiliers d'ambu- 
lance commandée par le capitaine Goffour. Le capitaine adjudant-major 
Galant, du 4 e bataillon, remplissait les fonctions de rapporteur près le- 
conseil de guerre. 



4o8 LA LEGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

vous ; toujours il sera à votre tête, prêt à partager vos fati- 
gues, vos périls et vos privations ; toujours il vous guidera au 
milieu des dangers, à ce cri de ralliement qui était en Italie, 
en Egypte, en Allemagne et en Russie, celui de vos devan- 
ciers de la Grande Armée : En avant ! (1) » 

Le lendemain, 13 janvier, les généraux Cordova et Evans 
envoyèrent leurs états-majors au-devant de la division fran- 
çaise, et la population de Yitoria salua avec enthousiasme 
ces beaux et robustes légionnaires, bronzés par le soleil 
d'Afrique et endurcis par les fatigues de l'Espagne, dont l'as- 
pect imposant rappelait les troupes napoléoniennes (2). 

Cordova attendait la légion pour attaquer les lignes enne- 
mies situées sur la chaîne de l'Arlaban, au nord de Vitoria. 
11 espérait ainsi attirer à lui les forces carlistes et délivrer 
Saint-Sébastien assiégé depuis le début de l'année ; il comp- 
tait en même temps donner satisfaction à l'opinion publique 
et au gouvernement, qui réclamaient une action décisive. 

Dès le 16 janvier, l'armée constitutionnelle quitta Vitoria 
divisée en trois colonnes : Bernelle marchait au centre, sur la 
route de Salinas ; Espartero se dirigeait à gauche sur Villa- 
real, et Evans à droite devait faire des démonstrations contre 
le château de Guevara. Le général en chef avait l'intention 
de combiner, le 17, une attaque de front conduite par Ber- 
nelle avec deux attaques de flanc conduites par Espartero et 
Evans. 

La colonne du centre se dirigea sur l'Arlaban, éclairée 
par une avant-garde de voltigeurs de la légion, que com- 
mandait le capitaine Renault. Les Carlistes, qui occupaient 
dans la vallée de Zadorra les villages de Durana et Ayor- 
rabc, se retirèrent sur Ulibarri-Gamboa, puis jusqu'à une 
venta qui fut enlevée par le brigadier espagnol Narvacz. Ber- 
nelle savait que la chaîne de l'Arlaban ne devait être atta- 
quée que le lendemain avec le concours des deux autres 
corps d'armée ; mais il lui était impossible de conserver les 
positions acquises sans enlever les hauteurs. Le capitaine Re- 
nault et ses voltigeurs allèrent de l'avant ; à leur droite le 



(1) Voir Bernelle et Colleville. Histoire de l'ancienne légion étran- 
gère, p. 263-264. 

(2) Ibid., p. 262. 






LA LIGNE DE PAMPELUNE ATJX PYRENEES 459 

1 er bataillon de la légion, conduit par le lieutenant-colonel 
Magnier et le capitaine Gnone, gravit les pentes de la mon- 
tagne ; les Carlistes tentèrent de repousser le 1 er bataillon, 
mais, pris à revers par les voltigeurs, ils durent battre en 
retraite ; le 1 er bataillon s'établit sur le sommet, sous la pro- 
tection des voltigeurs de Renault, dispersés en tirailleurs 
sur le versant septentrional de la montagne. Pendant que 
la légion occupait les hauteurs de droite, les Espagnols de 
Narvaez s'emparaient des hauteurs de gauche. Les troupes 
passèrent la nuit sur l'Arlaban, prêtes à tout événement. 

Le 17, au point du jour, les Carlistes attaquèrent la légion, 
et approchèrent même de si près le 1 er bataillon, à la faveur 
du brouillard, qu'une décharge inattendue jeta quelque dé- 
sordre dans ses rangs ; vivement repoussés, ils tournèrent 
leurs efforts contre les hauteurs de gauche, occupées par les 
Constitutionnels espagnols ; la lutte était acharnée, lorsque 
soudain la division du général Espartero, exécutant le plan 
qui avait été conçu, vint les attaquer sur leur flanc droit ; 
ils se retirèrent précipitamment sur Salinas. Dans la soirée, 
la pluie et la neige se mirent à tomber ; aussi, comme les 
troupes étaient épuisées par le froid et la famine autant que 
par leurs efforts, Cordova décida-t-il de revenir à Vitoria. 

Le 18, après avoir constaté qu'il n'avait plus d'ennemis en 
face de lui, il ordonna la retraite (1). La victoire appartenait 
sans doute, aux Constitutionnels, mais surtout à la saison, 
qui avait forcé les deux partis à retourner à leurs canton- 
nements. 

C'est à juste raison qu'on a reproché à Cordova de n'avoir 
pas à ce moment profité de sa victoire. Il resta dans l'inaction, 
et fit seulement quelques jours plus tard, le 24 janvier, une 
démonstration vers l'est, du côté de Guevara ; après quelques 
coups de fusil entre les éclaireurs des deux armées, les Car- 
listes se retirèrent sans accepter la bataille, tandis que les 
Constitutionnels rentraient à Vitoria. 



(1) Les détails de ce combat sont donnés longuement par Bernelle, p. 265- 
"273. Xarvaez fut grièvement blessé d'une balle à la tête. 

Le major Francis Duncan, dans son ouvrage The English in Spain, 
Londres, 1877, dit que les soldats do la légion chargèrent avec furie (with 
ail their national impetuosity), mais qu'ils s'engagèrent trop avant à la 
poursuite de l'ennemi (p. 67). 

Voir aussi le Mémoire justificatif de Cordova, Paris, 1837. 



J60 LA LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

La légion se battait courageusement ; les bulletins envoyés 
par Cordova au Ministre de la guerre et publiés par la Gazette 
de Madrid la comblaient d'éloges, ainsi que son général. 
Mais l'organisation de ce corps était défectueuse, en ce sens 
qu'on avait attribué aux officiers, pour les satisfaire, des 
grades supérieurs à ceux dont ils exerçaient les fonctions ; 
Bernelle, qui était général, n'avait en réalité qu'un régiment 
sous ses ordres, la légion ; ce régiment avait d'autre part un 
colonel, Conrad ; enfin deux lieutenants-colonels comman- 
daient chacun un demi-régiment ! Il y avait trop de chefs, 
ou tout au moins une répartition incomplète des attributions. 

Ce défaut d'organisation se manifesta bientôt ; un grave 
conflit éclata le 19 janvier entre Conrad et Bernelle, au retour 
de l'affaire de l'Arlaban, à propos de nominations à faire. 
Conrad écrivit à son chef une lettre conçue en des termes fort 
vifs : 

« Mon général, je suis colonel de la légion et par consé- 
quent j'ai le droit de nommer les sous-officiers et caporaux. 
Ce sera donc comme tel que je ferai les nominations et nulle- 
ment en votre nom, comme vous l'avez mis au bas du mé- 
moire de propositions. Vous êtes commandant supérieur de 
la légion et moi j'en suis colonel. Il est temps enfin que je 
sois colonel et que vous restiez dans vos attributions de géné- 
ral ; s'il devait en être autrement, je demanderais ma rentrée 
en France immédiatement après l'affaire qui aura lieu proba- 
blement demain ou après (1). >> 

Le différend fut soumis au général en chef et au Ministre, 
qui le tranchèrent en faveur de Bernelle ; Bernelle devait, 
en effet, quoiqu'il eût été promu maréchal de camp en même 
temps que Conrad était promu colonel, conserver le com- 
mandement de la légion. Conrad offrit sa démission, qui fut 
acceptée ; il reçut une indemnité pécuniaire assez considé- 
rable à titre de frais de déplacement et rentra en France (2). 

Le départ de Conrad était regrettable à tous les points de 



(1) Le colonel Conrad au général Bernelle, de Vitoria, 19 janvier 1836. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie jointe à la lettre de Bernelle au 
Ministre, du 11 février 1836). 

(2) Bernelle au Ministre de la guerre français, de Larrasoaiïa:, 11 fé- 
vrier 1836. A. H. G. f Aff. d'Esp., carton 44 (original). 



LA LIGNE DE PAMPELUKE AUX PYRENEES 101 

vue, surtout parce que cet officier était très aimé des légion- 
naires. La question des nominations n'avait été, à vrai dire, 
que le dernier épisode d'une hostilité déjà longue entre le 
général et le colonel. Conrad s'était rendu compte de l'in- 
fluence qu'exerçait Mme Bernelle sur son mari et, par suite, 
sur les affaires de la légion ; il n'avait pu tolérer l'intervention 
d'une femme dans des questions relevant de son commande- 
ment et il avait laissé percer son sentiment (1). 

Dès lors était née entre les deux chefs de la légion une 
antipathie qui s'était peu à peu développée, rendant leurs 
rapports insupportables. Conrad écrivait quelques jours plus 
tard, de Pau, au Mémorial des Pyrénées, une lettre dans 
laquelle il s'exprimait nettement à ce sujet : « Le véritable 
moti$, disait-il, qui m'a décidé à me séparer de mes braves 
compagnons d'armes, c'est le peu d'accord qui existait entre 
M. le général Bernelle et moi (2). » 

L'harmonie la plus parfaite régnait du moins entre les 
généraux espagnols et Bernelle. Le général Cordova faisait 
tous ses efforts pour être en bons termes avec les Français 
placés sous ses ordres et manifestait à leur égard de réels 
sentiments de sympathie. Il demanda même au général 
Harispe d'avoir un commissaire français attaché à son quar- 
tier général (3). Le Ministre décida d'envoyer à nouveau en 
Espagne Moline de Saint-Yon, qui venait d'être nommé 
maréchal de camp. Il fit rédiger les lettres et ordres néces- 
saires à son départ ; il lui disait dans ses instructions : 
« Quoique votre position au quartier général espagnol soit 
toute passive, et que votre mission ait pour but spécial de 



(1) D'Or+asini donne ces détails en des termes très pittoresques : « Le 
colonel Conrad, écrit-il, homme trop brave et trop ouvert pour flatter 
une femme qui eût mérité une douzaine de coups de verge par heure,, se 
trouva, après une longue et heureuse union avec son chef supérieur, en- 
veloppé dans des intrigues féminines qui troublèrent l'harmonie des deux 
guerriers, d'une manière qui, grâce à la vivacité du caractère de Conrad, 
devint bientôt si sensible que ce dernier, irrité et blessé dans son point 
d'honneur, se retira en Fiance. » L'Espagne constitutionnelle, p. 326-327. 

(2) Le colonel Conrad au Mémorial des Pyrénées, de Pau, 12 février 
1836, imprimée» dans d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 327. 

(3) Cordova écrivit à Harispe pour lui proposer de former des guérillas, 
dans le but de garder la frontière et de percevoir les droits de douane, 
et pour lui demander d'attacher un commissaire français à son quartier 
général. Harispe transmit ces désirs au Ministre le 11 janvier. 

Légion étrangère. 11 



162 LA LEGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

montrer, par votre présence auprès du général en chef, le 
haut intérêt que le gouvernement du Roi prend au triomphe 
de la cause de la reine Isabelle, vous devrez néanmoins se- 
conder le général en chef autant que vous le pourrez et que 
la politique de la France le permettra. Vous aurez soin, du 
reste, d'agir constamment en parfait accord avec les com- 
missaires anglais et portugais, dans tout ce qui aura rap- 
port à l'accomplissement de votre mission et à l'exécution du 
traité du 22 avril 1834 (1). » Ce projet fut ajourné, et Saint- 
Yon ne partit pas (2) ; mais les termes dans lesquels le Mi- 
nistre avait rédigé son ordre de mission montrait qu'il avait 
grand désir de contenter et d'encourager le général en chef 
de l'armée de la Reine. 

Cordova, qui considérait la légion comme une excellente 
troupe, la destina vers la fin de janvier à un nouveau genre 
d'opérations contre les Carlistes ; il décida qu'elle irait s'éta- 
blir à Pampelune et qu'elle occuperait la ligne de Pampelune 
à Eugui en la fortifiant. Cette tactique purement défensive 
présentait plusieurs avantages : les communications de la 
France avec l'Espagne seraient assurées ; les vallées favora- 
bles à la cause constitutionnelle se trouveraient protégées ; 
enfin les bataillons rebelles qui occupaient la vallée d'Ulzama 
seraient réduits aux maigres ressources de ce pays, puisqu'ils 
ne pourraient pas traverser la ligne pour s'approvisionner. 

Le 28 janvier 1836, les cinq bataillons de la légion parti- 
rent de Vitoria avec Bernelle pour se rendre à Pampelune. 
Ils exécutèrent un grand détour : ils allèrent d'abord par 
Puebla atteindre l'Ebre à Haro, puis descendirent la rivière 
par Genicero, Logrono et Agoncillo jusqu'à Lodosa ; enfin 
ils se dirigèrent au nord-est sur Larraga, et gagnèrent Pam- 
pelune en passant par Tiebas. Cette marche fut des plus péni- 
bles, en raison des pluies incessantes et du mauvais état des 
routes ; un homme mourut môme de froid ; mais les légion- 



(1) Le Ministre de la guerre au général de Saint-Yon, à Paris. A. H. 
G., Aff. d'Esp., carton 41 (minute d'une lettre non expédiée). 

(2) La petite liasse qui contient la minute précédente ainsi que les mi- 
nutes des lettres à Cordova et à Harispe relatives au même objet porto 
une suscription au crayon : <c Projets ajournés »; d'ailleurs, les états de 
service de Saint-Yon n'indiquent pas qu'il ait rempli cette mission. 



LA LIGNE DE PAMPELUNE AUX PYRÉNÉES 163 

naires supportèrent ces souffrances avec beaucoup de cou- 
rage et de résignation. 

Les cinq bataillons arrivèrent le 5 février à Pampelune, 
en même temps que le dépôt général venu de Tarragone par 
Saragosse et Tafalla. Bernelle tint à cœur de féliciter ses 
légionnaires de leur brillante conduite à l'Arlaban et de leur 
endurance pendant les marches, et il leur adressa la pro- 
clamation suivante : « J'éprouve un sentiment de bonheur en 
témoignant à la division sous mes ordres ma satisfaction de 
la voir en Espagne, comme en Afrique, belle de dévouement, 
de bravoure et de cette abnégation de soi-même qui a tou- 
jours caractérisé les armées françaises. Après avoir par- 
couru la Catalogne et l'Aragon et vaincu, dans- plusieurs 
rencontres, les ennemis du gouvernement dont nous sommes 
les défenseurs, je comptais bien, soldats de la légion étran- 
gère française, vous voir combattre avec avantage les Na- 
varrais rebelles. Mon espoir n'a pas été déçu aux monta- 
gnes de l'Arlaban, où vous avez fait preuve de cette intré- 
pidité qui fera toujours fuir devant vous ces bataillons en- 
nemis des libertés légales. Braves au combat, vous avez 
aussi, pendant les marches pénibles de Sanguessa à Vitoria. 
et de Vitoria à Pampelune, montré cette résignation et cette 
force d'âme que j'attendais de vous. Piecevez-en toutes mes 
félicitations et mes remerciements (1). » 

La légion se trouvant groupée près de Pampelune, Ber- 
nelle organisa, d'après les ordres du Ministre, trois com- 
pagnies de dépôt et une compagnie d'ambulance, clans les- 
quelles il plaça les anciens officiers des volontaires de 
Suarce. 

La ligne qu'occupa la légion, de Pampelune à Eugui, était 
jalonnée par les villages de Zabaldica, Anchoriz, Zuriain, 
Larrasoana, Zubiri, Saigos ; elle comprenait, en outre, des 
points situés le long de la chaîne des Pyrénées à l'est d'Eu- 
gui, tels que Viscarret, Burguete et Val Carlos. 

Les chefs de la légion restaient en correspondance suivie 
-avec Harispe et avec le Ministre de la guerre. Mais ïlarispe 



(1) Ordre de la division du 6 février 1836, imprimé dans Bernelle et Col- 
leville, Histoire de Vancienne légion étrangère, p. 288-289. 



164 LA LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

ne se contenta pas des renseignements reçus : il voulut être 
plus directement informé de l'état général de l'armée espa- 
gnole. Comme Saint- Yon n'avait pas été chargé de la mission 
qui avait dû lui être confiée, Harispe envoya le chef d'escadron 
Renaud de Vilback auprès de Cordova ; de Vilback rencontra 
le général espagnol aux Aldudes le 13 février 1836 et recueillit 
tant de sa bouche que de celle des officiers espagnols ou 
français qu'il put voir, des détails intéressants (1). 

Cordova, dans l'entretien qu'il eut avec Vilback, lui expli- 
qua le plan dont il poursuivait l'exécution : il voulait frapper 
le carlisme au foyer même d'où il tirait son ardeur, couper les 
communications du centre de l'insurrection avec les points 
voisins, « assiéger la faction, établir entre elle des parallèles 
et resserrer le plus possible la circonvallation (2) ». Quoique 
les Carlistes fussent découragés et l'armée de la Reine en bon 
état, il lui fallait, pour mener cette entreprise à bonne fin, 
30.000 hommes de renfort, mais 30.000 hommes nourris, 
payés, vêtus, ainsi que les magasins et les moyens de trans- 
ports nécessaires. Une intervention de la France paraissait à 
Cordova le vrai moyen d'en finir : 10.000 Français seraient 
suffisants, et peut-être même n'auraicnt-ils pas à combattre, 
car les chefs carlistes seraient heureux de trouver cette occa- 
sion de se soumettre (3). 

L'intervention française aurait d'ailleurs un autre avantage, 
d'après Cordova : elle permettrait, une fois le carlisme abattu, 
le maintien de l'ordre, en arrêtant, par son influence morale 
sur le pays, le développement des idées exaltées. Si, au con- 
traire, c'est par l'armée espagnole seule que l'absolutisme 
était vaincu, le gouvernement de la Reine trouverait aussitôt 
devant lui un ennemi plus fort, l'esprit démagogique ; bien 
plus, l'armée refuserait de se battre contre les démocrates et 
la révolution triompherait. La France alors interviendrait ; 



(1) Ces détails sont contenus dans un a résumé » établi par le chef du 
bureau des opérations militaires au ministère de la guerre, le colonel 
Brahaut, le 29 février 1836, et classé au 13 février. (A. H. G. y Aff. d'Esp., 
carton 17.) Mais il est préférable de s'en rapporter aux lettres elles- 
mêmes de* Renaud de Vilback. 

(2) Renaud de Vilback à Harispe, des Aldudes, 13 février 1836, 10 h. et 
demie du soir. A. II. G., Aff. d'Esp., carton 17 (copie). 

(3) Ibid. 



LA LIGNE DE PAMPELUNE AUX PYRÉNÉES J 65 

mais, au lieu de 10.000 ou 12.000 hommes, il en faudrait 
150.000 (1). 

Le général Cordova avait gagné la sympathie du comman- 
dant de Vilback, qui donnait sur lui quelques détails : « Il 
parle avec une facilité prodigieuse ; il a beaucoup de mé- 
moire; il est fier de ses opinions modérées (2)... Il m'a paru 
surtout touché de l'affreuse position de la Reine Régente, et 
dévoué à son service par sentiment comme par patriotisme. 
Il veut la liberté ; mais il ne la sépare point cle l'ordre, du 
règne des lois. Il est ennemi des révolutionnaires, dont il 
traite la puissance en Espagne de fantôme que d'autres crai- 
gnent, mais qu'il méprise (3). » 

Les populations n'apportaient malheureusement pas au 
général en chef le concours qui eût été nécessaire pour as- 
surer son succès ; Cordova appelait Saint-Sébastien, Bilbao, 
Vitoria, Logroûo et Pampelune ses cinq plaies, parce que 
chacune de ces villes voulait toute l'armée pour la défendre, 
et qu'elle refusait cependant de nourrir un corps quand elle 
en recevait un (4). 

L'entourage même du général en chef lui rendait peu de 
services ; il était sévèrement jugé par Vilback : « Son chef 
d'état-major Oraa est d'une incapacité complète, écrivait le 
commandant français, et son état-major général tout à fait 
inutile quand il n'est pas nuisible. Il n'a de ressources que 
dans son état-major particulier composé de jeunes gens, 
riches pour la plupart, et de grande famille, pleins de dé- 
vouement et d'ardeur. Ils se mettent toujours à la tête des 
colonnes ; son frère surtout, le colonel Fernando de Cordova, 
le remplace dignement un jour d'affaire, mais il est trop 
jeune pour qu'on lui donne des fonctions élevées (5). » 

Heureusement, Cordova suppléait à l'insuffisance de ses 
auxiliaires par une très grande énergie personnelle ; il avait 



(1) Renaud de Vilback à Harispe, 13 février 1836, lettre citée. 

(2) Ibid. 

(3) Du même au même, de Bayonne, 17 février 1836. A. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 17 (copie). 

(4) Renaud de Vilback à Harispe, des Aldudes, 13 février 1836, 10 h. et 
demie du soir. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 17 (copie). 

(5) Du même au même, de Bayonne, 17 février 1836. A. S. G., Aff. 
d'Esp., carton 17 (copie). 



1GG LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

su rétablir la discipline et avait montré en plusieurs circons- 
tances qu'il n'entendait pas laisser les troupes embrasser à 
leur guise le parti qui leur plairait. Un jour, il apprend que 
la division Oraa va proclamer la Constitution de 1812 : déjà 
les sous-officiers se sont prononcés, les hommes sont incer- 
tains, et les officiers se sont retirés dans une maison éloignée. 
Il monte à cheval, arrive au milieu des mutins, et est accueilli 
par les cris de : « Vive Cordova !» ; il impose silence : « Que 
veulent dire ces cris ? Cordova ne peut vivre qu'avec le respect 
des lois, de l'ordre et de la discipline. Cordova mourra pour 
les défendre ; vous le tuerez, c'est, facile, avant de rien faire 
contre vos serments. — Vive Cordova!... — Non! vive la 
Reine ! vivent Tordre et la discipline ! » La fermeté du géné- 
ral l'emporta, et les cris de : « Vive la Reine ! » se mêlèrent 
aux cris de : « Vive Cordova ! » (1). 

Toutes les qualités du général en chef ne pouvaient cepen- 
dant modifier beaucoup la situation de l'armée espagnole, et 
voici en quels termes Renaud de Vilback exprimait son im- 
pression : « Ma mission m'a laissé l'idée que le général Cor- 
dova était un homme vraiment distingué, doué de qualités 
heureuses, d'une grande facilité de travail, de pensée, d'ex- 
pression, d'une grande force morale ; en un mot, à la hau- 
teur de sa position, de sa fortune, et capable de s'élever 
encore si les circonstances le servent. Mais elles me parais- 
sent être au-dessus des forces humaines en Espagne. L'ar- 
mée n'a ni magasins, ni trésor, ni ressources d'aucune es- 
pèce et, lors même qu'elle aurait vaincu, détruit les Carlis- 
tes, elle se trouverait plus faible encore devant le nouvel 
ennemi de la Reine qui la travaille dès à présent. « Adieu », 
m'a dit le général Cordova en me quittant, « avant six mois, 
» et de toutes façons, nous nous reverrons à Bayonne. » J'en 
ai peur (2). » 

Cordova mit en pratique les mois suivants, dans la mesure 
de ses moyens, le plan qu'il avait indiqué au commandant de 
Vilback, en occupant d'une manière suivie la ligne de Pampe- 
lune aux Pyrénées. Depuis le commencement de février jus- 



Ci) Renaud de Vilback à Harispe, de Bayonne, 17 février 1836. A. U. G. 
Aff. d'Esp., carton 17 (copie). 
(2) Ibid. 



LA LIGNE DE PAMPELUNE AUX TYRÉXEES 



167 



qu'à la fin de juin 1836, la légion resta sur cette ligne, assistée 
par trois bataillons espagnols. Ces troupes n'eurent à livrer 
que des engagements sans grande importance ; mais elles 
furent néanmoins assez durement éprouvées, les Carlistes ne 
leur faisant pas de quartier. 

La guerre avait pris à cette époque un caractère féroce 
entre la légion et les Carlistes. Dès l'arrivée des « Algériens » 
dans leur pays, les Navarrais les avaient considérés comme 
de dangereux adversaires, dont ils devaient se débarrasser à 
tout prix ; ils avaient introduit dans leurs bataillons des tirail- 
leurs uniquement chargés de viser les officiers, et Ferrary 
racontait plus tard qu'il pouvait entendre leurs chefs crier 
sans cesse dans les rangs, au cours des engagements : « Mu- 
chachos, a las charreteras de la légion ! Enfants, ajustez les 
épaulettes de la légion ! » Ferrary reconnaissait d'ailleurs 
l'incontestable valeur de ces Navarrais : « Ce sont d'indomp- 
tables soldats, disait-il, et je doute qu'on trouve en Europe des 
troupes légères à leur comparer... Nous eûmes les plus 
grands obstacles à vaincre avant de conquérir sur eux tout 
l'avantage auquel la supériorité de nos manœuvres nous don- 
nait droit, car nous n'étions nullement faits à toutes les éter- 
nelles marches et contre-marches de cette guerre, cent fois 
plus rude que celle que nous avions faite contre les Bédouins 
de la Régence (1). » 

Aigris par les difficultés de la lutte, les Carlistes n'hésitè- 
rent pas à utiliser contre les légionnaires les sanglants pro- 
cédés qu'ils avaient employés au début de la campagne con- 
tre leurs compatriotes de l'armée constitutionnelle ; en 1834, 
ils avaient fusillé les soldats de la Reine tombés entre leurs 
mains, et même les habitants soupçonnés de favoriser les 
troupes constitutionnelles (2). Les détails relatifs aux enfu- 
mades des christinos dans l'église de Villafranca font fris- 
sonner d'horreur : les femmes sorties de la fournaise avaient 
été dépouillées, enduites de miel, roulées dans des plumes, 
couvertes de haillons, puis exposées sur des ânes aux ou- 



(1) Paroles de Ferrary rapportées par le baron Charles Dembowski, 
lettre de Berauens, 2 février 1838, dans l'ouvrage Deux ans en Espagne 
et en Portugal, Paris, 1841, p. 6 et 7. 

(2) Baron H. du Casse, Echos de la Navarre, Paris, 1840, p. 45. 



168 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Irages de la foule, en un cortège précédé de tambours et 
de trompettes ; les hommes avaient été fusillés à Lumbier 
deux jours après (1). Les Constitutionnels avaient d'ailleurs, 
en quelques circonstances, usé de représailles. 

Depuis les premiers mois de 1835, cet horrible état de choses 
avait à peu près cessé; lord Elliot, commissaire du gouverne- 
ment britannique, avait en effet été chargé de négocier, entre 
les Constitutionnels et les Carlistes, une convention destinée 
à arrêter l'emploi des procédés inhumains dont usaient les 
deux partis. Cette convention avait été signée le 27 avril 1835 
par Valdès, Zumalacarregui et lord Elliot ; elle interdisait le 
massacre des prisonniers et réglait leur échange pério- 
dique (2). 

Don Carlos avait estimé que celte clause, relative aux deux 
partis espagnols en présence, ne s'appliquait pas à la légion 
puisque ses soldats étaient étrangers à l'Espagne : il avait en 
conséquence décrété que les légionnaires seraient exclus du 
traité Elliot. Aussi bien en vertu de ce décret qu'en raison 
de leur penchant naturel, les Carlistes avaient, depuis le dé- 
but de la campagne, fusillé les légionnaires tombés entre 
leurs mains. 

Bernelle avait appris que les trente soldats pris avec le 
sous-lieutenant Dumoustier avaient été promenés dans les 
campagnes nus et la corde au cou pendant plusieurs jours 
et avaient péri dans les tourments ; deux d'entre eux seule- 
ment avaient pu s'échapper et raconter à la légion l'horrible 
fin de leurs camarades. Bernelle avait été particulièrement 
affecté de la mort de Dumoustier, auquel il portait « un 
intérêt tout particulier, par respect et reconnaissance pour 
la mémoire de son père (3) ». Et cependant le Ministre, igno- 



^ (1) Parmi les nombreux légitimistes français qui servirent comme offi- 
ciers dans les rangs carlistes, plusieurs ont écrit leurs mémoires et ra- 
conté avec détails ces scènes affreuses; voir : baron H. du Casse, Echos de 
la Navarre, Paris, 1840. ch. vu, p. 47-59; Alexis Sabatier, Tio Tomas, 
Bordeaux, 1836, p. 72 et suiv. ; etc. 

Dans un volume intitulé Historia de la guerra vltima en Aragon y Va- 
Jcncia, par Cabello, Santa-Cruz et Temprado, Madrid, 184o-184è, les gra- 
vures des deux volumes ne représentent que des massacres, fusillades ou 
noyades. Dans les appendices, figurent dos listes de personnes fusillées. 

(2) Le texte de cette convention est imprimé dans Hubbard, Histoire 
contemporaine de V Espagne, 2 e série, t. I er , p. 354-355. 

(3) Bernelle au maréchal Maison, de Pampelune, 6 février 1836. A. A. G., 
dossier P.-E. Dumoustier. 



LA LIGNE DE PAMPELUXE ATTX PYRENEES 169 

rant le triste sort du jeune homme, avait refusé d'approuver 
sa nomination d'officier alors qu'il avait déjà subi son sup- 
plice (1) ; l'ancien Saint-Cyrien avait chèrement payé son cri 
de Vive l'Empereur ! 

Dans les combats du début de 183G le massacre des soldats 
de la légion faits prisonniers se renouvela en maintes occa- 
sions. Un officier carliste écrit dans ses Souvenirs : « Je vis 
une fois, à la suite d'un combat, fusiller 150 d'entre eux que 
nous avions faits prisonniers (2). » 

De même, le 6 mars, dans un engagement près de Zubiri, 
une compagnie du 1 er bataillon ayant été presque .enveloppée, 
les légionnaires qui tombèrent aux mains de l'ennemi furent 
fusillés (3). 

Bernelle fut si vivement indigné qu'il adressa le lendemain, 
à la division, l'ordre du jour suivant : 

<( Le général commandant la division auxiliaire française 
porte à la connaissance des troupes' de la légion sous ses 
ordres qu'elles font exception à la convention passée entre les 
troupes espagnoles de la Reine et les rebelles au sujet de 
l'échange des prisonniers, et que nos soldats prisonniers, 
s'il en était fait parles factieux, seront fusillés. 

» En conséquence il engage les officiers, sous-officiers et 
soldats à combattre jusqu'au dernier soupir, n'importe dans 
quelle position désespérée où ils se trouveraient, une mort 
honorable sur le champ de bataille, en combattant vaillam- 
ment, étant préférable aux lâches outrages dont on les acca- 
blerait en les promenant en triomphe devant une populace 
fanatisée, et en leur faisant éprouver mille tortures avant de 
leur donner la mort ; il ordonne, pour représailles, de ne 
donner quartier à qui que ce soit, tout prisonnier rebelle 
devant être également passé par les armes sur le champ de 
bataille même. 

» Cet ordre sera lu et traduit à trois appels aux compa- 



(1) Dumoustier dut être massacré entre le 20 et le 30 septembre 1835 ; 
c'est le 27 octobre que le Ministre refusa d'approuver sa nomination d'of- 
ficier. A A. G., dossier P.-E. Dumoustier; et carton : légion étrangère. 

(2) A. T., Campagnes et Aventures d'un volontaire royaliste, p. 113. 

(3) Bernelle à Harispe, de Larrasoana, 30 mars 1836, pièce n° 18. 



170 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

gnies. MM. les chefs de bataillon s'en assureront et en ren- 
dront compte aux lieutenants-colonels (1). » 

L'occasion de mettre cet ordre à exécution se présenta 
bientôt. Le 24 mars, près de Zubiri, la légion, sachant l'en- 
nemi à proximité, chercha à l'atteindre ; à cet effet, le lieu- 
tenant-colonel Magnier fut détaché avec le 4 e bataillon vers 
la borda Fernandorena ; le temps était affreux ; un déluge 
de grêle et de neige fondue aveuglait les légionnaires, qui 
marchaient difficilement sur des pentes glissantes : la com- 
pagnie de voltigeurs du capitaine Aneth, se trouvant à 
l'avant-garde, un peu loin du bataillon, fut surprise par 
les Carlistes, et, après avoir été accueillie par un feu terrible, 
fut chargée par un escadron de lanciers navarrais ; le brave 
sergent Berset, complètement entouré avec sa section, opposa 
aux cavaliers ennemis une résistance héroïque : frappé de 
quinze coups de baïonnette sur les différentes parties du 
corps, atteint de deux coups pénétrants aux côtes et de deux 
coups de sabre, la main gauche traversée par une lance, il 
était encore debout, malgré ses vingt-deux blessures, et face 
à ses ennemis, quand le bataillon le délivra (2) ! Cet épisode 



(1) Ordre du jour de la division du 7 mars 1836, du quartier général 
de Larrasoarïa. A. II. G., Aff. d'Esp., carton 17 (copie jointe à la lettre 
de Bernelle, du 3 avril 1836). 

(2) Berset fut un des plus braves légionnaires de l'ancienne légion, efc 
sa carrière fut toute de gloire "et de modestie. 

Samuel-Benoît Berset, né en 1804 à Saint-Gingolph en Sardaigne (sur 
son extrait mortuaire,, il est porté so>us le nom de Berscth, né le 17 fé- 
vrier 1801 à Yvertlun en Suisse), était entré, le 5 mai 1826, au 8 e régi- 
ment d'infanterie de la garde royale (2 e suisse). Licencié en 1830, il 
s'engagea à la légion étrangère le 17 mars 1832, et y devint caporal le 
22 avril, caporal de voltigeurs le 16 décembre 1832, sergent le 1 er juin 
1833, sergent do voltigeurs le 1 er août sujvant. Passé au service d'Espa- 
gne le 27 juillet 1835, il reçut vingt-deux blessures à l'affaire du 24 mars 
1836 et fut nommé sous-lieutenant sur le champ do bataille. 

Remis de ses blessures, il fut cité à l'ordre du 8 août 1836 pour sa belle 
conduite à l'affaire du 1 er sur les hauteurs de Zubiri, et décoré de la 
croix do Saint-Ferdinand de l re classe,, le 17 août; ii se distingua de 
nouveau à l'affaire d'Arroniz et reçut une seconde fois^la croix de Saint- 
Ferdinand de l re classe le 14 septembre. Nommé sous-lieutenant de gre- 
nadiers le 1 er novembre 1836, promu lieutenant le 10 décembre 1837, et 
nommé lieutenant de voltigeurs le 11 octobre 1838, il resta jusqu'au bout 
fidèle à son corps, et ne rentra en France qu'au licenciement, le 18 jan- 
vier 1839. Il contracta aussitôt, le 31 janvier, un engagement à la nou- 
velle légion étrangère, où il ne fut admis que comme simple sergent, et 
la rejoignit en Afrique. ISommé sergent de voltigeurs le 9 mars 1839, ad- 
judant sous-officier le 21 février 1840, il demanda sa naturalisation en 



LA LIGNE DE PAMPELTJNE AUX TYRÉXÉES 171 

ne fit qu'exciter le courage et qu'allumer la fureur de ven- 
geance des légionnaires. Ils se mirent à la poursuite des 
Carlistes malgré la neige et le froid ; ils les rejoignirent, leur 
infligèrent une perte de 200 hommes, et leur firent en outre 
30 prisonniers, qui furent passés par les armes immédiate- 
ment. Les Carlistes avaient, de leur côté, achevé sur le champ 
de bataille les blessés français qu'ils avaient pu atteindre et 
cinq malheureux voltigeurs, faits prisonniers, furent brûlés 
vifs (1). 

Ces atrocités, connues des autorités militaires en France, 
les indignèrent ; le général Harispe, qui désapprouvait l'ordre 
du jour de Bernelle, lui conseilla de ne pas faire de quartier 
sur le champ de bataille, mais de ne jamais fusiller de pri- 
sonniers (2). 

Bernelle suivit ce conseil. Il sut donner à ses ennemis 
l'exemple de la modération, à la suite de la prise qu'il fit, au 
commencement d'avril, d'un lieutenant carliste du nom de 
Garnier. Cet épisode donne trop vivement l'impression de 
ce qu'était cette guerre pour être passé sous silence. 

Jules Garnier était un jeune Français appartenant à une 
bonne famille de Nîmes. Il n'avait que dix-neuf ans, et cepen- 
dant il avait déjà fait la guerre pour dom Miguel en Portugal 
et avait été fait prisonnier par les pédristes (3). Il se trouvait 
depuis clix-huit mois sous les drapeaux de don Carlos ; il 



janvier 1841, et rengagea pour cinq ans le 31 janvier. Cité à l'ordre de 
l'armée pour sa conduite devant Djidjelli, le 4 février, il fut décoré de 
la Légicn d'honneur le 25 avril 1841. Le 17 juin 1843, il reçut un coup 
de feu à la poitrine, au cours d'une expédition aux environs de Mcsta- 
ganem, et mourut le même jour à l'ambulance. A. A. G., dossier Berset; 
cf. reg. matric. lég. étrang. anc, troupe, vol. V, n° 4205; cf. reg. înatric. 
lég. étrang. nouvelle, officiers, n° *L16. — Voir aux annexes : « Quelques 
légionnaires. » 

(1) Lettre de Bernelle à Harispe du 24 mars; du même au même, du 30 
mars et Rapport de Bernelle, du 1 er avril. Pièces n os 17, 18 et 19. 

(2) Harispe au Ministre de la guerre, de Saint-Jean-Pied-de-Port, 1 er 
avril 1836. A. E. G., AS. d'Esp., carton 17 (original). 

(3) Cette indication se trouve dans les documents parlant de Garnier. 
On peut lire, d'autre part, dans un ouvrage écrit « par un officier fran- 
çais attaché au service de don Miguel », à propos de l'affaire du 10 octo- 
bre 1833 : (( Deux offiniers français, lieutenants dans l'infanterie de la 
garde royale de la police, furent blessés; l'un d'eux, le jeune Garnier, 
tomba au pouvoir des pédristes qui l'emmenèrent prisonnier au château 
de Lisbonne. » (Campagnes de Portugal en 1833 et 1834, p. 97.) C'est sans 
doute de Jules Garnier qu'il est question. 



172 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

s'était distingué dans les affaires du 28 octobre 1834, comme 
soldat dans la compagnie d'un Français au service de don 
Carlos, Alexis Sabatier, et, sur la présentation de cet offi- 
cier, avait été promu sous-lieutenant (1) ; il. avait acquis 
depuis le grade de lieutenant de grenadiers au 3 e bataillon 
de la Navarre. Garnier était à la tête d'une bande de trente 
hommes environ, dans laquelle s'étaient enrôlés cinq ou six 
légionnaires qui avaient déserté pour éviter le conseil de 
guerre. Les hommes de cette bande venaient continuellement 
tirailler sur les avant-postes et adressaient même aux soldats 
de Bernelle des invitations en français de passer à l'ennemi ; 
plusieurs embuscades leur avaient été tendues sans succès. 

Bernelle eut l'idée d'engager un voltigeur d'origine corse 
à simuler une désertion, et à revenir ensuite donner sur la 
position de la bande des renseignements certains. Dans la 
nuit du 6 au 7 avril, le Corse vint avertir son général que la 
bande était à Esain ; 60 hommes partirent aussitôt sous la 
conduite d'un officier, soutenus en arrière par trois compa- 
gnies ; ils réussirent à s'emparer de Garnier, d'un sergent et 
de trois soldats, et à tuer un déserteur de la légion qui cher- 
chait à fuir. 

Bernelle fit alors savoir aux Carlistes que l'exécution des 
trente prisonniers du 24 mars avait suffisamment vengé le 
sang français iniquement versé en Catalogne et en Navarre, 
et qu'il était disposé à se montrer clément à l'avenir si ses 
prisonniers étaient traités comme ceux de l'armée dte la Ueine 
dont il faisait partie. Il fit en même temps écrire par Garnier à 
don Francisco Garcia, commandant général carliste de la 
Navarre, la lettre suivante : 

« Le général français Bernelle, qui commande cette divi- 
sion, a eu la générosité de vouloir bien suspendre mon exécu- 
tion et celle du sergent et des trois malheureux soldats qui 
sont tombés en son pouvoir, jusqu'à ce qu'il ait su la manière 
dont Votre Excellence traitera les prisonniers de sa division, 



(1) Sabatier dit ensuite que Jules Garnier, d'une famille de Nîmes, avait 
été fait prisonnier en Portugal « en combattant dans les rues mêmes de 
Lisbonne »; il ajoute, que Garnier se montra toujours brave sur le champ 
de bataille. Tio Tomas, Souvenirs d'un soldat de Charles V\ Bordeaux, 
1833, p. 54. 



LA LIGXE DE PAMPELUNE AUX PYRENEES 173 

si elle veut bien présenter ma lettre à Sa Majesté de qui dé- 
pend notre mort ou notre grâce. 

» Mon général, mon front n'a pas changé de couleur à la 
vue de la mort dans quarante affaires auxquelles j'ai assisté 
en Navarre ; mais les malheureux soldats qui ont partagé mon 
sort, et parmi eux ce malheureux père de quatre enfants !... 
Votre Excellence ne signera pas leur arrêt de mort, ni Sa 
Majesté non plus. 

» J'ose donc espérer que la carrière de l'honneur se rou- 
vrira pour nous et pour les autres. » 

Bernelle ajouta en marge l'annotation suivante : « J'ai pris 
connaissance de cette lettre et j'en approuve le contenu. Le 
maréchal de camp commandant la division auxiliaire fran- 
çaise : Joseph Bernelle (1). » 

C'était une avance évidente en vue d'un accommodement 
relatif aux prisonniers. 

Garcia répondit à Jules Garnier une lettre dont Bernelle 
remarqua le « style glacé » (2), et qui présageait une réponse 
défavorable de don Carlos : 

« J'ai reçu la lettre ou mémoire que vous m'avez envoyé 
de la prison où vous vous trouvez, à Larrasoana, ainsi que 
le décret (sic) transcrit en marge et qui a été pris par le com- 
mandant ennemi de la légion étrangère. Je donnerai con- 
naissance de son contenu à Son Excellence le général en 
chef, pour qu'il décide ce qu'il jugera convenable (3). » 

Si la modération de Bernelle ne sut pas toucher le cœur 
des chefs carlistes, elle sembla lui attirer du moins, de ceux 
auxquels il avait fait grâce, une passagère reconnaissance ; 
Garnier lui écrivit de sa prison et lui exprima ses sentiments 
en ces termes : 



(1) Jules Garnier, lieutenant de grenadiers du 3 e bataillon, à don Fran- 
cisco Garcia, de Larrasoana, 6 avril 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., corresp., 
carton 17 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 10 avril 1836). 

(2) Bernelle à Harispe, de Larrasoana, 9 avril 1836. A. E. G., Aff. 
d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 8 (copie). 

(3) Don Francisco Garcia à Jules Garnier, du quartier général de 
Erize, 8 avril 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse I, pièce 8 (tra- 
duction). 



174 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

(( Ennuyé de faire une guerre aussi infâme et de faire le 
métier d'assassin, je ne veux plus servir au milieu des bar- 
bares ; votre générosité m'a dessillé les yeux et la reconnais- 
sance éternelle que je dois à vous et à Madame votre épouse 
me force d'abandonner rang, honneurs et grade gagnés sous 
d'autres bannières et de suivre votre sort jusqu'au bout du 
monde. 

» Je renonce dès à présent à prendre désormais les armes 
à la main pour quelque puissance que ce soit, hors mon 
pays, et je désire pouvoir me jeter à vos pieds pour vous 
donner les marques de ma reconnaissance et dorénavant de 
fidélité à ma promesse. 

» Le sergent et les deux soldats ne désirent être échangés 
que pour pouvoir se retirer chacun chez eux et se mettre à 
l'abri des chances funestes de cette guerre horrible, ou enfin 
suivre la détermination de Votre Excellence. 

» Ce n'est pas l'approche de la mort qui m'a épouvanté 
et a ébranlé mes opinions, c'est votre générosité et les prières 
d'un ange de bonté qui ont déterminé ma grâce et me forcent 
d'être reconnaissant à un second père et à une seconde mère, 
puisque je vous dois la vie (1). » 

Eternelle fut tellement touché par cette lettre qu'il poussa la 
générosité un peu plus loin ; il demanda au général Cordova 
non seulement la grâce de Garnier, mais aussi l'autorisation 
de l'incorporer dans la troupe sous ses ordres : « Je ne crois 
pas avoir à me repentir de cette confiance, écrivait-il à ce 
sujet au général Ilarispc, Garnier est Erançais ; il est plein 
de courage... je ne puis croire qu'il devienne un traître ; en 
tout cas je serai sur mes gardes (2). » 

Malgré les escarmouches continuelles livrées un peu par- 
tout, la division auxiliaire française avait continué, dans le 
courant de mars, la mise en état de défense de la ligne de 
Pampclune aux Pyrénées. Tous ses bataillons concouraient à 
tette entreprise ; seul, le 2% commandé par Dumesgnil, 



(1) Le lieutenant Jules Garnier au général Bernelle, du couvent de 
Saint-Pierre, 8 avril 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 8 
(copie). 

(2) Bernelle à Harispe, de Larrasoafia, 9 avril 183G. A. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 8 (copie). 



LA LIGXE DE PAMPELTJNE AUX PYRÉNÉES 175 

était resté à Lerida, et s'était d'ailleurs bravement battu le 
8 février à Santa-Lina (1). Mais les officiers et les hommes 
de ce bataillon se plaignaient amèrement d'être séparés de 
leurs camarades ; Bernelle, de son côté, écrivait au Ministre 
de la guerre espagnol que, contrairement à la convention, 
une partie de sa troupe échappait à son autorité ; il menaçait 
même de donner sa démission si le gouvernement ne faisait 
pas cesser cet état de choses (2). Le Ministre donna des 
ordres conformes au désir exprimé par le général français et 
le 2 e bataillon arriva le 28 mars à Pampelune (3). 

Bernelle tenait le maréchal Maison au courant de ces inci- 
dents et de tout ce qui concernait la légion (4) ; mais il lui 
écrivait aussi des pages d'une portée plus générale sur la 
marche des événements en Espagne. Dans une lettre du 
2 mars, il expliquait les intrigues du parti avancé pour faire 
remplacer à la tête de l'armée le général Cordova par le 
général Mina ; il exposait les mérites de Cordova avec une 
ardeur et une sincérité extrêmes ; il le' considérait comme le 
seul capable de mener la guerre à bonne fin, et le jugeait 
pour cette raison « non seulement l'homme de l'Espagne, mais 
encore l'homme de l'Europe (5) ». 



(1) Rapport de Bernelle du 2 mars, pièce n° 13. 

(2) Bernelle au Ministre de la guerre espagnol, de Larrasoana, 10 fé- 
vrier 1836. A. H. G., AfF. d'Esp., carton 44 (copie jointe à la lettre de Ber- 
nelle au Ministre de la guerre à Paris, du 11 février 1836). 

(3) Rapport de Bernelle du 1 er avril, pièce n° 19. 

(4) Bernelle au Ministre, de Larrasoana, 2 mars 18.36, pièce n° 13. 

(5) Le même a,u même, de Larrasoana, 2 mars 1836, pièce n° 14. 



CHAPITRE VIII 

L'APOGÉE DE LA DIVISION AUXILIAIRE FRANÇAISE 



Sommaire. — Développement des luttes politiques en France. — Préoc- 
cupations de Bernelle au sujet du rôle à tenir. — Le quartier général 
de Larrasoafia : les six bataillons sur la ligne de Pampelune aux Pyré- 
nées. — Organisation d'une cavalerie et d'une artillerie attachées au 
corps. — Situation et effectif de la légion. — Efforts de Cordova et de 
Bernelle : les lanciers polonais. 

Engagements près de Larrasoafia, les 25 et 26 avril 1836; le combat 
de Tirapegui; mort du sous-lieutenant Ferrandi. — Atrocités commises 
par les Carlistes. — Ordre du jour de Bernelle : justes critiques. — Au- 
cune réponse aux avances de Bernelle : évasion de Jules Garnier. — La 
camaraderie à la légion; une lettre des officiers au Phare de Bayonnc. 
— ■ La misère dans les troupes carlistes. — Proclamation du comte de 
Casar-Eguia. — Bernelle réclame l'intei'vention française. — Une lettre 
de Thiers à l'ambassadeur d'Espagne. — Efforts de Bernelle pour l'orga- 
nisation do la légion. — Le commandant de Senilhes en mission; il cons- 
tate l'état florissant de la légion. 

Les lanciers polonais. — Constitution des unités. — Kraiewski à leur 
tête. — L'étendard des lanciers. - - Le commandant Michel Horain. — 
Deux escadrons : les officiers. — Le lieutenant Sawicki. — Le capi- 
taine Wern. — ■ Le capitaine Zarembecki de Zaremba. — Arrivée de 
nouveaux officiers au début do juin ; formation du troisième escadron. 
— Affluence des demandes. — Polonais et étrangers. — Louis-Philippe 
envoie 300 chevaux à Bernelle. 

La batterie d'artillerie. — Sa constitution ; son renforcement. — Le 
lieutenant Jacques Rousset. — Le sous-lieutenant François Reilk. 

Engagements do niai et juin 1836. Nouvelle organisation projetée 
pour l'armée constitutionnelle. — Bernelle à la tête du corps d'armée 
de Navarre, auquel doit appartenir la légion. — Combat de Zubiri, le 
4 juillet 1836. — Expéditions vers le sud de Pampelune. — La victoire 
de Zubiri le l or août et ses conséquences. — Brillante situation de la 
légion. 



Les luttes politiques dont l'Espagne était le théâtre sem- 
blaient entraîner le pays vers un avenir très sombre ; c'était 
à la France, selon Bernelle, qu'il appartenait d'intervenir. 
« La France est à la tôle de la civilisation constitutionnelle, 
écrivait-il ; elle est placée de manière à ressentir les réactions 
da gouvernement despotique ou démagogique qui remplace- 



l'apogée de la division auxiliaire française 177 

rait indubitablement en Espagne le gouvernement constitu- 
tionnel de la Reine (1). » 

Si un bouleversement politique se produisait dans la Pé- 
ninsule, quel devait être le rôle de la légion française, venue 
avec la mission de soutenir un régime ? Bernelle posait par 
avance cette question au Ministre : 

« Lorsque nous avons consenti à venir en Espagne momen- 
tanément, écrivait-il, c'était avec l'intention bien positive- 
ment arrêtée de soutenir et défendre le gouvernement cons- 
titutionnel en Espagne, en harmonie avec le nôtre, tel enfin 
qu'il existait lors de notre débarquement dans la Péninsule ; 
si le gouvernement était remplacé par le despotisme ou le 
républicanisme, je sais bien ce que j'aurais à faire comme 
particulier, mais comme chef d'un corps composé en grande 
partie de Français ou d'hommes qui ont adopté la France 
comme leur patrie, le gouvernement français ne me donne- 
rait-il pas des instructions qui me dirigeraient dans une posi- 
tion aussi difficile (2) ? » 

Malgré les préoccupations politiques qui l'agitaient, Ber- 
nelle ne perdait pas de vue l'organisation de la légion ; il 
s'occupait d'en faire une unité pouvant se suffire à elle- 
même, en la dotant d'une cavalerie et d'une artillerie. Son 
quartier général était établi à Larrasoana : c'était là que se 
trouvait, le 15 avril, l'état-major de la division auxiliaire 
française ; dans la même ville, étaient réunies la cavalerie, 
qui ne comptait encore que 3 officiers et 80 hommes, et l'ar- 
tillerie, forte de 2 officiers, 35 hommes, 110 mulets. Les six 
bataillons comptaient tous plus de 500 hommes présents 
sous les armes, et étaient répartis du nord-est au sud-ouest 
sur la ligne qu'ils défendaient : le 1 er à Zubiri, le 2 e à Ur- 
daniz, le 3 e et le 4 e à Larrasoana, le 5 e à Zuriain, le 6 e à Za- 
baldica et Anchoriz ; la section hors rang et l'ambulance 
étaient à Larrasoana, et le dépôt général à Pampelune (3). 

La légion avait un effectif plus nombreux que lors de son 
débarquement à Tarragone le 17 août 1835, quoiqu'elle eût 



(1) Bernelle au Ministre de la guerre., de Larrasoana, 2 mars 1836, piè- 
ce n° 14. 

(2) Bernelle au Ministre de la guerre, de Larrasoana, pièce n° 14. 

(3) Situation de la légion au 15 avril 1836 ; pièce n° 22. 

Logion étrangère. ■* 



178 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

perdu 117 hommes sur les champs de bataille et 380 morts 
de blessures ou de maladies, passés par les armes ou con- 
damnés. Elle avait en effet reçu de France, en septembre 
1835, près de 200 engagés volontaires et peu après 600 hom- 
mes venant soit du dépôt de Toulon, soit d'Alger ; elle s'était 
grossie de 264 volontaires de Suarce, et de 179 hommes venus 
de France ou d'Afrique et incorporés isolément. Ce corps 
bigarré n'avait compté pendant ses huit mois de campagne 
que 46 déserteurs en Catalogne et 37 en Navarre ; l'enthou- 
siasme était toujours aussi grand, et les militaires qui arri- 
vaient au terme de leur engagement le renouvelaient (1). 

Le général Cordova faisait tous ses efforts pour aider Ber- 
nelle ; c'est même lui qui avait eu l'idée d'ouvrir dans l'ar- 
mée une souscription placée sous le patronage de la Reine 
Régente, et destinée à monter et équiper un corps de 500 lan- 
ciers polonais qui devait être adjoint à la légion auxiliaire 
française (2). 

Bernelle avait accepté ce projet avec d'autant plus d'en- 
thousiasme que, depuis son arrivée, il réclamait de la cava- 
lerie au gouvernement espagnol ; ses officiers, sous-officiers 
et soldats avaient, eux aussi, jugé par différentes circons- 
tances qu'une « cavalerie tenant à la légion » leur était indis- 
pensable, et ils avaient abandonné un arriéré de 52.000 francs 
de solde, qui leur était dû pour 1835 ; c'est avec cette somme 
que Bernelle avait commencé son organisation (3). 

L'idée était fort bonne, car beaucoup de Polonais se trou- 
vaient dans l'embarras ou dans le désœuvrement, soit en 
Angleterre, soit à Trieste, soit en France ; en France seule- 
ment, les réfugiés polonais étaient au nombre de 2.317 offi- 
ciers et 642 sous-officiers et soldats (4) ; ils étaient d'ailleurs 
braves et aguerris, et c'est avec eux que Bernelle espérait 
porter son corps de lanciers à 500 ou 600 hommes (5). La 



(1) Etat présentant l'effectif de la légion an 15 avril 1836, pièce n° 21. 

(2) Cordova à Bernelle, du quartier général de Lizasso, 20 février 1836, 
pièce n° 12. 

(3) Bernelle à Harispe, de Larrasoaîia, 30 mars 1836, pièce n° 18. 

(4) Situation des réfugiés polonais en résidence dans les divisions mili- 
taires au 15 avril 1836; état daté du 7 mai 1836, pièce 11 de la liasse. 
A. E. G., Aff. d'Esp., carton 45. 

(5) Bernelle au Ministre, de Larrasoana, 10 avril 1836, confidentielle. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45 (original). 



l'apogée de la division auxiliaire française 179 

souscription avait déjà fourni, au 10 avril 183G, des fonds 
suffisants pour armer, équiper et monter 120 hommes (1). 
Ces cavaliers portaient la flamme tricolore et Bernclle écrivait 
avec quelque orgueil au général Harispe : « Ils rappellent 
un peu les lanciers polonais de notre ancienne Garde impé- 
riale (2). )) 

Le maréchal Maison fit son possible pour aider au recru- 
tement des lanciers ; il écrivit au Ministre de l'intérieur pour 
le prier de faire connaître par ses préfets l'organisation du 
nouveau corps de cavalerie ; les réfugiés polonais devaient 
alors être dirigés sur Pau, mis en subsistance dans cette 
ville au dépôt de la légion étrangère, puis dirigés sur l'Es- 
pagne (3). Mais déjà la rumeur publique avait fait connaître 
le projet, et un certain nombre de Polonais, presque tous 
officiers, avaient demandé à faire partie du corps qui devait 
être formé (4). 

Cependant, les Carlistes laissaient peu de répit aux trou- 
pes qui gardaient la ligne et venaient continuellement in- 
quiéter leurs postes ; ils s'approchaient môme fort près du 
quartier général de Larrasoana. 

Le 25 avril, Bernelle dut envoyer couper un bois de sapins, 
dans lequel ils s'embusquaient pour tirer sur les sentinelles 
d'un blockhaus ; le détachement chargé de cette opération 
fat attaqué en revenant à Larrasoana. 

Le lendemain 20, les Carlistes couronnèrent les hauteurs 
de Tirapegui, situées en face du blockhaus; Bernelle détacha 
trois compagnies pour les surveiller, avec ordre de ne pas 
engager le combat. Mais les légionnaires, emportés par leur 
ardeur, furent bientôt aux prises avec l'ennemi, et Bernclle 
dut sortir de Larrasoana avec 500 hommes et 4 pièces de 
canon pour les appuyer. Il se trouva en face de 3.500 Carlis- 
tes ; pendant six heures, grâce à l'énergie de ses troupes, il 
leur résista énergiquement ; deux fois les troupes ennemies 



(1) Bernelle au Ministre, 10 avril 1836, lettre citée. 

(2) Le général Bernelle au général Harispe, de Larrasoana, 8 avril 1836. 
A. H. (t., Aff. d'Esp., carton 45 (copie). 

(3) Le Ministre de la guerre au Ministre de 1 intérieur, 22; avril 1836. 
Ibid. (minute). 

(4) Gasparin, ministre de l'intérieur, au Ministre de la guerre, de Pa- 
ris, 28 avril 1836. Ibid. (original). 



180 LA [LEGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

se mêlèrent aux siennes, et furent repoussées à la baïon- 
nette. La lutte fut acharnée ; le général Bernelle, vivement 
pressé, dut personnellement combattre pour se dégager et, 
sur 60 sapeurs qui lui firent bravement un rempart de leur 
corps, 22 furent tués ou grièvement blessés (1). 

La journée fut fertile en incidents héroïques : un sous- 
lieutenant corse, nommé Ferrandi, et un voltigeur, malgré 
les ordres formels de ne pas s'aventurer loin du gros des 
troupes, furent entourés par les ennemis et massacrés ; Fer- 
randi se défendit héroïquement et, avant de tomber, il sema 
la mort autour de lui (2). Le lieutenant qui dirigeait l'artil- 
lerie de la légion, Roussel, blessé au bras droit, fit preuve, 
ainsi que son sous-lieutenant, Reilk, d'un courage et d'un 
dévouement sans bornes. Ferrary, chef du 3 e bataillon, 
chargea trois fois à la tête de ses compagnies avec une re- 
marquable impétuosité (3). 

La retraite se fit en échelons sur Larrasoana ; le 3 e et le 
4 e bataillon se protégèrent tour à tour, et rentrèrent vers 
sept heures du soir à Larrasoana. 

Les Carlistes avaient perdu dans cette journée 80 tués et 
200 blessés ; la légion avait eu de son côté 20 tués et 70 bles- 
sés ; Bernelle avait été atteint légèrement d'une balle au bras. 

La lutte avait à nouveau été l'occasion d'atrocités révol- 
tantes. Les détails du massacre de Ferrandi furent rapportés 
par trois légionnaires qui, plus heureux que leur officier, 
eurent le bonheur de s'échapper ; ils revinrent couverts de 
blessures faites par des baïonnettes, des sabres et même des 
couteaux. D'autres, retrouvés sur le champ de bataille, 
avaient subi un traitement horrible : « Ils avaient les lèvres 
coupées, les joues hachées avec le sabre ou le couteau, la peau 



(1) Bernelle et Colleville, Histoire de l'ancienne légion étrangère, p. 308. 

(2) Ascagne-Alcide Ferrandi, né le 25 septembre 1805 à Cervione (Corse), 
s'engagea, au 2 e régiment du génie le 5 mars 1828, fut nommé sergent- 
major lo 30 novombre 1831 et placé avec son grade aux ouvriers d'adminis- 
tration ; il passa sergent-major à la l re compagnie do pionniers do disci- 
pline le 5 novembre 1834; puis à la légion étrangère en 1835. Il fut nommé 
adjudant sous-officier au service d'Espagne, et sous-lieutenant le 13 jan- 
vier 1836; c'est trois mois plus tard, le 26 avril, qu'il tomba sur le champ 
de bataille. A. A. G., reg. matric. lég. étrang. ancienne,, troupe, vol. XIII, 
n° 12412; reg. matric. 18 e de ligne, troupe, vol. X, n° 9355. 

(3) Voir Bernelle et Colleville, Histoire de Vancicnne légion étrangère,. 
p. 313. 



L APOGÉE DE LA DIVISION AUXILIAIRE FRANÇAISE 181 

du iront enlevée et les paupières arrachées ; cependant ils 
vivaient encore, et l'un d'eux témoignait par des paroles 
presque inarticulées, mais pourtant intelligibles, qu'il avait 
connaissance de son état (1). » 

Bernelle l'ut très satisfait de la belle conduite qu'avaient 
tenue les militaires de la légion et les félicita par un ordre du 
jour très flatteur ; mais il leur reprocha néanmoins leur 
ardeur intempestive qui l'avait forcé à engager le combat 
contre sa volonté : « Cette affaire, leur disait-il, dont les 
résultats sont si honorables pour la légion, eût pu avoir une 
issue plus heureuse encore si les officiers, sous-officiers et 
soldats, moins enthousiasmés et comprenant mieux leurs 
devoirs militaires, eussent suivi plus exactement les ordres 
qui leur avaient été donnés (2). » Une critique du même 
genre s'appliquait à l'héroïque Ferrandi : « C'est avec un 
profond sentiment de douleur que le général a vu un officier 
ne point vouloir écouter les avis dictés par une prudence bien 
entendue et périr, lui et plusieurs des soldats sous ses ordres, 
victime de son opiniâtreté. Le général ne peut s'empêcher de 
payer son tribut de reconnaissance à la mémoire du brave 
Ferrandi qui, bien qu'il ait mal compris un de ses devoirs 
d'officier, celui de l'obéissance, avait un avenir brillant de 
gloire ouvert devant lui (3). » 

Le massacre de Ferrandi et les mutilations infligées aux 
blessés montraient que les Carlistes ne modifiaient nullement 
leur manière de traiter les hommes tombés en leur pouvoir. 
Bernelle n'avait d'ailleurs reçu aucune réponse aux proposi- 
tions qu'il avait faites à ce sujet, et gardait toujours le lieu- 
tenant Garnier comme prisonnier (4). Sur l'instigation du 



(1) Bernelle au Ministre de la guerre, à Paris, de Larra&c-ana, 1 er mai 
1836 ^original). Cf. rapport du général Bernelle au général de Meer, 
vice-joi de Navarre, du 27 avril 1836 (imprimé). Lettres de Bernelle à 
Harispe, du 28 et du 29 avril 1836 (copies), etc. 

(2) Ordre de la division relatif à l'affaire d'Esain, de Larrasoana, 27 
avril 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie jointe à la lettre do 
Bernelle au Ministre, 1 er mai). 

(3) Ordre de la division relatif à l'affaire d'Esain, cité. 

(4) Bernelle à Harispe, de Larrasoana, 28 avril 1836. A. E. G., Aff. 
d'Esp., carton 17 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 29 
avril). 



182 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

général Cordova (1), il avait proposé à Garnier de l'échanger 
contre un officier de la Reine, en lui demandant de revenir 
ensuite servir dans les rangs de la légion, et même d'amener 
avec lui des déserteurs carlistes s'il pouvait. Garnier répon- 
dit très dignement qu'en cas d'échange il ne pourrait man- 
quer à la parole qui le liait à don Carlos, et qu'il serait tenu 
de porter à nouveau les armes contre les troupes constitu- 
tionnelles (2). Aucune décision n'intervenait ; aussi le jeune 
homme ayant obtenu, grâce à son attitude, une plus grande 
liberté, en profita pour aller reprendre sa place dans l'armée 
carliste, et la « légion le compta de nouveau au nombre de 
ses ennemis acharnés (3) ». 

Les journaux français manifestaient leur indignation en 
apprenant les atrocités commises dans ces luttes ; ils expri- 
maient l'avis qu'il était temps d'y mettre un terme en inter- 
venant auprès de don Carlos ; mais certains d'entre eux pa- 
raissaient faire une distinction entre les Français et les étran- 
gers qui servaient à la légion. Les officiers français de la 
légion saisirent cette occasion de faire connaître leurs senti- 
ments ; ils écrivirent, le 29 avril, au rédacteur en chef du 
Phare de Bayonne des pages pleines de cœur. Leur lettre 
constituait un témoignage de la camaraderie particulière au 
corps dans lequel ils servaient, et résumait à la fois ses origi- 
nes, son idéal et sa destinée (4). 

« Nous donc, Français, disaient-ils, verrions avec peine 
une mesure qui tendrait à séparer notre destinée de celle de 
nos braves compagnons d'armes ; nous avons combattu en- 
semble en Afrique et en Espagne ; un baptême de sang nous 
a tous unis au nom de l'honneur et de la France, et nous 
désirons que la gloire et les dangers continuent à être com- 
muns. Chacun de nous combat au nom de la France et de 
l'Europe constitutionnelle ; c'est pour des intérêts aussi sa- 
crés que nous avons renoncé temporairement à des couleurs 
pour lesquelles, presque tous, nous avons versé notre sang. 
Tous ceux que la loi appelle encore étrangers n'attendent 



(1) Cordova à Bernelle, de Vitoria, 16 avril 1836. Imprimée dans Ber- 
nelle, TLUtoire de l'ancienne légion, p. 469-470. 

(2) Garnier à Bernelle, du couvent de Saint-Pierre, 4 mai 1836. Impri- 
mée dans Bernelle. Ibid., p. 470. 

(3) Bernelle et Colleville, Histoire de Vancienne légion étrangère, p. 306. 

(4) La lettre est reproduite in extenso, pièce n° 26. 



l'apogée de la division auxiliaire française 183 

que les délais fixés pour prendre le nom de Français ; ce n'est 
qu'à cette condition et dans cet espoir qu'ils servent. Les 
titres, les honneurs, les grades, ne sont rien pour eux sans 
le titre de Français. C'est une adoption faite depuis long- 
temps dans nos rangs et, nous le répétons, ce n'est qu'avec 
douleur que nous verrions faire une distinction parmi nous ; 
car nous sommes déterminés à souffrir ensemble les chances 
de la bonne comme de la mauvaise fortune et à attendre avec 
une respectueuse résignation ce qui sera sans doute stipulé 
pour faire cesser un système d'atrocités que nous regrettons 
tous, cependant sans le craindre, honteux de nous voir rame- 
ner aux siècles de barbarie par les prétendus défenseurs de 
la légitimité et d'une religion de paix et de douceur. » 

Si les Carlistes se montraient impitoyables, c'est qu'ils 
constataient le revirement que la légion avait apporté dans 
leur situation générale. Ils voulaient à la fois inspirer de la 
terreur à ces nouveaux adversaires et se venger de la misère 
à laquelle ils se trouvaient réduits. Les bataillons de don 
Carlos se désorganisaient ; l'un d'eux, le 10 e , s'était révolté 
contre ses officiers aux cris de : « A bas don Carlos ! Vive 
Isabelle ! »; beaucoup de déserteurs, même des officiers, ar- 
rivaient à Bernelle ; les liommes étaient en général vêtus de 
haillons, et avaient passé l'hiver, dans des montagnes couver- 
tes de neige, avec des pantalons de toile ; les vivres leur 
étaient rarement assurés pour le lendemain (1). Il est vrai que 
ces bataillons vivaient au milieu de populations qui leur 
étaient entièrement dévouées, et qui se dépouillaient pour 
eux avec un absolu désintéressement, pour ce qu'elles appe- 
laient la cause du roi absolu el de la religion. 

Le général en chef de l'armée carliste, le comte de Casa- 
Eguia, cherchait à jeter le trouble dans l'esprit des soldats 
de la Reine, et les provoquait à la désertion. Il leur adres- 
sait même des proclamations pour les attirer à sa cause : 
« Soldats, leur disait-il, jusques à quand vous laisserez-vous 
tromper par vos chefs, qui ne cherchent et ne défendent que 
la révolution et le désordre?... Comment ne reconnaissez- 



(]) Bernelle à Harispc, de Larrasoaiïa, 8 mai 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., 
carton 17 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 10 mai). 



184 LA LÉGIOX ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

vous pas dans tous ces événements la main de la divine Pro- 
vidence, qui protège si visiblement les droits légitimes d'un 
souverain si vertueux et si cher aux Espagnols que l'est le 
Roi N. S. don Carlos V ? Il est temps que vous connaissiez 
la justice de la cause que soutiennent ses vaillants volontai- 
res ; il est temps que vous preniez rang parmi eux. Venez 
servir avec eux î Venez, pour mettre un terme à tant de 
maux dont sont victimes les provinces qui gémissent sous le 
sceptre de fer d'une reine usurpatrice ! Accourez : vous serez 
tous les mêmes pour moi ; et par votre union et le partage 
des fatigues, vous participerez aussi à la gloire qui couronne 
toujours les efforts de celui qui travaille au repos et au bon- 
heur de sa patrie (1). » 

Cet appel « à l'armée ennemie » paraissait être un aveu 
de faiblesse et d'impuissance. Bernelle jugeait le moment 
opportun pour qu'une intervention française se produisît, et 
il n'hésitait pas à le dire au général Harispe : « Un moment 
plus favorable, lui écrivait-il le 9 mai, ne peut pas se pré- 
senter pour faire une démonstration de la part de la France ; 
je suis persuadé, et les personnes qui connaissent la position 
du pays, notamment le général en chef, partagent mon opi- 
nion à cet égard, que si vous franchissiez la frontière avec 
12.000 hommes, les neuf dixièmes de la faction (2) se dé- 
banderaient... Si nous devons faire quelque chose pour ce 
pays, et pour le monde civilisé, faisons-le donc (3). » 

Mais l'intention du gouvernement n'était pas d'intervenir 
puisque, dès le 30 avril 1836, Thiers avait adressé à notre 
ambassadeur en Espagne une dépêche officielle dans la- 
quelle il s'exprimait en ces termes : « L'intervention armée, 
de quelque nom qu'on la couvre, dans quelques limites qu'on 



(1) Proclamation à l'armée ennemie. Le général en chef du roi notre 
seigneur D. Carlos V (traduction imprimée jointe à la lettre d'Harispe 
au Ministre du 20 mai 1836). Original en espagnol, carton 17. 

Cordova mit lui-même cette proclamation à l'ordre de son armée le 19 
mai, pour en atténuer l'effet, et la lit suivre d'appréciations montrant 
combien les promesses faites étaient trompeuses. Le lendemain 20 mai, il 
rédigea à son tour une proclamation à l'armée carliste. Carton 17. 

(2) La faction, terme par lequel les constitutionnels désignaient les par- 
tisans de don Carlos, les factieux. 

(3) Bernelle à Harispe, de Larrasoana, 9 mai 1833. A. H. G., Aff. dfcsp., 
carton 17 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 10 mai). 



l'apogée de la division auxiliaire française 185 

propose de la restreindre, dût-elle môme se borner à' l'occu- 
pation du Bastan, est encore repoussée en ce moment par les 
mêmes considérations qui, jusqu'à présent, ne nous ont pas 
permis d'y consentir. Sans rien préjuger sur les change- 
ments que des circonstances différentes pourraient apporter 
plus tard dans nos déterminations, nous devons déclarer 
que, tant que les choses resteront dans l'état où elles sont 
aujourd'hui, les démarches qu'on ferait pour obtenir de 
nous une coopération armée seraient sans résultat. Ces dé- 
marches qui, comme celles qui ont déjà eu lieu, ne tarde- 
raient pas à devenir publiques, seraient une imprudence 
tout à fait gratuite, puisqu'en mettant dans un nouveau jour 
la détresse du gouvernement de la Reine, et en L'exposant à 
un refus pénible, elles ne pourraient avoir d'autre effet que 
de diminuer encore ce qui lui reste de force morale. Ses amis 
ne peuvent donc trop lui conseiller de s'en abstenir (1). » 

Quoique Bernelle ne fût pas tenu exactement au courant 
•des intentions de Thiers, il espérait peu une intervention et, 
en homme énergique, il ne voulait compter que sur les forces 
dont il disposait. Il s'appliquait constamment à perfectionner 
leur organisation, et son plus grand souci était de leur assu- 
rer un recrutement régulier, pour combler les vides que la 
mort, la désertion ou la libération pouvaient produire dans 
leurs rangs. Toutes ses lettres à Harispe insistaient sur la 
nécessité qu'il y avait de lui envoyer des hommes : « C'est 
une question de vie ou de mort pour la légion en Espagne, 
lui écrivait-il le 8 mai, et pour les intérêts français qu'elle y 
représente de son mieux (2). » 

Le chef d'escadrons d'état-major de Senilhes, envoyé par 
le gouvernement de Louis-Philippe en mission à l'armée du 
Nord, put constater les efforts que faisait Bernelle. 



(1) Thiers à l'ambassadeur de France en Espagne, le 30 avril 1836, citée 
■dans le discours de Guizot, Moniteur universel du 11 janvier 1837, paga 63, 
2 e colonne. 

(2) Bernelle à Harispe, de Larrasoana, 8 mai 1836. A. E. G., Aff. d'Esp., 
carton 17 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 10 mai). 

— Le 24 mai il s'exprimait dans des termes presque identiques : « Cette 
opération du recrutement est à mon avis une affaire de vie ou de mort, 
non seulement pour la légion, mais pour l'influence française présente et 
future. » Bernelle à Harispe, de Pampelune, 24 mai 1836. A. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 17 (original). 



186 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Jean-François do Cariés de Senilhes, né en 1798 à La- 
caune (Tarn), et qui avait débuté en 1815 comme garde du 
corps du Roi, avait fait jadis la campagne d'Espagne en 1823 
et 1824 ; il était allé en Afrique en 1830 comme capitaine 
et y avait été promu chef de bataillon ; revenu en 1831, il 
avait été employé près du directeur de la cavalerie au mi- 
nistère de la guerre, puis avait été nommé secrétaire du 
comité de l'infanterie et de la cavalerie le 26 septembre 1832. 
C'est le 11 avril 1836 qu'il avait été désigné pour être com- 
missaire du gouvernement français au quartier général de 
l'armée de la Reine (1). 

Senilhes put constater, dès son arrivée en Espagne, le 
merveilleux état de la légion, et en rendre compte dans un 
rapport au Ministre de la guerre : « Il est impossible, écri- 
vit-il, de voir un corps d'une tenue, d'une discipline plus 
parfaites et d'un ensemble plus imposant : j'ai pu faire cette 
remarque dès que j'ai été au milieu de ses avant-postes, et 
ceux de ses bataillons que j'ai trouvés réunis par suite des 
mouvements qu'avaient nécessités les démonstrations des 
Carlistes, n'ont fait que confirmer et généraliser mes pre- 
mières impressions. Après une année de marches, de fati- 
gues et de combats, durant laquelle les soldats ont toujours 
couché sur la dure, et n'ont pas une seule fois dépouillé leurs 
vêtements, on peut s'étonner qu'ils présentent le même as- 
pect qu'une troupe qui sortirait d'un quartier de l'intérieur, 
un jour de parade. Cet étonnement prendrait presque le ca- 
ractère de l'admiration si on axait en même temps sous les 
yeux les troupes espagnoles avec lesquelles la légion se 
trouve aujourd'hui en contact. Ce résultat est dû aux cons- 
tants et habiles efforts de M. le général Bernelle qui, d'une 
part, a su s'emparer de l'esprit du soldat et en moraliser 



(1) Senilhe9 fut nommé lieutenant-colonel le 30 mai 1837. Au mois de 
septembre 1839 il fut envoyé en mission en Espagne auprès du général 
Espartero; puis, le 30 décembre 1840, nommé colonel du 2 e régiment de 
la légion étrangère. Il resta en Algérie du début de 1841 à la fin de 1847, 
commanda à diverses reprises la subdivision de Bône par intérim, fut 
cité aux combats de mai 1842, de mars 1843, de juin 1846, et fut nommé 
maréchal de camp le 18 janvier 1848. Il commanda le collège militaire de 
La Flèche du 3 mars 1848 au 20 décembre 1849, fut alors mis en dispo- 
nibilité, exerça successivement plusieurs commandements de 1852 à 1859, 
et fut placé dans la section de réserve le 13 octobre 1860. Il mourut à 
Bordeaux le 17 juillet 1862. A. A. G., dossier de Senilhes. 



l'apogée de la division auxiliaire française 187 

l'instinct ; et qui, de l'autre, a agi de manière à ce que ses 
hommes ne souffrissent que peu ou point de l'exiguïté des 
moyens dont peuvent disposer les autorités espagnoles (1) ». 

L'organisation des lanciers polonais intéressait particuliè- 
rement Bernelle ; aussi, lorsque le commandant de Senilhes 
vint le voir à Pampelune, dans la deuxième quinzaine de mai, 
il le fit accompagner, à son retour au quartier général, par 
un lancier armé et équipé, afin que Cordova pût admirer 
l'uniforme du nouveau corps. Bernelle parlait de ce régiment 
avec l'admiration naïve qu'un père a pour ses enfants : 
« Même dans l'armée française, écrivait-il. à Harispe, il n'y 
a pas de régiments de cavalerie mieux montés, et dont l'ha- 
billement et le harnachement soient d'un goût plus militaire, 
plus sévère et plus élégant (2). » 

Les unités de ce corps de lanciers furent formées autant 
avec les Polonais qui furent pris dans les rangs de la légion 
qu'avec ceux qui vinrent des dépôts dé réfugiés formés en 
France. Bernelle voulait mettre à la tête de ce corps un lieu- 
tenant-colonel de valeur ; il demanda le chef d'escadrons 
Korte, auquel il offrait ainsi un grade de plus (3) ; Korte 
refusa, en donnant comme seule raison qu'il « ne voulait pas 
servir dans un pays étranger (4) ». C'est alors qu'on désigna 
comme lieutenant-colonel des lanciers Kraiewski, officier 
d'une rare bravoure ; ce n'était pas un tacticien, mais un 
sabreur fougueux, brillant, plus capable que personne de 
commander et d'entraîner les lanciers. La plupart des offi- 
ciers du nouveau corps étaient ses compatriotes, tels les 
capitaines .Gaucz et Zarembecki (5). 

Lorsque les lanciers eurent des chevaux, des équipements 
et des chefs, il fut question de leur donner un étendard. Ber- 
nelle le fit exécuter par un brodeur de Pampelune ; il portait 



(1) Rapport du chef d'escadrons de Senilhes au Ministre de la guerre, 
de Vitoria, mai 1336. Imprimé dans Bernelle et Co'leville, Histoire de Van^ 
cienne légion étrangère, p. 334. 

(2) Bernelle à Harispe, du quartier général de Pampelune, 26 mai 1836. 
A. E. G., Aff. d'Esp., carton 17 (original). 

(3) Bernelle à Harispe, de Larrasoafïa, 19 avril 1836. A. E. G., Aff. 
d'Esp., carton 45, liasse 2 (original). 

(4) Korte au général Schramm, directeur du personnel, d'Alger, 27 mai 
1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 24 (original). 

(5) Voir Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 323-324. 



188 LA LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 



d'un côté les armes de France et d'Espagne et, de l'autre, 
l'aigle blanc de Varsovie. Mais, la somme demandée par le 
marchand n'ayant jamais été complètement versée, cet éten- 
dard n'accompagna pas les lanciers sur les champs de 
bataille (1). 

Dès la fin de mai, le chef d'escadrons Michel Horain, frère 
du chef d'état-major de Bernelle, avait été désigné pour 
l'état-major des lanciers, et les cadres de deux escadrons 
avaient été constitués. Le premier escadron, commandé par 
le capitaine en premier Ludechowski, avait, comme capi- 
taine en second, Skarzynski; comme lieutenants, Favre et Sa- 
wicki, et comme sous-lie ulenant, Bielinski. Le second esca- 
dron, commandé par le capitaine Wern, avait pour capitaine 
en second Zarembecki ; pour lieutenants, Bernelle et Roc- 
kicki, et pour sous-lieutenant, Dreux. 

Les Polonais avaient presque tous servi dans leur pays et 
étaient des cavaliers accomplis. Félix Sawicki, né le 7 mai 
1810 (2), avait été volontaire au 1 er lanciers russes en 1827 ; 
sous-officier au 3 e lanciers polonais en mai 1829, il y était 
devenu sous-lieutenant le 25 septembre 1831. Il avait été 
admis à la légion comme sous-lieutenant à la suite le 20 sep- 
tembre 1832, était passé au service d'Espagne et avait été 
promu lieutenant le 2G octobre 1835 (3). 



(1) D'Ortasini, qui donne ces détails, ajoute des réflexions qui montrent 
la sympathie dont jouissaient alors les Polonais : « Pauvre aigle blanc! Il 
semble qu'il ne lui soit plus permis de flotter dans les airs, car le dra- 
peau, quoique travaillé à Pampelune, d'une manière brillante, ne put être 
retiré, parce qu'on ne put le payer : les avances de Bernelle ne couvraient 
pas la moitié du prix lixé. Il est enfoui maintenant dans le tiroir d'un 
brodeur. Plaise à Dieu que la force de l'oiseau innocent et hardi s'aug- 
mente bientôt, afin qu'il puisse sortir, non seulement de la boutique de 
l'ouvrier espagnol, mais encore du tiroir de Nicolas I er ! Puiseé-je lui don- 
ner les ailes de mon espérance! » L'Espagne constitutionnelle, p. 324. 

(2) A Kamienka, disent les pièces de son dossier. 

(3) Sawicki avait été décoré de Saint-Ferdinand le 24 mars 183G. Il fut 
blessé d'un coup de lance à la cuisse gauche le 5 juin 1837 à Ocana, puis 
d'un coup de feu à Villafranca le 2 janvier 1838. Après le licenciement de 
la légion à la fin de 1838, Sawicki revint en France ; il fut affecté à la nou- 
velle légion comme sous-lieutenant le 31 mars 1839, fut blessé d'un coup 
de feu à la main gauche, avec perte du médius, à Egris, près de Mascara, 
le 15 avril 1842, et nommé lieutenant le 19 mai. Il devint capitaine en 
1847, fut décoré en 1852, et ne quitta l'Algérie que pour faire avec la 
légion la campagne d'Orient en 1854. Atteint de surdité et de douleurs 
rhumatismales, il fut obligé de prendre sa retraite en 1855. En octobre 
]894, il écrivit de Toulouse au Ministre pour lui réclamer son brevet d'offi- 
cier polonais, qu'il avait envoyé jadis pour être admis à la légion, et satis- 
faction lui fut donnée. A. A. G., dossier Sawicki. 






i/ArOGÉE DE LA DIVISION AUXILIAIRE FRANÇAISE 18î> 

Le capitaine Joseph Wern, né le 14 mars 1809 (1), était 
entré comme volontaire au 3 e lanciers le 1 er août 1824, et 
avait été envoyé comme élève à l'Ecole des sous-officiers 
en octobre 1826 ; sous-lieutenant au 3 e régiment de lanciers 
polonais le 14 décembre 1830, lieutenant au mois d'août 
suivant, il avait fait la campagne de 18301831 contre les 
Russes. Admis à la légion étrangère comme lieutenant à 
la suite le 10 octobre 1832, il y fut nommé lieutenant le 
27 mars 1834 et capitaine le 22 juillet 1835 ; passé au service 
de l'Espagne, il fut affecté au commandement du 2 e escadron 
de lanciers le 1 er mai 1836 (2), 

L'officier qui le secondait à la tête de cet escadron, le 
capitaine Charles-François Zarembecki de Zaremba; était né 
le 3 janvier 1803 à Sokolow (3). Soldat en juillet 1823 an 
3 e régiment de lanciers polonais, sergent le 11 novembre 
suivant, sergent-major le 1 er octobre 1826, porte-enseigne le 
11 octobre 1830, il passa sous-lieutenant a-u 10 e régiment de 
lanciers polonais le 30 décembre 1830, puis lieutenant le 
25 septembre 1831 ; il fit pendant ces deux années la campa- 
gne contre les Russes, fut blessé d'un coup de lance à la 
poitrine, et décoré de la croix d'or de Pologne. Admis à la 
légion comme lieutenant à la suite le 10 août 1832, titularisé 
le 27 mars 1834, il passa au service d'Espagne, y devint ca- 
pitaine le 11 janvier 1836, et fut affecté aux lanciers le 
1 er avril 1836 (4). 

D'autres Polonais vinrent de France, à l'exemple des chefs 



(1) A Pzczuczynie (sic), dit une pièce de son dossier. 

(2) Il devint capitaine de voltigeurs le 1 er juillet 1837, puis démissionna 
du service d'Espagne le 28 octobre suivant et revint en France. Affecté 
comme capitaine à la nouvelle légion le 9 février 1838, il fut décoré l'an- 
née suivante, resta en Afrique jusqu'en 1842, puis démissionna pour ren- 
trer dans sa patrie. A. A. G., dossier Wern. 

(3) A Sohoro, selon son dossier. Peut-être s'agit-il de Solcolow. 

(4) Il devint par la suite capitaine adjudant-major le 1 er août 1830, fut 
blessé d'un coup de feu à la hanche et décoré de l'ordre de Saint-Ferdi- 
nand. Après le licenciement, il fut affecté en septembre 1839 à la nou- 
velle légion étrangère comme lieutenant, passa capitaine en 1842, ne quitta 
l'Algérie qu'en 1S54 pour faire la campagne d'Orient et fut proposé pour 
la retraite en raison de ses infirmités au mois d'octobre 1854. Admis sur sa 
demande à l'hôtel des Invalides en décembre 1882, il y mourut le 12 mars 
1883. A. A. G., dossier Zarembecki do Zaremba. 



190 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

d'escadrons Henri Kraiewski, Michel Horain, et du sous- 
lieutenant Bielinski ; c'est ainsi que le 12 juin 1836 étaient 
déjà arrivés, munis d'une autorisation délivrée par l'ambas- 
sadeur d'Espagne à Paris, les capitaines Przyluski, Skar- 
zynski, Woroniewski, Xalencz Borzewski, le lieutenant Pon- 
gowski, le sous-lieutenant Cieciszowski. Ces officiers furent 
aussitôt compris dans les cadres des lanciers, de sorte que 
l'organisation du troisième escadron put être commencée (1). 

A la même date, Bernelle envoyait au Ministre les noms de 
douze autres officiers polonais qui avaient demandé à servir 
à la légion, et il insistait pour qu'ils fussent envoyés en Es- 
pagne le plus tôt possible : c'étaient les capitaines Pogo- 
nowski, Brzozowski, Vincent Ujardowski ; les lieutenants 
Louis Swidrinski, Henri Poninski, Bronislas Stadnicki ; les 
sous-lieutenants Piwowarski, Jérôme Nierabitowski, Mau- 
rice Millier, Antoine Wodrynski, Eustache Twardukowski 
et Tittenbronn. Bernelle espérait constituer grâce à eux les 
cadres des trois derniers escadrons de lanciers ; cependant 
les capitaines Pogonowski, du génie, et Brzozowski, de l'ar- 
tillerie, devaient être employés dans leur arme respec- 
tive (2). 

Au ministère de la guerre à Paris, les lettres de réfugiés de 
tous grades affluèrent ; depuis le début de mai jusqu'au 
milieu d'août, des demandes pressantes arrivèrent de tous 
les points de la France. Le maréchal de camp J. Bem, le 
colonel Félix Breanski, le lieutenant-colonel J. Fieclkowski, 
membre de ia Légion d'honneur, et son fils lieutenant, les 
majors Tyszka et Pierre Przezdziecki ; les capitaines Ilippo- 
lyte Biscupski, Michel Snieckowski, François Kowalski et 
François Kobylinski ; les lieutenants Jean Furkul, Napoléon- 
Pierre Lipka ; les sous-lieutenants François et Bichard 
Kiersnowski, Eustache Morslin, Julien Ostrowski, Antoine 
Przepalkowski ; les sous-lieutenants d'artillerie Maurice Po- 



(1) Bprnelle an Ministre de la guerre, de Pampclune, 12 juin 1836. 
A. É. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 2 (original); état nominatif signé 
par Bernelle, de Pampelunc, 11 juin 1836 (original), pièce n° 32. 

(2) Même lettre de Bernelle : état nominatif signé par Bernelle, de Pam- 
pelune, 12 juin 1836 (original), pièce n° 33. 



l'apogée de la division auxiliaire française 191 

tocky et Joseph Pyszynski, exprimèrent leur vif désir d'être 
admis à la légion. Tous étaient Polonais (1). 

D'autres officiers étrangers réfugiés en France adressè- 
rent la même demande au Ministre : tels le major sarde 
Nicolas-Joseph Libert et le sous-lieutenant espagnol Victor 
Toledo ; tel encore le Français Datas, qui, jadis lieutenant 
au 8 e léger, avait répondu en 1831 à l'appel du gouver- 
nement belge et du maréchal Gérard, et avait passé au ser- 
vice de la Belgique : devenu capitaine de grenadiers au 5 e de 
ligne belge, il manifestait l'intention de rentrer par la légion 
dans l'armée française (2). 

Ces demandes trop nombreuses ne purent pas, pour la 
plupart, recevoir de suite favorable. Mais Louis-Philippe 
voulut du moins manifester l'intérêt qu'il portait aux lan- 
ciers polonais par une mesure spéciale : il décida, le 15 juil- 
let, que les corps de cavalerie les plus voisins des Pyrénées 
fourniraient immédiatement trois cents chevaux qui seraient 
envoyés à Pau et qui seraient mis, équipés et harnachés, 
à la disposition du général Bernelle (3). 

La formation des lanciers polonais faisait partie d'un plan 
de réorganisation de la légion que Bernelle avait mûrement 
étudié et qu'il prenait soin d'exposer au maréchal Maison, 
Ministre de la guerre. Comme la France paraissait disposée 
à envoyer de nouveaux renforts au gouvernement consti- 
tutionnel espagnol et réunissait même à Pau une nouvelle 
légion (4), Bernelle pensait que Maison lui donnerait toutes 
facilités pour poursuivre l'exécution de ses projets. 

Son intention était de doter la légion non seulement d'un 
corps de cavalerie « indispensable pour faciliter et rendre 
plus efficaces les opérations (5) », mais encore d'une batterie 
d'artillerie, d'une compagnie du génie, de compagnies de 



(1) Lettres et demandes. A. U. G., Aff. d'Esp., carton 45 (originaux). 
Ces documents seraient très intéressants pour l'historien qui étudierait 
l'exode et la destinée des Polonais en France. 

(2) Lettres et demandes. A. ZL G., Aff. d'Esp., carton 45 (originaux). 

(3) Note à l'encre rouge établie au cabinet du Ministre de la guerre, le 
15 juillet 1836. A. E. G., Aff. d'Esp., carton 45. 

(4) Des détails seront donnés sur cette nouvelle légion au chapitre sui- 
vant. 

(5) Bernelle au Ministre, du quartier général de Pampelune, 28 mai 
1836 (original). A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44. 



192 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

dépôt destinées à recueillir les hommes blessés ou fatigués 
el à instruire les recrues, et d'une compagnie d'ambulance ; 
il aurait ainsi sous la main une véritable « division » com- 
prenant les différentes armes et pouvant agir et manœuvrer 
par ses seuls moyens en toutes circonstances. 

A la fin de mai, la batterie était déjà organisée ; elle se 
composait de six pièces d'artillerie de montagne et était servie 
moitié par des légionnaires et moitié par des canonniers 
espagnols ; ces derniers devaient rentrer dans leurs corps 
aussitôt que Bernelle aurait assez d'hommes à l'effectif. Elle 
allait être renforcée de six obusiers de montagne que, sur 
la demande de Bernelle, le gouvernement français avait cédés 
à l'Espagne pour être employés dans la légion ; enfin une 
batterie de campagne devait être affectée à la légion (1). 

Les officiers placés à cette batterie étaient le lieutenant 
Roussel et le sous-lieutenant Reilk. 

Jacques Rousset, né à Antibes le 10 mars 1808, s'était en- 
gagé en 1826 au 1 er régiment d'artillerie à pied ; nommé 
caporal fourrier le 26 mai 1827, sergent fourrier le 26 mai 
1828, sergent le 1 er novembre suivant, et sergent-major le 
13 août 1829, il était passé au l Br régiment d'artillerie comme 
maréchal des logis chef le 26 mai 1830 ; le 27 août suivant, 
il avait été cassé de son grade par le lieutenant général Tirlet 
et renvoyé dans ses foyers en congé d'un an ; revenu au 
11 e régiment d'artillerie comme maréchal des logis le 19 juil- 
let 1832, il avait reçu à nouveau le grade de maréchal des 
logis chef le 11 décembre 1832 et était devenu sergent-major 
à la 2 e compagnie de canonniers gardes-côtes d'Afrique le 
1 er décembre 1834. 

Lors de la cession de la légion à l'Espagne, il avait de- 
mandé à être affecté à ce corps, y était passé avec le grade 
de sergent-major le 21 juillet 1835 et y avait reçu le lende- 
main même le grade de sous-lieutenant. Il s'était distingué 
dès le milieu de septembre, en conduisant, malgré le feu de 
l'ennemi, les travaux de cheminement au pied du château- 
fort de Guimera en Catalogne ; cité le 23 septembre à l'ordre 
de la division et promu sous-lieutenant de grenadiers, il 
avait été nommé, dès le 1 er janvier 1836, sous-lieutenant d'ar- 



(1) Bernelle au Ministre, 28 mai 1836, lettre citée. 



l'apogée de la division auxiliaire française 193 

tillerie, puis lieutenant de F e classe, le 13 janvier. Depuis 
lors, il avait pris part au combat de l'Arlaban les 16 et 17 jan- 




Le capitaine d'artillerie ROUSSET. 
(D'après un rorlrait communiqué iar le lieutenant colonel Rousset, son fils.) 



vrier et à celui de Tirapegui le 26 avril, enfin à l'engagement 
de Viscarret, le 17 mai (1). 



(1) A. A. G., dossier J. Rousset. 
Légion étrangère. 



13 



194 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Son auxiliaire dévoué n'avait pas moins d'énergie et de 
bravoure que lui-même. François Reilk était né le 15 septem- 
bre 1791 à Kemnacht, en Bavière, et s'était engagé comme 
soldat à la légion en avril 1833, à Strasbourg ; il était devenu 
grenadier le 1G octobre 1833, caporal de grenadiers le 
1 er janvier 1834, et sergent le 1 er mai suivant. Passé au 
service d'Espagne avec la légion, il avait été nommé sous- 
lieutenant le 26 octobre 1835 et sous-lieutenant d'artillerie le 
8 mars 1836 (1). 

Reilk fut, dans la suite, l'ami de d'Ortasini, dont il fit la 
connaissance au quartier général du comte de Luchana, à 
Logrono; l'officier espagnol raconte les raisons de leur inti- 
mité en des termes colorés qui donnent une idée des distrac- 
tions que pouvaient rechercher les officiers constitutionnels 
en campagne : « Je me liai d'autant plus étroitement avec 
lui, écrivit-il plus tard, qu'il était le seul, dans toute l'armée 
du Nord, qui sût bien jouer aux échecs. L'industrie espa- 
gnole ne nous fournissant pas les figures, nous en fîmes nous- 
mêmes, au moyen de branches de vigne et de morceaux de 
plomb. Enfermés dans une chambre exposée aux quatre 
vents, à la manière castillane, chauffée par un misérable 
brasero et éclairée par une lampe de campagne, nous avons 
passé ensemble la plupart des soirées de l'hiver dernier ; 
nous n'avions d'autre compagnie que le vigilant Pipi, petit 
chien favori de Reilk qui, couché sur un manteau de prêtre, 
trophée enlevé à l'église de Re tuer la, regardait de ses yeux 
prudents les mouvements de nos pions, qui lui rappelaient 
sans doute les batailles auxquelles il avait assisté, comme 
son maître, mais qui ne lui faisaient pas entendre l'épouvan- 
table vacarme du canon, pour lequel il avait une antipathie 
bien prononcée (2). » 

D'Ortasini connaissait donc beaucoup Reilk ; il raconte 
qu'il avait « suivi Napoléon dans la plupart de ses campa- 
gnes », sans que cette assertion puisse être confirmée par 
des pièces officielles; mais il donne du moins de cet officier 
un portrait qui a toutes chances d'être exact : « Il joignait à 



(1) A. A. G., Reg. matric.j troupe, lcg. étrangère nouv., t. V, n° 4824. 

(2) Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 322-323. 



l'apogée de la division auxiliaire française 195 

une bravoure à toute épreuve le sang-froid, devant le feu, le 
plus étonnant que j'aie jamais rencontré. C'était en outre un 
honnête homme, ami sincère, aimable dans ses manières, 
sans orgueil et sans prétentions. Honoré de ses chefs, il 
était adoré de ses soldats et plus d'une fois ce fut à lui qu'on 
dut le succès des armes de la légion; le souvenir des posi- 
tions dangereuses d'où sa sagacité tira si souvent la batterie 
sera à jamais gravé dans la mémoire de ses fidèles compa- 
gnons (1). » 

Le but des Carlistes était toujours de traverser la ligne 
occupée par la légion, pour aller châtier les paysans des 
vallées qui s'étaient ralliés à la cause de la Reine. Berneîle 
apprit, le 16 mai, qu'ils devaient se diriger vers Burguete ; 
aussi quitta-t-il le lendemain Zubiri avec 4 bataillons, 4 pièces 
de canon et 70 lanciers polonais pour marcher dans cette 
direction ; les Carlistes, surpris au passage d'un gué près de 
Viscarret, prirent la fuite ; mais ils purent néanmoins brûler 
une trentaine de maisons à Garralda ; le colonel Iriarte par- 
vint à leur reprendre une partie du bétail qu'ils avaient en- 
levé dans ce village (2). 

Pendant le mois de juin, les Carlistes ne renouvelèrent 
pas leurs tentatives contre la ligne ; ce ne fut que vers la 
fin du mois qu'ils attaquèrent les postes fortifiés autour de 
Larrasoana ; ils furent repoussés dans les journées des 24, 
26 et 27 juin (3). 

Le gouvernement espagnol songeait à donner une nouvelle 
organisation aux forces qui opéraient dans la Navarre et 
les Provinces Basques ; elles devaient constituer une seule 
armée, l'armée d'opérations du Nord, qui comprendrait trois 
corps et autant de divisions de réserve. Le 1 er corps était le 
corps de la droite ou de Navarre; le 2 e corps, le corps du 
centre ou d'Alava ; le 3 e corps, le corps de gauche ou de la 
côie de Cantabrie ; les trois divisions de réserve étaient 
appelées respectivement : de la droite ou de Las Riojas ; du 



(1) Guido d'Orta.sini, l'Espagne constitutionnelle, p. 322. 

(2) Rapport de Berneîle au vice-roi baron de Meer, d-e Burguete, 17 mai 
1836 (-mprimé). — Berneîle à Ilarispe, de Burguete, 18 mai (copie). 

(3) Berneîle au Ministre de la guerre, de Pampelune, 1 er juillet 1836. 
A. É. G.. Aff. d'Esp., carton 44 (original). 



196 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

centre ou de Burgos et de Soria ; de la gauche ou de Merin- 
dad des Incartaciones et de la province de Santander (1). 

Dès la fin de mai, Bernelle avait été choisi pour commander 
le corps de Navarre, qui devait compter plus de 8.000 
hommes. La légion en faisait partie presque tout entière : 
quatre de ses bataillons concouraient, en effet, à la formation 
du corps ; de plus, les deux bataillons qu'elle devait laisser 
dans la vallée de Roncevaux, pour garder les communica- 
tions avec la France, lui fournissaient eux-mêmes quatre 
compagnies, ce qui portait l'effectif à 2.400 légionnaires. Le 
corps d'opérations devait comprendre, en outre, 250 cava- 
liers, 4 bataillons espagnols de 1.000 hommes chacun, 2 com- 
pagnies de sapeurs du génie espagnols, 12 pièces de montagne 
servies par 120 hommes, et les 900 hommes, infanterie et 
cavalerie, du corps d'Iriarte (2). 

Au début de juillet, la légion n'avait pas encore quitté la 
ligne de Pampelune aux Pyrénées lorsque Bernelle reçut, 
le 3, de Cordova, l'ordre de la porter au sud de Pampelune ; 
ce mouvement était destiné à surveiller les Carlistes, qui pa- 
raissaient vouloir se diriger sur l'Arga en passant par Es- 
tella. 

Ce fut au contraire vers le nord que l'attaque se produisit ; 
le 4, le brigadier de Clonard se trouva aux prises, près de 
Zubiri, avec des forces ennemies considérables; il n'avait avec 
lui que deux bataillons espagnols de la garde et de Bourbon, 
et luttait désespérément lorsque Bernelle arriva avec les 
1 er et 2 e bataillons de la légion ; les soldats espagnols accueil- 
lirent les légionnaires par des vivats ; toutes les troupes réu- 
nies donnèrent l'assaut à la position boisée qu'occupaient les 
Carlistes et s'en emparèrent après avoir infligé à l'ennemi 
des pertes sensibles (3). 



(1) Organisation de l'armée du Nord, en huit articles (signée Mendez 
Vigo). A. H. G., Aff. d'Esp., carton 17 (copie jointe à la lettre d'Harispe 
au Ministre du 28 juillet 1836). 

(2) Bernelle à Harispe, de Pampelune, 30 mai 1836. A. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 17 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 2 
juin). 

(3) Lettre de Bernelle à Cordova, de Zubiri, 5 juillet 1836. A. E. G., 
Aff. d'Esp., carton 17 (copie). — Cf. rapport de Bernelle, de Pampelune, 
5 août 183G. .4. H. G., Aff. d'Esp., carton U (original). 



l'apogée de la division auxiliaire française 197 

Après quelques alertes sans conséquences sur la ligne du 
nord, Bernelle reçut à nouveau, le 9 juillet, l'avis que les 
Carlistes avaient l'intention de bloquer Puente-la-Reyna, au 
sud de Pampelune. Une première expédition de ce côté n'eut 
pas de résultats. Une seconde ne fut guère plus importante : 
Bernelle coucha, le 17, à Puente-la-Reyna avec les six ba- 
taillons de la légion, l'artillerie et la cavalerie ; le 18, il se 
dirigea au sud vers Larraga ; puis, se rabattant dans la di- 
rection d'Estella, rejoignit à Oteyza la division de la Ribera ; 
le 19, les troupes de la Reine et les Carlistes se trouvèrent en 
présence, sans engager d'action plus sérieuse qu'une fusil- 
lade entre leurs tirailleurs. Bernelle regagna ses cantonne- 
ments près de Pampelune (1). 

A la lin de juillet, alors que Bernelle se disposait à menacer 
Estella et Los Arcos, ce fut vers le nord que se produisit 
une nouvelle attaque des Carlistes, contre les points fortifiés 
situés entre Zubiri et Viscarret. Bernelle se porta en hâte 
vers Zubiri le 30 juillet, avec ses troupes françaises et espa- 
gnoles ; le 1 er août, il mit les Carlistes en fuite et les rejeta sur 
les pics inaccessibles situés derrière Saigos. Cette action eut 
de grands résultats, en ce qu'elle amena, non seulement la 
dispersion des 16 bataillons carlistes qui avaient pris part à 
l'affaire, mais encore la déconsidération de Villareal qui les 
commandait. Les Carlistes avaient perdu, suivant Bernelle, 
1.000 à 1.200 hommes tués, blessés, prisonniers ou déser- 
teurs ; l'armée de la Reine n'avait eu que 20 morts et 90 bles- 
sés; mais parmi les morts se trouvaient le capitaine adjudant- 
major Borzewski, des lanciers polonais, et un commandant 
des tiradores d'Isabelle II (2). 

A la suite de cette affaire, Bernelle adressa aux troupes 
un ordre du jour de félicitations dans lequel il leur disait : 
« Soldats, je ressens un noble orgueil de me voir à la tête de 
troupes dont la valeur et la discipline sont au-dessus de tous 
éloges, et j'éprouve une bien vive satisfaction d'avoir de si 
nombreux et de si justes motifs pour le déclarer hautement... 



(1) Rapport de Bernelle, de Pampelune, 5 août 1836. A. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 44 (original). 

(2) Ibid. — Bernelle écrit le commandant Toyo dans son rapport : dans 
son volume, il orthographie les deux noms: Borjewski et Hoyos (p. 355). 



198 :la légion étrangère en Espagne 

La cavalerie espagnole et polonaise s'est couverte de gloire 
en offrant à l'armée le spectacle d'une charge sur une posi- 
tion ardue (1). » 

La légion se trouvait donc, au début du mois d'août, dans 
une situation militaire particulièrement brillante, et la joie 
qu'elle éprouvait de son dernier succès se trouvait accrue par 
une excellente nouvelle : la France lui préparait l'envoi d'un 
renfort qui devait se monter à près de 6.000 hommes, en or- 
ganisant à Pau la nouvellz légion étrangère. 



(1) Ordre du jour du corps d'opérations de Navarre, de Zubiri, 2 août 
1836. A H. G., A.ff. d'Esp.. carton 45, liasse 1, pièce 111 (traduction signée 
par Bernelle). 



CHAPITRE IX 

LES RENFORTS FRANÇAIS 



Sommaire. — Etrangers arrivés en France après la cession de la légion 
à l'Espagne. — Une décision ministérielle du 7 août 1835. — Instruction 
du Ministre de l'intérieur aux préfets des régions frontières. — Ordon- 
nance du 16 décembre 1835 relative à une nouvelle légion. — Circu- 
laire ministérielle du 2 janvier 1836 : organisation d'un bataillon à 
Pau. — Affluence d'engagés. — Le maréchal Maison ne veut pas ac- 
cepter d'Espagnols : ses raisons. — Correspondance entre Maison, Ha- 
rispe et Bernelle. — Le 1 er bataillon en mai 1836. — Incartades de lé- 
gionnaires. — La nouvelle légion paraît devenir une réserve d'hommes 
destinés à la légion en Espagne. — Circulaire ministérielle du 7 juin 
1836 relative aux engagements des étrangers. — * Revue individuelle au 
début de juillet. — Une centaine de volontaires seulement passent en 
Espagne. 

Décision du gouvernement français le 15 juillet. — La légion sera 
augmentée de 4.000 à 5.000 hommes. — Appel aux militaires sous les 
drapeaux. — Modèle d'autorisation. — Faveurs accordées aux volontai- 
res. — Enthousiasme dans l'année française. — Plaintes des généraux; 
trop d'engagements. — Conrad à la tête du nouveau corps. — Insinua- 
tions d'Harispe contre Bernelle. — Rappel de Bernelle le 3 août; son 
remplacement par Conrad. — Le lieutenant-colonel Josse à la tête du 
nouveau corps de Pan. — Lebeau doit commander l'ensemble. — Projet 
d'organisation de la nouvelle division française, par Harispe. — Chas- 
seloup-Laubat en Algérie : trop de volontaires. 

Départ des volontaires du bataillon de la nouvelle légion avec Con- 
rad. — Leur entrée en Espagne le 16 août 1836. 

Les corps auxiliaires français : infanterie volontaire, cavalerie, ar- 
tillerie. — Une question de dénomination : la légion française. 

Agitation politique en Espagne. — Inquiétude des partisans du « juste 
milieu » en France. — Révolution en Espagne; proclamation de la 
Constitution de 1812 (13-14 août). — Le contre-coup à l'armée du Nord 
en Espagne : démission et départ de Cordova. — Emotion en France; 
contre-ordres du Ministre relativement à l'organisation de la légion. — 
Réduction de l'effectif à 2.500 hommes — Défense de faire passer un 
homme en Espagne. — Louis-Philippe veut dissoudre les corps ras- 
semblés à Pau : démission de Thiers. — Ministère Mole en septembre 
1836. — Note ministérielle du 13 septembre et ordonnance du 16 : dis- 
location des corps réunis à Pau. — Amers regrets d'Harispe. 



Depuis que la légion avait été cédée à l'Espagne, les étran- 
gers qui passaient nos frontières ne pouvaient plus contracter 
d'engagement clans notre armée. Au mois de juillet 1835 r 



200 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

un certain nombre de déserteurs des pays voisins, venus 
en France avec l'intention de passer avec la légion au ser- 
vice de l'Espagne avaient été dirigés sur le corps de Suarce. 
Dans les premiers jours d'août, des engagés étaient encore 
arrivés à Bayonne, sans qu'on sût quelle destination leur 
donner ; le Ministre avait pris, le 7 août, une décision assez 
vague à leur sujet, en écrivant sur une dépêche télégraphique 
relative à leur situation : « Il faut les faire marcher avec 
les volontaires du colonel Schwarz et les traiter et considérer 
comme leur appartenant ou à la légion étrangère. Il faut 
voir le duc de Prias (1). » Ces engagés avaient postérieure- 
ment rejoint la légion. Mais ceux qui étaient arrivés par la 
suite n'avaient pu recevoir aucune destination. Des hommes 
dont l'énergie aurait pu être utilement employée restaient 
ainsi sans ressources et étaient exposés à devenir des vaga- 
bonds ou des malfaiteurs. 

Le Ministre de l'intérieur avait donné des instructions aux 
préfets pour repousser les déserteurs qui arrivaient aux 
frontières ; mais, selon sa propre expression, c'était « une 
dure nécessité de renvoyer dans leur patrie des hommes que 
le châtiment attendait (2) », et il considérait un corps tel que 
la légion comme une excellente destination à leur donner. 

Le maréchal Maison fut frappé par les observations qui 
lui furent présentées à ce sujet ; il comprit d'ailleurs qu'il 
devrait un jour envoyer des renforts aux troupes françaises 
en Espagne ; aussi jugea-t-il bon de remettre en vigueur les 
dispositions qui avaient en mars 1831 réglé la formation de 
la légion étrangère. Une ordonnance royale du 16 décembre 
1835 fut ainsi conçue : 

« Article premier. — Il sera formé une nouvelle légion 
composée d'étrangers, sous la dénomination légion étran- 
gère. Toutefois, le premier bataillon de cette légion sera seul 
organisé immédiatement. Les autres bataillons ne seront 
créés que successivement, et si les besoins du service l'exigent. 






(1) Note de la main du maréchal Maison sur une dépêche télégraphique 
de Bordeaux, 6 août 1835, expédiée par le général commandant la 11 e di- 
vision militaire au Ministre de la guerre. A. H. G., Aff. d'Esp., légion 
étrangère, carton 44. 

(2) Gasparin, ministre de l'intérieur, au Ministre de la guerre, de Pa- 
ris, 15 janvier 1836. A. U. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original). 



LES RENFORTS FRANÇAIS 



201 



» Art. II. — Toutes les autres dispositions de notre ordon- 
nance du 10 mars 1831 sont remises en vigueur. » 

Le Ministre envoya le 2 janvier 1836 une circulaire aux 
généraux et aux intendants, pour leur faire savoir que les 
étrangers admis à contracter un engagement devaient être 
dirigés sur Pau, où s'organiserait le premier bataillon (1) ; 
il écrivit aussi au Ministre de l'intérieur pour lui dire que les 
préfets pourraient désormais accueillir les déserteurs (2). 

Le nombre des étrangers qui arrivèrent en France par les 
frontières du Nord et de l'Est fut si considérable que le 
Ministre fut obligé d'établir un petit dépôt à Nancy ; les 
engagés devaient y être réunis, puis dirigés sur Pau, chaque 
fois qu'ils atteindraient le nombre de 30 (3). 

Des réfugiés espagnols qui se trouvaient en France, pen- 
sant que la nouvelle légion était destinée à renforcer plus tard 
celle qui se battait en Espagne, demandèrent aussitôt à entrer 
dans ses rangs. Le Ministre de l'intérieur, Gasparin, en 
informa le Ministre de la guerre, mais sans lui laisser ignorer 
que, parmi ces étrangers, les uns appartenaient au parti car- 
liste et les autres étaient déserteurs du parti de la Pieine (4). 

Le maréchal Maison, tout en reconnaissant que ces réfu- 
giés remplissaient les conditions voulues pour être admis 
dans la légion, pensa que l'incorporation d'hommes apparte- 
nant à deux partis différents introduirait dans ce corps des 
éléments de discorde ; la situation géographique de la ville 
de Pau lui paraissait d'ailleurs propre à encourager la dé- 
sertion parmi les soldats de l'armée constitutionnelle. Aussi 
écrivit-il à Gasparin qu'il n'était pas d'avis d'admettre les 
réfugiés espagnols dans la nouvelle légion étrangère (5). 



(1) Circulaire imprimée du 2 janvier 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., car- 
ton 44. 

(2) Le Ministre de la guerre au Ministre de l'intérieur, de Paris, 23 jan- 
vier 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (minute). 

(3) Le Ministre de la guerre au lieutenant-général commandant la 3 e 
division militaire à Metz, de Paris, 28 janvier 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., 
carton 44 (minute). 

(4) Gasparin. ministre de l'intérieur, au Ministre de la guerre, de Pa- 
ris, 17 janvier 1836. A. E. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original). 

(5) Gasparin, ministre de l'intérieur, au Ministre de la guerre, de Pa- 
ris, 17 janvier 1836. Note en marge de la main du Ministre de la guerre; 
et lettre du Ministre de la guerre au Ministre de l'intérieur du 21 janvier 
1836 (minute). A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44. 



202 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Gasparin fut peu satisfait de cette décision ; modifiant sa 
première manière de voir, il proposa alors à son collègue de 
n'accepter que les déserteurs des troupes de la Reine, en 
excluant les réfugiés carlistes. « Quel inconvénient, écrivait- 
il, présenterait leur admission dans la légion étrangère ? Si 
plus tard cette légion était destinée à renforcer celle qui a 
déjà passé au service de la reine Isabelle, les déserteurs 
espagnols y trouveraient un moyen de rentrer- avec sécurité 
dans leur pays, et nous en serions débarrassés. Si, au con- 
traire, elle devait être employée en Afrique, ces mêmes 
déserteurs pourraient se rendre utiles à la France et payer 
ainsi la dette de l'hospitalité (1). » 

Le maréchal se montra inflexible : « Je n'ai pas voulu, 
écrivait-il en marge de la lettre, et ne veux pas encore pren- 
dre ces soldats de la Reine, parce qu'il va en arriver mille 
d'un coup peut-être, et que c'est un encouragement à la 
désertion du parti de la Reine (2) » ; il maintint sa déci- 
sion (3). 

Comme les autorités militaires ne reçurent pas à ce sujet 
d'instructions particulières, certains Espagnols furent néan- 
moins enrôlés dans la légion. Les inconvénients prévus par le 
Ministre se manifestèrent bientôt ; sur cinq déserteurs qui 
avaient abandonné le nouveau corps depuis sa création jus- 
qu'au 15 avril 1836, trois étaient Espagnols, et les propos 
qu'ils avaient tenus laissaient penser que c'étaient des Car- 
listes. Ces hommes venaient à la légion avec l'intention de 
se faire habiller, armer et équiper, pour déserter ensuite. Le 
général Harispe en fit la remarque au Ministre (4) et, avant 
même d'avoir reçu une réponse, insista de nouveau sur l'in- 
convénient qu'il y avait à les accueillir : « Ce leur serait un 
moyen facile, écrivait-il, de se procurer des ressources aux 
frais du gouvernement français, et je crois indispensable d'y 
mettre empêchement en excluant les Espagnols de la nou- 



(1) Gasparin, ministre de l'intérieur, au maréchal Ministre de la guerre,, 
de Paris, 30 janvier 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original). 

(2) Ibid., note en marge, de la main du Ministre. 

(3) Le Ministre de la guerre au Ministre de l'intérieur, 4 février 1836. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (minute). 

(4) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 19 avril 
1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original). 



LES RENFORTS FRANÇAIS 203 

velle légion (1). » Comme néanmoins un certain nombre de 
ceux qui se présentaient pouvaient être réellement dévoués 
au gouvernement de la Reine, Harispe proposait de les en- 
voyer au général Bernelle, pour qu'il pût les incorporer dans 
sa légion. 

Le maréchal Maison avait, dès la première lettre d'Harispe, 
exprimé son intention d'une manière formelle (2) ; au reçu de 
la seconde, il donna l'ordre de lui télégraphier qu'il ne vou- 
lait pas admettre un seul Espagnol dans la légion étrangère, 
ni à Pau ni ailleurs, et il lui fit écrire une lettre officielle 
pour lui défendre expressément de les accepter ; il estimait 
que l'enrôlement de nos voisins pouvait être non seulement 
une cause de désorganisation pour les troupes de la Reine, 
mais encore une faveur offerte aux lâches qui ne voulaient 
pas se battre (3). 

Le Ministre de la guerre pensait déjà à ce moment aux 
moyens d'envoyer plus tard au delà des. Pyrénées le corps 
qu'il organisait. De longues et fréquentes correspondances 
étaient échangées entre le général Bernelle, le général Harispe 
et le Ministre, sur la nécessité de recruter en France des 
renforts pour la légion étrangère (4). Bernelle exposait dans 
ses lettres qu'il ne pouvait compter « que sur ses propres 
forces (5), et touchait par cet argument le cœur de ses 
camarades et de ses chefs dans l'armée française ; le Ministre 
commençait à penser que Bernelle pourrait puiser comme en 
un dépôt dans la nouvelle légion étrangère. 

Le 1 er bataillon recevait peu à peu des contingents qui 
grossissaient ses rangs ; il comptait déjà, le 1 er mai 1836, 
16 officiers et 300 sous-officiers et soldats qui devaient être 



(1) Du même au même, 25 avril 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton, 44 
(original). 

(2) Relevé des notes du Ministre sur la feuille d'analyse des dépêches 
importantes parvenues le 23 avril 1836. A. E. G., Aff. d'Esp., carton 44. 

(3) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 25 avril 
1836, note marginale. A. JI. G., Aff. d'Esp., carton 44, liasse : nouvelle 
légion (original), et dépêche au général Harispe, du 30 avril. 

(4) Voir entre autres la lettre du Ministre au général Harispe du 8 avril 
1836, et la réponse du général Harispe du 16 avril, contenant le « plan 
d'un système de recrutement de la légion étrangère en Espagne ». A. H. 
G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièces 18, 19, 20 et 21. 

(5) Bernelle au général Harispe, de Larrasoana, 8 avril 1836. A. H.. G.> 
Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 8 (copies). 



204 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

entièrement habillés le 10 mai (1). Mais son organisation ne 
se poursuivait pas sans quelques difficultés et quelques inci- 
dents, en raison même du caractère des hommes qui le cons- 
tituaient. 

Les légionnaires, venus avec l'espoir d'entrer immédiate- 
ment en campagne, se plaisaient peu dans leur garnison sé- 
dentaire : ils passaient devant des conseils de guerre pour 
vente d'effets ou désertion, alors qu'ils se seraient bravement 
conduits en route ou sur un champ de bataille. Le 28 mai, 
par exemple, 19 hommes quittèrent Pau ; 12 furent repris 
dans les Hautes-Pyrénées, alors qu'ils cherchaient à passer 
en Espagne ; ils donnèrent comme motif de leur désertion 
qu'ils n'étaient pas assez payés ; la véritable raison, c'est 
que leur oisiveté leur pesait (2). 

Le général Harispe pensait néanmoins que beaucoup de 
légionnaires n'étaient pas disposés à servir en Espagne si 
l'ordre leur en était donné, et il estimait qu'il y avait tout 
avantage à transporter la légion de Pau à Toulouse (3). 

Il était question en haut lieu de faire partir des volontaires 
pour l'Espagne et, dès le 11 mai, le maréchal Maison avait 
envisagé la possibilité d'envoyer comme renforts à Bernelle 
des détachements de légionnaires (4) ; mais aucune conven- 
tion officielle n'avait cédé à l'Espagne le bataillon qui se for- 
mait, ni même une partie de ce bataillon. Le général Alava, 
ambassadeur de la Reine à Paris, avait seulement reçu du 
gouvernement de Louis-Philippe l'autorisation de recruter 
des volontaires en France ; puis il avait obtenu du maréchal 
Maison la permission de faire quelques efforts auprès des 
soldats de la légion pour les décider à servir en Espagne, 
en promettant de rembourser exactement les avances faites 
à chaque soldat (5). 



(1) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 5 mai 
1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original). 

(2) Du même au même, de Bayonne, 3 juin 1836. A. E. G., Aff. d'Esp,, 
carton 45, liasse 2 (original). 

(3) Du même au même, de Bayonne, 7 juin 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., 
carton 45, liasse 2 (extrait). 

(4) Note de la main du Ministre en marge de la lettre du 5 mai du gé- 
néral Harispe rendant compte de la situation du bataillon. A. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 44. 

(5) Avis de la direction du personnel au ministère de la guerre, 27 mai 



LES RENFORTS FRANÇAIS 205 

La nouvelle légion étrangère paraissait donc devenir une 
réserve d'hommes destinés à passer au service de l'Espagne ; 
mais les légionnaires n'étaient pas prévenus, lorsqu'ils s'en- 
gageaient, de cette particularité. Aussi le maréchal Maison, 
qui se rappelait les difficultés soulevées lors du départ de 
l'ancienne légion étrangère, crut-il bon de faire aux hommes 
qui s'enrôlaient une situation plus nette. Il décida, par une 
circulaire du 7 juin, que les engagements souscrits par des 
étrangers porteraient la disposition suivante : « Le contrac- 
tant a promis également de suivre la légion, ou toute fraction 
de la légion, partout où il conviendrait au gouvernement de 
l'envoyer (1). » Cette clause permettait ainsi de faire passer 
en Espagne, sans leur demander leur avis, tous lçs hommes 
qui s'engageraient par la suite. 

Le Ministre voulut d'ailleurs être fixé sur les intentions des 
légionnaires déjà réunis, et dont l'effectif au 1 er juin était de 
495 sous-officiers et soldats. Il écrivit à ce sujet le 18 juin 
au général Harispe : « Pour prouver au gouvernement de la 
Reine que la France ne se borne pas à des manifestations 
de sympathie ou à des promesses vaines ; et dans l'intérêt 
de la politique générale comme dans celui de la reine Isa- 
belle, il est nécessaire de s'assurer encore des ressources que 
peut offrir le bataillon de la légion étrangère à Pau (2). » A 
cet effet, il prescrivit au général commandant le département 
des Basses-Pyrénées de passer une revue individuelle du ba- 
taillon, afin de savoir de chaque sous-o%ficier et soldat s'il 
était dans l'intention de passer au service de l'Espagne ; il 
défendit d'ailleurs d'exercer sur eux aucune contrainte, puis- 
que les hommes engagés depuis la circulaire du 7 juin 
étaient les seuls qui eussent accepté de suivre partout la 
légion. 

Le maréchal de camp Jacobi passa au début de juillet la 
revue du corps, dont l'effectif était monté à 655 sous-officiers 



1836. Dans la note sur la cession de la nouvelle légion, 26 juillet 1836. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1 (original). 

(1) Circulaire n° 227, de Paris, 7 juin 1836 (lithographiée). A. H. G., 
Aff. d'Esp., carton 45, liasse 2. 

(2) Le Ministre de la guerre au général Harispe, de Paris, 18 juin 1836. 
A. IL. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 2 (minute). 



206 LA LÉGIOX ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

et soldais, non compris 150 hommes attendus. Le nombre des 
volontaires qui se présentèrent pour entrer au service de l'Es- 
pagne fut relativement peu considérable ; il n'y eut en tout 
que 1 sergent-major, 1 sergent, 4 caporaux, 1 caporal-tam- 
bour, 1 tambour, 81 fusiliers. Ces hommes furent immédia- 
tement dirigés par Saint-Jean-Pied-de-Port sur Val Carlos, 
où le général Bernelle avait envoyé des officiers et des sous- 
officiers pour les recevoir. Les autres légionnaires ne mani- 
festèrent pas le désir de passer au service de la Reine (1). 

Un tel envoi était insuffisant et il ne fallait pas espérer le 
renouveler bientôt, puisque le recrutement de la légion était 
assez lent. D'autre part, l'avis officiel qui avait été publié 
au Moniteur depuis plus d'un an, et qui autorisait les Fran- 
çais à s'enrôler au service de l'Espagne, sauf à remplir les 
formalités exigées pour conserver la qualité de Français (2), 
n'avait fourni que des résultats insignifiants. 

Le Ministre de la guerre comprit qu'il devait recourir à 
d'autres moyens pour maintenir l'effectif de la légion étran- 
gère à un chiffre suffisamment élevé, et le plus pratique lui 
sembla être de faire appel à la bonne volonté des officiers, 
sous-officiers et soldats de l'armée. Le directeur du personnel 
au ministère, le général vicomte Schramm, lui fournit, le 

14 juillet 1836, une « note sur la nécessité de pourvoir au 
recrutement de la légion étrangère en Espagne (3) », et, le 

15 juillet, le gouvernement décida que la légion serait aug- 
mentée de 4.000 à 5.000 hommes (4). 

Le recrutement de cet effectif devait se faire partie en 
France et partie en Algérie, d'après des instructions spé- 
ciales du Ministre ; dans ce but, deux officiers furent dési- 
gnés avec la mission de se rendre, l'un, le chef d'escadrons 
Pellion, à Pau, l'autre, le capitaine de Chasseloup-Laubat, 
à Alger (5). 

Une note fut envoyée par le Ministre aux directeurs et 



(1) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Baronne, 8 juillet 
1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 2 (original). 

(2) Avis officiel publié au Moniteur du 17 juin 1835. 

(3) A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasso 2. 

(4) Note à l'encre rouge établie au cabinet du Ministre de la guerre, le 
15 juillet 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 2t>. 

(5) Ibid. 



LES REXFORTS FRANÇAIS 207 

chefs de bureau du ministère, pour les avertir des mesures 
qui allaient être prises (1), et qui étaient les suivantes : 

Le bataillon de la nouvelle légion étrangère, qui s'organi- 
sait à Pau, devait être cédé à l'Espagne, moins les cadres de 
deux compagnies qui resteraient clans cette ville pour for- 
mer le noyau et le dépôt du corps. Cette cession se ferait aux 
mêmes conditions que la cession de 1835 et n'engagerait que 
les militaires du bataillon qui consentiraient à partir. De 
plus, d'après l'autorisation qui avait été publiée dans le Mo- 
niteur universel du 17 juin 1835, et qui était toujours en 
vigueur, les Français pouvaient demander à servir en Es- 
pagne (2) ; un appel devait, en conséquence, être adressé à la 
bonne volonté des bataillons d'infanterie légère d'Afrique et 
des troupes indigènes, s'il y avait lieu ; le même appel devait 
être étendu aux autres corps de l'armée et aux militaires en 
congé illimité dans les 9 9 , 10 e , 11 e , 20 e , 21 e divisions. Les Fran- 
çais qui s'engageraient seraient dirigés sur Pau et placés 
en subsistance au dépôt de la légion étrangère, en attendant 
leur passage en Espagne. Toutes ces mesures devaient être 
exécutées avec la plus grande circonspection (3). 

Le Ministre donna des instructions particulières dans ce 
sens aux deux officiers en mission et envoya, le 21 juillet, 
aux généraux intéressés une circulaire confidentielle pour 
régler les détails du passage des militaires français au service 
de l'Espagne (4). Le modèle de V « autorisation » à donner 
à tout militaire consentant à passer au service de la Reine 
d'Espagne était ainsi libellé : « N... est autorisé à se rendre 
en Espagne pour y être à la disposition de M. le (mettre ici 
le nom du colonel Bernelle si c'est dans l'ancienne légion 



(1) Le Ministre de la guerre à deux directeurs et aux chefs de bureau 
d'armes, confidentielle, 19 juillet 1S36. A. IL. G., Aff. d'Esp,, carton 45, 
liasse 1, pièce 29 (minute). 

(2) Voir chapitre IV, page 87. 

(3) Le Ministre de la guerre à deux directeurs et aux chefs de bureau 
d'armes, note confidentielle, 19 juillet 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., car- 
ton 45, liasse 1, pièce 29 (minute). 

(4) Le Ministre de la guerre aux généraux commandant les 9 e , 10 e , etc. 
divisions militaires. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 32 
(minute). Voir aussi les minutes des instructions : au commandant Pel- 
lion, 16 juillet; au capitaine de Chasseloup-Laubat, 16 juillet; au maré- 
chal Claudel et au général Rapatel, 18 juillet ; au général Harispe, 20 juil- 
let, etc. Ibid. 



208 LA OLÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

étrangère que le militaire désire servir, ou celui du chef de 
bataillon Bedeau (1) si c'est dans la nouvelle légion). N... con- 
tinuera à compter à son corps, qu'il rejoindra le (mettre un 
délai de deux ans) à moins d'une nouvelle autorisation 
d'absence (2). » 

Le Ministre prit d'ailleurs quelques mesures en faveur des 
volontaires français; il décida que chaque sous-officier ou 
soldat passant en Espagne recevrait une prime de 30 francs, 
de quelque corps qu'il vienne (3) ; puis, que les campagnes 
en Espagne compteraient pour la retraite et que les blessures 
y donneraient droit (4). Enfin, il autorisa le général Harispe 
à distribuer des avancements clans les divers grades, mais 
au titre espagnol : les soldats et les caporaux pouvaient être 
nommés sous-officiers, les sous-officiers promus sous-lieute- 
nants, et les officiers pouvaient recevoir jusqu'au grade de 
capitaine inclusivement (5). 

Les volontaires pour l'Espagne se présentèrent avec beau- 
coup d'empressement et donnèrent partout les preuves du 
plus vif enthousiasme. 

Le 28 juillet, sur 500 hommes du bataillon de la nouvelle 



(1) Marie-Alphonse Bedeau, né à Verton (Loire-Inférieure), le 19 août 
1804, x^lève à lEcole spéciale militaire en 1820, sous-lieutenant en 1822 
et élève à l'Ecole d'état-major en 1823, fut nommé capitaine en 1831, fit 
la campagne de Belgique, et fut successivement aide de camp de plusieurs 
généraux, entre autres du général Scliramm. Nommé chef de bataillon le 
3 février 1836 au 1 er bataillon de la nouvelle légion, il ne passa pas en 
Espagne, fut dirigé sur l'Afrique avec le corps qui se reconstituait, et 
promu lieutenant-colonel le 11 novembre 1837. Il ne quitta plus l'Algérie 
qu'en 1847 : colonel du 17 e léger le 4 décembre 1839,, maréchal de camp le 
27 mai 1841, lieutenant-général le 16 septembre 1844, il commanda la 
province de Constantine, et fut même en juin 1847 gouverneur général 
par intérim. Retraité en 1852, il mourut à Nantes le 30 octobre 1863. 
A. A. 6?., dossier Bedeau. Voir un mémoire couronné par la Société his- 
torique algérienne et édité par elle dune, la llevue africaine : « Le géné- 
ral Bedeau », par le capitaine Paul Azan. 

(2) Minute du modèle, jointe à la circulaire du 21 juillet 1836. A. H. G., 
Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 33. 

(3) Note de la direction du personnel au ministère du 19 juillet 1836. 
A. É. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 30 (minute). 

(4) Le Ministre de la guerre au général Harispe, de Paris, 30 juillet 
1836 (dép. télégraphique, minute signée du maréchal Maison). A. H. G., 
Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièces 74 et 75. 

Voici lo passage textuellement : « Vous pouvez donner l'assurance que 
les campagnes en Espagne et les blessures compteront et donneront droit 
à la retraite. » 

(5) Dép. télégraphique du 26 juillet, confirmée par lettre du 31 juillet 
1836. A. U. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 77 (minute). 



LES RENFORTS FRANÇAIS 209 

légion étrangère, 400 demandèrent à partir, ainsi que tous les 
sous-officiers et la moitié des officiers, et cela quoique le 
commandant Bedeau, qui avait été placé à la tête du bataillon, 
eût refusé de passer au service de l'Espagne (1). 

Le même enthousiasme se manifesta dans les différentes 
divisions. Ainsi, dans les deux régiments qui étaient à 
Bayonne, 500 hommes s'enrôlèrent pour servir en Espagne, 
et furent dirigés le 29 juillet sur Pau, sous la conduite d'offi- 
ciers volontaires (2). 

Les généraux craignaient que le départ de tant de volontaires 
ne jetât le désarroi dans les troupes placées sous leurs ordres. 
Le général baron Jamin, qui commandait la 11 e division, écri- 
vait que ses corps allaient se trouver désorganisés et proposait 
au Ministre de limiter à 150 par régiment le nombre des hom- 
mes à diriger sur Pau (3). 

Le général baron Lejeune télégraphiait, le 1 er août, au Mi- 
nistre que les volontaires de sa division, étaient trop nom- 
breux pour qu'on pût accorder à tous l'autorisation de pas- 
ser au service de l'Espagne ; quelques jours plus tard, il lui 
écrivait encore : « Il y aurait ici une désorganisation presque 
complète, si je laissais partir tous les sous-officiers et capo- 
raux ou brigadiers qui le demandent; certaines compagnies 
ne conserveraient qu'un seul caporal (4). » 

C'étaient d'ailleurs les soldats les plus instruits et les plus 
solides qui demandaient à partir," ce qui augmentait les regrets 
des officiers sous les ordres desquels ils servaient. Aussi le 
général de Castellane essayait-il, après bien d'autres, de 
dissuader le maréchal Maison de son entreprise, et il mettait 
en ligne des arguments de toute nature, pour le convaincre 
des inconvénients qui en résultaient (5). 



(1) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 28 juillet 
1836, 8 heures du soir. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 73 
(dép. télég.). 

(2) Ibid. 

(3) Le général Jamin au Ministre de la guerre, de Bordeaux, 2 août 
1836. A. H G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 2 (original). 

(4) Le général commandant la 10 e division militaire au Ministre de la 
guerre, de Toulouse, 1 er août 1836 (dépêche télégraphique). .4. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 45, liasse 2. 

Le général Lejeune au Ministre, de Toulouse, 11 août 1836. A. H. G., 
Aff. d'Esp., carton 45, liasse 2 (original). 

(5) Le général do Castellane, commandant la 21 e division militaire, au 

Légion étrangère. H 



210 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Cependant l'organisation du nouveau corps se poursuivait. 
Dès la fin de juillet 1836, le général Harispe avait envoyé à 
Pau le colonel Conrad, pour en prendre le commandement 
provisoire (1). Conrad paraissait déjà destiné à remplacer le 
général Bernelle. Harispe, en effet, ne perdait aucune occa- 
sion, dans ses lettres au Ministre, de décerner des éloges à 
l'un et des paroles de blâme à l'autre; il justifiait par exemple 
l'envoi de Conrad à Pau dans les termes suivants : « Cette 
mesure était d'autant plus nécessaire que le refus d'une cen- 
taine d'hommes du bataillon n'a eu pour cause que la crainte 
de retomber sous le général Bernelle (2). » Quelques jours 
plus tard, il usait à nouveau d'insinuations analogues : « Je 
reçois à l'instant, écrivait-il au Ministre, une lettre du géné- 
ral Bernelle, que je vous envoie; elle vous prouvera l'urgente 
nécessité de placer un chef capable à la tête de la 
légion (3). » 

Ces manœuvres portèrent leurs fruits. Le 3 août, le Ministre 
télégraphia au général Harispe que le colonel Bernelle était 
autorisé, sur sa demande, à rentrer immédiatement en 
France, et que le lieutenant-colonel Conrad irait sur-le- 
champ prendre" le commandement de la légion en Espagne ; 
le lieutenant-colonel Josse se rendrait à Pau, pour rempla- 
cer Conrad à la tête de la nouvelle légion (4). 

Le général Harispe étudia dans tous ses détails l'organisa- 
tion qui pouvait être donnée à la nouvelle division française 
et envoya à ce sujet au Ministre un plan fort bien conçu. H 
était d'avis de mettre à la tête des troupes au service de 
l'Espagne un général qui aurait sous ses ordres : deux corps 
d'infanterie à 4 bataillons chacun, un corps de cavalerie à 
5 escadrons, et deux batteries. Le premier corps d'infanterie 



Ministre de la guerre, de Perpignan, 25 août 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., 
carton 45, liasse 2 (original). 

(1) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 28 juillet 
1836, 8 heures du soir. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 74 
(dép. télégr.). 

(2) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 28 juillet 
1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 73 (original. Confir- 
mation de la dépêche). 

(3) Du même au même, de Bayonne, 1 er août 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., 
carton 45. liasse 1, pièce 106 (original). 

(4) Le Ministre de la guerre au général Harispe, de Paris, 3 août 1836. 
A. É. G. } Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 89 (dépêche télégraphique). 



LES RENFORTS FRANÇAIS 211 

serait constitué par l'ancienne légion étrangère ; le second 
corps, par la nouvelle légion étrangère qui s'organisait à Pau ; 
les 300 chevaux cédés par la France à l'Espagne, réunis aux 
250 que possédait déjà Bcrnelle, formeraient les cinq esca- 
drons ; enfin la batterie de la légion serait renforcée de celle 
qui devait se constituer à Pau. A la tête de ces troupes serait 
placé le colonel Lebeau du 57 e de ligne, « excellent militaire 
et parfait honnête homme (1) », auquel on donnerait le grade 
de général. 

Une solide organisation était d'autant plus nécessaire au 
nouveau corps que de nombreux contingents devaient lui 
arriver à Pau dans le courant du mois d'août. Les troupes 
d'Afrique, en effet, marquaient un empressement plus vif 
encore que celles de France à passer au service de la Reine. 
Le capitaine de Chasseloup-Laubat (2), envoyé auprès du ' 
général Rapatel, était arrivé à Alger le 27 juillet, et s'était 
embarqué presque aussitôt pour Oran. Parti de cette ville 
pour le camp de la Tafna, il y parvint le 3 août, au moment 
même où les troupes qui l'occupaient repoussaient une atta- 
que des Arabes. 

L'appel qu'il adressa au 1 er bataillon d'infanterie légère 
d'Afrique fut accueilli avec joie ; presque tous les soldats 
demandèrent à passer à la légion étrangère ! Mais comme 
certains d'entre eux, ouvriers d'art, menuisiers, charpentiers, 
étaient indispensables aux travaux du camp, Chasseloup- 
Laubat ne crut pas devoir les emmener à Oran. Il accepta 
en tout 875 volontaires, savoir : 3 officiers, le lieutenant 
Bidon (3) et deux sous-lientcnants, 6 sergents-majors, 12 ser- 
gents, 4 fourriers, 35 caporaux, 13 tambours et clairons et 
802 chasseurs ; il divisa ces volontaires en six pelotons provi- 
soires et les réunit entre Oran et le fort de Mers-el-Kébir, 
prêts à s'embarquer pour Port-Vendres. Son avis était que 



(1) Le général Harispe au Ministre, de Bayonne, 1 er août 1836. A. II. 
G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 106 (original). 

(2) Justin de Chasseloup-Laubat, capitaine au corps royal d'état-major, 
était un des quatre aides de camp du maréchal Maison; les autres étaient 
les chefs d'escadron de la Rue, Joseph Maison et Langlois. 

(S) Cet officier devint capitaine en Algérie ; il était commandant de 
place à Djemmaa-Ghazaouct lors de la fameuse affaire de Sidi-Brahim. 
Voir Paul Azan, Sidi-Brahim, Lavauzello, 1905 ; passiia. 



212 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

ces hommes devaient rester groupés, parce qu'ils avaient 
l'habitude de combattre ensemble : « D'ailleurs, ajoutait-il, 
une vieille rancune qui date de la Macta existe dans le 1 er 
bataillon d'infanterie légère d'Afrique contre la légion étran- 
gère, et souvent a été la cause de sanglantes querelles (1). » 

Les autres corps de la province d'Oran, consultés, fourni- 
rent 2.234 volontaires, et en tenant compte des demandes qui 
n'avaient pas encore pu parvenir au Ministre le 9 août, on 
pouvait estimer que le nombre des volontaires serait de 3.000 
environ. Il y avait donc 3.875 hommes dans la seule province 
d'Oran qui demandaient à passer au service de l'Espa- 
gne (2)! 

Chasseloup-Laubat écrivit au Ministre, en même temps 
que sa lettre offici'elle du 9 août, une lettre confidentielle 
dans laquelle il lui donnait plus de détails sur le résultat de 
sa mission : « C'est avec joie, avec bonheur, écrivait-il, 
qu'une multitude de sous-officiers et soldats ont répondu 
dans tous les corps français stationnés dans la province 
d'Oran à l'appel qui leur a été fait de passer au service de 
la Reine d'Espagne... Dans toute la province d'Oran, si les 
vaisseaux étaient mouillés à Mers-el-Kebir, prêts à embar- 
quer les troupes ; s'il était bien certain que quelques avan- 
tages fussent attachés à la mission de MM. les officiers ; si 
vous me donniez les pouvoirs nécessaires, je me fais fort 
d'emmener les trois quarts de l'armée, général, colonels, 
officiers à la tête de leurs régiments (3). » 

Le Ministre dut calmer le zèle de son aide de camp, et 
limiter le recrutement aux seuls bataillons d'Afrique, à l'ex- 
clusion des autres corps stationnés en Algérie ; le chiffre 
des volontaires du 1 er bataillon d'Afrique fut ramené a 628 
hommes, et celui des volontaires des 2 e et 3 e bataillons s'éleva 
à 500 environ pour chacun de ces corps (4). 









(1) Le capitaine de Chasseloup-Laubat au Ministre de la guerre, d'Oran^ 
9 août 183G. A. H. G., AS. d'Esp., carton 45, liasse 2 (original). 

(2) Ibid. 

(3) Du même au même, d'Oran, 9 août 183G : « Lettre particulière 
pour M. le maréchal seul. » A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 2 
(original). 

(4) Etat numérique général des volontaires à la date du 13 août, rectifié 
le 16. A. U. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 2. 



LA REIftA DOftA ISABEL SEGUMDA, 

Y EN SU NOMBIIE DONA MARIA CRISTINA DE BORBON, REGENTA Y GOBERN ADORA 
DEL REINO, 



) 



SRff 






Por tanto mando al Capîtan gênerai 6 Coinandante gênerai a quien tocate, dé la orden conveniente 

para que precedido el juramenio que cïebe prestar el expresado D. /Wa<?z- •^rza^^ — — »/«* ^ 

'~>^^/f — —_^?// -*-->—— conforme a lo présenta por la Constitucion , si ya no lo hubiese 

hecho , se le ponga en posesion del referido empleo , guardàndole y haciéndole guardar las preemi- 
nencias y exenciones que le tocan y deben ser guardadas; y que el Iotendente û Ordenador a 
quien perteneciere dé asiraismo la érden necesaria para que se tome razon de este Despacho en la 
Contaduria principal 6 Intervcnclon , y en ella se le fiormarâ asiento cor» el sueldo que le corres- 
pondiez segun el ûjtimo Reglamento , del cual ha de gozar desde el dia del cûmplase del Capitan 

6 Comandantè gênerai, eegun constaro. de la primera revista. Dado en /Ss^Uri» —- *=» 

i <0&v t . ■ _ ' 7 ^o de istâzjr* <- — -*£* de mil ochocientos /^t*^*^^?**^** *■ * 



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F M. nombre <££&+** c+Jàr <4^£tj<*+&£ïiïj 




LES RENFORTS FRANÇAIS 213 

Les volontaires du bataillon de la légion étrangère en 
garnison à Pau se trouvèrent prêts à partir dès les premiers 
jours d'août ; comme ils appartenaient régulièrement à la 
légion, on se décida à les faire mettre en route le plus rapi- 
dement possible : à cet effet, on compléta le cadre des compa- 
gnies par la nomination de quelques officiers et sous-officiers 
venus des régiments de France. Le bataillon ainsi constitué, 
comptant 423 sous-officiers et soldats, quitta Pau sous la con- 
duite de Conrad, pour aller rejoindre l'ancienne légion étran- 
gère, et entra en Espagne le 16 août (1). 

Le chef du nouveau bataillon était Benoît-Antoine-Louis de 
Caprez, né à Lenz dans le canton des Grisons le 5 février 
1798 ; entré au 2 e régiment d'infanterie suisse "de la garde 
en 1816 avec le grade de sous-lieutenant, il avait passé à la 
légion comme lieutenant le 31 mai 1831, et avait été nommé 
capitaine adjudant-major le 16 décembre 1834. Quand la 
légion avait été cédée à l'Espagne, il avait refusé de la suivre 
et avait été mis en non-actitivé le 27 juillet 1835 ; il saisissait 
l'occasion de rejoindre en Espagne ses anciens camarades (2). 

Les officiers du bataillon sous ses ordres étaient tous 
Français. L'un d'eux, le lieutenant Damian-Duvernègue, 
un ancien de la légion d'Alger, avait jadis, comme Caprez, 
refusé de partir pour l'Espagne. Les autres venaient des 
régiments de ligne : Paginer, Grand de Vaux et de Douhet, 
sous-lieutenants, avaient reçu le grade de lieutenant, ainsi 
que Touflet (3) ; Lehr, Walther, Prestat, Azan, Helprecht 
et Dumont, sous-officiers depuis plusieurs années, avaient 
reçu le grade de sous-lieutenant. Ferdinand Renacki rem- 
plissait les fonctions de chirurgien aide-major. 



(1) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 31 août 
1836 (original). 

(2) Démissionnaire du service d'Espagne le 29 septembre 1837, de Ca- 
prez rentra comme capitaine à la nouvelle légion en Algérie, le 24 no- 
vembre suivant. Chef de bataillon au 1 er régiment de la légion le 6 octo- 
bre 1841, il fut successivement colonel (au titre français) du 2 e régiment do 
la légion le 10 mars 1854, puis du 2 e régiment de la 2 e légion le 30 mai 
1855. Mis en non-activité par suppression d'emploi le 5 juin 1856, il se re- 
tira à Choisy-le-Roi et fut nommé par la suite commandant de place au 
Mont-Valérien. A. A. G., 2 e régiment de la 2 e légion étrangère, reg. matr. 
d'officiers, n° 19. 

(3) Touflet n'est pas indiqué, dans les pièces, comme ayant eu lo grade 
de sous-lieutenant dans un corps français. 



214 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Ce bataillon, encadré par des officiers français, devait être 
un excellent renfort pour la légion; son dépôt, constitué par 
les hommes laissés à Pau, forma le noyau de la nouvelle 
légion étrangère en France. 

A côté de cette nouvelle légion qui devait s'accroître peu 
à peu par les engagements et alimenter l'ancienne, se cons- 
tituait un corps appelé quelquefois par analogie deuxième 
légion étrangère ou, plus souvent, « infanterie volontaire », 
par la réunion des hommes venus des régiments français ; 
en même temps, s'organisaient à Pau des escadrons de cava- 
lerie et une batterie d'artillerie ; tous ces corps, infanterie, 
cavalerie, artillerie, étaient désignés sous le terme général 
de (( corps auxiliaires ». 

Au milieu du mois d'août, le nombre des militaires des 
diverses armes qui avaient demandé à faire partie de ces 
corps auxiliaires se montait au total, tant pour les troupes 
de France que pour les bataillons d'Algérie, à plus de 4.400 
hommes (1). Ce n'était donc pas à proprement parler une 
légion étrangère qui se formait à Pau. mais une unité com- 
posée de soldats tirés de notre armée nationale. 

Les volontaires entendaient d'ailleurs, tout en se dévouant 
aux intérêts de la Reine d'Espagne, conserver la nationalité 
française ; ils attachaient une extrême importance au nom 
sous lequel le gouvernement comptait désigner leur corps, 
et se donnaient eux-mêmes celui de légion $rançaise. C'est 
sous ce nom de « légion française » qu'avait tenu à entrer 
en Espagne le bataillon déjà parti sous les ordres de Con- 
rad (2) ; c'est ce nom qu'adoptaient les officiers et les soldats 
qui se rassemblaient à Pau. Un volontaire, ayant appris que 
la dénomination officiellement adoptée serait légion étran- 
gère, fit paraître dans un journal une violente protestation ; 
cette lettre valut à son auteur d'être reconduit à son corps 
avec quinze jours de prison, et fut même l'objet d'une cor- 



(1) Etat des officiers, sous-officiers et soldats français des corps de di- 
verses armes, stationnés dans les 9 e , 10 , 11 e , 20 e et 21 e divisions militaires, 
qui ont demandé à entrer au service de la Reine d'Espagne, établi à la 
date du 13 août 1836, rectifié le 16 août. .4. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, 
liasse 2. 

(2) Racontant le combat d'Arroniz, le sous-lieutenant Azan écrivait que 
les soldats de son bataillon étaient <c dignes du nom français qu'ils s'étaient 
donné en entrant en Espagne ». Voir à la troisième partie : Lettres. 



LES RENFORTS FRANÇAIS 215 

respondance entre le général Harispe et le Ministre (1). On 
ne comprend guère l'importance accordée par le gouverne- 
ment français à ce détail insignifiant ; peut-être faut-il voir le 
souci de ne pas engager, aux yeux de l'Europe, la France 
dans les affaires intérieures de l'Espagne : aucun traité, en 
effet, ne nous permettait, au point de vue diplomatique, cette 
intrusion dans l'existence d'un pays voisin. 

C'était une question générale de régime politique qui 
guidait toujours le gouvernement français dans ses décisions : 
la cause quMl voulait soutenir en Espagne était surtout celle 
de la royauté constitutionnelle. Aussi son intervention était- 
elle en quelque sorte subordonnée aux fluctuations de l'opi- 
nion espagnole (2). Si le parti de la Reine était condamné à 
disparaître entre celui des exaltés et celui des Carlistes, la 
légion, qui représentait l'idée appelée en France du « juste 
milieu », n'avait plus à intervenir dans la lutte. Que devien- 
drait-elle en pareil cas ? C'est ce que se demandaient avec 
inquiétude les hommes prévoyants. L'opinion publique elle- 
même s'en inquiétait, et le journal la Quotidienne imprimait 
le 11 août 1836, à la fin de ses « nouvelles d'Espagne », les 
lignes suivantes : 

« Si Christine abandonnait la partie, le corps de la légion 
étrangère devrait-il servir d'auxiliaire aux insurgés de Sara- 
gosse qui, comme les amis de la Régente, appellent dans 
leur proclamation les Carlistes des factieux, ou bien devrait-il 
se ranger sous les drapeaux de Charles V pour combattre 
avec lui l'anarchie ? Une fois le juste milieu englouti, il ne 
sera plus possible de le refaire ; ce n'est pas en recrutant 
une nouvelle légion qu'on résoudra cette difficulté (3). » 

Or, les événements les plus graves se déroulaient en Espa- 
gne à ce moment. L'insurrection en faveur du parti avancé 



(!) La lettre, publiée par le Mémorial des Pyrénées, est reproduite dans 
le journal la Quotidienne, du 11 août 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, 
liasse 1, pièce 125. La liasse contient ce journal et la correspondance échan- 
gée à son sujet. 

(2) On trouve d'intéressantes considérations sur la politique française 
envisagée au point de vue espagnol dans l'ouvrage du marquis de Mira- 
flores : Memorïas para escribir la historia contemporanea, Madrid, 1843- 
1844. 

(3) La Quotidienne du jeudi 11 août 1836, 2 e page. 



216 LA LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

avait éclaté à Malaga, à Cadix, à Cordoue et à Huelva dans 
les derniers jours de juillet et dans les premiers jours d'août ; 
en quelques jours le Statut royal était déchu dans toute la 
Basse-Andalousie, et la Constitution de 1812 y était reconnue. 
Saragosse avait suivi ce mouvement, et des adresses avaient 
été envoyées aux armées du Centre et du Nord pour les 
exhorter à proclamer la Constitution sans rompre les liens de 
la discipline militaire. Enfin, les troupes qui se trouvaient à 
la Granja, résidence d'été de la reine Christine, se révoltèrent 
le 12 août, aux cris de : « Vive la Constitution ! Vive la Reine 
constitutionnelle ! », et campèrent devant le palais pendant 
qu'une députation allait se présenter à la Reine. 

Christine consentit à signer le décret reconnaissant la 
Constitution de 1812 et nommant un nouveau ministère 
(13-14 août). Le 15 août, la révolution triomphait aussi à 
Madrid (1). 

Le général en chef de l'armée du Nord, Cordova, avait eu 
un rôle politique trop accentué pour pouvoir garder son com- 
mandement sous le régime de la Constitution de 1812, dont il 
s'était déclaré l'adversaire ; d'ailleurs une partie de ses trou- 
pes avait déjà acclamé la révolution accomplie ; il passa en 
France sans même attendre l'acceptation de sa démission. 

Ce ne fut pas seulement à l'armée du Nord que la révolu- 
tion de la Granja eut un profond retentissement, mais encore 
à Paris et dans la nouvelle légion organisée en France. Le 
gouvernement de Louis-Pliirïppe, qui soutenait avant tout 
en Espagne un principe, jugea que le nouvel état de choses 
marquait un pas trop grand vers le libéralisme intégral. 

Le 17 août, le Ministre de la guerre télégraphia au général 
Harispe que les événements d'Espagne avaient décidé le gou- 
vernement du roi à suspendre l'envoi dans ce pays des ren- 
forts destinés à la légion; il lui ordonna d'organiser néanmoins 
les détachements des divers corps qui arrivaient à Pau et de 
les cantonner vers la frontière (2). Le lendemain, il précisa 
ces instructions, et télégraphia aux généraux de suspendre 



(1) Voir Hubbard, Histoire contemporaine de VEspagne, t. III, p. 319- 
333. 

(2) Le Ministre de la guerre au général Harispe, de Paris, 17 août 1836 
(dép. télégraphique). .4. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 57. 



LES RENFORTS FRANÇAIS 217 

le départ des volontaires pour l'Espagne (1) ; il expliqua au 
général Harispe que le gouvernement était « dans l'obliga- 
tion absolue d'étudier la phase nouvelle de la révolution espa- 
gnole et d'en attendre les développements, avant d'envoyer 
en Navarre des auxiliaires qui pourraient se trouver grave- 
ment compromis au milieu de la lutte des factions (2) ». 

Le maréchal Maison paraissait croire que les bataillons 
de la légion déjà en Espagne étaient disposés à prendre 
parti pour les exaltés ; il craignait, d'autre part, que les dé- 
tachements français rassemblés près de la frontière ne fus- 
sent exposés à des excitations révolutionnaires : aussi dé- 
cida-t-il de les disséminer autant que possible, et' de surveil- 
1er leurs cantonnements, « afin d'empêcher les tentatives des 
meneurs anarchistes auprès d'eux (3) » ; il donna en même 
temps l'ordre de faire rétrograder immédiatement sur Tou- 
louse et sur Perpignan les volontaires stationnés dans les 
10 e et 21 e divisions militaires, excepté ceux de la cavalerie et 
de l'artillerie, dont la présence était nécessaire à Pau (4). 

Des ordres analogues arrêtèrent Chasseloup-Laubat dans 
l'accomplissement de la mission qu'il devait continuer en se 
rendant à Alger et à Bougie. Maison qui, par ses lettres du 
7 et du 16 août, avait limité le recrutement de la légion aux 
seuls bataillons d'infanterie légère d'Afrique, et l'avait arrêté 
à 500 hommes par bataillon, télégraphia le 17 août de ne 
pas embarquer les détachements déjà rassemblés. Mais cet 
ordre arriva trop tard ; la Durante, partie d'Oran le 
5 août et contrariée par les vents, arriva le 16 à Marseille 
avec 353 militaires ; d'autres devaient les suivre. Le Ministre 
télégraphia le 18 août de les renvoyer à leurs corps sans 
même les débarquer s'il était possible, et de faire de même 
pour ceux qui pourraient arriver encore (5) ; puis il écrivit 



(1) Dépêches télégraphiques du 18 août aux généraux commandant les 
divisions. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 2. 

(2) Le Ministre de la guerre au général Harispe, de Paris, 18 août 1836. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 58 (minute). 

(3) Ibid. 

(4) Le Ministre de la guerre au général Harispe, de Paris, 18 août 1836. 
A. H. G.. AS. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 59 (dép. télégraphique). 

(o) Dépêches télégraphiques. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 2. 



218 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

le 22 à Chasseloup-Laubat pour lui dire que les volontaires 
ne quitteraient pas l'Algérie (1). 

Les événements de la Granja avaient provoqué en France 
une émotion considérable, et le gouvernement paraissait 
même craindre qu'ils n'eussent une répercussion dans notre 
pays; le Ministre de la guerre recommandait particulièrement 
au général Harispe « de se tenir en mesure contre l'effet que 
le triomphe de certains principes et l'abaissement ou la des- 
truction de la royauté en Espagne pouvaient produire sur 
les esprits turbulents chez nous, à quelque nuance d'opinion 
qu'ils appartiennent (2). » Ces craintes étaient soigneusement 
entretenues par les généraux, heureux de souligner à cette 
occasion la nécessité qu'il y avait de ne pas dégarnir de trou- 
pes leurs divisions. 

Mais le gouvernement put constater que l'ordre n'était pas 
troublé, et il apprit bientôt que la Reine s'était refusée à jurer 
la Constitution jusqu'à la réunion des Cortès. Plus rassuré 
dès lors, le Ministre de la guerre put rapporter quelques-unes 
des mesures qu'il avait prises, et donner au général Harispe 
des ordres précis : la batterie d'artillerie de montagne en 
formation à Pau devait être organisée complètement, ainsi 
que les corps de cavalerie ; quant à l'infanterie, elle devait 
compter 2.500 hommes, non compris le détachement déjà 
entré en Espagne avec le colonel Conrad, et être divisée en 
bataillons de 700 à 800 hommes (3). 

A la date du 30 août, le Ministre télégraphia au général 
Harispe pour lui demander l'effectif exact du corps entré en 
Espagne et celui des corps réunis à Pau (4). Harispe lui 
répondit le lendemain que, outre les 423 sous-officiers et 
soldats de la P e légion étrangère entrés en Espagne avec 
Conrad, 102 sous-officiers et soldats du même corps devaient 
partir de Pau le 1 er septembre et passer la frontière le 4. 



(1) Le Ministre de la guerre au capitaine de Chasseloup-Laubat, de Pa- 
ris, 22 août 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 2 (minute). 

(2) Le Ministre de la guerre au général Harispe, de Paris, 18 août 1836. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 58, p. -s. (minute). 

(3) Du même au même, de Bayonne, 20 août 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., 
carton 45, liasse 1, pièce 61 (minute). 

(4) Du même au même, de Paris, 30 août 1836, A. E. G., Aff. d'Esp., 
carton 45, liasse 1, pièce 141 (dép. télégraphique). 



LES RENFORTS FRANÇAIS 219 



L'effectif des troupes rassemblées à Pau se décomposait 
d'ailleurs ainsi, officiers compris : 

l re légion étrangère 217 hommes. 

2 e légion étrangère ou infanterie volon- 
taire 2.009 — 

Cavalerie 131 — 

Artillerie 175 — 

De plus, 76 hommes du 11 e chasseurs et quelques déta- 
chements d'infanterie étaient encore attendus (1). 

Le Ministre fit aussitôt télégraphier au général Harispe 
dans les termes suivants : « Je vous défends formellement de 
faire entrer un seul homme en Espagne sans ordre ultérieur 
de ma part ou de mon successeur. Je suis étonné, après ce 
que je vous ai mandé à ce sujet, que vous ayez cru pouvoir 
autoriser l'envoi en Espagne d'un détachement quelconque. 
Donnez immédiatement contre-ordre à ces 102 sous-officiers 
et soldats (2). » 

Ces dépêches contradictoires indiquaient les tiraillements 
qui se produisaient en haut lieu au sujet de l'attitude à pren- 
dre vis-à-vis de l'Espagne. Tandis que Thiers était partisan 
de ce qu'il appelait la « coopération armée », et avait tou- 
jours manifesté des tendances favorables à une intervention 
directe, Louis-Philippe avait montré peu de sympathie pour 
cette politique. 

La proclamation de la Constitution de 1812 était pour les 
partisans de la monarchie de Juillet un double échec, parce 
qu'elle ramenait clans la Péninsule, avec les progressistes 
espagnols, l'influence anglaise, et parce qu'elle favorisait le 
développement des idées démocratiques. Aussi Louis-Philippe 
demanda-t-il au chef de son cabinet de dissoudre tous les 
corps rassemblés à Pau. Thiers préféra se retirer que de 
modifier sa ligne de conduite et céda la place au cabinet dit 



(1) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 31 août 
183G (dép. télégraphique et lettre originale, même date, confirmant la 
dépêche). A. E. G., Aff. d'Esp., carton 4ô, liasse 1, pièces 141 et 142. 

(2) Le Ministre do la guerre au général Harispe, 31 août 1836 (dép. 
télégraphique, minute signée du maréchal Maison). A. H. G., Aff. d'Esp., 
carton 45, pièce 143. 



220 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

du septembre 1836, présidé par Mole. Ce cabinet se hâta 
d'exécuter la volonté du souverain. 

Le 13 septembre, une note fut établie au ministère sur la 
manière dont pouvait s'effectuer la dislocation des troupes 
auxiliaires déjà rassemblées ; le 16, Louis-Philippe signa 
une ordonnance d'après laquelle les militaires français réunis 
à Pau devaient former des bataillons qui seraient employés 
dans le Nord de l'Afrique (1) ; le 18, une instruction ministé- 
rielle régla la dislocation des corps. Les soldats qui optèrent 
pour des congés illimités ou temporaires furent renvoyés dans 
leurs foyers : ce furent les plus nombreux; ceux qui demandè- 
rent à faire partie d'un bataillon qu'on appela « bataillon expé- 
ditionnaire d'Afrique » furent formés en huit compagnies 
dont le commandement provisoire fut confié au chef de batail- 
lon Pâté ; ceux qui exprimèrent le désir de passer dans des 
régiments en Afrique constituèrent un détachement qui partit 
pour Port-Vendres; enfin ceux qui demandèrent à faire partie 
de la nouvelle légion étrangère fournirent les cadres de quatre 
nouvelles compagnies. Le 5 octobre, la dislocation était ter- 
minée et le général Harispe pouvait en rendre compte au Mi- 
nistre (2). 

Ce n'est pas sans une réelle amertume qu'Harispe voyait 
dissoudre ce corps à l'organisation duquel il avait donné tous 
ses soins, et qui aurait pu rendre à la Reine des services si- 
gnalés : 

« Il est nécessaire, écrivait-il le 6 octobre au Ministre, de se 
faire une juste idée de ce qu'était ce corps (je ne parle que de 
l'infanterie, il en est de même pour l'artillerie et la cavalerie); 
2.700 hommes ont été rassemblés de 14 régiments différents 
qui ont fourni depuis 80 jusqu'à 350 hommes ; 180 sous-offi- 
ciers et 47 officiers sont venus s'y joindre des mêmes régi- 
ments, de la non-activité, des congés illimités, etc. De toutes 
ces provenances, on a formé du 25 juillet au 15 août 3 batail- 
lons de 8 compagnies chacun. 

» Tout le monde a remarqué l'ensemble et le brillant aspect 



(1) Ordonnance du 16 septembre 1836, pour ampliation. A. E. G., AS. 
d Eisp., carton 45, liasse 2. 

(2) Le général Harispe au Ministre; 5 octobre 1836. A. H. G., Aff. 
■d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 64 (copie). 



LES RENFORTS FRANÇAIS 22 1 



de ce corps. Les bataillons ont été successivement cantonnés 
aux environs de Pau, et, pendant deux mois, il n'en est pas 
survenu une plainte des habitants ni des autorités ; il n'y a 
eu que deux punitions graves et j'ai fait reconduire les cou- 
pables à leur corps : cela a suffi, tant l'ardeur était grande. 
Et il est à remarquer que pendant ces deux mois le change- 
ment de politique du gouvernement avait répandu une inquié- 
tude assez vive pour leur avenir, sur tous les individus com- 
posant ce corps. Tout le monde s'en était ému ; l'autorité 
elle-même m'en témoigna des craintes. Mais je connaissais 
les troupes, les chefs à qui je les avais confiées ; j'en répondis 
et je savais ne pas me tromper. 

>j Si j'avais pressenti les intentions du gouvernement, si 
on m'avait consulté sur l'emploi à faire de ces troupes, j'aurais 
répondu hardiment : Dites un mot, je vais faire rendre tous 
les brevets et j'enverrai ce corps entier conquérir ses grades 
en Afrique, sans qu'il y ait un murmure, un mouvement 
d'hésitation (1). » 

On ne peut s'empêcher de regretter qu'un aussi beau corps 
ait été dissous, au lieu de remplir la mission qui devait lui 
être confiée ; il eût sans doute contribué à abréger singuliè- 
rement la guerre atroce qui désolait l'Espagne. Le grand 
mouvement d'enthousiasme qui avait animé l'armée française 
ne fut pas exploité comme il aurait pu l'être, et ne fournit 
qu'un seul bataillon aux ordres de Conrad, pour combler les 
vides nombreux qui existaient dans la légion. Du moins ce 
nouveau renfort allait-il se couvrir de gloire en combattant 
pour la Reine. 



(1) Le général Harispe au Ministre de la guerre, 6 octobre 1836. A. H. 
G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 63 (copie). 



CHAPITRE X 

LE DÉPART DE BERNELLE 



Sommaire. — Les causes de la démission de Bernelle. — Un ordre du jour 
instituant les coups de bâton comme moyen de répression contre les 
légionnaires coupables. — Punitions sévères infligées aux officiers. — 
Haines soulevées par ces mesures, presque nécessaires cependant pour 
le maintien de la discipline. 

Impopularité de Mme Bernelle. — Le général dominé par sa femme. 

— <( Isabelle III, reine de la légion ». — Les moqueries des légionnai- 
res. — Quelques anecdotes. — Mme Bernelle et Conrad. 

Les légionnaires licenciés desservent Bernelle auprès d'Harispe. ■ — 
La correspondance relative au lieutenant-colonel Josse : Bernelle dé- 
fend les intérêts de ses officiers. — Mécontentement d'Harispe; sa ran- 
cune contre Bernelle. — Bernelle expose au Ministre de la guerre à Pa- 
ris ses griefs contre le gouvernement français. — Il écrit une lettre peu 
diplomatique à l'ambassadeur d'Espagne à Paris. — Le remplacement 
de Bernelle est décidé. 

Lebeau choisi comme successeur de Bernelle. — Manifestations des 
officiers de la légion partisans de Bernelle. — Les pressentiments du 
général sur la destinée future de la légion. — La. dignité de sa conduite. 

— Accusations odieuses portées contre lui par ses ennemis : sa justifi- 
cation. — Son départ fut regrettable à tous les points de vue. 



Bernelle ne devait pas profiter des renforts qu'il avait si 
ardemment désirés et si impatiemment attendus. Au moment 
même où la nouvelle légion étrangère lui envoyait un batail- 
lon, il faisait accepter sa démission par le gouvernement 
espagnol et par le gouvernement français. 

Cette démission était due à la fois aux maladresses de Ber- 
nelle et aux intrigues de ses ennemis. 

Bernelle aimait beaucoup ses soldats, mais il s'était montré 
extrêmement dur avec eux. Dès le 23 août 1835, il leur avait 
adressé un ordre du jour par lequel il mettait en usage com- 
me punition les coups de bâton, et qui était rédigé dans les 
termes suivants : 

(( Article premier. — Ainsi que cela est prescrit par le 
code pénal de l'armée espagnole, dans laquelle la légion se 



LE DÉPART DE BERNELLE 223 



trouve incorporée, tout soldat qui par récidive se sera adonné 
à l'ivresse de manière à occasionner du scandale et à ne plus 
pouvoir faire son service et suivre sa compagnie dans ses 
marches, pourra recevoir de 25 à 50 coups de bâton sur les 
fesses, sur la demande régulière du commandant de la com- 
pagnie portée au rapport journalier. 

» Article IL — La punition des coups de bâton ne pourra 
être prononcée que par le chef du corps après avoir reçu 
l'avis du chef de bataillon et du lieutenant-colonel. 

» Article III. — Tout soldat d'élite qui se sera mis dans le 
cas de recevoir la correction des coups de bâton sera préala- 
blement dégradé et fait fusilier dans une compagnie du 
centre (1). » 

Bernelle se montrait plus dur encore à l'égard des officiers 
qu'à l'égard des soldats ; le 18 novembre, il décidait de rayer 
des contrôles de la légion le capitaine Simonin et de le faire 
reconduire jusqu'à la frontière française (2) ; le 26 février, 
il infligeait un mois de prison dans un fort de Pampelune 
au capitaine Picot de Moras, pour s'être porté à des voies de 
fait sur un sous-officier devant la troupe (3) ; le 29 avril, il 
condamnait à deux mois de prison dans un fort le sous-lieu- 
tenant Grosglod qui s'était enivré aux avant-postes près de 
Zubiri, et avait frappé des soldats (4). 

Toutes ces mesures peuvent paraître excessives, surtout 
les coups de bâton distribués aux soldats, si l'on ne se rend 
pas compte de la situation particulière dans laquelle se trou- 
vait la légion et de la composition de son effectif. Elles susci- 
tèrent contre Bernelle des haines nombreuses, sans cependant 
que ces haines se trahissent par des actes d'insubordination. 
D'Ortasini, qui reconnaît que les coups de bâton « sont plus 
qu'une horreur dans un corps français », ajoute avec 
indulgence : « Il paraît admirable qu'une telle mesure ait pu 
être exécutée sans avoir de suites fâcheuses pour les chefs, 



(1) Ordre du jour du 23 août 1836. A. A. G., dossier Bernelle. 

(2) Ordre du jour de Bernelle, du 9 janvier 1836. A. A. G., dossier Ber- 
nelle. 

(3) Ordre du jour de Bernelle, dû 26 février 1836. A. A. G., dossier Ber- 
nelle. 

(4) Ordre du jour de Bernelle, du 29 avril 1836. A. A. G. } dossier Ber- 
nelle. 



224 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

dans un pays où ies révoltes et l'indiscipline étaient choses 
fréquentes et presque habituelles, et où la séduction eût pu 
facilement exalter les têtes, si les mesures n'eussent pas été 
si bien calculées (1) ». L'ancien officier christino laisse même 
entendre que la rigueur employée vis-à-vis des légionnaires 
pouvait avoir de bons effets : « Bernelle, écrit-il, sans s'arrêter 
aux règlements qui, dans les circonstances ordinaires, éta- 
blissent la supériorité de l'armée française et sont regardés 
comme plus convenables, décidait selon son esprit, cassait 
les conseils de guerre s'ils lui paraissaient trop faibles, ou 
plutôt il dictait d'avance les jugements. On fusillait pour des 
fautes qui, en tout autre temps, eussent semblé très légères, 
mais que la position de la légion en Espagne changeait en 
crimes. C'est pour cela que, dans les annales de l'histoire de 
ce pays, la discipline de Bernelle sera toujours regardée 
comme unique dans son genre, et l'excuse de ces rigueurs 
est d'autant plus juste que le gouvernement espagnol annihi- 
lait, par sa lâcheté, de semblables avantages (2). » 

Quelque utile que pût être, au point de vue de l'intérêt 
général et du maintien de la discipline, la sévérité de Bernelle, 
elle n'en indisposait pas moins contre lui les militaires de la 
légion. 

Bernelle lui-même n'avait cependant pas soulevé autant de 
haines que sa femme. Une lettre écrite par un officier espa- 
gnol au général Cordova donne à ce sujet des détails curieux : 
« Il n'est personne, disait-il, qui ne murmure contre cette 
clame; le soldat, l'officier, le Français, l'étranger, les amis, 
les indifférents, tous, sans exception, la détestent et la mau- 
dissent. Sans doute il y a de l'exagération, comme il arrive 
toujours dans des circonstances semblables ; mais on ne peut 
nier que sa présence au corps sera une des causes prochaines 
de la perle de celte légion (3). » 

La trace des dissentiments qui furent amenés par la pré- 
sence de M me Bernelle se retrouve d'ailleurs chez tous les 
historiens qui ont appartenu à la légion ou qui ont pu voir 



(1) Guido d'Ortasini, VEsvaync constUutionmclle, p. 319. 

(2) Ibid. 

(3) Lettre de M. L. au général Cordova, de Villaba, 14 juillet 18S6. 
A. H. G., AfF. d'Esp., carton 17 (traduction jointe à la lettre d'Harispe 
au Ministre, du 26 juillet 1836). 



LE DÉPART DE BERNELLE 225 

ce corps de près. Von Rosen, l'ancien fourrier, raconte 
qu'elle accompagnait la troupe, tantôt montant à cheval à 
califourchon, vêtue en homme, tantôt dans une voiture attelée 
par des mules et entourée d'un groupe de sapeurs de la 
garde du corps ; il reconnaît qu'elle n'abandonnait pas la 
légion dans les occasions dangereuses et qu'elle s'exposa 
souvent ainsi aux balles des Carlistes. « La faiblesse du 
général, ajoute-t-il, se laissant conduire même dans les cir- 
constances graves par cette femme, n'était pas sans avoir 
souvent une influence nuisible. M me Bernelle avait très mau- 
vaise réputation, surtout auprès des soldats qui, lorsqu'elle 
se montrait dans la suite du général, ceinturée d'une écharpe 
d'aide de camp, se moquaient d'elle tout haut et lui donnaient 
parfois des surnoms très inconvenants (1) ». Les Espagnols 
la désignaient en effet par un sobriquet très grossier, tandis 
que la plupart des légionnaires lui donnaient des surnoms 
plus galants : « Isabelle III, reine de la légion, comtesse de 
Larrasoana (2) ». 

Officiers et soldats accusaient d'ailleurs M me Bernelle de 
distribuer l'avancement selon son caprice, et parmi eux cir- 
culait un épigramme dont les premiers vers étaient : 

Madame Bernelle avait ordonné 

Que chaque joli garçon soifc galonné (3). 

C'est à elle qu'on attribuait les choix que le général avait 
faits pour son état-major; c'est son influence qu'on voyait 
dans certaines punitions ou dans certaines disgrâces. 

Il faut sans aucun doute faire la part de l'exagération, et 
tenir compte de l'esprit de dénigrement ou de moquerie qui 
règne facilement dans les corps de troupe ; mais la répu- 
tation de M me Bernelle était si bien établie que d'Ortasini 
put écrire plus tard sur elle une page confirmant exactement 
les souvenirs de Rosen : 

« Les légionnaires, disait-il, qui à raison de leur malheur 
et de leur isolement se moquent si facilement de tout ce qui 
prête au ridicule, parce qu'ils ne craignent rien et qu'ils 



(1) G. von Rosen, Bilder aus Spanien, p. 42. 

(2) Ibid. 

(3) Ibid., p. 43. 

Lôgion étrangère. 15 



226 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESTAGNE 

espèrent peu, firent de M m9 Bernelle le sujet de leurs badina- 
ges et de leurs plaisanteries sans fin. Son mari avait la 
faiblesse de l'adorer pour son esprit et de lui passer tout 
pour cette raison. Au commencement, il n'y avait peut-être 
que le chef de l'état-major seul qui connût les secrets de 
l'âme de Mme Bernelle ; mais elle sortit bientôt de plus en 
plus, à mesure que la position précaire des troupes augmen- 
tait, de toutes les limites de la prudence et de la décence, 
avec une telle hardiesse que sa conduite scandalisa l'armée. 
Toujours à cheval ou dans une petite charrette au milieu des 
colonnes, déguisée en homme, elle se rendit si ridicule aux 
soldats qu'ils ne l'appelaient plus qu'Isabelle III ou la prin- 
cesse de Navarre. 

» Son arrogance fit faiblir le général qui, surtout dans 
les derniers temps, fit des nominations au gré de sa femme ; 
s'entoura, dans son état-major, d'individus qui n'avaient 
d'autre mérite qu'une belle jambe ou un petit nez bien taillé, 
une paire d'yeux pénétrants, ou bien encore une couleur de 
cheveux qui donnait envie de les baiser. M me Bernelle dicta 
même des punitions et on gardera longtemps le souvenir 
d'une scène où, renversée de sa charrette avec sa femme de 
chambre par la maladresse d'un sapeur, elle se releva de 
terre furieuse (pendant que sa suivante se trouvait retournée 
les jambes en l'air et demandait, par ses entrechats, du 
secours au ciel pour sortir d'une position où le haut de son 
corps se trouvait pris entre deux caisses), et s'écria d'une 
voix de tonnerre contre son conducteur : « Huit jours de 
y salle de police ! » Elle fit exécuter cet ordre sur-le-champ 
par le premier officier qu'elle rencontra. Le général mit 
cependant le soldat en liberté. 

» Une avarice à faire pitié régnait dans la maison de 
Bernelle et peu s'en fallait que sa femme ne lui fixât le nom- 
bre de boulets qu'on devait tirer, afin d'avoir un surplus 
qu'elle pût hacher en pâtés. Un habile écrivain remplirait 
sans peine de ses sottises un volume in-quarto (1). » 

Même si les raconlars qui avaient cours n'étaient pas 
exacts, il est bon de les connaître pour comprendre le tort 



Cl) Guido (TOrtasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 325-326. 



LE DÉPART DE BERNELLE 227 

que M me Bernelle avait pu faire au général clans l'esprit de 
tous. C'est l'intervention directe ou déguisée de cette femme 
dans les affaires de la légion qui avait indisposé Conrad con- 
tre Bernelle ; la différence du caractère des deux chefs et la 
confusion de leurs pouvoirs avaient développé leur antipathie 
mutuelle. Dans cette rivalité que les légionnaires avaient 
devinée, ils avaient plutôt pris le parti de Conrad, qui jouis- 
sait auprès d'eux d'une grande popularité. 

Toutes ces raisons avaient créé dans la légion un courant 
d'hostilité contre Bernelle. L'officier et le soldat reconnais- 
saient les qualités de leur général, qui savait les diriger avec 
sûreté et décision et les récompenser largement après la 
victoire : mais ils lui gardaient rancune de ce qu'il avait 
laissé prendre une trop grande place à M me Bernelle et une 
trop petite à Conrad. Beaucoup de légionnaires n'avaient pas 
pardonné à leur général le départ du chef aimé entre tous 
qu'était pour eux Conrad, et ne perdaient aucune occasion 
de manifester leur mécontentement. 

Les inimitiés que s'était attirées Bernelle étaient injusti- 
fiées : le général avait une très sincère affection pour ceux 
qu'il commandait, et s'il fut amené à donner sa démission, 
c'est précisément parce qu'il défendit avec ardeur les intérêts 
de la légion et qu'il ne voulut pas se contenter pour 
elle de vagues promesses. Ses deux grands soucis étaient 
d'assurer le recrutement régulier de sa division en France et 
de maintenir les droits dans l'armée française des militaires 
sous ses ordres. Depuis le 15 avril, il avait signalé dans 
presque toutes ses lettres au Ministre et au général Harispe 
son besoin de renforts : il se plaignait de ce que la nouvelle 
légion étrangère qu'on réunissait à Pau, au lieu de lui être 
utile, nuisît au recrutement de celle qui se battait en Espa- 
gne (1). Harispe devait être agacé par ces demandes conti- 
nuelles, qu'il ne pouvait satisfaire sans ordre du Ministre. 
Il était d'ailleurs personnellement en assez mauvais termes 
avec Bernelle : Conrad avait dû le desservir auprès de lui, 
et les légionnaires licenciés faisaient peu d'éloges de leur 
ancien général à cause de sa dureté. 



(1) Note établie au ministère de la guerre relative au général Bernelle 
(août 1836). A. A. G., dossier B?rn?lle. 



228 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Une correspondance relative au remplacement de Conrad 
contribua d'ailleurs à envenimer les rapports déjà aigres 
entre Harispe et Bernelle. Harispe proposa à Bernelle, dès 
le 1 er mai 1836, de lui envoyer le lieutenant-colonel Josse 
pour commander la légion en second. Josse était un officier 
des mieux notés : sous-lieutenant en 1809, il avait fait les 
campagnes de l'Empire de 1809 à 1815, avait mérité la croix 
en 1813, et avait reçu un coup de feu à Fleurus le 16 juin 
1815 ; chef de bataillon en 1823, il avait été nommé lieute- 
nant-colonel du 48 e le 21 mars 1835, et avait été apprécié 
aussitôt par Harispe comme un officier « instruit, destiné à 
commander un régiment avec distinction (1) ». Bernelle 
accepta avec joie cetle nomination et écrivit à Harispe une 
lettre pleine de paroles conciliantes : « Je recevrai avec em- 
pressement à votre recommandation, lui disait-il, non seule- 
ment M. le lieutenant-colonel Josse, mais tout autre officier 
de votre main, persuadé du bon choix qui présidera à toutes 
vos désignations et trop heureux de saisir toutes les occa- 
sions de vous être agréable (2) » ; mais il lui faisait remarquer 
qu'il ne pouvait l'accepter qu'avec le grade de lieutenant- 
colonel dans l'armée française, pour ne pas avoir à ses côtés 
un officier du même grade que lui et éviter tout conflit d'au- 
torité ; il promettait d'ailleurs de le faire nommer colonel au 
titre espagnol dès que la légion aurait eu occasion de le 
connaître (3). 

Au lieu de tenir compte de ces remarques, Harispe écrivit 
à la fois au général Alava en Espagne et au Ministre à Paris 
pour leur demander de faire passer Josse à la légion avec le 
grade de colonel au titre espagnol ; il demandait au Ministre 
que Josse fût considéré comme « en mission », afin de le 
faire nommer dans l'année colonel au titre français (4). Ber- 
nelle fit comprendre au général Harispe, en des termes fort 
dignes, la faute de tact qu'il commettait ; il lui exposa que la 



(1) Note d inspection d'Harispe en 1835. A. A. G., dossier Josse. 

(2) Bernelle à Harispe, de Larra&oana, 4 mai 1836. A. A. G., dossier 
Josse. 

(o) Ibid. et Bernelle au Ministre, de Larraso-ana, 4 mai 1836. A. A. G., 
dossier Josse. 

(4) Harispe au Ministre, de Bayonne, 9 mai 1836. A. A. G., dossier 
Josse. 






LE DÉPART DE BERXELLE 229 



place de colonel de la légion appartenait aux officiers du 
corps, et que les deux lieutenants-colonels Cros d'Avenas et 
Magnier ne pouvaient être ainsi lésés ; si le Ministre avait 
nommé Josse lieutenant-colonel à l'emploi de nouvelle créa- 
tion, lui-même serait resté le maître de choisir le plus digne 
entre ses trois lieutenants-colonels et il était décidé, ainsi 
qu'il l'avait laissé entendre, à désigner Josse comme colonel. 
Mais il estimait que cet officier avait fait preuve d' « indis- 
crétion » en exigeant de l'avancement pour entrer à la légion, 
alors qu'aucun officier supérieur du corps n'en avait obtenu 
au moment de la cession à l'Espagne. Bernelle s'opposait 
nettement à l'admission de Josse comme colonel et- s'en excu- 
sait auprès d'Harispe en ces termes : « Je ne puis trop vous 
exprimer, mon Général, combien je suis peiné de me trouver 
dans l'obligation, par ma position de chef de corps équitable 
et de défenseur naturel des droits de mes subordonnés, d'être 
d'un autre avis que vous (1) ». 

Harispe fut amené à demander au Ministre l'annulation 
de l'ordre qui avait mis Josse à la disposition de Bernelle (2) ; 
sa lettre montrait sans détours son mécontentement et le 
Ministre dut lui faire observer que le colonel Bernelle était 
peu répréhensible, étant données les phrases très claires de 
ses lettres antérieures (3). 

Harispe ne pardonna pas à Bernelle une attitude qui était 
cependant tout à son éloge ; il lui garda rancune de l'avoir 
mis dans une situation fausse vis-à-vis du lieutenant-colo- 
nel Josse (4) et de lui avoir attiré des remarques du Minis- 



(1) Bernelle à Harispe, de Pampelune, 23 mai 1836. A. A. G., dossier 
Josse. 

(2) Harispe au Ministre, de Bayonne, 12 juin 1836. A. A. G., dossier 
Josse. 

(3) Le Ministre à Harispe, de Paris, 25 juin 1836 (minute). A. A. G., 
dossier Josse. 

(4) Charles-Emile Josse, né à Paris le 27 avril 1790, entré à l'Ecole mi- 
litaire de Fontainebleau le 28 avril 1808 et sous-lieutenant le 27 août 
1809, lieutenant en 1811, capitaine en 1813, chef de bataillon en 1823, 
avait été nommé, comme on l'a vu, lieutenant-colonel en 1835. Il ne fut 
pas envoyé en Espagne, à la suite des observations faites par Bernelle; 
mais lorsque ce dernier eut été remplacé par Lebeau, il fut mis à la tête 
du corps auxiliaire à Pau, en août 1836; il déploya beaucoup de zèle 
dans l'organisation du corps, puis dans son licenciement. Le 7 mars 1838, 
il fut nommé colonel du 61 e de ligne et mérita les meilleures notes d'ins- 



230 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Ire. Aussi ne négligea-t-il dès lors aucune occasion de dis- 
créditer en haut lieu le chef de la division auxiliaire fran- 
çaise : il y réussit peu à peu (1). 

Bernelle, qui se trouvait ainsi en face d'un parti hostile 
assez nombreux, eut en outre la maladresse de froisser suc- 
cessivement le maréchal Maison, ministre de la guerre, et ie 
général Alava, ambassadeur d'Espagne à Paris. 

Il écrivit le 14 juillet au Ministre une lettre dans laquelle 
il exposait non pas des griefs personnels, mais ceux de la 
légion, officiers et soldats, contre le gouvernement français. 
Les motifs du mécontentement des légionnaires, formulés 
en termes parfois fort vifs, constituaient un véritable réqui- 
sitoire. Bernelle se plaignait : de la réintégration immédiate 
dans l'armée française des officiers qui avaient refusé de 
suivre la légion lors de son départ d'Alger ou qui l'avaient 
abandonnée depuis ; de l'indifférence du gouvernement à 
l'égard des prisonniers français massacrés par les Carlistes ; 
du refus d'accorder aux officiers et soldats l'avancement et 
les récompenses demandées pour eux ; de l'absence des me- 
sures pour le recrutement en France de la légion ; du défaut 
de concours officiel auprès du gouvernement espagnol pour 
faire assurer la solde, la subsistance et l'entretien du corps ; 
de la non-répression de la contrebande carliste à la frontière. 
Il concluait que la cause de la reine Isabelle paraissait être 
devenue indifférente au gouvernement français et qu'en ce 
cas ni lui ni ses légionnaires n'avaient de raison de rester 
en Espagne. « J'ai regardé comme un devoir d'honneur, 
ajoutait-il, autant envers le gouvernement du Roi qu'envers 
mes subordonnés, de m'exprimer avec toute la franchise d'un 
vieux soldat. » Il terminait en disant que si le 15 août il 
n'avait pas pu connaître, directement ou indirectement, les 
intentions du Roi, il se considérait comme autorisé à deman- 
der son rappel (2). 



pection du générai baron Gallvio. Mais il commençait à être u^é et, 
après avoir passé une année en congé de convalescence, il fut mis en non- 
activité pour infirmités le 12 octobre 1842; devenu presque aveug'e, il 
fut retraité le lo mai 1847. A. A. G., dossier Josse. 

(1) Note établie au ministère de la guerre relative au général Bernelle 
(août 1836). 

(2) Bernelle au Ministre de la guerre, confidentielle, de Pampelunje, 
14 juillet 1836. A. A. G., carton : Légion étrangère. 



LE DÉPART DE BERNELLE 231 



Quoique cette lettre ne fût pas très correcte dans son ton 
général, le Ministre répondit aussitôt à Bernelle en termes 
conciliants et modérés ; il lui montra que la réponse à tous 
les griefs se trouvait d'une part dans le fait de la cession 
pleine et entière de la légion à l'Espagne, d'autre part dans 
les clauses imposées par le traité de la Quadruple Alliance : 
« Si, malgré les explications que je viens de vous donner, 
disait-il en terminant, vous persistiez à vouloir quitter le 
commandement de la légion étrangère pour rentrer en 
France, vous voudriez bien préalablement m'mstruire de 
votre résolution définitive à cet égard, afin que j'avise aux 
moyens de confier ce corps à un autre chef, qui puisse le 
maintenir dans l'excellente voie où il est (1) ». . 

Avant même que cette réponse du Ministre lui fût parve- 
nue, Bernelle écrivit une lettre tout aussi incorrecte au gé- 
néral Alava. Voici en quels termes peu diplomatiques il s ex- 
primait, le 25 juillet, au retour de l'expédition sur Estella : 
« Le refus formel que contient votre lettre de venir a mon 
secours dans un moment où je manque absolument de res- 
sources pour assurer la solde de la troupe, joint au si- 
lence que gardent le gouvernement espagnol, le gênerai en 
chef et le vice-roi de Navarre sur de pareilles demandes, 
excessivement pressantes, que je leur ai adressées depuis 
deux mois à ce sujet, m'ont déterminé à solliciter des deux 
gouvernements l'autorisation de rentrer en France ; maigre 
tout mon dévouement pour la cause constitutionnelle en Es- 
pagne et ma vive sympathie pour les intérêts du trône de 
S M. la Reine Isabelle II, il m'est impossible de conserver 
plus longtemps un commandement dans lequel je ne trouve 
ni appui ni concours de la part du gouvernement et des hau- 
tes autorités, et lorsque les vivres, la solde et les autres 
moyens indispensables ne sont Jamais assurés (2). » Bernelle 
terminait en disant que la responsabilité des événements re- 
tomberait sur les personnes qui, n'ayant eu aucun égard a 
ses demandes et à ses avertissements, lui avaient refuse leur 



concours. 



(1) Le Ministre de la guerre à Bernelle, de Paris, 27 juillet 1836. A. A. 

V^niîf^Et^nénd Alava, de Pampelune, 25 juillet 1836. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 2 (copie signée par Alava). 



232 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

La lettre de Bernelle était inspirée par des sentiments 
sincères de dévouement à l'Espagne ; mais elle était rédigée 
avec peu de tact, en des termes qui devaient éveiller la 
susceptibilité d'un Espagnol ; elle froissa l'ambassadeur au 
point qu'il l'envoya au maréchal Maison, en se plaignant 
des expressions qu'elle contenait (1). 

Déjà à ce moment, le remplacement de Bernelle était dé- 
cidé. Harispe ne dissimulait pas la joie qu'il en éprouvait; 
mais il était d'avis de conserver beaucoup de ménagements 
vis-à-vis du chef de la légion ; il désirait assurer l'exécution 
de la mesure « avec tous les égards dus au colonel Bernelle 
et à la discipline qui veut toujours que le chef ne soit jamais 
déconsidéré aux yeux des soldats qu'il a dignement com- 
mandés (2) ». 

Harispe avait fait accepter par le Ministre son idée de 
remplacer à la tête de la division auxiliaire française Ber- 
nelle par Lebeau, et de donner le commandement de la 
légion au colonel Conrad, qui conduirait en Espagne les ren- 
forts français constitués à Pau. 

Avant môme que la démission de Bernelle fût officielle- 
ment acceptée par le gouvernement espagnol (3), Harispe 
avait tout préparé pour son remplacement. Le 6 août, Le- 
beau, auquel il avait proposé la place bientôt vacante, lui 
répondit qu'il acceptait « sans conditions » : « J'irai servir 
en Espagne, lui répondit-il, avec un cœur toujours français, 
notre cause, Louis-Philippe et Sa Majesté Catholique (4). » 

La nouvelle du remplacement de Bernelle provoqua quel- 
ques manifestations parmi les officiers qui lui étaient dé- 
voués ; deux d'entre eux se rendirent à Bayonne auprès 
d'Harispe, porteurs de la démission de douze de leurs cama- 
rades. Harispe les renvoya en Espagne (5) ; il avait déjà 



(1) Alava au maréchal Maison, 5 août 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 
£5, liasse 2 (original). 

(2) Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 3 août 1836. A. A. G., 
dossier Bernelle. 

(3) L'acceptation de la démission ne fut expédiée de Madrid à l'armée 
du Nord que lo 7 août. A. A. G., dossier Bernelle. 

(4) Lebeau à Harispe, de Saint-Jean-Pied-de-Port, 6 août 1836. A. E. G., 
Aff. d'Esp., carton 45, pièce 97 (copie). 

(5) Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 8 août 1836 (dépê- 
che télégraphique). A. A. G., dossier Bernelle. 



LE DÉPART DE BERNELLE 233 

écrit à Bernelle pour lui demander de ne pas faire partager 
à ses subordonnés ses sentiments de mécontentement, et 
même d'user de son influence auprès d'eux pour éviter tout 
désordre (1). 

Bernelle était discipliné ; mais quand il apprit que c'était 
Conrad qui était désigné pour commander la légion, il ne 
cacha pas son étonneraient, et se plaignit amèrement au 
général Harispe de se voir infliger cette « humiliation » ; il 
remit aussitôt le commandement de la légion au lieutenant- 
colonel Gros d'Avenas, puis celui du corps d'opérations au 
brigadier comte de Clonard (2). 

Ce n'est pas sans de sincères regrets que Bernelle aban- 
donnait des troupes auxquelles il s'était entièrement dévoué ; 
sa tristesse était augmentée par son sentiment très vif de 
leur mauvaise situation et par son impuissance à faire par- 
tager ses appréhensions aux autorités françaises. A peine se 
permettait-il, avant de partir, d'exprimer une fois de plus 
ses craintes au général Harispe, en termes voilés : « Ne vou- 
lant pas m'exposer, écrivait-il, en donnant des avis sur la 
position de la légion et les suites qui pourraient en résulter, 
à voir ces avis, donnés dans l'intérêt du service, interprétés 
comme menaces qu'il n'est jamais entré dans mon carac- 
tère de faire (3), je m'abstiendrai de tous détails à ce sujet, 
laissant au temps le soin de faire connaître l'importance des 
avis dédaignés, et de prouver qu'en tout ma conduite a été 
irréprochable, ici comme ailleurs. » 

Cependant, la haine de ses ennemis poursuivit Bernelle 
même après qu'il eut donné sa démission (4). Il fut obligé de 
fournir des explications sur sa sévérité envers les légion- 



Ci) Harispe à Bernelle, de Bayonne, 5 août 1833. A. A. G., dossier Ber- 
nelle (copie). 

(2) Bernelle à Harispe, de Pampelune, 11 août 1836. A. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 17 (original). 

(3) Bernelle avait écrit au maréchal Maison, les 2 et 3 août, des let- 
tres dans lesquelles Harispe crut voir, en les transmettant, des menaces 
déguisées, et au sujet desquelles il fit des observations à Bernelle. Ha- 
rispe à Bernelle, de Bayonne, 5 août 1836. A. H. G., carton 45, liasse 1, 
pièce 96 'copie j. 

(4) Dans une dépêche qu'Harispo adressait le S août au Ministre, il 
lui disait: a Le colonel Lebeau va partir pour déjouer les intrigues du 
général qui cherche par tous les moyens à désorganiser la légion. » A. A. 
G., dossier Bernelle. 



234 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

naires ; il écrivit dans ce but le 20 août, de Pampelune, au 
général Schramm, directeur du personnel au ministère ; il 
lui disait que son plus grand désir avait été de conserver 
intacte la réputation de la division auxiliaire française : 
« C'est par une sévérité dont les mauvais sujets seuls ont pu 
se plaindre, disait-il, que j'ai maintenu tout le temps de mon 
commandement une discipline qui a fait l'admiration des 
chefs espagnols, dont j'ai été félicité et remercié plusieurs 
fois par la Reine, dont vous m'avez vous-même témoigné 
votre satisfaction (1). » 11 ajoutait d'ailleurs que la punition 
des coups de canne, un des principaux griefs invoqués contre 
lui, était usitée dans l'armée espagnole à laquelle la légion 
appartenait, et dans les légions anglaise et portugaise (2). 

Des accusations odieuses furent portées contre Bernelle : 
on lui reprocha d'avoir autorisé le pillage et l'incendie dans 
ses expéditions, et même d'avoir dilapidé les fonds dont il 
avait eu la charge. Il dut, pour se justifier auprès du Minis- 
tre, demander l'intervention écrite de Cordova et fournir 
copie de l'ordre qu'avait donné ce général de brûler les 
moissons en pays carliste (3) ; il put démontrer au duc d'Or- 
léans, dans deux audiences particulières, l'inanité des accu- 
sations dont il était l'objet (4), et il obtint que le Ministre de 
la guerre d'Espagne certifiât par la voie diplomatique que 
rien dans sa conduite ne pouvait entacher son honneur (5). 

L'affection et l'estime de ses compagnons d'armes le sui- 
virent dans sa retraite. Alors qu'il n'était déjà plus leur chef, 
le 27 août, la veille de son départ, les officiers de lanciers 
lui avaient offert la décoration de Pologne, en l'accompa- 
gnant d'une lettre touchante : « Les officiers polonais, di- 
saient-ils, viennent vous offrir de partager la seule chose 
qu'ils aient pu conserver intacte après la perte de leur patrie, 



(1) BerneMe au général Schramm, directeur du personnel au ministère, 
de Pampelune, 20 août 1836. A. A. G., dossier Bernelle. 

(2) Ibid, 

(3) Cordova à Bernelle, 20 octobre 1836. A. A. G., dossier Bernelle (co- 
pie). 

(4) Bernelle au général Schramm, de Paris, doux lettres du 21 octobre 
1836. A. A. G. } dossier Bernelle. 

(5) Lettre du Ministre de la guerre espagnol à l'envoyé extraordinaire 
d'Espagne à Paris, le 7 novembre 1836. A. A. G., dossier Bernelle (tra- 
duction certifiée conforme). 




lie général BERNEkkE. 

(D'après une photographie communiquoe r,ar le lieutenant-colonel Bernelle, 

son petit-noveu.) 



236 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

cette marque distinctive d'honneur dont ils ont décoré leurs 
poitrines dans les jours de gloire de la malheureuse Polo- 
gne. Ils pensent que ce morceau de ruban ne peut être 
mieux placé que sur votre cœur (1) ». Plus tard, lorsqu'en 
novembre 1837 le Roi nomma Bernelle maréchal-de-camp 
au titre français, les officiers de la légion lui envoyèrent une 
adresse de félicitations dont les termes prouvent leur sincère 
attachement pour leur ancien chef : « Général, écrivaient-ils, 
en replaçant sur vos épaulettes les étoiles qui les décoraient 
lorsque vous marchiez à notre tête aux combats d'Arlaban, 
de Tirapegui, de Zubiri et d'Inigo, votre souvenir se sera 
sans doute reporté vers cette légion étrangère à laquelle, 
comme général, vous avez su procurer une part de gloire 
désormais inséparable de la vôtre. La légion ne peut pas 
vous oublier non plus, puisque l'époque de votre comman- 
dement fut pour elle la plus brillante et la plus heureuse, et 
que si, aujourd'hui réduite, mutilée, presque anéantie, elle 
a su conserver tous ses droits à l'estime générale, c'est qu'elle 
n'a perdu aucune de vas traditions, c'est qu'elle a constam- 
ment suivi le chemin que vous lui avez tracé (2). » 

Il est fâcheux que des circonstances indépendantes de 
la valeur militaire de Bernelle l'aient ainsi amené à abandon- 
ner un commandement qu'il exerçait avec distinction. Les 
légionnaires perdaient en lui un chef un peu sévère peut- 
être, mais très sûr, et les généraux espagnols devaient 
plus d'une fois regretter leur ancien camarade : « Il réunis- 
sait en sa personne, a écrit d'Ortasini, une grande expé- 
rience pratique, un coup d'œil clair et précis, beaucoup 
d'adresse dans les manœuvres et de sang-froid dans les dis- 
positions d'une bataille. Il n'excellait pas seulement dans le 
maintien de la discipline ; c'était aussi un très bon tacticien, 
et si sa troupe servait d'exemple aux Espagnols par sa con- 
duite, qualité qui manquait totalement à cette nation, il pou- 
vait aussi rendre aux chefs christinos d'autres services émi- 
nents (3). » 



(1) Los officiers des lanciers polonais de la légion au général Bernelle, 
de Pampelune, 27 août 1836. pièce n° 42. 

(2^1 Les officiers de la légion à Bernelle, pièce n° 94. 
(3) Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 316. 



LE DÉPART DE BERNELLE 237 

Les tristes pressentiments qu'il exprimait à Harispe sur 
l'avenir de la légion devaient se réaliser par la suite. La 
légion tomba dès lors, malgré sa conduite toujours digne et 
toujours héroïque, dans une situation de plus en plus malheu- 
reuse, sans que les efforts de ses chefs pussent la relever ; 
Bernelle eût été capable, plus que tout autre, de remédier 
au mal, autant par son autorité sur ses soldats et sa pru- 
dente habileté dans les combats que par son crédit auprès 
des gouvernements français et espagnol ; aussi, est-ce avec 
raison que d'Ortasini écrivait plus tard, aux jours où les 
débris du corps algérien ne pouvaient plus être utiles à la 
Reine : « Si Bernelle était resté au commandement en chef, 
et Conrad au commandement en second, la légion existerait 
encore, et ses baïonnettes brilleraient aujourd'hui comme 
alors pour la défense du trône constitutionnel (3). » 



(1) Guido d'Ortaaini, VEspagne constitutionnelle-, p. 307. 



CHAPITRE XI 

LE GÉNÉRAL LEBEAU 



Sommaire. — Le nouveau chef de la légion : Baux dit Lebeau. — Sa 
carrière; ses qualités militaires. — Son manque de prestige. — Raisons 
du retour de Conrad à la légion. 

Arrivée de Lebeau à Pampelune : ses visites à Sarsfield, aux au- 
torités et à Bernelle. — Remise de commandement par Bernelle. — 
Ordre du jour de Lebeau. — Premières impressions du nouveau général. 

— Départ du lieutenant-colonel Horain et du lieutenant de la Moisson- 
nière. 

Evénements du 16 août 1836. — Lettre de Lebeau au vice-roi de 
Navarre. — Engagements du 17 août. — Arrivée de Conrad et du ba- 
taillon de Pau le 18 août. — Conrad colonel de la légion. — La Consti- 
tution de 1812 proclamée à Pampelune : Sarsfield remplace Cordova. 

— Dénuement de la légion. — Excédent d'officiers polonais. — Arrivée 
d'un officier à la batterie d'artillerie : le lieutenant Barbier. 

Nouveau théâtre d'opérations, au sud de Pampelune. — Le but est 
d'interdire le passage de l'Ebre et l'entrée en Castille. — Combat d'Ar- 
roniz, 14 septembre 1836; retour à Pampelune. — Lebeau et le vice- 
roi de Navarre. — Légionnaires libérés. — Renvoi des inutiles. — Re- 
lâchement de la discipline. — ■ Misère des officiers : leur dévouement. — 
Quelques désertions. — Impopularité de Lebeau; une situation diffi- 
cile : il offre sa démission. 

Les Carlistes reprennent courage : une lettre à Sarsfield. — Une pro- 
position à Conrad. — Nouvelles cruautés : exécution du lieutenant de 
Fleurans et du lieutenant Mailler. — Opérations d'octobre. — Départs 
d'officiers : nominations. — Arriéré de solde; état de l'habillement. — 
Trois bataillons de la légion sur la ligne de Zubiri. — Marche de Lebeau 
sur Estella : combat de Villatuerta ; bombardement d'Estella; une re 
traite difficile. — Atrocités commises. — Fausse situation de Lebeau; 
l'acceptation de sa démission arrive. — Le général espagnol de Clonard 
le remplace au corps d'opérations de droite. — Conrad prend le com- 
mandement de la division auxiliaire française. 



Le nouveau chef placé à la tête de la division auxiliaire 
française était un vieux soldat de l'Empire, et avait des 
titres sérieux à ce commandement. Jean-Louis Baux, dit 
Lebeau, était né le 11 septembre 1780, à Carcassonne. Il 
avait servi de 1798 à 1801 dans la 4 S demi-brigade, où il 
avait obtenu le grade de fourrier, puis avait passé dans les 
chasseurs à pied de la Garde en septembre 1801. Il avait 



LE GÉNÉRAL LEBEAU 239 



gagné successivement ses grades dans ce corps ; sergent- 
major en 1802, lieutenant en second en 1805, lieutenant en 
premier en 1807, capitaine en 1809, capitaine adjudant- 
major en 1811, il avait été nommé major au 4 e d'infanterie 
légère en 1813, puis au 1 er de ligne en 1815. Il avait fait les 
campagnes des ans vi, vu, vm, ix et xn aux armées de Hol- 
lande, d'Angleterre et du Rhin ; celle de l'an xiv en Italie ; 
celles de 1806, 1807 et 1809 à la Grande Armée ; celles de 
1810 et 1811 en Espagne ; enfin, celles de 1812, 1814 et 
1815 à la Grande Armée. Il avait été, pendant la terrible 
campagne de Russie, chef d'état-major du général Roguet ; 
il avait reçu un coup de sabre à la tête et un coup de lance 
au ccVé droit le 14 avril 1814 ; à Waterloo, une balle lui 
avait fracturé le bras gauche près de la ferme de la Belle- 
Alliance (1). Licencié en 1815, Lebeau avait été amené, par- 
les injustices auxquelles il se trouvait exposé, à demander 
sa retraite l'année suivante (2). 

En 1830, il s'était montré très empressé à reprendre du 
service ; il avait écrit lettre sur lettre au maréchal Gérard, 
en lui exposant que si, « dans le temps où les injustices acca- 
blaient les officiers de la vieille armée » (3), il avait été mis 
à la retraite, il n'en était pas moins vigoureux encore, et 
capable de rendre des services ; il avait été recommandé par 
Roguet, qui l'appréciait comme un officier « brave, instruit, 
plein de zèle et de dévouement », auquel il ne pouvait que 
décerner des éloges (4). Il avait été placé en septembre 1830 
comme lieutenant-colonel au 56 e de ligne commandé par 
Bugeaud. L'année suivante Bugeaud, nommé maréchal de 
camp, écrivait au Ministre que Lebeau était digne de com- 
mander le régiment : « Je déclare en mon âme et conscience 
que je ne connais pas un officier qui mérite plus que lui cette 
récompense. Il a tout : services distingués, blessures, cam- 
pagnes, actions d'éclat ; c'est un vrai guerrier. J'ajoute que 



(1) A. A. G., Etats de service de Baux dit Lebeau. 

(2) Lebeau au maréchal Gérard, de Paris, 11 août 1830. A. A. G., des- 
cier Baux, dit Lebeau. 

(3) Du mémo au même, de Paris, 19 août 18o0. A. A G., dossier Baux, 
dit Lebeau. 

(4) Annotation de Roguet, sur la lettre de Lebeau au Ministre du 19 
août 1830. 



240 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

le régiment a la même opinion que moi, et qu'aucun chef ne 
pourrait mieux que lui le conduire aux grandes et bonnes 
choses (l). » Lebeau avait été nommé colonel du 57 e de ligne 
le 3 juin 1831 ; quoiqu'il eût 56 ans en 1836, il était vigou- 
reux et très apte à faire campagne. 

Peut-être Lebeau n'avait-il pas cependant les dehors ca- 
pables de fixer l'attention des légionnaires et de leur inspirer 
déférence et confiance. Ce qu'il fallait à ces soldats, ne par- 
lant pas tous la même langue, ne comprenant pas toujours 
un encouragement donné en français, et ne jugeant guère 
un chef que sur son geste et sur son attitude, c'était un général 
qui fût par lui-même un guide entraînant, un drapeau étin- 
celant ; ni la bienveillance, ni l'énergie, ni la science ne pou- 
vaient remplacer à leurs yeux une allure brillante. Aussi 
Lebeau fut-il apprécié au-dessous de sa valeur réelle par les 
soldats et même par les officiers sous ses ordres. 

Guido d'Orlasini considérait que ce choix devait être 
« très malheureux », et il connaissait cependant les mérites 
de Lebeau : « Cet officier, écrivait-il, qui était changé tout 
d'un coup en général, était pourvu de grandes connaissances 
militaires, et je crois même que, dans une armée réglée, il 
remplirait dignement une place de chef de brigade ; il a du 
sang-froid, du calcul et de la bravoure ; mais il n'était pas 
fait pour commander une légion étrangère (2). » 

C'est surtout dans la tenue négligée de Lebeau qu'il faut 
chercher la cause du peu d'enthousiasme que manifestaient 
les légionnaires à l'égard de leur nouveau général : « Il pa- 
raissait toujours, écrit d'Ortasini, dans une vieille capote sans 
épaulettes, avec un pantalon qui lui couvrait à peine le ge- 
nou, une paire de bottes difformes et de longs éperons, et un 
chapeau qui semblait avoir été acheté à quelque acteur qui 
s'en serait servi pour jouer les rôles ridicules et anciens. A 
son côté brillait *un grand sabre turc (j'ignore si c'était un 
cadeau du Grand Seigneur) attaché à un cordon de coton qui 
prenait sur l'épaule. Il aurait été vénérable pour les Espa- 
gnols, parce qu'ils auraient vu en lui un descendant ou cou- 



(1) Bugeaud au maréchal Soult, ministre de la guerre, de Grenoble, 
20 avril 1836 (original). A. A. G., dossier de Baux dit Lebeau. 

(2) L'Espagne constitutionnelle, p. 328. 



LE GÉNÉRAL LEBEAU 241 



sin du chevalier de la Manche, peut-être un petit-fils de sa 
nièce de bienheureuse mémoire ; mais les Algériens ne re- 
connaissaient point en lui un successeur digne de Bernelle ; 
ils trouvaient ses grands favoris épouvantables, et. ne lisaient 
dans ses yeux, qu'il tient presque toujours baissés, rien de 
ce que la ptiysiognomonie de Lavater (1) donne comme mar- 
que de génie (2). » 

Le manque de prestige de Lebeau allait être d'autant plus 
sensible à tous que Conrad, le chef aimé des légionnaires, 
reparaissait en Espagne à ses côtés. L'ancien colonel n'avait 
jamais été oublié de ses soldats. C'était une légitime répa- 
ration que de replacer à son poste un officier des plus esti- 
més, sur lequel le général Pajol écrivait au Ministre au début 
de l'année : « M. Conrad est un brave et excellent officier ; 
il n'a d'autre fortune que son épée. Tous ceux qui le con- 
naissent rendent justice à ses qualités militaires, à son éner- 
gie et à sa valeur (3). » 

Avant de nommer à nouveau Conrad à la légion, le géné- 
ral Schramm, directeur du personnel au ministère de la 
guerre, avait d'ailleurs demandé à l'ambassadeur d'Espagne 
si son gouvernement avait eu à se plaindre de cet officier : 
« Je n'ai pas lieu de croire, avait répondu Alava, que mon 
gouvernement ait eu jamais le moindre motif de plainte à 
porter contre Conrad : tout au contraire, je sais que les ser- 
vices de cet officier ont été de la plus grande utilité à la cause 
de la Reine, et que son activité, sa bravoure et son excellente 
conduite lui ont acquis en Espagne une popularité justement 
méritée (4). » Aussi nulle raison n'avait-elle pu s opposer, 
puisque Bernelle était amené à démissionner, à ce que Con- 
rad fût replacé à la légion. 

Le général Lebeau partit pour l'Espagne et parcourut 
dans son voyage la ligne occupée par les troupes de la Reine, 
de Burguete à Pampelune ; il arriva dans cette ville le 
12 août. Il se rendit aussitôt chez le général Sarsfield, qui 



(1) La physiognomonie est l'art de juger du caractère par la physiono- 
mie; au xviii 6 siècle, Lavater avait essayé de faire reposer cet art sur des 
principes scientifiques. 

(2) L'Espagne constitutionnelle, p. 329. 

(3) Le lieutenant-général Pajol au Ministre de la guerre, mars 1836. 
A. A. G., dossier Joseph Conrad. 

(4) Alava à Schramm, de Paris, 27 avril 183G. A. A. G., dossier Conrad. 

Légion étrangère. 1(j 



242 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

ne put le recevoir parce qu'il était malade ; puis il alla voir 
le vice-roi et le gouverneur, enfin le général Bernelle. 

Comme Bernelle avait déjà remis, par des ordres du jour, 
le commandement du corps d'opérations de Navarre au gé- 
néral de Clonard, et celui de la légion au lieutenant-colonel 
Gros d'Avenas, il ne put donner à Lebeau que le titre de 
commandant supérieur de la division auxiliaire française (1). 
Lebeau n'accepta pas cette diminution dans les attributions 
qui devaient lui être confiées, et fit valoir les titres dont il 
était pourvu au nom des gouvernements français et espa- 
gnol ; Bernelle rédigea alors un nouvel ordre du jour qui 
reconnaissait à son successeur le commandement du corps 
d'opérations de Navarre. Mais Lebeau voulut s'adresser 
lui-même aux troupes et fit paraître l'ordre du jour suivant : 

<( Le Roi des Français m'a honoré du commandement des 
légions étrangère et française (2) au service d'Espagne, et 
la Reine Isabelle II a ajouté à cet honneur celui du comman- 
dement du corps d'opérations de la Navarre; je ne me dissi- 
mule pas que ma tache est difficile; mais je porterai dans les 
devoirs qu'elle m'impose l'expérience d'un vieux soldat et 
l'admiration que la nation espagnole m'a toujours inspirée. 

» Je précède de nombreux auxiliaires (3) que la France 
dans son alliance avec l'Espagne envoie de plus à son ser- 
vice. Le mois ne s'écoulera pas avant leur arrivée; mais tout 
ce que je vois de guerriers espagnols autour de moi est un 
heureux présage de nos préludes avant l'arrivée du renfort 
que j'annonce (4). » 

Lebeau chercha à communiquer son ardeur aux troupes 
dont il prit le commandement, et à être aimé d'elles. Il fit 
ses efforts pour se mettre en communion d'esprit avec les 
officiers; mais il fut surpris du grand nombre qu'il trouva à 
Pampelune, et ne put s'empêcher d'écrire au général 



(1) Lebeau à Harispe, de Pampelune, 13 août 1836. A. H. G., Aff . d'Esp., 
carton 17 (copie). 

(2) Il s'agit de la légion étrangère d'Espagne et de la deuxième légion 
étrangère, ou légion française, qui se formait à Pau. 

(3) Il y a : « 6.000 hommes » au lieu de « nombreux auxiliaires », dans 
le rapport de Lebeau du 17 septembre. 

(4) Ordre du jour daté de Pampelune, 13 août 1836, copié dans la let- 
tre de Lebeau à Harispe du même jour. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 17. 



LE GÉNÉRAL LEBEATT 243 



Harispe : « Je n'ai jamais vu autant d'officiers au quartier 
général de l'Empereur qu'il y en a à Pampelune. » Il avait 
du moins l'intention de les entraîner à faire campagne sans 
se ménager lui-même, car il ajoutait : « Le biscuit que je 
fais confectionner est le seul avis que je leur donne de pré- 
parer leurs bagages; le mien se compose et se composera 
toujours en campagne d'un léger porte-manteau (1). » 

Le nouveau général fut bien accueilli; les officiers ne vin- 
rent pas lui offrir leur démission; seul le lieutenant-colonel 
Horain, chef d'état-major de la légion, lui exprima le désir 
de suivre par sympathie le général Bernelle, et fut remplacé 
par le commandant Klein ; le lieutenant Bourdais de la 
Moissonnière (2) partit aussi, muni d'un congé régulier, avant 
d'avoir reçu l'acceptation de sa démission (3). 

Lebeau était plein d'enthousiasme et, dès le lendemain de 
son arrivée à Pampelune, il manifestait le désir d'aller com- 
battre les Carlistes. Mais il apprit, le 16 août, que les troupes 
du brigadier iribarren avaient proclamé la Constitution de 
1812 à Lérin, entraînées par les habitants de cette ville; il 
crut de son devoir d'écrire aussitôt au vice-roi de Navarre, 
qui craignait la contagion, et le fit en termes propres à le 
rassurer : 

« Mon Général, j'apprends que les troupes de Sa Majesté 
Catholique aux ordres du brigadier Iribarren viennent de 
proclamer la Constitution; je n'emploierai point les forces 
militaires comme je pourrais le faire pour réprimer un tel 
acte d'insurrection. Ici nous ne devons avoir à combattre 
que les Carlistes ; mais si cet acte de proclamation tout à 



(1) Lebeau à Harispe, de Pampelune, 13 août 183G. A. H. G., Aff . d'Esp., 
carton 17 (copie). 

(2) Pierre-Hercule Bourdais de la Moissonnière, né le 6 octobre 1809 à 
Bordeaux, entre comme soldat en 1831 au 66 e de ligne, avait été nommé 
connue sergent au 2 e bataillon d'Afrique, puis aux zouaves en 1833; il 
était retourné à un bataillon d'infanterie légère d'Afrique en 1834, et 
avait été promu sous-lieutenant à la légion au moment de son passage en 
Espagne, le 22 juillet 1835. Il fut replacé en février 1837 au 47 e de ligne, 
avec le grade de sous-lieutenant, y devint lieutenant en 1838, capitaine en 
1842, et passa ensuite dans l'intendance. Parvenu au grade d'intendant 
militaire en 1868, il fut mis en disponibilité le 2 mai 1871, retraité en 1878, 
et mourut à Toulouse le 27 novembre 1886. A. A. G., dossier Bourdais delà 
Moissonnière. 

(3) Conrad à Harispe, de Pampelune, 30 octobre 1836 (copie). A. IL. G., 
Afî. d'Esp., carton 44 (copie), et pièces diverses. 



244 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

fait en opposition aux conditions d'alliance de la France 
avec l'Espagne trouvait ici des imitateurs, mon devoir m'o- 
bligerait de me retirer avec les troupes que je commande 
et d'arrêter, en attendant la réponse du gouvernement, les 
auxiliaires (1) français qui entrent en Espagne pour concou- 
rir avec les troupes espagnoles dévouées au gouvernement 
de Sa Majesté Catholique à l'anéantissement de l'insurrec- 
tion (2). » 

Sans se préoccuper davantage des événements politiques, 
Lebeau sortit de Pampelune le lendemain 17 août, à la tête 
des bataillons de la légion et de quelques troupes espagno- 
les ; il avait le projet d'acculer les Carlistes à Eugui et de les 
battre ; il les rencontra en effet dans la région d'Olague et 
Lanz et les repoussa; mais son engagement ne fut pas la 
victoire éclatante qu'il avait escomptée (3). La guerre de ce 
pays de montagnes ne ressemblait en aucune façon à la 
guerre napoléonienne, et l'ennemi insaisissable se retirait 
sans qu'on pût l'atteindre. 

Le 18, arriva Conrad avec le bataillon de la légion fran- 
çaise; dans son ordre du jour adressé à l'armée le soir 
même, Lebeau prit soin de rappeler à nouveau que ce 
n'était là que l'avant-garde des 5.000 fantassins, des 500 ca- 
valiers et de l'artillerie que la France envoyait à Isabelle II : 
« Bientôt, ajoutait-il, j'irai me loger au cœur de la faction 
et la combattre avec tout le dévouement que nous avons 
et que nous inspire le gouvernement français pour l'héroï- 
que nation espagnole (4). » 

Conrad fut reconnu comme colonel de la légion et le nou- 
veau bataillon, qui prit le numéro 7, alla cantonner à Zizur- 
Menor. Le 21 août, la Constitution de 1812 fut proclamée à 
Pampelune sans que l'ordre lût troublé. 

Le général Sarsfield fut désigné pour remplacer Cor- 
dova. C'était un homme bien peu valide ; Lebeau, qui l'avait 
vu. ne pouvait comprendre comment il avait pu être choisi 



(1) Il y a: « 6.000 » au lieu <T n auxiliaires », dans le rapport du 17 sep- 
tembre 1826. 

(2) Lebeau à Harispe, de Pampelune, 16 août 1836. A. H. G., Aff. d'Esp. 
carton 17 (copie). 

(3) Voir le rapport du 17 septembre 1836, pièce n° 43. 

(4) Ordre du jour du 18 août 1836, dans le rapport du 17 septembre 1836, 



LE GÉNÉRAL LEBEAU 245 



pour exercer le commandement important de l'armée de 
Navarre : « Il est sourd à ne pas entendre le canon, écrivait- 
il, malade, faible, dormant toujours, en un mot caco- 
chyme (1). » 

La légion était dans un grand état de dénuement : elle 
manquait de vivres et ne touchait pas la solde ; un commis- 
saire qui était allé chercher de l'argent à Bayonne était ren- 
tré avec 2.500 francs. Les soldats ne recevaient qu'une petite 
ration de lard de mauvaise qualité, et pas de vin; aussi l'état 
sanitaire était-il peu satisfaisant. Les événements politiques 
ne l'avaient pas trop agitée ; mais Lebeau ne pouvait pas 
s'empêcher de manifester quelques inquiétudes pour l'ave- 
nir : « Au milieu de tant d'événements, écrivait-il à Harispe, 
j'ai toujours peur que le timon m'échappe. Je tiendrai bon, 
mais si vous saviez quelles têtes ce sont î Au reste ils sont 
très braves ! (2). » 

Quoique les cadres des escadrons de lanciers organisés 
par Bernelle fussent au complet, les officiers polonais réfu- 
giés continuaient à arriver, en vertu de la lettre du Ministre 
de l'intérieur aux préfets, qui prescrivait de les diriger sur 
Pau après leur avoir payé trois mois de subsides. Harispe 
les faisait partir pour Pampelune, où ils ne pouvaient rece- 
voir d'affectation. Lebeau signala cet inconvénient, et, dès 
le 3 septembre, une circulaire avertit les préfets de ne plus 
recevoir d'officiers polonais pour la légion (3). 

Le Ministre avait aussi envoyé à la batterie d'artillerie un 
officier dont le besoin ne se faisait pas sentir, le lieutenant 
Barbier. Alexandre-Joseph Barbier était né à Metz le 
29 juillet 1797, et s'était engagé au 2 e régiment d'artillerie 
à pied le 11 octobre 1817; entré à l'Ecole polytechnique 
comme élève le 3 décembre 1817, il avait été envoyé au 
2 e d'artillerie comme canonnier, par décision ministérielle 
du 24 mars 1821 ; nommé sergent le 23 mai, il était 



(1) Lebeau à Harispe, de Pampelune, 25 août 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., 
carton 45, liasse 2 (copie). 

(2) Ibid. 

(3) Harispe au Ministre, de Pau», 29 août (original) ; Maison à Gaspa- 
rin, 5 septembre- 183G (minute) ; Gasparin à Maison, 8 septembre 1836 
(original); Maison à Harispe, de Paris, 14 septembre 1836 (minute). A. 
H G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 2. 



246 LA LÉGION ÉTRANGÈEE EN ESPAGNE 

allé en 1822 à l'armée des Pyrénées, en 1823 en Catalogne; 
il s'était distingué le 27 août près de Tarragone, en avant 
d'Alta-Fusta, et était resté de 1824 à 1828 à l'armée d'occu- 
pation de Catalogne. Promu sergent-major le 31 août 1827, 
maréchal des logis le 9 octobre 1829 et adjudant de batterie 
le 3 mars 1830, il était enfin arrivé au grade de sous-lieute- 
nant le 17 janvier 1831, treize ans après être entré à Poly- 
technique ! De 1831 à 1833, il avait fait campagne à l'armée 
du Nord et avait été nommé lieutenant en second le 5 juillet 
1833, avec rang du 17 janvier, puis lieutenant en premier 
le 1 er janvier 1834. Affecté au bataillon de pontonniers le 
17 mars 1834, il avait d'abord tenu garnison à Auxonne, où 
il avait fait 1.200 francs de dettes, puis à Neuf-Brisach, où 
il en avait fait de nouvelles. Son chef de corps avait décidé, 
par application du règlement, de faire retenir sur sa solde 
le prix de ses repas, de son logement et de son blanchis- 
sage, d'éteindre ses dettes avec le surplus, et de lui laisser 
20 francs par mois (1) ; il avait reconnu par une lettre au Mi- 
nistre, que Barbier était « un bon officier, qui servait avec 
zèîe », et qu'on ne pouvait attribuer ses dettes qu'à la passion 
du jeu (2) ; néanmoins, le lieutenant avait été mis en non- 
activité par retrait d'emploi le 25 novembre 1835, le général 
Braver, commandant la division, ayant insisté pour que 
cette punition servît d'exemple aux autres officiers. 

L'envoi de renforts en Espagne permit à Barbier de passer 
au service de cette puissance à la date du 12 août 183G; le 
Ministre prescrivit de lui donner le commandement de la 
batterie d'artillerie placée jusque-là sous les ordres de Rous- 
set, qui n'était lieutenant qu'au titre espagnol (3). 

Les modifications apportées dans le haut commandement 
de la légion n'avaient pas été sans jeter quelque perturbation 
dans l'esprit du corps; mais la mauvaise impression produite 
par ces incidents disparaissait peu à peu et surtout elle était 
atténuée par l'annonce de prochains renforts. Le 7* batail- 



(1) Extrait du registre des officiers, certifié conforme par le lieutenant- 
colonel Admyrauld, commandant le bataillon de pontonniers, et expédié 
au Ministre le 22 septembre 1835. A. A. G., dossier Barbier. 

(2) Le lieutenant-colonel commandant le bataillon de pontonniers au 
Ministre, 22 septembre 1835. A. A. G., dossier Barbier. 

(3) Pièces diverses. A. A. G. } dossier Barbier. 



LE GÉNÉRAL LEBEAU 247 



Ion venu de France constituait d'ailleurs un élément vigou- 
reux et sain, qui n'avait pas été éprouvé par les souffrances 
ni lassé par la misère; c'était un précieux appoint pour la 
légion, qui allait bientôt être appelée à concourir à de nou- 
velles expéditions. 

Le théâtre des opérations, pendant la fin de l'année 1836, 
au lieu de se trouver au nord de Pampelune, se trouva trans- 
porté au sud, parce que le gros des forces carlistes s'était 
déplacé vers Estella. Le rôle des troupes de la Reine resta 
néanmoins défensif ; il consista, non plus à garder la ligne 
de Pampelune à Val Carlos, mais à interdire aux Carlistes 
le passage de l'Ebre et l'entrée en Castille. 

C'est en effet du côté de l'Ebre que se porta dès lors le 
principal effort des Carlistes. 

Le 28 août, Lebeau, ayant appris que l'ennemi allait se 
diriger vers l'Ebre, décida de marcher immédiatement sur 
Puente-la-Reyna; il dut néanmoins laisser trois bataillons 
de la légion et un escadron à Huarte et Villaba, pour défen- 
dre la ligne de Zubiri. Arrivé à Artajona, Lebeau installa 
dans cette position Conrad avec les quatre autres bataillons 
de la légion, deux escadrons de lanciers et deux pièces de 
canon ; ces troupes protégeaient ses derrières et étaient 
prêtes à se porter partout où elles seraient nécessaires. 
N'ayant plus alors avec lui que trois bataillons espagnols, 
il rejoignit Iribarren pour couvrir le passage de l'Ebre. 

Les Carlistes crurent que Lebeau allait attaquer Estella, 
et groupèrent leurs forces près de cette ville. Lebeau se dé- 
cida alors à rallier Conrad, et le 14 septembre, après s'être 
concerté avec le général Oraa et avoir pris ses ordres, il 
se porta de Sesma, où il avait couché, vers les hauteurs 
d'Arroniz, sur lesquelles les forces ennemies s'étaient grou- 
pées. L'engagement s'étendit d'Arroniz à Morentin et fut 
très vif ; l'assaut fut donné à droite par Lebeau, à gauche 
par Oraa, avec un plein succès; les bataillons espagnols et 
ceux de la légion rivalisèrent de courage, ainsi que la cava- 
lerie d'Iribarren, les lanciers de la légion, l'artillerie, les 
chasseurs à cheval d'Iriarte; toutes les hauteurs ayant été 
enlevées à la baïonnette, même celle du mont Jurra, les 
Carlistes se retirèrent en perdant nombre de tués et de pri- 
sonniers. 



248 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Les hauteurs tombées au pouvoir de l'armée de la Reine 
dominaient Estella, et constituaient une position d'où il 
était facile de bombarder la ville. Pourquoi les vainqueurs ne 
le firent-ils pas, pourquoi ne s'emparèrent-ils pas de cette ca- 
pitale carliste qui était à leur merci, c'est ce qu'il est impos- 
sible de comprendre. Lebeau, dans un rapport au Ministre, 
s'exprimait ainsi : « Nous n'en voulûmes pas, pour leur 
laisser le piège où nous prendrons don Carlos (1). » Cette 
raison paraît étrange et la véritable pourrait bien se trouver 
dans une lettre du sous-lieutenant Azan; cet officier décla- 
rait que la retraite avait été ordonnée parce que les muni- 
tions étaient épuisées, et déplorait à ce sujet l'imprévoyance 
des généraux (2). 

La légion avait perdu dans cette journée 1 officier tué et 
8 blessés, 3 sous-officiers tués et 3 blessés, 10 soldats tués 
et 52 blessés (3). 

La légion rentra à Pampelune le 17 septembre, après 
avoir passé une vingtaine de jours en expédition. Elle se 
trouvait dans une situation assez misérable; elle était réduite 
à une ration de pain et à deux onces de mauvais lard par 
jour, et n'avait pas reçu de solde depuis quinze jours. 

Lebeau recommandait sans cesse aux officiers la fermeté 
et le courage, afin de maintenir l'ordre et la discipline dans 
la troupe; mais il craignait que le dénuement n'enlevât aux 
hommes toute énergie. Aussitôt arrivé à Pampelune, il alla 
exposer la situation au vice-roi et lui demander les moyens 
de remédier à un tel état de choses : « Si vous ne les trouvez, 
lui dit-il, je serai réduit à la nécessité de faire entrer la 
légion dans Pampelune et de la faire loger et nourrir chez 
l'habitant (4). » 

Le vice-roi s'était résolu à faire un emprunt de 40.000 
francs sur la ville; il avait l'intention de partager ces fonds 
entre les troupes espagnoles et la légion, car le gouverne- 
ment lui avait fait .savoir qu'il ne pourrait rien payer avant 
un mois et demi ! Lebeau paraissait décidé à entrer à Pam- 



(1) Rapport du général Lebeau, 1 er octobre 1836, pièce n° 46. 

(2) Lettre du sous-lieutenant Azan, troisième partie 

(3) Rapport du général Lebeau au général Oraa, pièce n° 46, note. 

(4) Lebeau à Harispe, de Pampelune, 18 septembre 1836. A. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 18 (copie). 



LE GÉNÉRAL LEBEAU 249 



pelune si les promesses du vice-roi n'étaient pas tenues : 
« car enfin, écrivait-il, je veux bien mourir en combattant, 
mais non de faim (1). » 

Les souffrances qu'endurait la légion apportaient un relâ- 
chement dans la discipline de ce corps ; par une fâcheuse 
coïncidence, Conrad avait modifié à ce moment les usages 
adoptés par Bernelle et s'il avait eu raison de supprimer les 
coups de bâton, il avait peut-être eu tort d'adoucir le régime 
général des punitions. Mais l'autorité du chef diminuait sur- 
tout parce qu'il était obligé, faute de vivres et d'argent, 
d'entrer en arrangements avec ses inférieurs. C'est ainsi 
que les légionnaires étaient libérés sans recevoir de frais 
de route et sans même toucher ce qui leur était dû, 
parce que la caisse du corps était vide. Et cependant ces 
hommes préféraient partir; ils signaient au dos de leur 
congé une déclaration par laquelle ils affirmaient qu'ils s'en 
allaient sur leur demande et en renonçant pour le moment 
aux fonds de masse de linge et de chaussure qui leur reve- 
naient. 

Conrad ne croyait pas devoir résister aux sollicitations de 
tous ceux qui avaient droit à leur congé; il comprenait que 
ces malheureux, couchés sur la terre, sans couvertures, ne 
touchant d'autres vivres que du lard rance et du riz, redou- 
taient l'approche de l'hiver ; il les dirigeait sur la France 
par détachements, espérant qu'ils recevraient 30 francs 
d'indemnité de route à Saint-Jean-Pied-de-Port (2). 

En présence d'une telle situation, Conrad éprouvait de 
sérieuses inquiétudes, et il ne s'en cachait pas en écrivant 
à Harispe : « Vous ne sauriez trop attirer l'attention du 
gouvernement du roi et celle de l'ambassadeur d'Espagne 
sur la position fâcheuse de cette vaillante légion qui, depuis 
quinze mois, soutient si glorieusement la renommée des ar- 
mées françaises, et a rendu de si éminents services à la cause 
de la Reine ; je crois qu'il est de toute nécessité que sa solde 
et ses subsistances soient assurées, sans quoi dans peu de 
temps, et malgré l'attachement que me porte la saine partie 



(1) Lebeau à Harispe, ]8 septembre 183G, lettre citée. 

(2) Conrad à Harispe, 1 er octobre 1836 (copie). A. U. G., Aff. d'Esp., 
carton 44. 



250 LA JLÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

des officiers ainsi que les soldats, je ne pourrais empêcher 
la démission des premiers et la désertion des derniers (1). » 

Dans l'impossibilité où il était de nourrir et de payer ses 
hommes, Conrad préférait se débarrasser des inutiles, et il 
renvoyait en France, dans les mêmes conditions que les mili- 
taires libérés, les malingres ou les estropiés. Il rendait 
compte de cette mesure aux généraux français de la frontière, 
et il faisait entendre au Ministre ses plaintes amères : « Le 
corps placé sous mes ordres ne peut longtemps subsister 
dans l'état pénible où il se trouve, sans solde et sans vivres. 
La voix 'des officiers, presque tous sans aucune ressource, 
sera impuissante à retenir les subordonnés dans le devoir, 
et il s'ensuivra non seulement la dissolution d'un brave et 
beau corps, mais encore le déshonneur de son chef qui, 
après trente ans d'une longue et honorable carrière, aura été 
investi d'un commandement impossible, puisqu'on ne met. à 
sa disposition aucun des éléments d'administration néces- 
saires (2). » 

Conrad sentait l'autorité lui échapper, et les incidents qu'il 
craignait se produisirent. Quelques hommes, aigris et mal- 
heureux, formèrent le projet de passer la frontière pour ren- 
trer en France ; 23 partirent ensemble le même jour, puis 
31 les suivirent le lendemain. Conrad se contenta de deman- 
der à Harispe de leur faire repasser la frontière, en ajoutant 
que, vu les circonstances atténuantes de leur désertion, il ne 
les traduirait pas devant un conseil de guerre, et se borne- 
rait à leur faire subir une peine disciplinaire (3). Il sentait 
que l'indulgence était nécessaire envers des hommes auxquels 
il ne pouvait assurer ni les vivres ni les moyens de couchage. 

Malgré ces causes de dissolution, la légion restait, dans son 
ensemble, homogène et disciplinée. Les officiers surtout mon- 
traient un dévouement sans bornes ; et cependant leur situa- 
tion était lamentable : « La misère des officiers est pire que 
celle des soldats, écrivait Conrad ; sans solde depuis plus de 
trois mois, ils ne peuvent même faire face aux besoins de 



(1) Conrad à Harispe, 1 er octobre 1836, lettre citée.. 

(2) Conrad au Ministre de la guerre, de Pampelune, 10 octobre 1836. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original). 

(3) Conrad à Harispe, 12 octobre 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 18 
(copie). 



LE GÉNÉRAL LEBEAU 251 



chaussures qu'ils éprouvent, et ne vivent, comme les soldats, 
que de la ration incomplète (1). » Le chef de la légion n'exa- 
gérait pas, car le commandant de Senilhes, qui tenait le gé- 
néral Espartero au courant de cet état de choses, écrivait 
au même moment au général Harispe : « Huit officiers de la 
légion sont entrés hier à l'hôpital pour manger. C'est une 
misère dont on n'a pas idée (2). » 

Le général Leheau lui-même se trouvait sans vivres et sans 
argent ; au milieu d'octobre, il avait dépensé tout ce qui lui 
appartenait et n'avait « pas reçu un liard de son traitement » 
depuis son arrivée en Espagne ! Il éprouvait les mêmes in- 
quiétudes que Conrad sur l'avenir du corps sous ses ordres, 
et terminait sa lettre du 14 octobre à Harispe en lui disant : 
« Il est étonnant, incompréhensible, que l'un et l'autre gou- 
vernements nous laissent ainsi. Toujours des annonces de 
millions de réaux et jamais rien. Que devenir ? (3). » Il sup- 
pliait le vice-roi de Navarre de prendre des mesures : « Mon 
Général, lui écrivait-il le 15 octobre, vous connaissez la si- 
tuation du corps d'opérations que je commande, sous le rap- 
port du dénuement de tout, de vivres et d'argent dont nous 
manquons depuis plus d'un mois ; il est urgent, indispen- 
sable de prendre un moyen pour remédier à cet état insoute- 
nable ; les désertions se multiplient : comment les arrêter 
quand les hommes meurent de faim ? Il est dû plus de trois 
mois de solde à MM. les officiers, qui sont dans un état de 
dénuement complet, et attendent chaque jour la distribution 
tardive du pain pour le dévorer avec frénésie (4). » 

Les légionnaires, très aigris par leur malheureuse situa- 
tion, étaient tentés de rendre leur général responsable de 
l'oubli dans lequel ils étaient laissés ; on trouve le reflet de ce 
mécontentement dans les appréciations sévères que d'Ortasini 
porte sur Lebeau : « La triste position de la légion l'inquiétait 
si peu, écrit-il, qu'il se faisait payer toujours le premier et 



(1) Conrad à Harispe, 12 octobre 1836, lettre citée. 

(2) Le commandant de Senilhes au général Harispe, de Pampelune, 

13 octobre 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 18 (copie). 

(3) Lebeau à Harispe, commencée à Peralta le 12 octobre, terminée le 

14 à Pampelune, pièce n° 47. 

(4) Lebeau au vice-roi, 15 octobre 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 
(copie dans le rapport de Conrad du 2 novembre 1»36). 



252 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

croyait sa bourse inviolable, lorsque Farinée demandait à 
grands cris du pain et sa solde. L'état des caisses était au plus 
bas possible ; mais cela n'empêchait pas le général de se met- 
tre au courant de ses appointements, et quoiqu'il ne reçût pas 
un sou qui ne lui appartînt d'après les lois et règlements mili- 
taires, je crois qu'il n'y avait pas un sou qui lui appartînt 
d'après les lois de l'humanité (1). » Ces reproches qui 
n'étaient pas justifiés, mais qui étaient cependant formulés 
par nombre de soldats, étaient l'indice du fâcheux état d'es- 
prit dans lequel se trouvait la légion et de la défaveur dont 
le général jouissait auprès de ses subordonnés. 

Lebeau, décidé à rentrer en France, demanda au gouverne- 
ment espagnol d'accepter sa démission ; il était cependant 
apprécié et récompensé puisqu'il recevait l'ordre de Saint- 
Ferdinand pour sa conduite à l'affaire d'Arroniz ; d'autre part, 
Espartero, informé de son intention par le commandant de 
Senilhes, écrivait qu'il verrait avec regret ce brave et intel- 
ligent général quitter son commandement (2). 

Si Lebeau était décidé à rentrer en France, ce n'est pas 
parce que les difficultés de sa tâche l'effrayaient, mais parce 
que le gouvernement français l'avait mis dans une situation 
qu'il considérait comme très fausse. Venu avec l'espoir d'être 
bientôt suivi par plus de 5.000 hommes, il avait adressé à ses 
troupes des ordres du jour dans lesquels il présentait la situa- 
tion comme brillante, et il leur avait annoncé l'arrivée de 
renforts importants, l'écrasement définitif de la faction car- 
liste. La réalité était bien différente deux mois après. Le dé- 
nuement était plus grand que jamais, les effectifs fondaient 
par la libération et la désertion, et la légion auxiliaire fran- 
çaise réunie à Pau, après avoir envoyé à Pampelune un mai- 
gre bataillon, avait été dissoute ! Les Espagnols, tout comme 
les légionnaires, éprouvaient l'impression d'une duperie ; 
aussi Lebeau, par un scrupule qui se comprend, demandait- 
il à se retirer. 

Les Carlistes n'ignoraient pas la situation du gouvernement 



(1) Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 330-331. 

(2) Le général Espartero, commandant en chef d'armée du Nord, au 
commandant de Senilhes, de Haro, 22 octobre 1836. A. K. G., Aff. d'Esp., 
carton 44 (traduction jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 1 er no- 
vembre 1836). 



LE GÉNÉRAL LEBEAU . 253 



constitutionnel et le dénuement des troupes, et reprenaient 
courage. Le Ministre universel de don Carlos, Erro, avait 
même écrit au général Sarsfîeld pour lui demander de venir 
occuper, à la tête des troupes de son maître, le rang qui lui 
revenait : « Il en est temps encore, lui disait-il ; l'offre de vos 
services sera une inspiration de votre dévouement et de votre 
loyauté ; demain, ce ne serait plus considéré que comme un 
acte dicté par l'intérêt personnel. Votre place est parmi nous, 
soit à la cour, soit à l'armée ; je suis autorisé à vous dire que 
vous la trouverez toute préparée, et l'intérêt affectueux que je 
vous porte me fait mettre tout l'empressement possible à cette 
communication (1). » Sarsfîeld avait envoyé cette lettre au 
gouvernement. Mais si de pareilles tentatives n'avaient pas de 
prise sur les officiers, elles réussissaient parfois auprès des 
soldats, dont quelques-uns passaient à l'ennemi (2). 

Un sergent-major déserteur de la légion, nommé Strade, 
qui avait reçu le grade d'officier dans l'armée carliste, fut 
même chargé par le général Francisco Garcia d'offrir à Con- 
rad le rang et l'or qu'il voudrait s'il acceptait de passer au 
service de don Carlos. Strade connaissait assez son ancien 
chef pour être sûr par avance d'aller au-devant d'un insuc- 
cès : il s'acquitta de cette mission ; mais, dans sa lettre à 
Conrad, il écrivit que pareille démarche lui était « pénible, 
puisque le but de sa mission ne pouvait être agréé » ; il 
ajouta que son seul désir était de reprendre sa place dans le 
corps qu'il avait abandonné (3). 

Çà et là des légionnaires tombaient dans une embuscade 
carliste ; ils étaient massacrés sans qu'on connût leur sort 
et, au bout de quelques jours, rayés des contrôles du corps. 

Le malheureux lieutenant de Fleurans, qui était venu avec 
la légion Suarce et avait été admis à la légion avec son grade, 
avait été menacé de destitution par les bureaux du ministère 
à Paris, parce qu'il n'avait pas d'autorisation régulière de 



(1) Senilhes à Harispe, de Pampelune, 13 octobre 1836. A. E. G., Aff. 
d'Esp., carton 18 (copie). 

(2) Lebeau à Harispe, 12 et 14 octobre 1836, pièce n° 47. 

(3) Le sergent-major déserteur Strade à Conrad; et ordre du général 
carliste Francisco Garcia à Strade, de Villatuerta, 25 septembre 1836. 
A. E. G., Aff. d'Esp., carton 18 (copies jointes à la lettre d'Harispe au 
Ministre du 2.5 novembre). 



254 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

résider à l 'étranger (1) ; aussi avait-il sans hésiter donné sa 
démission du service espagnol dans les premiers jours 
d'août et avait quitté Pampelune pour rentrer en France : il 
fut pris par les Carlistes, et fusillé trois jours après (2). Le 
ministère lui accorda, « afin de tout concilier (3) », une per- 
mission de séjourner en Espagne, alors qu'il était mort de- 
puis huit mois (4) ! 

Les Carlistes n'épargnèrent pas davantage, malgré ses 
62 ans passés, le lieutenant Mailler ; ce vieux soldat, grand 
et robuste, était entré en 1814 dans les Cent-Suisses et était 
resté dans les gardes Jx pied du corps du Roi jusqu'au licen- 
ciement, en août 1830 (5) ; il s'était engagé à la légion en 
mai 1831, y avait rempli les fonctions de sergent-major va- 
guemestre en Afrique, et au départ d'Alger, en juillet 1835, 
il avait été nommé sous-lieutenant (6) ; il fut pris le 19 octo- 
bre par les Carlistes, et passé par les armes le surlende- 
main (7). Il put du moins exprimer ses dernières volontés 
au major Cousandier, grâce à la complaisance d'un de ses 
compatriotes qui commandait le bataillon étranger de don 
Carlos. Sa lettre est émouvante dans sa simplicité : 

« Mon cher compatriote, écrivit-il à Cousandier la veille 
de son exécution, j'ai une triste nouvelle à vous annoncer : 
j'ai été à la chasse le 19 et fait prisonnier ; je suis condamné 
à mourir au moment où je vous écris. Je vous recommande 
mes effets et mon porte-manteau où il y a dans mon habit 
un sac renfermant quatorze onces en or, deux demi-onces 
en or, une pièce de 40 francs de Naples, cinq louis d'Espa- 
gne et un ducat d'Autriche ; mon cheval et une boucle* d'ar- 



(1) Minute du rapport au Ministre, sur la situation du lieutenant do 
Fleurans, 8 juillet 1836. A. A. G., dossier de Fleurans. 

(2) Conrad à Harispe, de Artajona, 26 avril 1837; A. Fleurans, lieute- 
nant au 5 e régiment d'artillerie (son frère), au Ministre, de Paris, 25 avril 
1840. A. A. G., dossier de Fleurans. 

(3) Rapport de la direction du personnel au Ministre, avril 1837. Ibid. 

(4) Harispe au Ministre, de Bayonne, 18 avril 1837. Ibid. 

(5) Abraham-Frédéric Mailler, né à Wolfsheim (Bas-Rhin), le 13 mars 
1774, entra aux Cent-Suisses le 6 septembre 1814 (rang de sergent), fut 
nommé caporal en second (adjudant sous-officier) le 11 octobre 1829, et 
licencié le 19 août 1830. A. A. G., maison du Roi, gardes à pied du corps 
du Roi (Cent-Suisses), 1 er vol., n° 105. 

(6) A. A. G., registre matricule, légion étrang., 1 er vol., n° 1165. 

(7) A. A. G. } dossier Mailler. 



LE GÉNÉRAL LEBEAU 255 



gent, dont je vous recommande de faire parvenir à ma 
femme et à mes enfants, à Neufchâtel, le montant ; car j'ai 
écrit aussi à M. le banneret tout le malheur qui m'est arrivé. 
Adieu, recevez mes derniers adieux, ainsi que l'ami Chene- 
vard et tous les amis et connaissances. Votre dévoué ami, 
Mailler. » — P. S. Je vous fais passer cette lettre par le corn- 
mandant du bataillon argelino au service de S. M. Charles V, 
qui est un compatriote du canton de Saint-Gall, ancien mi- 
litaire d'Espagne (1). » 

Sur la seconde page de cette lettre, le commandant du ba- 
taillon étranger carliste écrivit le lendemain : « Monsieur, 
le malheureux Mailler que j'ai eu la triste mission de con- 
soler dans sa disgrâce et (ne pouvant le sauver) d'accompa- 
gner selon ses désirs jusqu'au supplice, qu'il a souffert en 
bon chrétien, honnête homme et brave militaire suisse, m'a 
chargé encore, dans son dernier moment de vie, de vous rap- 
peler et de vous prier de joindre aux argents susdits son 
avoir qu'il n'a pas reçu les derniers trois ou quatre mois. En 
me délivrant de cette commission, j'ai l'honneur de vous 
saluer (2). » 

Les opérations traînaient en longueur sans résultats impor- 
tants. La légion contribuait à garder le cours de l'Ebre, et 
avait détaché trois bataillons de ce côté pendant les derniers 
jours de septembre et les premiers jours d'octobre (3). Le 19, 
les Carlistes, ayant attaqué le poste de Villaba, se trouvèrent 
aux prises avec Iriarte ; ils avaient sans cloute l'intention 
de s'emparer d'un convoi d'effets arrivant de France; mais 
Lebeau sortit de Pampelune avec le 2° bataillon de la légion, 
le seul qui lui restât, et repoussa facilement l'ennemi. A la 
fin d'octobre, les 6 bataillons, la cavalerie et l'artillerie de la 
légion se trouvaient cantonnés à Pampelune et dans les vil- 



(1) Le lieutenant Mailler au major Cousandier, d'Olague, 20 octobre 
1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 18 (copie certifiée par Cousandier). — 
Imprimée avec variantes (boule d'argent au lieu de boucle d'argent), dans 
Bernelle et Colleville, Histoire de V ancienne légion étrangère, p. 479-480. 

(2) Ibid. Le nom du commandant ne peut se lire en entier; c'est Raphaël 
Ser... — Il a daté sa lettre en bas : « Le 21 dudit ci-dessus. » 

(S) Voir, pour le détail, les rapports de Lebeau des 1 er octobre 1836 et 
2 novembre 1836; la lettre do Conrad au général en chef de l'armée du 
Nord du 15 octobre 1836, etc. 



256 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

lages voisins, à Villaba, Zizur-Mayor el Zizur-Menor, Gazo- 
laz et Sagues (1). 

Déjà à ce moment, dix ou douze officiers qui avaient donné 
leur démission à diverses époques venaient de partir pour la 
France, et avaient reçu leur solde jusqu'au 25 octobre (2). 
D'autres les suivirent peu après : Robert, sous-lieutenant 
français nommé au départ d'Alger, et Marette, sous-officier 
français devenu sous-lieutenant au titre espagnol ; mais ils 
n'étaient pas parmi les meilleurs (3). 

Conrad persuada à Lebeau qu'il y avait intérêt, autant pour 
remplir les cadres que pour satisfaire les officiers, à faire 
quelques nominations aux emplois vacants. L'effet fut excel- 
lent; mais une rivalité dangereuse existait dans le corps d'of- 
ficiers : le général Lebeau avait amalgamé sans ménagements 
les officiers de l'ancienne légion et ceux venus de Pau avec 
Conrad ; les premiers se trouvaient en général plus jeunes de 
grade que les seconds, mais ils avaient quinze mois de cam- 
pagne et de nombreux combats ; aussi ne voulaient-ils recon- 
naître l'ancienneté des nouveaux venus que du jour de leur 
entrée en Espagne ; Conrad faisait son possible pour main- 
tenir l'équilibre entre tous (4). 

Une véritable injustice avait été commise à la batterie d'ar- 
tillerie, dont le commandement avait été retiré à Rousset pour 
être donné à Barbier. Conrad le fit remarquer au Ministre 
dans une lettre où il lui laissait entendre que l'ordre relatif à 
ce remplacement n'avait pas son assentiment : « M. Barbier, 
l'emportant par ancienneté de grade sur cet officier (Rousset), 
a donc nécessairement dû prendre la priorité du rang ; je ne 
puis m'empêcher à cette occasion de faire remarquer à Votre 
Excellence combien j'ai dû être peiné que le cessionnaire, 
M. Rousset, quittât le commandement d'une batterie qu'il a 
organisée lui-même, il y a près d'un an, et qu'il a commandée 
depuis cette époque de la manière la plus brillante et la plus 
distinguée, qu'il a fait connaître et craindre à l'ennemi dans 



(1) Rapport de Lebeau, du 2 novembre 183G, pièce n° 48. 

(2) Lebeau à Harispe, de Pampelune, 24 octobre 1836. A. E. G., Aff. 
d'Esp., carton 18 (original). 

(3) Conrad à Harispe, de Pampelune, 30 octobre. A. H. G., Aff. d'Esp., 
carton 44 (copie). 

(4) Ibid. 



LE GÉNÉRAL LEBEAU 257 



les nombreuses affaires où la légion s'est trouvée et qu'il a 
enfin dirigée dans l'action du 14 de ce mois avec un courage 
et une adresse dignes des plus grands éloges (1). » L'injustice 
fut réparée immédiatement : Rousset fut nommé capitaine- 
commandant à la date du 14 septembre et conserva le com- 
mandement de l'artillerie (2). 

Conrad essayait donc de faire régner la bonne harmonie 
entre tous ; il cherchait aussi, avec une constance et un cou- 
rage admirables, à maintenir le moral des troupes sous ses 
ordres. Il écrivait à Harispe à la fin d'octobre : « L'officier 
m'estime ; le soldat m'aime et a confiance en moi (3). » Mais 
l'état des sommes dues à la légion jusqu'au 31 octobre 1836, et 
qu'il joignait à sa lettre, était éloquent ; les officiers n'avaient 
pas reçu leur solde des mois de mars, avril, mai, juin, juillet, 
août, septembre et octobre ; la troupe n'avait pas été payée 
pendant les mois d'août, septembre et octobre ; le total de 
ce qui lui était dû s'élevait à plus de 662.000 francs (4). Con- 
rad demandait à Harispe qu'on lui envoie les 226.000 francs 
qui constituaient le reliquat des sommes consacrées à la lé- 
gion dissoute (5). 

Conrad, qui avait écrit au général en chef de l'armée du 
Nord (6), cherchait à émouvoir le général Harispe en s'adres- 
sant à ses sentiments patriotiques ; il lui disait dans sa lettre 
du 2 novembre : « Mon habillement est en lambeaux et de 
toutes parts on voit la chair de mes malheureux soldats au 
travers de leurs capotes et de leurs pantalons. Il est vraiment 
honteux de voir qu'un corps qui porte le beau nom de divi- 



(1) Conrad au Ministre de la guerre, d'Obanos, 18 septembre 1836 (co- 
pie). A. A. G., dossier Barbier. 

(2) Barbier fut nommé capitaine en second le 1 er novembre 1836; puis, 
Rousset ayant été nommé chef d'escadron le 24 septembre 1837, Barbier 
passa capitaine en premier le 1 er octobre 1837, suivant l'ascension de son 
chef. 

(3) Conrad à Harispe, de Pampelune, 30 octobre 1836. A. E. G., Aff. 
d'Esp., carton 4-1 (copie). 

(4) Etat faisant connaître les sommes dues à la légion jusqu'au 31 octo- 
bre 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44. 

(5) Conrad à Harispe, de Pampelune, 30 octobre 1836, lettre citée. 

(6) Conrad au général en chef de l'armée du Nord, de Pampelune, 15 
octobre 1836. A. E. G., Aff. d'Esp., carton 18 (copie). 

Légion étrangère. 17 



258 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

sion auxiliaire française, soit ainsi en guenilles et ne soit plus 
distingué que par sa réputation sur le champ de bataille (1). » 
Le 1 er novembre, trois bataillons de la légion partirent de 
Pampelune pour aller relever sur la ligne de Zubiri les trou- 
pes espagnoles (2). Cette mission qui leur était donnée à l'en- 
trée de l'hiver était des plus pénibles : toute cette région était 
dévastée, on n'y trouvait même plus de paille de couchage, et 
les légionnaires l'avaient en horreur, à cause des privations 
qu'ils avaient endurées l'année précédente, et du froid dont ils 
y avaient souffert. Conrad voyait partir ces hommes avec 
peine ; mais il se promettait de les visiter souvent, de les en- 
courager par sa présence, et de mettre leur endurance au-des- I 
sus de leur bravoure (3). 

Pendant qu'une partie de la légion se dirigeait vers le nord, 
le reste allait opérer vers le sud avec le corps que commandait 
encore le général Lebeau. Le mouvement de Lebeau était une 
diversion destinée à favoriser les projets du général Espar- 
tero, qui voulait délivrer Bilbao assiégée. Lebeau réunit ses 
troupes à celles d'Iribarren, et le 8 novembre au matin, après 
avoir divisé son corps en trois colonnes, en avant d'Oteyza, il 
marcha sur Estella. La colonne de droite, commandée par 
Conrad, forte de trois bataillons et de deux escadrons de la 
légion, fut chargée de tourner les fortes positions de l'ennemi, 
et enleva le village de Villatuerta, pendant que la colonne de 
gauche, sous les ordres du colonel Junquiera, surveilla la ri- 
vière de l'Ega. Lebeau, ainsi protégé sur ses flancs, prit avec 
lui la colonne du centre, commandée par le colonel Ezpeleta, 
et occupa les hauteurs qui dominaient Estella ; il y installa 
ses obusiers et fit en peu de temps éclater 150 obus sur les 
maisons et dans les rues d'Estella (4). 

A l'approche de la nuit, Lebeau donna l'ordre de la re- 
traite sur Oteyza ; c'était le moment qu'attendaient les Car- 
listes, selon leur habitude, pour se précipiter sur les troupes 



(1) Conrad à Harispe, postsêriptwn de la lettre de Pampelune, 2 no- 
vembre 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 18 (original). 

(2) Conrad à Harispe, de Pampelune, 2 novembre 1836. A. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 18 (original). 

(3) Du même au même, de Pampelune, 30 octobre 1838, lettre citée. 

(4) Lebeau au général Espartero, d'Oteyza, 8 novembre 1836, pièce 
n° 49; et Lebeau au Ministre de la guerre espagnol, de Pampelune, 14 no- 
vembre 1836, pièce n° 50. 



LE GÉNÉRAL LEBEAU 259 



de la Reine. Les bataillons espagnols qui descendirent les 
derniers des hauteurs furent vivement attaqués et se reti- 
rèrent dans le plus grand désordre. Le général Lebeau, qui 
était resté au milieu deux, courut de sérieux dangers ; il 
montra un courage admirable, mais il eût été infailliblement 
pris sans le dévouement du colonel Ezpeleta et de quelques 
soldats qui se rallièrent plusieurs fois autour de lui (1). 

L'opération n'avait d'ailleurs aucun résultat appréciable : 
« Elle s'est terminée, écrivait Senilhes à Harispe, comme 
toutes les affaires de. ce genre, en laissant les choses comme 
on les avait prises, sauf le pillage, le viol, l'incendie et les 
quelques centaines de morts ou blessés comptés dans les 
rangs de chaque parti (2). » 

Les mêmes atrocités marquaient toujours, d'un côté 
comme de l'autre, chacune des rencontres. Senilhes, tout en 
rendant hommage au sang-froid de Lebeau et à la bravoure 
des légionnaires, écrivait à Iiarispe quelques jours après la 
bataille : « Il est impossible de se faire une idée exacte de 
toutes les horreurs qui se sont commises dans quatre villages 
inoffensifs, Villatuerta en tête ; il n'y reste aujourd'hui que 
des débris fumants ; et dans les localités environnantes, à 
Pampelune même, on a établi des bazars où l'on vend les 
dépouilles de ces malheureuses populations. C'est une guerre 
de cannibales (3) ». 

Cette opération devait être la dernière conduite par Le- 
beau dont la démission, sans être officielle, était acceptée 
en haut lieu. Déjà cet officier général avait reçu, le 4 novem- 
bre, à Puente-la-Reyna, un courrier du Ministre de la guerre 
adressé « au commandant général du corps d'opérations 
de la Navarre » ; en lisant, il avait constaté que toutes les 
mesures ordonnées devaient être exécutées par le général 
comte de Clonard, qui jusqu'alors commandait la 4 e division 
du corps d'opérations sous ses ordres ; Clonard était ainsi 
indirectement désigné comme le successeur de Lebeau (4). 
La situation de Lebeau devenait plus fausse qu'elle n'avait 



(1) Senilhes à Iiarispe, de Pampelune, 13 novembre 1836. A. H. G., 
Aff. d'Esp., carton 18 (original). 

(2) fbirl. 

(S) Du môme au même, do Pampelune, 14 novembre 1836. A. H. G., 
Aff. d'Esp., carton 18 (original). 

(4) Lebeau à Harispe, cl'Ôteyza, 7 novembre 1836, carton 18 (original). 



2C0 LA LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

jamais été ; il pensa que le Ministre avait voulu, avant même 
de lui répondre officiellement, pourvoir à son remplacement 
en cas d'un départ immédiat. Lebeau prit le parti d'écrire 
très franchement à Clonard ; il lui expliqua qu'il n'avait 
jamais songé à partir sans en avoir reçu l'autorisation, et 
cela en termes fort dignes : « Voilà bientôt quarante ans que 
je sers, et je serais bien coupable si je n'avais pas appris 
dans cette longue période qu'on n'abandonne pas le poste de 
l'honneur et du danger sans avoir reçu les autorisations con- 
venables et sans avoir satisfait à toutes les exigences d'une 
responsabilité dont je saurai remplir jusqu'au bout les de- 
voirs. Dans cet état de choses, mon cher Général, je ne puis 
que renouveler mes instances pour qu'on me mette le plus 
tôt possible en mesure de me démettre de mes fonctions selon 
les usages, les règles et les convenances. Je ne saurais les 
déposer en des mains plus fidèles et plus habiles que les 
vôtres, et qui soient plus capables de conduire dans le sentier 
de l'honneur et de la victoire ce corps d'opérations de Na- 
varre que j'ai toujours vu si brave, si dévoué, et à la tête 
duquel je me féliciterai d'avoir été placé par Sa Majesté 
Catholique (1). » 

L'autorisation de rentrer en France, expédiée par la Reine 
au général Espartero, parvint enfin à Lebeau le 16 novembre. 
Toujours pénétré de son devoir, ce général scrupuleux ne 
partit qu'après avoir envoyé au Ministre de la guerre à 
Paris les pièces qui prouvaient que « jusqu'à la dernière 
heure de son séjour en Espagne il avait donné des preuves 
de son dévouement à la cause d'Isabelle II et rempli sa tâ- 
che (2). » Le corps d'opérations de droite allait dès lors se 
trouver sous les ordres du général espagnol de Clonard, et 
la légion auxiliaire française gardait comme chef unique 
Conrad, nommé par la Reine au grade de brigadier. 



(1) Lebeau au général comte de Clonard, de Pampelune, 13 novembre 
1836. A. II. G., Aff. d'Esp., carton 18 (copie signée Lebeau). 

(2) Lebeau au Ministre de la guerre, à Paris, de Pampelune, 16 no- 
vembre 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 18 (original). 

Lebeau rentra en France avec son chef d'état-major, le commandant 
Klein, et reprit le commandement du 57 e de ligne. Nommé maréchal de 
camp le 12 août 1839, il commanda le département de Vaucluse jusqu'au 
moment où, en septembre 1842, il fut placé dans la section de réserve. 
A. A. G., dossier Baux dit Lebeau. Colleville écrit qu'il mourut du cho- 
léra, à Paris, vers la fin de 1819. (Hist. de Varie, lég. étr., p. 388.) 



/ 




EXTRAIT DU CARNET DE 



j. LEKOY, 



CHAPITRE XII 



LE GENERAL CONRAD 



Sommaire. — Popularité de Conrad. — Sa familiarité avec les légion- 
naires. — Portrait physique de Conrad. — Der alte Fritz-. — Qualités 
et défauts. 

Misère et dénuement des légionnaires. ■ — Plaintes de 'Conrad au 
Ministre de la guerre à Madrid et au général Harispe. — Manque d'ap- 
provisionnements dans les places. — Combat-réquisition d'Allo, le 21 
décembre 1836; mort du sous-lieutenant Robin. 

Efforts du gouvernement espagnol et du vice-roi de Navarre. — 
Impression du chef d'escadrons de Senilhes. — Il est d'avis de provoquer 
une solution relativement à l'état de la légion. — « Un mot du vice-roi 
de Navarre. — Efforts de Conrad auprès des officiers et auprès des 
soldats. — H dépense sa fortune personnelle, et perd néanmoins peu à 
peu son prestige. — Lettre de Conrad au Ministre de la guerre espagnol. 
— Développement de l'insurrection carliste : quelques anecdotes. — Péti- 
tion des officiers de la légion aux Cortès et à la Chambre française, le 
1 er janvier 1837. — Conrad maintient énergiquement la discipline. — 
Tentatives des Carlistes auprès des légionnaires. — Nécessité de secours 
à la légion. 



Le général Conrad jouissait depuis longtemps, auprès des 
légionnaires, d'une immense popularité. Son origine alsa- 
cienne lui donnait un tour d'esprit qui plaisait particulière- 
ment aux Allemands, nombreux à la légion, et il savait à l'oc- 
casion témoigner au troupier une affectueuse camaraderie. 
L'ancien fourrier von Rosen, qui l'appelle dans ses mémoi- 
res « h plus brave officier de la légion et l'ami des soldats », 
trace de lui un portrait qui fait comprendre les raisons de sa 
popularité : 

« Conrad était un homme qui semblait fait exprès pour un 
corps comme notre légion ; connaissant presque toutes les 
langues, il pouvait s'entretenir avec chacun de nous et, sa- 
chant que rien ne gagne plus le simple soldat qu'une attitude 
bienveillante de son colonel, il ne laissait échapper aucune 
occasion de se montrer sous cet aspect. Il connaissait les 
traits saillants du caractère des Polonais, aussi bien que ceux 



262 LA "LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

des Allemands, des Italiens ou des Français ; lorsqu'il s'en- 
tretenait avec eux, il savait trouver le côté amusant des cho- 
ses et lancer une plaisanterie populaire ou un « bon mot de 
troupier » qui ne manquait jamais son effet. Il était en outre 
si bon physionomiste que du premier coup d'œil il recon- 
naissait la nationalité de chacun. Aussi tous les soldats l'ai- 
maient comme un père et le traitaient avec une certaine 
familiarité : 

« Wo gehVs heute hin, Herr Obrisl ? » (Où va-t-on aujour- 
d'hui, mon colonel ?) lui demandaient les Allemands quand, 
au cours d'une longue marche, il passait à cheval au milieu 
de leurs rangs pour stimuler les hommes fatigués. 

<( ■ — Gelt, dasch môgtst wohl wisse, Du Dicker, répondait-il 
dans son patois alsacien ; hascht elwa gestern Abend zu viel 
Knôdeln gesse, dasch Du mùde bist ? Marschir mer dru}}, 
drùbè giebVs gule Wein, wohl}eiler (Ah ! ah ! tu voudrais 
» bien le savoir, mon gros : tu as donc mangé trop de bou- 
» lettes, hier soir, que tu es fatigué ? Marche toujours, tu 
» auras du bon vin, là-bas, et à bon marché !) 

« — Isl's auch gewiss, Herr Obrisl ? (Est-ce bien sûr, mon 
» colonel), lui demandait franchement un autre. 

« — Ha, bel Gott, Jùnge, marschir nur (Ah ! par Dieu ! 
» mon petit, marche toujours », disait-il en riant, tandis que, 
accompagné par les hurrahs des soldats, il s'en allait, au ga- 
lop de son arabe blanc, qu'il avait amené d'Afrique. 

« — Fale, \ale, soldato, quesla sera la buona polenla (Al- 
» Ions, allons, soldat ; il y aura ce soir de la bonne po- 
lenla (1) », criait-il un moment après à un Piémontais resté en 
arrière. 

» Tandis que plus loin il montrait aux Polonais de la do- 
bera wudka (2) (de la bonne eau-de-vie), il promettait aux 
Hollandais een gui soopchen (3) (une bonne petite soupe). 

» Conrad aimait particulièrement les Allemands ; il éprou- 
vait le plus grand plaisir à leur entendre chanter des chan- 
sons de leur pays ; souvent il leur en donnait l'ordre et parfois 
même il chantait avec eux (4). » 



(1) La polenta est une bouillie à base de farine de maïs. 

(2) H faudrait écrire en français : dobra wodha. 

(3) Soopchen, diminutif de soep, soupe. 

(4) G. von Rosen, Bilder aus Spanien, p. 45 et 46. 



LE GÉNÉRAL CONRAD 263 



Le portrait que von Rosen donne de Conrad au point de 
vue physique n'est pas moins intéressant : « C'était un petit 
homme aux épaules larges, d'une cinquantaine d'années, à 
la figure allemande franchement jolie ; son attitude, ainsi que 
ses effets étaient vraiment militaires; il portait toute sa barbe, 
ce qui lui donnait une allure réellement martiale, et avait 
habituellement sur la tête une petite calotte ronde de drap 




Le général CONRAD. 
(Tué à Barbastro, d'après une gravure communiquée par le capitaine Conrad, son fils. 



rouge brodée d'or, sans visière, qu'il troquait à contre-cœur, 
les jours de fête seulement, contre le chapeau à trois cornes 
que Bernelle avait imposé comme coiffure à tous les offi- 
ciers (1) ». 

Un autre Allemand qui servit la cause constitutionnelle,. 



(1) G. von Rosen, Bilder aus Spanien, p. 46. 



264 LA LÉGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

Hôkfen, donne aussi de Conrad un portrait fort intéressant : 
« Il était petit de taille, écrit-il, et quoiqu'il fût trapu, son 
aspect général était plutôt celui d'un homme faible. Sa dé- 
marche était assez vive; ses vêtements flottaient négligem- 
ment sur son corps; il portait un chapeau militaire s.ans 
plumes, une large capote et des culottes rouges, un sabre 
léger qu'il laissait traîner, et tenait à la main une longue 
canne de jonc dont il ne se séparait jamais, même à cheval. 
Il paraissait avoir quarante ans et plus de la moitié de ses 
cheveux étaient déjà gris. Son visage était bien allemand : 
il avait le front haut, les yeux profondément enfoncés, le 
regard à la fois doux et énergique, la bouche ombragée par 
une forte moustache, le menton très proéminent. Son en- 
thousiasme l'entraînait souvent très en avant dans le com- 
bat, et pourtant il ne reçut d'autre blessure qu'une érafiure 
au pouce. Il avait l'habitude de monter un arabe blanc, que 
ses soldats considéraient comme aussi invulnérable que son 
maître (1). » 

Ce cheval blanc aidait à faire reconnaître Conrad au mi- 
lieu de la mêlée et tous les Espagnols, amis et ennemis, 
désignaient le colonel de la légion par les termes : el bravo 
del caballo blanco (2), le brave du cheval blanc. Les Alle- 
mands, qui constituaient le contingent de beaucoup le plus 
nombreux de la légion, l'appelaient familièrement entre eux 
der aile Fritz (3), le vieux Fritz. 

Les qualités par lesquelles Conrad se distinguait étaient 
bien françaises : c'étaient une bravoure irréfléchie et témé- 
raire, un désintéressement sans bornes et les sentiments les 
plus chevaleresques. 

Si Conrad était brave, il n'avait peut-être pas cependant 
le coup d'œil et le sang-froid qui font le vrai général; il eût 
été mieux placé au second rang qu'au premier, il eût dû res- 
ter un conducteur d'hommes au lieu d'être transformé en 
stratège. Il ne connaissait qu'une tactique en face de l'enne- 



(1) Wilhehn Stricker, Die Deutschen in Spanien und Portugal. Leipzig, 
1850, p. 171-172. 

(2) (( Le brave du cheval blanc ». Notice historique sur le colonel Conrad, 
Nice, 1850, p. 15. 

(3) « Le vieux Fritz », comme nous dirions « le père Fritz, le père Con- 
rad ». Notice historique sur le colonel Conrad, p. 10. 



LE GÉNÉRAL CONRAD 265 



mi : se jeter sur lui, et, s'il n'hésita jamais à risquer sa vie, il 
eut le tort de sacrifier inutilement, en bien des circonstances, 
celle de ses soldats. Il était trop discipliné pour imposer sa 
volonté à un gouvernement et pour obtenir des secours; là 
où Bernelle lui-même, malgré sa ténacité et ses instances, 
avait échoué, Conrad ne pouvait réussir. « Soldat dans 
toute l'acception du- terme, a écrit d'Ortasini, il était d'une 
soumission sans bornes aux ordres de ses supérieurs et il 
pouvait, encore moins que Lebeau, montrer un front auda- 
cieux à la Reine, pour l'obliger à donner de force ce qu'il 
ne lui plaisait pas d'accorder de gré. Il était d'ailleurs trop 
galant pour cela ; car une de ses qualités agréables était sa 
courtoisie envers le beau sexe, ainsi que sa gaieté à table (1). » 

Dans les premiers mois de son commandement, le géné- 
ral Conrad eut à utiliser surtout ses qualités morales. Il se 
trouva, en effet, aux prises avec les difficultés pratiques les 
plus graves. 

La misère et le dénuement augmentaient chaque jour dans 
les rangs de la légion. Non seulement la caisse du corps 
était vide et la solde ne pouvait plus être payée, mais encore 
les magasins étaient dépourvus de tous les effets d'habille- 
ment nécessaires. Conrad exposait à Harispe ses « tribula- 
tions » en termes naïfs et touchants, dans lesquels on de- 
vine toute la sincérité de l'affection qu'il portait à ses soldats: 
« Je ne sais plus où donner de la tête lorsque ces malheureux, 
dont une portion se trouve à demi nue, me demandent des 
souliers, des chemises, des pantalons et des capotes pour 
se préserver du froid, puisqu'on ne leur donne pas de quoi 
mettre à l'ordinaire pour s'acheter le pauvre petit cigare 
qui leur fait oublier une partie de leurs chagrins en lançant 
la fumée et en la voyant s'évaporer dans l'espace (2). » 

L'intérêt que Conrad portait au soldat ne l'empêchait pas 
d'être impitoyable pour les coupables, et de maintenir la 
discipline avec une rigoureuse fermeté; la veille même du 
jour où il déplorait ainsi leur misère, il avait, approuvé la 
peine prononcée par le conseil de guerre contre deux hon> 



(1) Guido d'Ortasini. VEspagne constitutionnelle, p. 333-334. 

(2) Conrad au général Auvray, de Pampelune, 22 novembre. A. H. G., 
Aff. d'Esp., carton 44 (copie signée par Conrad). 



266 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

mes : l'un avait été fusillé, l'autre envoyé aux galères pour 
dix ans. « Demain, peut-être, ajoutait Conrad, je me verrai 
encore obligé de faire exécuter une condamnation à mort »; 
et il était conduit à cette réflexion mélancolique : « Il est 
pénible de. penser que, quoique nous ne tenions pas nos pro- 
messes à ces braves gens, nous exigions d'eux qu'ils tiennent 
religieusement les leurs (1). » 

Une mesure tout à fait injuste consistait à garder malgré 
eux sous les drapeaux les légionnaires qui avaient droit à 
leur congé. Ces militaires ne pouvaient partir faute d'ar- 
gent : on avait interdit à Conrad d'exiger d'eux l'abandon 
au corps de leur masse de linge et chaussure ; mais on ne 
lui avait pas envoyé de fonds pour la leur rembourser ; d'au- 
tre part, le gouvernement espagnol avait défendu à son con- 
sul de Bayonne de leur payer une indemnité de route à leur 
arrivée. Ainsi les hommes libérables, ne recevant pas la 
somme nécessaire au trajet qu'ils avaient à accomplir, étaient 
forcés de rester provisoirement au corps et de partager la 
misère de leurs camarades. 

Conrad prit le parti d'exposer cette situation au Minis- 
tre de la guerre à Madrid; il lui dépeignit en termes élo- 
quents le dénuement de la légion : « Beaucoup d'hommes, 
ïui disait-il, sont sans chemises et sans souliers; beaucoup 
d'autres ont leurs capotes et leurs pantalons tellement en 
lambeaux qu'on les prendrait plutôt pour des mendiants que 
pour ces vieux et beaux soldats de la légion que l'on admi- 
rait partout l'année dernière à leur arrivée en Espagne. Le 
dénuement est tel qu'un certain nombre d'hommes sont con- 
traints de garder la chambre faute de souliers et de chemises, 
et que si je recevais un ordre de mouvement, un cinquième 
de mes bataillons au moins ne pourrait partir, et presque 
tout le restant serait pieds nus au bout de deux jours de mar- 
che (2). » 

L'existence de la légion paraissait donc être compromise 
si l'on ne prenait des mesures pour remédier au dénuement; 



(1) Conrad à Auvray, 22 novembre 1836, lettre citée. 

(2) Conrad au Ministre de la guerre à Madrid, de Pampelune, 24 no- 
rembre 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie jointe à la lettre de 
Conrad à Harispe, du 25 novembre). 



LE GÉNÉRAL CONRAD 267 



mais Conrad estimait de plus que son honneur personnel 
était engagé, tant il avait pris son rôle à cœur; toute la fierté 
de son caractère apparaissait quand il écrivait au Ministre 
de la guerre à Madrid : « C'est avec enthousiasme que je 
suis rentré en Espagne pour servir la cause à laquelle j'avais 
donné tant de preuves de dévouement l'année dernière; mes 
veilles, ma santé et ma vie sont toujours au service de Sa 
Majesté Catholique et de l'héroïque Espagne ; mais ma répu- 
tation militaire appartient à la France : elle est le seul héri- 
tage que je laisserai à mes enfants; et elle finirait infaillible- 
ment par être compromise aussi bien que la cause constitu- 
tionnelle pour laquelle la légion combat, si Votre Excellence 
n'avisait promptement au moyen de remédier -à tant de 
maux (1). » En terminant, il priait d'ailleurs le Ministre « de 
ne voir, dans le langage énergique d'un homme de cœur, 
incapable de dissimuler la vérité, que le vif désir d'éviter 
une catastrophe funeste à la juste cause de Sa Majesté Ca- 
tholique ». 

Conrad tenait un langage aussi ferme au général Harispe; 
il lui montrait qu'il était urgent que les gouvernements des 
deux pays s'entendissent pour subvenir aux besoins de la 
légion. Sinon le corps risquait, à son avis, de se dissoudre ; 
une partie de ses hommes passerait dans les rangs carlistes, 
d'autres regagneraient la France, les meilleurs enfin seraient 
massacrés. De tels événements couvriraient de honte le chef 
qui aurait laissé le corps se désagréger, et Conrad ne pouvait 
supporter cette idée : « Si je suis prêt à tout sacrifier pour 
la défense de la cause de la Reine et de la nation espagnole, 
écrivait-il, je ne saurais me résoudre à sacrifier aussi ma 
réputation, dont je dois la conservation à mon pays et à ma 
famille (2). » 

Pour obtenir des effets dont ses légionnaires avaient le 
besoin le plus urgent, Conrad dut se plier à des démarches 
sans nombre auprès du vice-roi de Navarre ; ce ne fut d'ail- 
leurs qu'à la veille de partir pour une petite expédition, le 
30 novembre, et après avoir offert sa démission, qu'il put 



(1) Conrad au Ministre, à Madrid, 22 novembre 1836, lettre citée. 

(2) Conrad à Harispe, de Pampelune, 25 novembre 1836. A. E. G., Aff. 
d'Esp., carton 44 (original). 



268 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

faire délivrer 1.000 paires de souliers et 500 chemises aux 
trois bataillons qui devaient marcher (1). Aussi, écrivait-il 
le 11 décembre au général Harispe : « Tout le monde est dé- 
goûté au dernier point. Moi, je me suis endetté pour venir 
au secours de mes officiers et calmer mes soldats en leur fai- 
sant quelques petites largesses ; mais je suis au bout de mon 
crédit et ne sais plus où donner de la tête. Je sacrifierais vo- 
lontiers ma vie ; mais je ne puis pas exposer plus longtemps 
ma réputation. Je vous prie donc en grâce, mon Général, de 
demander au gouvernement, puisqu'il ne veut rien faire pour 
nous, de me rappeler le plus promptement possible ; la place 
n'est plus tenable. Jusqu'à ce moment le prestige de ma 
popularité est parvenu à maintenir la discipline ; mais je 
m'aperçois qu'elle s'affaiblit tous les jours et que nous som- 
mes à la veille d'une catastrophe (2). » 

L'état d'esprit de la légion n'était d'ailleurs pas le seul 
sujet d'inquiétude de Conrad ; au point de vue militaire, le 
manque de ressources pouvait amener des catastrophes 
inattendues. Comme les approvisionnements avaient été con- 
sommés sur presque toute la ligne, les places ne se trouvaient 
plus en état de soutenir un siège; Pampelune elle-même n'au- 
rait pas pu, selon l'avis de Conrad, résister plus de huit 
jours (3). 

Pour remédier à la disette, Conrad prit la résolution, 
vers la fin de décembre, de se procurer aux dépens des Car- 
listes les vivres et l'argent qui lui manquaient; il espérait 
en même temps reconnaître les forces que l'ennemi pouvait 
lui opposer. 

Le 21 décembre, à 4 heures du matin, il partit de Lcrin 
avec toute la légion, et se porta sur Allô; il emmena avec lui 
les mulets de la brigade avec les sacs vicies et pas d'autre 
bagage. Son intention très arrêtée était de s'engager le 






(1) Senilhes à Harispe, de Pampelune, 1 er décembre 1836. A. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 18 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre du 3 dé- 
cembre 1836). 

(2) Conrad à Harispe, de Pampelune, 11 décembre 1836, midi et demi. 
A.' H. G., Aff. d'Esp., carton 18 (copie jointe à la lettre d'Harispe au 
Ministre du 13 décembre). 

(3) Conrad à Harispe, de Pampelune, 25 novembre 1836. A. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 44 (original). 



LE GÉNÉRAL CONRAD 2G9 



moins possible et d'exécuter une réquisition plutôt qu'une 
reconnaissance (1). 

L'opération réussit fort bien. La colonne arriva à 7 heures 
et demie en vue d'Allo, bien qu'elle eût été égarée par un 
guide ; les Carlistes qui occupaient Allô avaient été mis en 
éveil par une de leurs patrouilles, et, grâce à l'erreur de 
direction, avaient eu le temps de se préparer à la résistance; 
mais ils abandonnèrent le village à l'approche des troupes 
de la Reine. Comme la réquisition exigeait quelques heures, 
Conrad se décida à s'emparer des positions qui dominaient 
Allô du côté de Dicastillo; il les fit attaquer et enlever par 
les 1 er et 4 e bataillons de la légion et deux obusiers. 

Malgré la concentration progressive des forces ennemies, 
qui comprirent bientôt huit bataillons et plus de 400 che- 
vaux, le chargement du blé et de la farine put s'effectuer, et, 
à 11 heures, l'opération fut terminée. Conrad ordonna la 
retraite vers Lerin; il ramenait une soixantaine de sacs et il 
avait pris douze otages parmi les habitants d'Allo connus 
pour leurs opinions carlistes, afin de tirer d'eux une forte 
rançon et de pouvoir donner ainsi quelque solde à la troupe. 

La retraite ne fut pas inquiétée au début ; mais bientôt 
les Carlistes, enhardis par leur supériorité numérique, s'at- 
taquèrent à l'arrière-garde de la légion. Conrad fit former 
ses bataillons en échiquier, et continua sa marche. Un de ses 
escadrons ayant voulu charger, sans tenir compte du nombre 
des cavaliers ennemis, fut ramené et poursuivi ; Conrad fit 
faire halte à tes bataillons, les -forma en carrés et put arrêter 
les Carlistes grâce au feu nourri de deux pièces et du der- 
nier carré. La légion regagna Lerin sans avoir éprouvé d'au- 
tres pertes que 10 morts et 22 blessés ; parmi les morts, le 
brave sous-lieutenant Robin, venu avec le bataillon de Pau, 
fut regretté de tous (2). 

Cette expédition pouvait permettre de distribuer des vivres 
pendant quelques jours et de payer une partie de l'arriéré 



(1) Conrad au général de CLonard, de Lerin, 20 décembre 1836, pièce 
n° 52. 

(2) Conrad à Clonard, de Lerin, 20 décembre 1830, pièce n° 52. — Con- 
rad à Clonard, de Lerin, 21 décembre 1836, pièce n° 53. — Conrad à Clo- 
nard, de Lerin, 22 décembre 1836, pièce n° 54. — Lettre du sous-lieutc- 
narit Jean-Jacques Azan, dans la troisième partie du volume, page 620. 



270 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

dû à la troupe ; mais elle ne pouvait mettre un terme au 
dénuement dont souffrait la légion. Aussi Conrad s'adressa- 
t-il au vice-roi de Navarre pour obtenir son aide ; après lui 
avoir exprimé dans une conversation toutes les craintes qu'il 
éprouvait sur l'avenir de la légion, il crut bon de les lui rap- 
peler par écrit le 28 décembre. Il lui raconta comment il 
avait été obligé de faire distribuer des souliers de troupe 
aux officiers, parce qu'ils n'avaient pas les moyens d'acheter 
de bottes neuves, ni même de faire réparer les anciennes ; 
il lui décrivit la misère des hommes qui, n'ayant ni chemises 
ni souliers, portaient des vêtements en lambeaux (1). Les 
secours attendus n'arrivaient pas. 

Le gouvernement espagnol s'était pourtant ému de cette 
situation ; il avait donné l'ordre au vice-roi de Navarre d'im- 
poser, par l'intermédiaire de la junte provinciale, un em- 
prunt de 75.000 douros, dont la moitié serait attribuée à 
la légion française. Diverses difficultés étant survenues, le 
vice-roi ne toucha que 40.000 douros ; il préleva sur cette 
somme le prêt de cinq jours pour les soldats ; le reste devait 
être partagé entre tous les corps de l'armée de Navarre, ce 
qui réduisait la part de la légion à un total bien peu impor- 
tant (2). 

Le chef d'escadrons de Senilhes vint au mois de décembre 
passer quelque temps à Pampclune et put constater par lui- 
même l'état dans lequel se trouvait le corps français au service 
de l'Espagne. Le jugement de cet observateur impartial est 
intéressant à connaître ; après avoir dépeint dans une lettre 
à Harispe la pauvreté des officiers, qui ne pouvaient même 
plus payer l'affranchissement de leurs lettres, il ajoutait : 
« Les soldats à qui, depuis leur entrée en Espagne, il n'a été 
fait presque aucun renouvellement en effets d'habillement et 
de linge et chaussures, sont sans chaussures ni chemise, 
rongés de vermine sous les misérables haillons dont ils sont 
couverts ; on en est réduit à les priver de mettre leur habit, 



(1) Conrad au vice-roi de Navarre, de Pampelune, 28 décembre 1836. 
A. É. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie jointe à la lettre de Conrad à Ha- 
rispe du 29 décembre 1S36). 

(2) Sonilhes au comte de La Tour-Maubourg, de Pampelune, 29 décem- 
bre 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie). 



LE GÉNÉRAL CONRAD 271 

parce que du moins leur capote, toute en loques qu'elle est, 
cache tant bien que mal les débris de leur pantalon ; dans les 
cantonnements, ils couchent sur la terre, le plus souvent à 
ciel ouvert, sans paille ni couverture, et n'ont pas même de 
bois pour faire cuire leurs aliments. Le service des vivres 
offre les mêmes irrégularités et les mêmes lacunes que tous 
les autres ; souvent il est suspendu en tout ou en partie ; 
jamais il n'est fait dans son ensemble suivant les conditions 
déterminées par l'acte de cession. Nous sommes à peine à 
l'entrée de l'hiver, et déjà on est menacé de famine ; on va se 
trouver incessamment à bout de moyens et de ressour- 
ces (1). » 

Les conséquences de ce dénuement étaient faciles à pré- 
voir, et Senilhes les exposait avec beaucoup de clair- 
voyance : « Cette continuité de souffrances et de privations 
imposées au soldat, qui a détruit chez lui jusqu'à l'espérance 
d'un meilleur avenir, agit comme un dissolvant sur l'esprit 
de corps et sur la discipline ; le mécontentement, longtemps 
contenu par l'énergie et le dévouement du brigadier Conrad, 
aussi bien que par l'attachement et la confiance qu'il ins- 
pire, se fait jour partout et gagne maintenant tous les rangs ; 
il est prêt à se traduire en insubordination et en révolte à 
la première occasion (2). » 

Quel remède fallait-il apporter à un état de choses aussi 
grave ? Suivant Senilhes, le gouvernement espagnol ne pou- 
vait pas être d'un grand secours à la légion ; il était plein 
de bonne volonté, mais ses ressources étaient épuisées, et 
difficiles à reconstituer rapidement ; c'était plutôt au gou- 
vernement français qu'on devait demander de prendre une 
décision : « Je ne vois aucune fin possible, écrivait Senilhes 
à l'ambassadeur de France en Espagne, à la situation déplo- 
rable dont je vous mets un faible aperçu sous les yeux ; car 
on ne peut croire, sans s'illusionner à plaisir, que le gou- 
vernement espagnol acquière, dans un temps déterminé, 
les ressources financières qui lui manquent aujourd'hui pour 



(1) Senilhes au comte de La Tour-Maubourg, de Pampelune, 29 décem- 
bre 1836. A. B. G., Aff. d'Esp., carton 44 (oopie). 

(2) Ibid. 



272 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

subvenir à ses engagements comme aux besoins les plus 
pressants de la guerre ; les choses ne peuvent donc, sous ce 
rapport, qu'empirer de plus en plus ; c'est ce que je n'ai 
cessé de dire à notre gouvernement en lui représentant que 
le moment était venu de prendre un parti à l'égard de la 
légion, et en lui posant comme une nécessité de rigueur l'al- 
ternative de retirer ce corps ou de le prendre à sa charge 
soit directement, soit indirectement. Tous les soins qu'on 
pourra se donner vis-à-vis du ministère espagnol pour 
échapper à cette alternative seront impuissants, et elle se 
reproduira incessamment sous des formes de plus en plus 
urgentes et impérieuses : cette vérité vous aura sûrement 
frappé, vous, Monsieur le Comte, qui savez autant et mieux 
que moi qu'il y a, de la part de l'Espagne, défaut absolu 
de moyens, et non mauvaise volonté. » Comme conclusion 
à sa lettre, Senilhes demandait à l'ambassadeur de poser 
nettement la question au gouvernement de Louis-Philippe, 
de manière à rendre service « non seulement à la légion, 
mais encore aux deux pays (1) ». 

La désagrégation de l'armée de la Reine que Senilhes 
semblait craindre était, aux yeux des Espagnols eux-mêmes, 
un événement qui pouvait se produire plus rapidement qu'on 
ne pensait. Le vice-roi de Navarre l'avait envisagée devant 
Conrad, et avait annoncé tout haut qu'elle aurait lieu le 
jour très prochain où aucune distribution ne pourrait plus 
être faite. « Alors, avait-il ajouté en s'adressant au général 
français, il ne me restera qu'à vous dire : « Allez avec votre 
» corps où vous voudrez et faites comme vous pourrez (2). » 

Conrad faisait cependant tous ses efforts pour conserver 
quelque cohésion aux troupes sous ses ordres ; quoiqu'il 
fût peu riche, chargé de famille, et qu'il eût même des 
dettes, il recevait souvent à sa table les officiers français et 
espagnols du corps d'armée de Navarre, espérant ainsi 
maintenir entre tous les liens de camaraderie : « Je le vois 
avec peine se ruiner, écrivait Senilhes, pour soutenir un 



(1) Senilhes au comte de La Tour Maubourg, de Pampelune, 29 décembre 
1836. A. H. G., AS. d'Esp., carton 44 (copie). 

(2) Ibid. 



LE GÉNÉRAL CONRAD 273 



état de choses qui est insoutenable ; se ruiner est le mot, car 
si cela continue, il ne laissera pas de pain à ses enfants : 
c'est la folie contre laquelle je m'élève de toutes mes for- 
ces (1). » 

Aux soldats, Conrad faisait des promesses, espérant tou- 
jours que les gouvernements français ou espagnol donne- 
raient suite à ses demandes réitérées ; mais comme ses pro- 
messes ne se réalisaient pas, il commençait à perdre de son 
prestige (2). 

Il avait dépensé presque toute sa fortune personnelle à 
donner des dîners et des fêtes qui, dans son esprit, devaient 
maintenir l'harmonie entre les officiers et le rendre popu- 
laire auprès d'eux. Le résultat n'avait pas été celui qu'il 
attendait : les Espagnols en avaient conclu qu'il recevait des 
fonds secrets du gouvernement français et qu'il n'avait donc 
aucun besoin des subsides de leur gouvernement ; d'autre 
part, les légionnaires avaient supposé que les caisses de Ja 
légion contenaient de l'argent et que leur général, au lieu 
de l'employer à soulager leur détresse, le gaspillait en joyeux 
festins ; ils en vinrent peu à peu à avoir moins de respect 
pour leur chef : ils ne lui donnaient plus, comme jadis, le 
nom de père, mais celui de carotiler ; c'est de cette épithète 
qu'ils le qualifiaient dans leurs plaisanteries et dans leurs 
chansons (3). 

Conrad crut alors qu'il ramènerait la confiance chez les 
légionnaires en adoucissant les rigueurs de la discipline : les 
coups de bâton étaient abolis ; il diminua la sévérité des 
autres punitions, il écouta les explications des hommes qui 
se croyaient lésés ou frappés injustement. Toutes ces mesu- 
res ne lui rendirent pas l'affection des légionnaires, qui com- 
mençaient à être aigris par la misère. Le général songeait 
avec tristesse au temps où il avait pris le commandement 
de la légion, et où il avait été accueilli aux cris de : « Vive 
notre colonel, vive notre père ! maintenant nous ne manque- 



(1) Senilhes à Harispe, de Pampelune, 28 décembre 1836. A. ÏÏ-. G., Aff. 
d'Esp., carton 44 (original). 

(2) Conrad au vice-roi de Navarre, de Pampelune, 28 décembre 1836. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie). 

(3) Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 334-335. 
Légion étrangère. *8 



274 LA LEGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

rons plus de rien (1) ! » Cet enthousiasme était si bien tombé 
que Conrad n'osait plus paraître devant ses hommes : « Je 
n'ai jamais craint de me présenter devant l'ennemi, écrivait- 
il ; mais aujourd'hui, je le confesse, ce n'est jamais sans con- 
trainte que je me présente devant ma troupe, parce que je 
ne sais plus que réporidre aux réclamations trop fondées et 
trop justes dont elle m'accable, en me rappelant les pro- 
messes souvent réitérées, et jamais tenues, que je n'ai cessé 
de faire (2). » 

En exposant ces faits au Ministre de la guerre espagnol, 
dans sa lettre du 31 décembre 1836, Conrad le suppliait de 
les faire connaître à la Reine Régente ; elle pourra peut- 
être, disait-il, « conserver à la cause constitutionnelle un 
corps qui n'a cessé de bien mériter de l'Espagne, et qui peut 
encore, par sa force numérique et son influence morale, 
rendre de grands services à la juste cause de Sa Majesté 
et à l'héroïque nation dont elle est l'auguste souveraine (3) ». 

Tandis que l'armée de la Reine se décourageait peu à peu, 
l'insurrection, au contraire, jetait de plus en plus dans le pays 
de profondes racines. Les chefs carlistes avaient soin de 
s'adresser aux sentiments religieux et absolutistes chers aux 
populations. C'est ainsi que Ramon Cabrera imprimait dans 
une proclamation : « La Religion et le Roi sont notre devise. 
Le devoir des généraux est d'exécuter les ordres du Roi et 
à vous de leur obéir et de vous unir à eux. Qui pourrait 
méconnaître ces devoirs impérieux ? qui ne voudrait prendre 
part à nos gloires et rester dans l'apathie et l'aveuglement? 
Ouvrez les yeux et ne vous laissez pas séduire ! La religion 
persécutée, ses ministres insultés, les vases sacrés volés, pro- 
fanés... Je ne veux pas affliger vos esprits belliqueux de ces 
affreux détails. Aux armes ! A la défense de Dieu, du Roi, 
contre les révolutionnaires, les Maçons, les Communeros, 
les sectaires qui veulent détruire ce royaume, pour asseoir 
leur pouvoir sur ses ruines (4) ! » 



(1) Conrad au Ministre de lai guerre, de Pampelune, 31 décembre 1836. 
A. E. G., AS. d'Esp., carton 44 (copie). 

(2) Ibid 

(3) Ibid. 

(4) Proclamation de Ramon Cabrera aux habitants de la Manche, de 
l'Aragon. de Murcie et, de Valence. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 18 (tra- 
duction jointe à la lettre d'Harispe au Ministre du 8 décembre 1836). 



LE GÉXÉRAL CONRAD 275 



Le dévouement à don Carlos devenait presque, pour les 
Basques et les Navarrais, un sentiment national. A un dîner 
donné par Conrad, le 17 décembre, et auquel assistaient de 
nombreux officiers espagnols, chacun avait raconté son 
anecdote sur la guerre. L'un disait comment à Lodosa une 
vieille femme, dont les quatre fils luttaient pour la cause du 
prétendant, lui avait avoué que ses tableaux, son argenterie 
et tous ses objets précieux avaient été vendus au profit de la 
caisse de l'armée carliste. L'autre racontait comment, se 
trouvant à Lerin, chez son hôte, il avait usé en vain de tou- 
tes les séductions pour engager une petite fille.de six ans 
à lui répéter dans l'oreille : Viva la Reina ? L'enfant lui ré- 
pondait invariablement : Viva el Rey don Carlos ! Un troi- 
sième rapportait le même fait d'un enfant de trois ans, dont 
les parents habitaient Larraga (1). 

Senilhes tirait de pareils exemples une conclusion fort 
juste : « Quand l'insurrection est ainsi passée dans les 
mœurs, écrivait-il, et qu'elle est alimentée par toute une 
population, ce n'est pas un coup de collier sans antécédents 
et isolé de ses conséquences qui peut la détruire. L'armée 
qui en émane n'est qu'une expression de son état flagrant ; 
elle n'en est pas le résumé, la force et la vie ; une victoire 
sur celle-ci ne fait que modifier les éléments qui l'alimen- 
tent ; et elle se reproduit bientôt sous une autre forme ou 
sous d'autres données, si on n'attaque le mal dans sa source 
et si on ne se met en mesure d'en envelopper les dévelop- 
pements (2). » 

L'année 1837 s'ouvrait donc sous de fâcheux auspices ; 
Conrad ne savait quelle détermination prendre et attendait 
l'opinion de Louis-Philippe et des Chambres sur la question 
espagnole (3). Les militaires de la légion, moins patients, 
manifestaient leurs sentiments par des paroles et par des 
actes. Le 1 er janvier, tous les officiers subalternes se réuni- 
rent, sans exception, pour adresser aux Corlès et à la Cham- 



(1) Senilhes à Harispe, de Pampelune, 28 décembre 183G. A. H. G., 
Aff. d'Esp., carton 44 (original). 

(2) Ibid. 

(3) Conrad à Harispe, de Pampelune, 1 er janvier 1837. A. U. G., Aff. 
d'Esp., carton 4-1 (original). 



276 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

bre des députés française une pétition destinée à demander 
justice ; ils exprimaient le désir que l'on mît un terme aux 
souffrances de la légion ou qu'on la renvoyât en France (1) ; 
Conrad, ayant eu connaissance de ce projet par des délé- 
gués venus pour obtenir son assentiment, défendit aux of- 
ficiers d'envoyer cette réclamation collective, contraire aux 
règlements militaires ; puis il fit emprisonner deux d'entre 
eux, les capitaines Cartier et Lagé, qui avaient émis des 
opinions subversives, désapprouvées par leurs cama- 
rades (2). 

Quant aux soldats, ils commençaient à déserter, et l'on 
racontait même que soixante d'entre eux avaient formé le 
projet de partir ensemble (3). Les Carlistes faisaient tous 
leurs efforts pour les amener à quitter leur corps, car ils 
considéraient la légion comme un des plus sérieux obsta- 
cles dont ils avaient à triompher ; ils prodiguaient l'argent 
aux légionnaires qui désertaient, espérant peu à peu attirer 
les autres, eu du moins désorganiser le corps algérien (4). 

Senilhcs se rendit compte de la gravité de la situation et 
il se hâta de signaler cet état de choses au Ministre de la 
guerre à Paris ; il espérait que le gouvernement français, 
s'il avait une réelle sollicitude pour la légion, prendrait des 
mesures pour lui envoyer quelques secours. 



(!) Ces deux lettres sont fort intéressantes, parce qu'elles reflètent les 
sentiments des officiers de la légion ; Conrad en envoya le 5 janvier des 
copies au ministère de la guerre à Paris, en sorte qu'elles ont pu être re- 
produites à la seconde partie, pièces n os 55 et 56. 

(2) Senilhcs à Harispe, de Pampelune, 4 janvier 1837 (copie). — Conrad 
au Ministre de la guerre espagnol, de Pampelune, 3 janvier 1837 (copie). 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44. — Voir la curieuse lettre des officiers à 
Conrad 1 ,, de Villaba, 4 janvier 1837, pièce n° 57. 

(3) Senilhes à Harispe, de Pampelune, 4 janvier 1837, lettre citée. 

(4) Guido d'Ortasini, V Espagne constitutionnelle, p. 335. 



CHAPITRE XTII 

LA QUESTION DE L'INTERVENTION FRANÇAISE 



Sommaire. — Louis-Philippe ne veut pas intervenir en Espagne. — Ef- 
forts du parti de l'intervention. — Le discours du Trône pour 1837. 

Le projet d'adresse au Roi devant les Chambres : le texte du para- 
graphe concernant l'Espagne. 

A la Chambre des pairs. — Le marquis de Dreux-Brézé, partisan d9 
don Carlos. — Discours du comte Mole, président du Conseil : la poli- 
tique du. cabinet Thiers et les raisons de sa chute; la politique adoptée 
ensuite. — Attaques des légitimistes : le duc de Noailles. — Réponse 
du duc de Broglie. — Une libéralité financière à l'Espagne. — Discours 
du maréchal Soult : situation anormale de la légion et de- son chef. — ■ 
Cousin réclame l'intervention. — Guizot et Broglie. — Vote du projet 
d'adresse. 

A la Chambre des députés. — La cause de l'intervention chaudement 
défendue : d'Amilly, Havin, Glais-Bizoin. — Une longue discussion entre 
partisans et adversaires : Mole, Garnier-Pagès, Falguerolles, de La 
Pinsonnière, Guizot, Berryer, Hervé, Odilon Bar rot. — Thiers et 
Passy réclament l'intervention. — Un amendement de Thiers; son rejet. 
— Vote du projet d'adresse. — L'intervention est définitivement con- 
damnée. 



Les plaintes et les protestations de Conrad et de ses légion- 
naires ne pouvaient avoir d'écho en France, parce que 
Louis-Philippe et la majorité des membres des deux Cham- 
bres étaient hostiles à toute intervention. Personne n'igno- 
rait que, si le cabinet Thiers avait, en septembre 1836, cédé 
la place au cabinet Mole, c'est parce que Louis-Philippe 
n'avait pas voulu suivre sa politique et avait refusé d'en- 
voyer des troupes en Espagne (1). 

Le parti de l'intervention essayait encore d'influencer le 
gouvernement et l'opinion ; une brochure, publiée en dé- 
cembre 1836, sous le titre : « Observations sur l'état actuel 
de l'Espagne, présentées aux Chambres des pairs et des dé- 
putés de France, par un Espagnol », concluait à une action 



(1) Le Moniteur universel, mardi 10 janvier 1837, 2 e page, 2 e co'onne. 



278 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

directe : « C'est une grave erreur, disait Fauteur, que de 
craindre qu'une armée étrangère venant au secours de la 
Reine soit mal vue par le peuple. Au contraire, le seul bruit 
de son arrivée le remplirait de joie et le tirerait de la dou- 
leur et des angoisses dans lesquelles il vit (1). » Mais ces 
manifestations épistolaires ne pouvaient pas avoir plus d'ef- 
fet sur les décisions du gouvernement que les récrimina- 
tions de la légion. 

Le Roi eut d'ailleurs l'occasion de définir la conduite qu'il 
entendait tenir, vis-à-vis de la reine Christine et de son gou- 
vernement, dans le discours qu'il prononça, le 27 décembre 
1S3G, à la séance d'ouverture de la session des Chambres. 
Voici en quels termes il exprima ses sentiments sur la ques- 
tion d'Espagne : 

« La Péninsule est encore troublée, dit-il, par de fatales 
dissensions. Des événements graves ont ébranlé les insti- 
tutions à Madrid et à Lisbonne, et la guerre civile n'a point 
cessé de désoler l'Espagne. Toujours intimement uni avec 
le roi de la Grande-Bretagne, je continue à faire exécuter 
le traité de la Quadruple Alliance avec une fidélité religieuse 
et conformément à l'esprit qui l'a dicté. Je fais les vœux les 
plus sincères pour l'affermissement du trône de la reine Isa- 
belle II, et j'espère que la monarchie constitutionnelle triom- 
phera des périls qui la menacent. Mais je m'applaudis d'a- 
voir préservé la France de sacrifices dont on ne saurait me- 
surer l'étendue, et des conséquences incalculables de toute 
intervention armée dans les affaires intérieures de la Pénin- 
sule. (Vil mouvement d'adhésion.) La France garde le sang 
de ses enfants pour sa 'propre cause ; et lorsqu'elle est réduite 
à la douloureuse nécessité de les appeler à le verser pour 
sa défense, ce n'est que sous notre glorieux drapeau que 
les soldats français marchent au combat [Nouveau mouve- 
ment) (2). » 

Louis-Philippe disait donc clairement aux Chambres que, 
tout en conservant sa sympathie et son appui moral à la 



(1) Observations..., Paris, Delaunay, décembre 1836, p. 44-45. 

(2) Le Moniteur universel du mercredi 28 décembre 1830, partie offi- 
cielle. 



LA QUESTION DE L INTERVENTION FRANÇAISE 



279 



reine Christine, il n'entendait en aucune façon intervenir 
directement en Espagne. Sa déclaration devait nécessaire- 
ment amener une discussion à la Chambre des pairs aussi 
bien qu'à la Chambre des députés, car la question d'Espagne 
passionnait l'opinion. 
A la Chambre des pairs, la commission chargée de rédiger 




ka Reine ISABEkiE II. 

(D'après une gravure communiquée par M. le lieutenant-colonel Eckagiïc y Santoyo, 
attaché militaire d'Espagne à Paris.) 






l'adresse au Roi approuva sans réserves sa politique ; dans 
le projet dont lecture fut donnée à la séance du 9 janvier 
1837, elle manifesta son sentiment d'une manière formelle, 
en ces termes : 

« Sire, nous déplorons les commotions qui tendent à 
ébranler les institutions à Madrid et à Lisbonne ; intimement 
uni au roi de la Grande-Bretagne, vous continuerez à faire 



280 LA /LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

exécuter le traité de la Quadruple Alliance avec fidélité et 
conformément à l'esprit qui l'a dicté. Nous unissons nos 
espérances et nos vœux à ceux de Votre Majesté pour raf- 
fermissement de la couronne de la reine Isabelle II et pour 
la consolidation de la monarchie constitutionnelle en Espa- 
gne ; mais, Sire, nos véritables intérêts n'ont pas exigé l'in- 
tervention armée de votre gouvernement dans les affaires 
intérieures de la Péninsule. La France, qui n'hésiterait pas 
à déployer son glorieux drapeau, si son honneur ou sa sû- 
reté étaient menacés, applaudit à la sagesse de votre poli- 
tique (1) ». 

La discussion générale sur le projet d'adresse amena le 
marquis de Brézé à prendre la parole ; il ne dissimula pas 
ses préférences pour l'absolutisme et don Carlos, c'est-à- 
dire pour le parti qu'il appelait celui « de la légitimité et du 
droit » ; il exposa que si l'intervention directe dans les affai- 
res de la Péninsule, désirée par le cabinet disparu, était un 
système néfaste, l'intervention indirecte que continuait le 
cabinet Mole ne présentait pas moins de dangers : la France 
soutenait en effet, dans les deux cas, « les idées et les prin- 
cipes révolutionnaires » ; le traité de la Quadruple Alliance 
ne pouvait d'ailleurs avoir d'aulre résultat, d'après lui, que 
de servir les vues commerciales de l'Angleterre (2). 

Le comte Mole, président du Conseil, remit les choses au 
point dans une réponse très mesurée ; se reportant au texte 
même du traité de la Quadruple Alliance, il relut à la tribune 
le passage d'après lequel son but était « de contribuer à l'é- 
tablissement de la paix de la Péninsule, comme dans toutes 
les autres parties de l'Europe » ; il montra que cette paix ne 
pouvait être obtenue que par l'expulsion du prétendant ; 
puis il résuma la politique suivie par la France pendant les 
mois précédents. 

A la fin de mars 1836, l'Angleterre avait proposé à Louis- 
Philippe, non pas l'intervention proprement dite, mais l'oc- 
cupation par la France de plusieurs points importants. Le 
cabinet Thiers, après délibération, avait refusé ; il avait 



(1) Le Moniteur universel, mardi 10 janvier 1837, 2 e page, l re colonne. 

(9\ 77..V7 



(2) Ibid. 



LA QUESTION DE 1/lXTERVENTION FRANÇAISE 281 

répondu que tout envoi de troupes ne pourrait, dans Tëtat 
où se trouvait l'Espagne, que compromettre la France dans 
sa dignité ou dans ses intérêts. Puis son opinion s'était modi- 
fiée : il avait délégué un agent à Madrid, avec une mission 
verbale pour offrir une coopération nouvelle qu'il regardait 
lui-même comme en dehors des traités. C'est dès ce moment 
que Louis-Philippe n'avait plus voulu le suivre. 

Mole expliquait pour quelles raisons le cabinet Thiers 
était tombé : « Il proposait une coopération qui, dans mon 
opinion, faisait accepter à la France la responsabilité de la 
politique intérieure de l'Espagne. Je ne crois pas trop dire 
en affirmant que dans le cabinet même il y eut partage. Vous 
comprenez maintenant pourquoi il s'est retiré, et- pourquoi 
nous l'avons remplacé. Nous sommes arrivés, parce que 
notre politique est d'aider le gouvernement de la reine Chris- 
tine de tout le poids de notre influence et conformément 
aux traités, mais sans accepter la responsabilité de la poli- 
tique intérieure de l'Espagne. Avant tout, Messieurs, nous 
sommes Français, et nous ne voulons pas engager notre pays 
dans une question de laquelle pourraient sortir pour lui de 
si grands sacrifices et de tels embarras. Si nous avions 
commencé, il faudrait finir ; car il nous importe avant tout 
que la France ne fasse rien qui ne soit digne d'elle. Nous 
ne voulions donc pas l'obliger à entretenir une armée con- 
sidérable en Espagne lorsque déjà il nous faut en entretenir 
une autre en Afrique ; nous ne voulions pas demander au 
pays des sacrifices sans terme pour un but incertain. Nous 
nous souvenions de 1809 et de 1823. Voilà toute notre poli- 
tique (1). » 

Les légitimistes ne se montrèrent pas satisfaits de ces ex- 
plications, et le duc de Noailles vint soutenir de son élo- 
quence le marquis de Dreux-Brézé. Il déclara que, tout en 
louant le ministère de ne pas s'avancer davantage dans la 
voie de l'intervention, il lui reprochait de n'en pas sortir 
complètement, et de courir ainsi le risque d'être un jour 
entraîné malgré lui dans la question espagnole. Il exposa 



(1) Discours du Président du Conseil à la Chambre des pairs, le 9 janvier 
1837, imp. dans le Moniteur uniccisd du mardi 10 janvier 1837, p. 53. 



282 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

que la cession de la légion avait été une intervention « peu 
digne de nous, trop impuissante pour être de quelque poids 
dans la balance des événements et assez formelle cependant 
pour nous associer à cette triste guerre (1) » ; les consé- 
quences de la politique « mixte et douteuse » adoptée jus- 
que-là avaient été si déplorables, d'après lui, qu'il était temps 
de la répudier*. 

Portant alors la question sur le terrain de la politique 
extérieure, c'est le traité de la Quadruple Alliance lui-même 
et surtout l'entente avec l'Angleterre que le duc de Noailies 
attaqua ; il combattit la « politique toute nouvelle » adoptée 
par le gouvernement, qui n'était pas fondée sur la récipro- 
cité des intérêts et la communauté des avantages, mais sur 
l'homogénéité des principes et la conformité des institutions ; 
il prétendit que la proclamation de la Constitution de 1812 
en Espagne avait détruit virtuellement le traité de la Qua- 
druple Alliance, et il conclut en des termes intentionnelle- 
ment vagues, par lesquels il proposait de rechercher, « d'ac- 
cord avec toutes les puissances, le moyen de concilier tous 
les intérêts (2) ». 

Le duc de Broglie, dont les actes politiques se trouvaient 
ainsi directement attaqués, n'eut pas de peine à les justifier ; 
il le fit avec clarté et avec finesse, et sut montrer qu'au tra- 
vers des phrases élégantes et harmonieuses du duc de Noail- 
ies il fallait voir la demande du rétablissement de l'absolu- 
tisme par une armée française, comme en 1823 et en exé- 
cution des décisions d'un congrès ; il ajouta spirituellement 
qu'après ce changement il n'y en aurait plus qu'un autre 
à opérer, en France cette fois ! Il conclut que la meilleure 
ligne de conduite à suivre était celle qui consistait à soute- 
nir le gouvernement espagnol, tout en gardant notre liberté 
d'action ; il ajouta qu'il n'était pas hostile en principe à une 
intervention dans un cas exceptionnel, mais qu'il la considé- 
rait comme inopportune. 

Cousin alla plus loin et, prenant la contre-partie de Noail- 
ies et Brézé, il demanda qu'on n'abandonnât pas l'Espagne à 



(1) Le Moniteur universel du mardi 10 janvier 1837, p. 55, 2 e colonne. 

(2) Ib'id., p. oô 3 3 e colonne. 



LA QUESTION DE L'iNTERVENTlON FRANÇAISE 283 

ses propres moyens, qu'on ne se bornât pas à faire des vœux 
pour elle, qu'on resserrât l'alliance anglaise au lieu de 
l'abandonner. Mais le président du conseil lui répondit, avec 
l'approbation de la majorité, qu'il n'accepterait jamais un 
système de coopération qui pourrait mener à l'interven- 
tion (1). 

Le lendemain, 10 janvier, la délibération des articles du 
projet d'adresse amena une nouvelle et intéressante discus- 
sion. Le marquis de Dreux-Brézé demanda pourquoi les 
comptes présentés depuis 1834 par les ministres ne portaient 
ni intérêts ni remboursement partiel des 47 millions que 
l'Espagne devait encore à la France pour l'expédition de 
1823. Mole reconnut que le gouvernement avait ainsi trouvé 
un moyen momentané d'alléger le fardeau des charges que 
l'Espagne avait à supporter et nul ne protesta contre cette 
preuve d'amitié donnée au gouvernement de la Reine. 

Mais le maréchal Soult, duc de Dalmatie, porta le dernier 
coup au système de l'intervention par un exposé dans lequel 
il montra quels étaient ses graves inconvénients au point de 
vue militaire. La légion qui avait été cédée à l'Espagne, di- 
sait-il, était devenue un corps espagnol ; et cependant des offi- 
ciers supérieurs français, ayant conservé leur rang dans 
notre armée, avaient été laissés à sa tête ; bien plus, quand 
les chefs qui commandaient ce corps avaient démissionné, 
ils avaient été remplacés par d'autres venus de France, nom- 
més par le gouvernement français : « La légion cédée n'est 
plus dès lors considérée comme un corps entièrement espa- 
gnol, disait Soult, c'est un corps semi-français. » Les volon- 
taires de Suarce (2) avaient été ensuite enrôlés en France, 
avec l'appui officiel du gouvernement français, et n'avaient 
guère compté que des Français dans leurs rangs. Mais on 
était allé plus loin par la suite ; on avait demandé des vo- 
lontaires dans les corps de l'armée française elle-même ; on 
avait rassemblé à Pau des militaires en activité de service, 
au risque de jeter la désorganisation dans les régiments où 
on les prenait : « On envoyait nos soldats dans un pays qui 



(1) Le Moniteur universel du mardi 10 janvier 1837, p. 57 et 58. 

(2) Le Moniteur imprime généralement Swartz et quelquefois Schwartz. 



284 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

se trouvait livré à toutes les convulsions politiques, où l'or- 
dre de choses établi était renversé, dont les chefs militaires 
étaient en pleine révolte (1). » 

Soult fit remarquer aux pairs qu'un général français placé 
sous les ordres d'un général espagnol pouvait se trouver 
dans une situation fort embarrassante : si des juntes indé- 
pendantes s'emparaient du gouvernement, comme à Sara- 
gosse, à Barcelone, à Valence, à Malaga, que ferait le géné- 
ral français ? réprimerait-il l'insurrection ou pactiserait-il 
avec elle? La position des militaires de tout grade n'était 
pas moins fausse, et Soult la définissait en termes pittores- 
ques quand il examinait le cas d'un délit commis par eux : 
<( Voudra-t-on faire aux militaires l'application de la loi fran- 
çaise ? Ils répondront : « Voyez ma cocarde, je suis Espa- 
gnol. » Voudra-t-on leur appliquer la loi espagnole ? Ils 
diront : « Voyez mon habit, je suis Français (2). » 

Malgré un nouveau et éloquent plaidoyer de Cousin en 
faveur de l'intervention réduite à des secours discrets, sans 
le drapeau national, l'opinion générale de la Chambre des 
pairs resta fidèle à une politique plus prudente et plus réser- 
vée encore ; deux discours de Guizot, ministre de l'instruc- 
tion publique, et du duc de Broglie achevèrent de convaincre 
les pairs que le véritable intérêt de la France était de com 
server son entière indépendance vis-à-vis de l'Espagne ; le 
maréchal Soult ajouta en dernière conclusion que la position 
de Français au milieu d'un pays agité était compromettante 
pour la France, et qu'envoyer des hommes en Espagne à ce 
moment, c'était les envoyer à l'enseignement de la révolte. 
Le paragraphe du projet d'adresse fut adopté (3). 

A la Chambre des députés, la discussion fut plus vive et 
plus longue qu'à la Chambre des pairs. Dès le début de la 
séance, le 12 janvier, les partis entrèrent en lutte. 

La cause de l'intervention fut chaudement défendue. 
D'Amilly exposa qu'un appui au gouvernement constitution- 
nel espagnol servirait à la fois les intérêts commerciaux et 
financiers de la France et la paix de l'Europe ; aussi deman- 



(1) Le Moniteur universel du 11 janvier 1837, p. 62, 2 e colonne. 

(2) Ibid, 3 e colonne. 

(3) Ibid., p. 63 et 64. 



LA QUESTION DE i/lNTERVENTION FRANÇAISE 285 

_ . , .< 

da-t-il une « intervention puissante et armée, où le ministère 
engagerait nos soldats, notre argent et notre drapeau, parce 
qu'il comprendrait enfin qu'il s'agit à la fois de notre sûreté, 
de notre prospérité et de notre gloire (1) ». Ilavin prononça 
un discours dans lequel il déclara que la dissolution des corps 
formés à Pau était le commencement de l'intervention en fa- 
veur de don Carlos ; il ajouta que le discours de la Couronne 
en était le complément et qu'il désapprouvait le ministère. 
Glais-Bizoin montra que le recul de la France en Espagne 
était dû à la proclamation de la Constitution de 1812, « mou- 
vement de dignité nationale et d'indépendance » ; car, lors- 
qu'il s'agissait de défendre le despotisme éclairé de Christine 
et le statut royal, « on voyait sans effroi couler, le sang et 
les trésors de la France (2) ». 

Les adversaires de l'intervention ne se montrèrent pas 
moins ardents, et le député Liadères désapprouva toute 
intervention, directe ou indirecte, en s'appuyant sur les ar- 
guments donnés à la Chambre des pairs (3). On sentait d'ail- 
leurs très bien que l'opinion des députés ne dépendait pas 
de leur amitié plus ou moins grande pour la nation espa- 
gnole, mais de leur sympathie ou de leur antipathie pour 
telle ou telle forme de gouvernement. 

La discussion se continua aux séances des 13, 14, 16, 17 
et 18 janvier, et fit monter à la tribune la plupart des grands 
orateurs de la Chambre. Les députés purent entendre les 
discours de Mole, de Garnier-Pagès, de Falguerolles, de la 
Pinsonnière, de Thiers, de Passy, de Guizot, de Berryer, 
d'Hervé et d'Odilon Barrot, développant les idées les plus 
diverses, les thèses les plus contraires. 

De Falguerolles demanda que la France n'allât pas, par 
trop de précipitation et pour le seul amour des idées, se jeter 
dans un abîme sans fond (4) ; de la Pinsonnière repoussa 
lui aussi de toutes ses forces l'intervention. Garnier-Pagès 
fit un discours rempli de mots piquants, dans lequel il plai- 
santa ceux qui voulaient se contenter de faire des vœux et 



(1) Le Moniteur universel du 13 janvier 1837, p. 75, l re colonne. 

(2) Ibid., p. 78, 2 e colonne. 

(3) lbid. f p. 75, l re colonne. 

(4) Lo Moniteur universel du 14 janvier 1837, p. 86, 3 9 colonne. 



286 XA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

des prières pour la reine Isabelle ; il déclara cependant qu'il 
était d'avis de ne pas intervenir, d'abord parce qu'un gou- 
vernement qui ne savait pas administrer la France devait 
encore moins se mêler des affaires d'une nation voisine ; 
ensuite parce qu'en Espagne le statut royal, que nous vou- 
lions défendre, n'avait pas de partisans (1). 

Thiers et Passy soutinrent au contraire que l'intervention 
serait non seulement facile, mais aussi efficace, parce que 
l'Espagne n'était plus ce qu'elle était au début du siè- 
cle, parce qu'elle était devenue « juste-milieu », et parce que 
l'appui de la France y était désiré. Thiers se montra parti- 
culièrement éloquent, et demanda que le gouvernement ne 
manquât pas à la fois aux engagements qui liaient la France 
à l'Espagne et à l'Angleterre. Malgré la réplique très serrée 
d'Hervé, malgré les déclarations adroites de Mole, qui af- 
firma approuver le passé dans ce qu'il avait de modéré et 
réserver l'avenir, Thiers voulut défendre jusqu'au bout la 
politique qui lui était chère. Il déposa un amendement des- 
tiné à modifier la rédaction de l'adresse au roi, de manière 
à laisser subsister la possibilité d'une intervention ; au lieu 
de déclarer qu'il y avait là un immense danger, il proposait 
la phrase suivante : « Sire, votre persévérance à faire exé- 
cuter le traité de la Quadruple Alliance contribuera à sau- 
ver l'Espagne du malheur d'une contre-révolution (2). » Cet 
amendement fut repoussé par 231 voix contre 160 ; la cause 
de l'intervention était définitivement perdue. 



(1) Le Moniteur universel du 14 janvier 1837, p. 89, 2 e colonne. 

(2) Le Moniteur universel du 19 janvier 1837, p. 138, 2 e colonne (séance 
du 18). 






CHAPITRE XIV 

LAS DOS HERMANAS ET LARRAINZAR (1 



Sommaire. — Impression produite en Espagne et à la légion par le dis- 
cours de Louis-Philippe. — Senilhes et Harispe sont d'avis de rappeler 
la légion. — Conrad cherche cependant à la réorganiser : un projet de 
'recrutement. — Diminution d'effectif : propositions de Conrad. — Une 
mutinerie à Artajona. — La mission du colonel del Valle; ses démarches 
auprès du maréchal Maison. — Inaction de Saarsfield. 

Réorganisation de la légion à trois bataillons. — Désertions; foi-inac- 
tion d'une légion étrangère carliste. — Arrivée d'un convoi d'effets. — 
Mauvaise santé de Sarsfield; inquiétudes de Conrad. 

Expédition de l'armée constitutionnelle sur Lecumberri, le 11 mars. 
■ — ■ Le bivouac de Las Dos Hcrmanas. — Retraite vers Pampelune. 

Nouvelle expédition le 20 mars. — Occupation *de Larrainzar. — Un 
ouvrage avancé. — Une figure curieuse : le capitaine Hébich. — Car- 
rière : sous l'empire; lieutenant wurtembergeois ; lieutenant-colonel en 
Grèce; l'appui du duc d'Orléans; lieutenant à la légion; vifs démê- 
lés avec l'autorité; en conseil d'enquête; capitaine en Espagne; bra- 
voure incontestable. — Hébich attaqué par les Carlistes : une hé- 
roïque résistance; mort du lieutenant Sochacki. — La légion à l'as- 
saut : Hébich délivré. — La retraite du 22 : une soirée terrible. — 
Conrad et Iiibarren. — Arrivée aux cantonnements. 



Le discours du Roi produisit en Espagne une grande émo- 
tion. Le commandant de Senilhes n'en fut pas étonné outre 
mesure; il estimait que la ligne de conduite la plus ration- 
nelle pour la France consistait à ne plus intervenir que par 
les voies diplomatiques ordinaires; mais il était d'avis que 
dans ces conditions un corps français ne devait pas rester 
au service de l'Espagne. 

Pour faire revenir la légion en France, il fallait, suivant 
Senilhes, rappeler, comme en congé, tous les officiers, puis 
laisser la question militaire se débattre sans eux : « Jusque- 
là, expliquait-il, la présence d'un commissaire et la cocarde 



(1) Las Dos Hermanas et Larrainzar ne se trouvent pas sur la carte de 
Capitaine jointe à ce volume. Le premier de ces points se trouve au nord- 
ouest de Pampelune, à peu de distance au nord-ouest d'Irurzun ; le second 
se trouve au nord de Pampelune, à peu de distance au nord-ouest de 
Liza6so. 



288 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

espagnole portée, avec autorisation, par un certain nombre 
d'officiers français, semblent être un gage donné par notre 
gouvernement de coopérer tôt ou tard à la guerre, et sert 
à entretenir à la fois l'illusion et l'irritation (1). » Harispe 
était de cet avis et pensait que la présence de la légion en 
Espagne nuisait plus aux intérêts de la Reine qu'elle ne les 
servait; il proposait au Ministre de demander au gouverne- 
ment espagnol par une note le paiement du million de solde 
arriérée dû à la légion, et, s'il ne le payait pas, de rappeler 
ce corps (2). 

Conrad cherchait au contraire les moyens de réorganiser 
la légion avec l'appui de la France, et envoyait au Ministre 
de la guerre à Madrid un projet très étudié relatif à son 
recrutement. Il proposait d'envoyer des officiers dans les 
villes les plus populeuses de France et dans les villes situées 
sur les frontières d'Allemagne et de Belgique, pour y engager 
des hommes (3). L'effectif diminuait en effet de plus en plus; 
la légion comptait seulement, au commencement de février : 
en infanterie, 19G officiers et 3.467 sous-officiers et soldats; 
en cavalerie, 39 officiers et 284 sous-officiers et soldats; en 
artillerie, 4 officiers et 90 sous-officiers et soldats; le total 
s'élevait donc à 239 officiers et 3.841 sous-officiers et soldats. 
Mais 400 hommes étaient immédiatement libérables, et parmi 
eux 100 avaient déjà franchi la frontière (4). Pendant les mois 
suivants, la moyenne des libérables était d'environ 300 par 
mois (5). 

Les légionnaires qui avaient droit à leurs congés étaient 
maintenus au corps parce que la solde qui leur était due ne 
pouvait pas leur être payée, faute de fonds ; cette mesure 
augmentait d'autant plus leur mécontentement qu'ils se 



(1) Senilhes à Harispe, de Pampelune, 4 janvier 1837. A. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 44 (copie). 

(2) Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 8 janvier 1837. A. H- 
G., Aff. d'Esp., carton 44 (original). 

(3) Conrad au Ministre de la guerre à Madrid, de Pampelune, 4 jan- 
vier 1837. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie). 

(4) Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 2 février 1837. A. 
H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original). 

(5) Conrad à Harispe, de Pampelune, 16 février 1837. Etat des hom- 
mes à congédier de février à décembre 1837. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 
44 (original). 



LAS DOS HERMANAS ET LARRAINZAR 289 

trouvaient dans une profonde misère, et qu'ils manquaient 
non seulement des fournitures les plus nécessaires, mais 
même de pain ! L'inaction contribuait aussi à les aigrir. 

Une mutinerie éclata le 19 janvier 1837 à Artajona ; si elle 
n'eut pas de conséquences fâcheuses, elle marqua du moins 
une tendance à l'indiscipline inattendue chez ces vieux sol- 
dats. Les bataillons placés sous les ordres du lieutenant- 
colonel Cros d'Avenas étaient rassemblés pour se rendre à 
l'exercice ; lorsque les chefs de bataillon firent le comman- 
dement destiné à mettre leur troupe en marche, les hommes 
ne bougèrent pas et poussèrent des clameurs : « Nos congés, 
notre solde, et du pain ! » Les officiers parvinrent à se faire 
obéir, mais ne purent pas obtenir le silence. Au. retour de 
l'exercice, lorsque la garde fut formée pour relever les pos- 
tes, les mêmes murmures se firent entendre ; au commande- 
ment fait pour porter les armes, les légionnaires restèrent les 
uns l'arme au bras, les autres l'arme aii pied ; les mêmes 
cris furent à nouveau poussés lorsque la garde défila : « Nos 
congés, notre solde et du pain ! (1) » 

Dans un corps pour lequel l'obéissance passive était la règle 
absolue, et où la discipline la plus ferme avait toujours régné, 
de pareils incidents étaient des plus graves. Lorsque Conrad 
eut connaissance de ces faits, il en fut atterre ; il écrivit aus- 
sitôt au général Harispe une lettre qui laissait percer son 
émotion : « Le sort en est jeté, mon étoile à pâli; les choses 
en sont venues au point où forcément elles devaient arriver 
par l'abandon dans lequel le gouvernement espagnol a laissé 
la brave légion... Je suis bien malheureux et très souffrant ; 
mais enfin j'ai fait et je ferai mon devoir jusqu'au bout, de- 
vrait-il m'en mésarriver ; je ferai mon devoir en homme 
consciencieux et en brave et loyal militaire (2). » 

Conrad avait envoyé à Madrid le commandant Dumesgnil, 
en le chargeant de s'occuper des intérêts de la légion ; cet 
officier, qui avait des qualités de diplomate, sut, tout en mé- 
nageant la susceptibilité des autorités espagnoles, leur mon- 
trer les besoins de la légion ; il fit accorder un léger acompte 



(1) Cros d'Avenas à Conrad, d'Artajona, 19 janvier 1837, pièce n° 58. 

(2) Conrad à Harispe, d'Artajona, 19 janvier 1837, pièce n° 59. 

Légion étrangère. ™ 



290 XA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

sur la solde arriérée (1). D'autre part, le général Harispe, 
touché par la triste situation du corps français, obtint du Mi- 
nistre de la guerre l'autorisation d'envoyer aux légionnaires 
des capotes, des pantalons, des chemises et des souliers (2). 
Ces mesures causèrent à Conrad un extrême plaisir, et il les 
porta aussitôt à la connaissance de la troupe par un ordre 
du jour, de manière à redonner du courage à ses hommes (3). 
Néanmoins, le général désirait vivement revenir en France, 
dès qu'il pourrait le faire sans craindre de jeter le trou- 
ble et l'inquiétude dans la légion. « Quoique bien décidé, 
écrivait-il à Harispe le 24 janvier, à quitter un service où 
il n'y a plus que désagréments et dégoûts à avoir, je n'en 
ferai pas moins religieusement mon devoir, jusqu'au moment 
tant désiré de ma rentrée en France, ce qui ne peut tarder, 
car enfin ni l'un ni l'autre gouvernement ne peut m'y faire 
rester de force (4). » Il exprimait les mêmes sentiments 
dans une lettre au Ministre de la guerre espagnol et le priait 
de le considérer comme « un galant homme, un franc et 
loyal militaire n'ayant jamais eu d'autre vue que le bien du 
service de S. M. C. et de la cause constitutionnelle ; ce sont 
ces deux seules raisons, disait-il, jointes à l'amour de la 
gloire, qui m'ont déterminé à revenir en ce pays, et nulle- 
ment l'ambition ni le vil intérêt personnel (5) ». 

Le gouvernement espagnol envoya au corps d'armée de 
droite le colonel del Valle, avec la mission d'examiner l'état 
des troupes et de hâter les opérations. Del Valle s'intéressa 
d'autant plus vivement à la légion qu'il avait été chargé, avec 
La Rue, des détails de sa cession à l'Espagne ; il écrivit 
même au général Schramm, directeur du personnel au mi- 
nistère, pour lui parler d'elle : « Cette vaillante phalange, 
que la France nous a cédée comme moyen de coopération 



(1) Le commandant Dumr.sgnil à Conrad, de Madrid, 17 janvier 1837. 
A. E. G., Aff. d'Esp.. carton 19 (copie certifiée par Conrad, jointe à la 
lettre d'Harispe au Ministre du 30 janvier). 

(2) Lo colonel Le Normand de Kerguéré, chef d 'état-major d'Harispe, 
à Conrad, de Layonne, 24 janvier 1837. A. E. G., Aff. d'Esp., carton 19 
(copie insérée dans l'ordre du jour de Conrad en date du 25 janvier). 

(3) Ordre du jour du 25 janvier 1837. A. E. G., Aff. dŒsp., carton 19 
(copie). 

(4) Conrad à Horispe, de Panipolune, 24 janvier 1837. A. E. G., Aff. 
d'Esp., carton 19 (original). 

(5) Conrad au Ministre de la guerre à Madrid, de Pampcluno, 2C janvier 
1837. A. E. G., Aff. d'Esp., carton 19 (copie signée par Conrad). 



LAS DOS HERMANAS ET LARRAIXZAR 291 

pour le triomphe de la plus juste des causes, a jusqu'à ce 
moment pleinement et entièrement rempli son mandat ; mais 
les circonstances difficiles dans lesquelles s'est trouvé notre 
gouvernement sous le rapport des finances, et dans lesquelles 
il se trouve encore, ne nous ont pas permis, malgré notre bonne 
volonté et les efforts constants que nous avons faits, de pou- 
voir subvenir, ainsi que nous le désirions, à tous ses be- 
soins (1) ». Del Valle constatait que, par suite de ce dénue- 
ment, certains hommes désertaient ; d'autres, ayant atteint 
le terme de leur engagement, ne rengageaient pas ; il con- 
cluait qu'au milieu de 1837 la légion se trouverait extrême- 
ment réduite. Aussi demandait-il à Schramm d'essayer de 
savoir adroitement si le gouvernement français ne voudrait 
pas se charger de l'entretien, de la solde et du recrutement 
de la légion, d'une manière directe ou indirecte, et en fixant 
un procédé pour rentrer dans ses avances. 

Le maréchal Maison reçut communication de la lettre de 
Del Valle, mais il estima qu'il n'avait pas à statuer sur le 
contenu d'une pièce qui ne présentait aucun caractère offi- 
ciel (2). Il avait du moins fait partir pour Val Carlos un con- 
voi d'effets que Conrad attendait impatiemment (3). 

Au début de mars, les troupes n'avaient pas encore bougé. 
.Malgré le zèle et l'activité de Del Valle, qui faisait ses efforts 
pour hâter l'ouverture des opérations, le général Sarslield 
restait dans l'inaction. Il avait seulement beaucoup dégarni 
la ligne de Pampelune aux Pyrénées, puisqu'il en avait en- 
levé, au grand regret de Conrad, les munitions et l'artillerie. 
Enfin, vers le 8 mars, il se décida à réunir, entre Pampelune 
et Villaba, toutes les troupes du corps d'opérations de droite. 

La légion avait été, à cause de la diminution de son effectif, 
réorganisée à trois bataillons; elle n'avait malheureusement 
pas encore reçu, au moment où elle allait se mettre en mar- 
che, le convoi d'effets venu de France, et certains hommes 



(1) Del Valle au général Schramm, de Pampelune, 18 février 1837, con- 
fidentielle. A. ZZ.» G., Aff. d'Esp., carton 44 (original). 

(2) Note pour le Ministre de la guerre, établie à la direction du per- 
sonnel et des opérations militaires, 9 mars 1837 (minute), annotation du 
Ministre en marge. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44. 

(3) Del Valle au général Schramm, 18 février 1837 : et Conrad à Ha- 
rispe, de Pampelune, 8 mars 1837 (copie). A. H. G., Aff. d'Esp., carton 19. 



292 LA ÎLÉÇION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

n'avaient pins de chemise depuis trois mois, malgré la ri- 
gueur de la saison. Conrad possédait, il est vrai, une somme 
suffisante pour payer le prêt jusqu'au 20 mars; mais il n'avait 
pu régler leur solde aux officiers depuis quatre mois. Quoi 
qu'il en soit, l'état d'esprit général du corps était excellent : 
<( La légion est on ne peut mieux disposée, écrivait Conrad, 
jamais elle n'a eu une conduite plus admirable. » Et cepen- 
dant les légionnaires ne recevaient pas de France les paroles 
d'encouragement qui les auraient aidés à supporter leur mi- 
sère ; le gouvernement français paraissait oublier, suivant 
le mot de Conrad, que c'était à sa voix et pour suivre les 
inspirations de sa politique que tous ces hommes avaient 
quitté (( leur bon et beau pays (1) ». 

Ecœurés par la manière dont ils étaient traités, séduits par 
les promesses de don Carlos, et peut-être aussi poussés par 
ce besoin de changement et ce désir d'aventures qui ont de 
tous temps caractérisé les légionnaires, beaucoup d'hommes 
avaient déserté depuis le mois de septembre 1836 (2). Les 
Carlistes avaient accueilli avec joie les nouveaux venus, pour 
ïa plupart Français. Allemands ou Belges, et avaient cons- 
titué grâce à eux un bataillon spécial, une sorte de légion 
étrangère carliste qui compta bientôt huit cents hommes dans 
ses rangs. Ces soldats, que leur désertion pourrait faire pas- 
ser pour des indisciplinés ou (\c> lâches, firent au contraire 
l'admiration de l'armée carliste. Voici en quels termes les 
appréciait Florencio San/., membre du conseil de don 
Carlos : « Les individus qui composaient ce bataillon me- 
naient une conduite très différente de celle dont l'armée 
ennemie leur avait donné l'exemple: ils fuient toujours de 
dignes modèles d'honneur; toute l'armée les aimait, et ils 
aimaient les Carlistes d'un amour fraternel (3). » Un officier 
qui les vit de près, puisqu'il commanda la 4 e compagnie de 
leur bataillon, raconte que ces légionnaires étaient enclins 
au pillage, à la vente de leurs armes ou effets cl même à l'in- 
subordination ; qu'ils devaient être tenus par la discipline 



(1) Conrad à Harispe, de Pampoiune, 8 mars 1837. A. E. G., Aff. d'Esp., 
carton 19 (copie). 

(2) John Francis Bacon, Six years in Biscay, London, 1838, p. 274. 

(H) Florencio Sanz, Réfutation des calomnies adressées à Charles V r 
traduction française, Le Mans, 1842, p. 37. 



LAS DOS HERMANAS ET LARRAIXZAR 293 

la plus rigoureuse ; mais qu' « ils donnaient au combat tout ce 
qu'on peut attendre des plus déterminés soldats (1) ». Cet 
hommage rendu à des transfuges montre ce que devaient 
être les légionnaires fidèles au drapeau de la Reine. 

Le convoi d'effets envoyé à la légion par le maréchal Mai- 
son arriva heureusement à Villaba le 10 mars, à 6 heures 
et. demie du soir; c'était la veille du jour fixé pour l'ouver- 
ture des* opérations. Conrad fit de suite descendre les ballots 
et commencer la distribution. Les légionnaires en éprouvè- 
rent une joie extrême, et ceux qui recevaient des effets di- 
saient le même soir à leur chef : « Maintenant, en avant ! On 
ne nous doit rien, nous pouvons nous battre et nous faire 
tuer (2). » La distribution se continua pendant la nuit, les 
hommes ayant tous hâte d'avoir enfin de quoi se couvrir : 
<(Je leur ai parlé, écrivait Conrad à 11 heures du soir, ils 
sont dans l'enchantement... Aussi ai-je l'intime conviction 
qu'ils se battront mieux que jamais et que les factieux qui se 
trouveront en face de mes légionnaires seront maltrai- 
tés (3). » Pour qu'une distribution aussi banale occasionnât 
dans les rangs un tel enthousiasme, il fallait vraiment que 
la misère de ces malheureux fût bien grande ! 

Si les légionnaires étaient pleins d'entrain, le général 
Sarsfield était par contre peu préparé à supporter les fati- 
gues d'une campagne, même de quelques jours; toujours 
souffrant, il n'était pas, depuis neuf ou dix mois, sorti cinq 
fois de sa chambre ! Conrad s'inquiétait d'autant plus de cet 
état de santé que le commandement lui revenait en cas d'in- 
disposition du général; il exprimait ses appréhensions en des 
termes qui font plus d'honneur à sa modestie qu'à son assu- 
rance : « Il est toujours fâcheux, écrivait-il au général Ha- 
rispe, de prendre spontanément (4) le commandement d'une 
armée en opérations ; et d'ailleurs je ne me sens en vérité pas 
les forces ou les capacités nécessaires; je craindrais qu'on ne 
pût m'appliquer le proverbe : Tel brille au second rang qui 
s'éclipse au premier. Si ce malheur arrivait, une seule chose 



(1) A. T., Campagnes et Aventures d'un volontaire royaliste, p. 137. 

(2) Conrad à Harispe, de Villaba, 10 mars 1836, 11 heures du soir. A. 
H. G , Aff. d'Esp., carton 19 (copie) 

(3) Ibid. 

(4) Spontanément signifie ici: à Vimproviste. 



294 LA JLEGI0N ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

pourrait me sauver : c'est l'estime et la déférence que me 
montrent tous les chefs et officiers espagnols; et cela s'étend 
même jusqu'aux soldats, tant est grand le prestige du nom 
français joint à la conduite honorable que j'ai toujours tenue. 
Que ne puis-je, mon vénérable Général, avant d'entrepren- 
dre une campagne, aller recevoir vos conseils et puiser à la 
source de votre expérience et de vos talents les forces qui me 
manquent. Je ne vous le cache pas, mon Général, ce n'est pas 
la peur qui me talonne, mais bien la peur de faire des fautes. 
Si le sang-froid et la valeur pouvaient remplacer la capacité 
et les talents, je serais moins inquiet; mais malheureusement, 
il n'en est pas ainsi. Enfin, quoi qu'il en soit, le cas échéant, 
si malheur m 'arrivait, on ne pourrait au moins pas en accu- 
ser ni mon cœur ni mes intentions et je mourrais en brave, 
sinon en héros (1). » Conrad était plus sûr de lui qu'il ne 
voulait le dire, et devait le montrer les jours suivants. 

Le but de l'opération projetée par l'armée de la Reine 
était d'aller occuper Lecumberri, au centre môme de l'insur- 
rection carlisle; le général Evans avait établi pour l'armée 
du Nord un plan qui avait été accepté, et qui consistait à 
faire marcher concentriquement sur ce point trois colonnes : 
l'une commandée par Espartero, l'autre par Evans, et la 
troisième par Sarsfield. 

La colonne de Sarsfield, forte de 10.000 hommes d'infan- 
terie, 400 chevaux et 10 pièces de montagne, quitta Villaba 
le 11 mars à 9 heures du malin par la route qui conduit à 
l'ouest vers Irurzun; à l'extrême avant-garde, marchaient 
quarante chevaux et un bataillon de « tiradores » ; à l'avant- 
garde, deux bataillons de Cordova et un d'Almanza; puis 
venaient six bataillons et quatre pièces espagnoles. Conrad 
commandait ensuite la réserve et l'arrière-garde, qui com- 
prenaient les trois bataillons de la légion avec les six pièces 
et l'ambulance, une compagnie de sapeurs et quatre compa- 
gnies d'élite espagnoles. Les troupes emportaient avec elles 
quatre jours de lard et de riz, deux jours de pain et deux 
jours de biscuit ; en outre, deux rations d'orge pour la cava- 
lerie et les brigades de mulets (1). 



(1) Conrad à Harispe, do Villaba, 10 mars 1837, 11 heures du soir. A. 
E. G., Aff. d'Esp., carton 19 (copie). 



LAS DOS HERMANAS ET LARRAINZAR 295 

Arrivée à Erize, l'avant-garde rencontra deux bataillons 
ennemis, qui garnissaient les hauteurs bordant le défilé ; 
elle les repoussa sans grandes difficultés, et arriva à Irurzun. 
A 3 heures de l'après-midi, toute la colonne se trouva réunie 
au pied du fameux défilé de Las Dos Hermanas, en français 
« les Deux-Sœurs ». 

C'est ce point fort connu des voyageurs dont Adolphe de 
Bourgoing donnait la description suivante : « Deux rochers 
nus, escarpés, élèvent, perpendiculaires, leurs crêtes cachées 
dans les nuages, asiles des aigles et des vautours, qui des- 
cendent en tournoyant dans l'abîme d'un torrent qui borde 
la route ; ces deux rochers, nommés les Deux-Sœurs, mar- 
quent la séparation du Guipuzcoa et du royaume de Na- 
varre (1). » 

Le site est vraiment impressionnant, vu d'Irurzun et de 
la vallée du rio Araquil par un temps- d'hiver ; les deux 
roches grises, recouvertes çà et là d'une végétation maigre 
et rabougrie, tombent à pic sur la plaine, dominées en ar- 
rière par les premiers contreforts de la sierra de Aralar ; 
les sommets de la chaîne, couverts de neige, laissent émer- 
ger par endroits quelques roches dénudées, et ils font res- 
sortir au premier plan « les Deux-Sœurs » qui, sur ce fond 
neigeux, paraissent plus noires et plus tristes (2). 

L'armée était disposée sur deux lignes, face à l'ouest, sur 
la rive gauche du rio Araquil, à l'endroit où la vallée s'élar- 
git et laisse une petite plaine entre la rivière et la montagne; la 
droite s'appuyait à Madoz, la gauche à la rivière. Sarsfield 
avait le temps de pousser jusqu'à Lecumberri, et d'occuper 
ce point stratégique important, qui tenait les routes de To- 
losa et d'Ernani. Mais il s'arrêta au point où il était arrivé, 
et fit camper ses troupes. Craignait-il que le général Evans 
eût différé son mouvement et le laissât seul aux prises avec 
toutes les forces carlistes ? C'est la raison qu'il donna ensuite 
à Conrad de son inaction. 



(1) Bourgoing, VEspagne, Souvenirs de 1823 el 1833, p. 39. 

(2) On peut contempler « Les Deux-Sœurs » du chemin de fer allant 
d'Alsasua à Pampelune; lorsqu'on arrive à la station d'Irurzun, en venant 
d'Alsasua, ces roches se trouvent sur la gauche à quelques centaines de 
mètres de la voie. 



296 XA RÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

La situation du bivouac n'était pas heureusement choisie. 
Les troupes étaient massées dans l'angle formé par le con- 
fluent du rio Araquil et du rio Larraun ; elles se trouvaient 
de la sorte isolées de leur base d'opérations, et elles eussent 
été en fort mauvaise posture si un parti ennemi était venu 
couper les ponts qui donnaient passage vers Pampelune ; le 
camp était d'ailleurs mal gardé. 

La nuit fut affreuse. La pluie et la neige ne cessèrent de 
tomber sur les malheureux soldats grelottants et transis ; 
l'inclémence du temps, le manque de sommeil, la tristesse du 
site et l'incertitude du but poursuivi agirent à la fois sur leur 
esprit pendant des heures qui leur parurent interminables, 
et les mirent dans de fort mauvaises dispositions pour le 
lendemain (1). 

Au matin, Sarsfield ordonna la retraite sur Pampelune, 
et s'arrêta à quelques kilomètres de cette ville. 11 avait 
manqué la meilleure occasion qu'il pouvait avoir d'occuper 
Lecumberri : un mouvement en avant devenait plus difficile 
désormais, parce que les vivres et les fourrages emportés 
avaient été consommés, et parce que le défilé de Las Dos 
Hermanas, qui était resté quelques heures aux mains des 
troupes de la Heine, allait être bien gardé par les Carlistes (2). 
L'opération était manquée ; mais les troupes restèrent les 
jours suivants campées près de Sarasate et d'Erize. Le 15 
mars, Sarsfield, inquiet des rassemblements ennemis qui 
se formaient vers Irurzun, rapprocha ses cantonnements 
de Pampelune, ei les établit à Orcoyen, Arazuri et Ordrbia ; 
là, se trouvant malade, il fit venir le général Iribarren, qui 
était à la tète de la division de la Hibera, et lui transmit 
son commandement. 



(1) J'ai parcouru ce pays en 1906, au mois de mars, c'est-à-dire à la 
même époque que les légionnaires de 1837; je me suis trouvé le 26 mars 
1906 aux <( Deux-Sœurs » par un des plus mauvais jours de la saison et 
j'ai éprouvé, dans ce pays désolé, une réelle impression d'isolement et de 
tristesse. Un vent glacé souffle de la montagne; rien no distrait l'es- 
prit et n'égaie le regard ; les coteaux sont garnis d'arbres rabougris; les 
rares villages n'ont que de vieilles maisons percées d'étroites fenêtres. Je 
me suis facilement représenta quelle était la situation des légionnaires au 
bivouac, pendant la. nuit glaciale qu'ils y passaient. [P. A.] 

(2) Conrad à Harispe, de Zugarti, 13 mars 1837. A. H. G., Aff. d'Esp., 
carton 19 (copie). 



LAS DOS HERMANAS ET LARRAINZAR 297 

Les troupes étaient restées prêtes à marcher ; l'occasion 
s'en présenta bientôt. Le 20, Iribarren se porta vers le Nord 
dans la direction de Muzquiz, d'où son avant-garde délogea 
les Carlistes en éprouvant quelques pertes. Conrad, qui sui- 
vait à quelque distance en arrière, ne prit pas part à cet en- 
gagement ; mais lorsqu'il eut rejoint la tête de colonne, il 
reçut Tordre de continuer vers le nord^est, et d'aller occuper 
avec la légion (2 e division) le village de Larrainzar ; Iribarren 
alla, avec i'autre division et le convoi, s'établir à Lizasso. 

Comme Larrainzar est situé au pied d'une montagne boi- 
sée, Conrad s'aperçut qu'il lui serait impossible de rester 
maître du village s'il n'occupait pas la hauteur qui le domi- 
nait. Aussi, le 21 mars, dès le point du jour, il fit partir un 
bataillon de la légion, la compagnie de sapeurs du génie, et 
tous les sapeurs de la légion, pour aller construire un petit 
ouvrage défensif sur le sommet de la montagne ; l'ouvrage 
fut occupé par une compagnie du 1 er bataillon, sous les or- 
dres du capitaine Hébich ; le reste du bataillon était des- 
tiné à la soutenir au besoin. 

Le capitaine Hébich était une des figures les plus cu- 
rieuses de la légion. Né en 1793, à Nellingen, près d'Ulm, 
en Wurtemberg, Johan Albrecht Haebich, ainsi qu'il est 
appelé dans les actes officiels allemands, avait servi vers la 
fin de l'Empire dans le 1 er régiment de cavalerie de la garde 
wurtembergeoise ; il avait fait la campagne de Russie en 
1812 et avait reçu, à l'affaire de Polotsk, un coup de feu au 
pied droit et trois biscaïens aux cuisses; en 1813, pendant la 
campagne de Saxe, il avait été blessé le 6 septembre à la ba- 
taille de Juterbock, de cinq coups de sabre : deux à la figure, 
un à chaque bras, et un autre à la cuisse ; en 1814 et en 

F 1815, il avait fait la campagne de France. Il reçut du roi de 
Wurtemberg, le 27 mai 1816, le grade de second lieutenant 
de cavalerie, mais demanda et obtint son congé quatre ans 
plus tard, en mai 1820. 

Hébich désirait mener une vie active et mouvementée : il 
se rendit en Valachie et en Grèce dès le mois de décembre 
1820, et y devint aide de camp des princes Alexandre et 
Démétrius Ypsilanti (1), avec le grade de lieutenant-colonel ; 



(1) Les deux frères Alexandre et Démétrius Ypsilanti, qui avaient servi 



298 LA LÉGIOX ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

il fut blessé à Athènes, en 1822, de deux coups de feu qui 
lui traversèrent le mollet et la cuisse droite, et quitta la 
Grèce en novembre 1823. 

Il vint en France ; il ramenait avec lui un jeune musulman 
auquel il avait sauvé la vie, le fils de Méhemet, commandant 
la place de Corinthe ; ce jeune Turc fut recueilli par la 
famille d'Orléans et élevé par ses soins et c'est dans ce fait 
qu'il faut chercher les motifs de l'intérêt que portèrent à Hé- 
bich le duc d'Orléans et les princesses. Lorsqu'en 1831, l'an- 
cien officier wurtembergeois, sans ressources et sans situa- 
tion, demanda l'appui de la famille royale pour être admis 
dans la légion, il fut recommandé par le Roi et la Reine, par 
le duc d'Orléans et par le général de Rumigny (1). Avec de 
si hautes protections, Hébich ne pouvait échouer : il fut 
affecté à la légion avec le grade de lieutenant, le 2 juin 1831, 
et partit pour l'Afrique avec joie. 

D'un caractère violent et irascible, usant quelquefois de 
procédés trop brutaux pour l'armée française, et employant 
des expressions dont il ne comprenait pas toute la portée, 
Hébich éprouva tout d'abord à la légion les plus fâcheux 
ennuis. Il eut un premier différend avec le capitaine Le- 
maire, en mars 1832, au sujet d'une question de solde : après 
avoir traité son supérieur de « voleur, j...-f..., polis- 
son », etc., il ajouta que « les Français étaient tous de la 
canaille (2) ». Quelques mois plus tard, le 2G juin, étant de 
garde au blockhaus de Maison-Carrée, Hébich s'emporta jus- 
qu'à dire que « la légion n'était composée que de voleurs et 
de brigands et qu'avec les moustaches des compagnies 



dans l'armée russe et combattu contre les troupes napoléoniennes, se 
vouèrent à la cause de l'indépendance hellénique. 

(1) De nombreuses lettres et notes datées d'avril et mai 1831 figurent à 
son dossier. Une supplique qu'il adressa au duc d'Orléans fut transmise 
au Ministre par ce prince. 

(2) Plainte du capitaine Lemaire à un général, sans lieu ni date. A. 
A. G., dossier de Hébich. Par suite de déplacements et de séjours dans 
les hôpitaux, Hébich n'avait, à la date du 26 mars 1832, touché aucune 
solde depuis le 27 août 1831 ! Mis en route comme chef de détachement par 
le capitaine Lemaire, le 26 mars, il ne reçut aucun acompte sur son ar- 
riéré de solde, quoique son détachement eût été payé et qu'il restât de 
l'argent en caisse. C'est à la suite de ce qu'il considérait comme une in- 
justice et une malhonnêteté qu'il s'emporta contre Lemaire; il avait be- 
soin d'argent et ne pouvait comprendre les difficultés administratives qui 
entravaient le paiement de ce qui lui était dû. 



LAS DOS HERMANAS ET LARRAIXZAR 299 

délite il se ferait des sous-pieds de guêtres (1) ». Ces inci- 
dents furent suivis de plaintes motivées adressées aux auto- 
rités militaires ; le colonel de la légion infligea un mois d'ar- 
rêts de rigueur à Hébich, mais cet officier refusa de faire 
la remise de son sabre à l'adjudant chargé de le prendre et 
n'obéit que lorsque le commandant Kléber, de son bataillon, 
le menaça de prison. 

Hébich adressa au colonel Combe sa démission. Kléber 
demanda qu'elle fût transmise au Ministre ; il rédigea de 
plus une lettre accusatrice dans laquelle il résuma toutes les 
fautes de Hébich et à laquelle il joignit les plaintes des 
intéressés (2). 

Le colonel Combe adressa, le 17 août, un rapport au 
général Buchet, pour lui signaler ces faits ; il représenta Hé- 
bich sous les couleurs les plus noires, et s'exprima sur son 
compte en ces termes : « Il est ivrogne à l'excès, sans dignité 
aucune ; brutal au-dessus de toute expression ; injuste envers 
ses inférieurs ; arrogant et grossier envers ceux qui sont au- 
dessus de lui ; il invective et provoque tous ceux qui vien- 
nent en contact avec lui ; il est d'une ignorance profonde 
pour son état, mou, paresseux, se disant constamment ma- 
lade lorsqu'il est question de faire le plus léger service, se 
refusant même à le faire ; indigne sous tous les rapports de 
figurer parmi des soldats français, qu'il se vante d'avoir com- 
battus ; c'est un homme qui par son abrutissement désho- 
nore l'épaulette, un homme enfin qui, si l'on est juste, doit 
être chassé ignominieusement de nos rangs (3). » 

Le colonel Bernelle, qui succéda au colonel Combe, ne fut 
pas plus indulgent pour Hébich, qui avait indisposé toute 
la légion contre lui, et le nota en ces termes à l'inspection 
de fin d'année : « Conduite peu régulière, principes sans 
conséquences, mauvaise tenue, sans instruction française, il 



(1) Lettres du sergent Moreau, sergent de voltigeurs du 1 er bataillon, 
au chef de bataillon Kléber, de Maison-Carrée, 28 juin 1832. A. A. G., 
dossier Hébich (originaux). 

(2) Le commandant Kléber au colonel de la légion, de Maison-Carrée, 
11 juillet 1832. A. A. G., dossier Hébich (original). 

(3) Le colonel Combe au maréchal de camp baron Buchet, comman- 
dant la 2 e brigade, de Mustapha-Pacha, le 17 août 183*2. A. A. G., dos- 
sier Hébich (original). 



300 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

ne parle guère que l'allemand. Nulle instruction militaire. 
Officier à charge au régiment ; nulle capacité, ne connais- 
sant rien au service ni à la subordination, insolent avec ses 
inférieurs, manquant souvent d'égards pour ses chefs (1). » 
Cette note, déjà des plus mauvaises, fut encore aggravée 
par celle qu'ajouta le général-inspecteur d'Alton : « Mauvais 
officier qui ne peut rester au service (2)... » 

Saisi de plaintes continuelles, le Ministre ordonna, le 18 
juin 1833, la convocation d'un conseil d'enquête, sous la 
présidence du général Bro. Ce conseil, s'appuyant sur les 
actes d'insubordination reprochés à Hébich, sur son inca- 
pacité et sa mauvaise volonté, enfin sur sa brutalité, conclut 
à sa mise en réforme, et le rapport au Ministre établi à la 
direction du personnel adopta ces conclusions. Mais, grâce 
sans doute aux puissantes protections dont Hébich conti- 
nuait à bénéficier, le Ministre décida que cet officier serait 
puni seulement d'un mois de prison,, et le fit prévenir que 
si cet avertissement n'était pas suffisant pour le faire rentrer 
dans le devoir et lui faire reconquérir l'estime de ses chefs, 
il serait renvoyé du service de France. 

Hébich sut à partir de ce moment mieux dominer son ca- 
ractère, mais il ne parvint pas néanmoins à faire oublier 
ses errements par Bernelle: il fut encore noté par ce chef de 
la manière la plus défavorable à la fin de 1833 : « Il ooit, 
écrivait le colonel; principes inconnus; tenue négligée; sans 
instruction générale; instruction théorique et pratique abso- 
lument nulle; manque absolument de capacité; officier 
abruti... » En 1834, Bernelle reproduisait les mêmes appré- 
ciations en termes analogues; mais le général Bro, qui 
avait pointant présidé le conseil d'enquête de l'année pré- 
cédente, se plaisait au contraire à reconnaître que la con- 
duite de Hébich méritait moins de reproches (3). D'ailleurs 
le lieutenant de Hébich, toujours brave au feu, était blessé 



(1) Note d'inspection de 1832, citée dans le rapport au Ministre du 
5 septembre 1833. 

(2) Note du lieutenant-général d'Alton, inspecteur, citée dans le même 
rapport. 

(3) Note pour le Ministre, de septembre 1837. A. A. G., dossier Hé- 
bich. 



LAS DOS HEEMAXAS ET LARRAIXZAR 301 

d'un coup de feu à la tête le 5 décembre de cette année 
1834, à Bougie. 

Hébich partit pour l'Espagne avec la légion, et fut nom- 
mé capitaine lors des promotions faites au départ, le 22 
juillet 1835. Sa brutalité lui attira de nouveaux désagré- 
ments : le 30 mars 1836, il fut puni de trente jours de pri- 
son « pour avoir injurié et menacé de son sabre, par récidive, 
un sous-officier de sa compagnie (1) ». Hébicb oubliait tou- 
jours qu'il n'était plus au service allemand ! Mais sa bra- 
voure eut bientôt l'occasion de lui attirer de nouveaux élo- 
ges et, en juin 1836, il fut blessé d'un coup de feu à la jambe 
gauche à l'affaire de Sanguessa. 

Il était aimé des Allemands, sans doute parce. qu'il con- 
servait avec quelque fierté, en face des officiers d'une autre 
nationalité, l'orgueil de son origine (2) et l'esprit de sa race. 
Von Rosen, qui est très dur dans ses Mémoires pour ses 
compatriotes, excepte tout particulièrement de ses appré- 
ciations « le brave capitaine de Hébich, un honnête Souabe 
qui, par le courage personnel dont il avait fait preuve en 
toute occasion, avait gagné le respect des soldats de même 
qu'il s'était acquis leur affection par son attitude franche- 
ment allemande (3) ». 

Ainsi Hébich, considéré par ses chefs comme un des plus 
mauvais officiers de son corps, était indiscutablement brave 
au feu ; l'étude de ce caractère n'est pas inutile, car elle 
aide à faire connaître un type assez répandu à cette époque 
parmi les soldats de la légion. Hébich avait été nommé offi- 
cier grâce à l'appui que lui avait prêté la famille d'Or- 
léans ; il n'eût été sans cette circonstance que sous-officier ou 
simple légionnaire comme tant d'autres, et son nom fût resté 
ignoré à jamais. Tel était le capitaine auquel était confiée la 
défense du poste fortifié dominant Larrainzar. 

Conrad s'était rendu à Lizasso pour prendre les ordres 
d'Iribarren. Tout à coup, vers midi, les Carlistes attaquent 
à l'improviste. Ils se ruent sur le 1 er bataillon de la légion 






(1) Note pour le Ministre, de 1837. A. A. C, dossier Hébich. 

(2) Hébich avait, comme on l'a vu, été officier en Allemagne, ce qui 
équivalait à une sorte d'anoblissement. Il était d'ailleurs généralement 
appelé de Hébich, même dans les pièces officielles. 

(3) G. von Rosen, Bilder aus Spanicn, p. 50. 



302 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

qui occupait les hauteurs et, se trouvant supérieurs en nom- 
bre, le forcent à redescendre les pentes; seul Hébich avec 
sa compagnie reste dans l'ouvrage, où il a reçu l'ordre de 
tenir jusqu'à la dernière extrémité. Tandis qu'une partie 
des Carlistes profite de l'avantage de la position pour fusiller 
les troupes qui battent en retraite, le gros de leurs forces 
se précipite sur le poste qui tient encore. Isolé, entouré, 
Hébich montre le plus grand sang-froid et fait preuve de la 
plus admirable fermeté. Debout sur une pierre au milieu de 
la bergerie, stimulant le courage de ses hommes, dirigeant 
leur feu, ménageant leurs munitions avec soin, il se défend 
victorieusement contre les attaques acharnées dont il est 
l'objet, décidé à mourir avec ses soldats plutôt que de se 
rendre. Cependant sa situation devient critique : les vides 
sont déjà nombreux dans sa petite troupe ; son lieutenant, 
le Polonais Sochacki (1), est tombé mortellement atteint ; le 
moment est proche où les Carlistes tenus encore à distance 
pourront se précipiter à la baïonnette sur des hommes aux- 
quels les munitions commencent à manquer, qui sont à bout 
de forces et dont beaucoup sont blessé^. 

Heureusement le secours va venir : Conrad, accouru au 
premier bruit de la fusillade, prend avec lui le 2 e bataillon 
et donne au 3 e Tordre de le suivre ; il marche sur la droite 
de l'ennemi tandis que le lieutenant-colonel Ferary ramène 
le 1 er bataillon sur la gauche. Les légionnaires se lancent à 
l'assaut des hauteurs, pour délivrer leurs camarades qui 
luttent toujours (2) ; les pentes sont abruptes, garnies d'ar- 
bres à l'abri desquels les Carlistes tirent sur leurs ennemis ; 
les légionnaires vont de l'avant, en s'accrochant aux rochers 
et aux racines, sans pouvoir répondre au feu qu'ils essuient. 
Le 1 er bataillon arrive enfin à la bergerie, dont les abords 
sont semés de cadavres carlistes ; Ferrary et ses hommes 
sont salués par les hourras des vaillants défenseurs de l'ou- 
vrage. 



(1) Jean Socfiacki, appelé dans d'antres documents Sokaski, était entré 
à la légion avec lei grade provisoire de sous-licutcnant, le 31 août 1832; 
avait passé au service d'Espagne en juillet 1835, et avait été nommé lieu- 
tenant le 13 octobre suivant. A. A. G., reg. matr. off., lég. étrang. anc. 

(2) Conrad à Iribarren, pièce n° 62. 



LAS DOS HERMANAS ET LARRAIXZAR 303 

Hébich était délivré ; il avait à lui seul tenu en échec pen- 
dant plusieurs heures toutes les forces ennemies et arrêté 
une attaque qui eût pu être fatale à la légion (1). 

Le combat continua sur les hauteurs, acharné, indécis. 
Après deux heures de lutte dans un bois très fourré, Iribar- 
ren envoya à la légion l'ordre de battre en retraite ; Con- 
rad fit occuper Larrainzar par un bataillon, et avec les autres 
traversa la rivière pour aller rejoindre dans la plaine son 
artillerie, sa cavalerie et l'autre division qui s'était rangée 
en bataille. 

Les Carlistes, voyant ce mouvement, descendirent la mon- 
tagne jusqu'à mi-côte ; mais le bataillon embusqué dans les 
maisons de Larrainzar les ayant accueillis par un feu nourri 
et par quelques obus bien dirigés, ils se retirèrent. La légion 
tout entière revint alors occuper le village. 

Le lendemain 22 mars, Conrad partit pour Lizasso, et put 
surmonter les difficultés de la marche grâce aux travaux 
rapidement exécutés par ses sapeurs ; il prit la tête de la 
colonne, pendant qu'Iribarren restait à l' arrière-garde. Les 
Carlistes suivirent de près la colonne, qui descendait le cours 



(1) A partir de cette époque, Hébich fut mieux traité à la légion 
par ses chefs et par ses camarades, et fut plusieurs fois cité à l'ordre de 
la division. En septembre 1837, il offrit sa démission du service d'Espa- 
gne, et demanda une place de capitaine à la nouvelle légion étrangère 
qui se formait en Afrique. Malgré ses actes de courage et la croix de 
Saint-Ferdinand qui avait été demandée pour lui par le vice-roi de Na- 
varre, Hébich fut à cette date l'objet d'un rapport au Ministre, établi 
par le bureau de l'infanterie, et dans lequel on ne rappelait guère que 
ses mauvaises notes antérieures; le Ministre passa outre et décida, le 2 
octobre, que cet officier serait replacé dans la légion étrangère. La dé- 
mission de Hébich ayant été acceptée le 24 octobre par le gouvernement 
espagnol, il passa au service de France le 24 novembre avec son grade 
de capitaine et reçut en décembre 1838, du colonel Ferrary, un certificat 
des plus élogieux sur sa conduite en Espagne. 

Hébich eut à nouveau l'occasion de se distinguer en Afrique : le 4 fé- 
vrier 1841, il montra sa bravoure accoutumée dans une affaire contre les 
Kabyles sous Bjidjelli, fut nommé avec éloges par le lieutenant-colonel 
Picouleau dans son rapport, cité à l'ordre du jour de la division de Cons- 
tantine le 15 février (général Galbois) et à l'ordre du jour général do l'a.r- 
mée d'Afrique le 20 février. 

Mais le brave officier était usé; ses nombreuses campagnes et ses douze 
blessures avaient altéré .sa constitution, si bien qu'il demandai en 1842 
à être admis dans l'état- major des places : on ne put lui accorder cet 
emploi, parce qu'il n'était pas naturalisé fiançais; mais il fut proposé 
pour la retraite par suite de blessures incurables en octobre 1843 et se 
retira avec une pension le 3 février 1844. A. A. G., dossier de Hébich. 



304 LA REGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

de la rivière, et commencèrent une vive fusillade contre les 
troupes d'Iribarren ; l'engagement devint^ bientôt si vif que 
Conrad dut s'arrêter pour soutenir l'arrière-garde, puis pro- 
téger son passage en combattant à son tour. La retraite se 
fit dès lors en écbelons. En arrivant vers Ostiz, Iribarren 
fut attaqué avec une telle vigueur qu'il crut la bataille im- 
minente, et qu'il fit revenir une partie des troupes sur leurs 
pas ; mais après une canonnade la colonne put reprendre 
sa marebe vers Pampelune. Alors que le gros des troupes 
approchait de Sorauren, la fusillade se fit entendre vers le 
sud, indiquant que la tête de colonne était engagée, elle 
aussi. Iribarren vint alors trouver Conrad : « Vous enten- 
dez ce qui se passe, lui dit-il, nous sommes entre deux feux. 
Je vous laisse le soin de l'arrière-garde pour aller forcer le 
passage, que l'ennemi paraît vouloir nous disputer (1). » Il 
partit alors vers Sorauren. 

Le jour tombait déjà, obscurci encore par la neige épaisse; 
la marche devenait de plus en plus difficile. Conrad suivait 
la ligne de hauteurs ravinées et boisées qui bordent à l'est 
la vallée de Lanz, laissant la rivière à sa droite ; il se reti- 
rait par échelons, gêné par la neige et par l'obscurité. Les 
hommes étaient exténués ; plusieurs d'entre eux, fatigués 
ou blessés, restèrent en arrière, et furent massacrés après 
avoir été dépouillés ; un grenadier qui put échapper aux 
mains de ses bourreaux revint à la colonne complètement 
nu, et raconta le sort de ses malheureux camarades. 

Enfin, Conrad rejoignit Iribarren, qui s'était emparé d'un 
pont sur la rivière et le gardait. Le général espagnol lui prit 
les mains et le serrant contre lui : « Je suis bien aise et con- 
tent de vous voir, lui dit-il ; continuez votre route vers 
votre division et allez aux cantonnements qui vous sont assi- 
gnés près de Huarte. Je fermerai la marche (2). » 

La troupe put aller prendre un repos dont elle avait grand 
besoin ; elle avait éprouvé dans ces journées des pertes sen- 
sibles : le 21, à Larrainzar, elle avait eu 4 officiers tués, 
5 blessés, 15 sous-officiers et soldats tués et 54 blessés ; 



(1) Conrad à Harispe, de Egues, 23 mars 1837, pièce n° G3. 

(2) Ibid. 



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LAS DOS HERMAXAS ET LARRAIXZAR 305 

le 22, pendant la retraite, elle avait eu 2 officiers grièvement 
blessés, 12 sous-officiers et soldats tués et 23 blessés (1). Elle 
avait enduré des souffrances si cruelles que les légionnaires 
les plus endurcis en parlaient longtemps après avec une sorte 
de terreur rétrospective (2). 



(1) Conrad à Harispe, de Egues, pièce n° 63. 

(2) Voir à la troisième partie : Bamberg, Historique de la légion étran- 
gère, et lettre du sous -lieutenant Jean-Jacques Azan. 



Légion étrangère. 



CHAPITRE XV 

HUESCA ET BARBASTRO 



Sommaire. — La légion dans ses cantonnements. — Manque de vivres et 
d'argent. — Résignation des légionnaires. — Les lettres de Conrad. — » 
L'armée de Navarre. 

Nouveau caractère des opérations à partir d'avril 1837. — Dénuement 
de la légion. — Le désespoir de Conrad. — Réduction de la légion à deux 
bataillons, deux escadrons et une batterie. — Une lettre de Conrad. — 
L'infant don Sébastien tra verser a-t-il l'Ebre ou l'Arga ? — Relâchement 
de la discipline à la légion : la répression. — Symptômes de lassitude chez 
les deux partis en présence : une anecdote. 

L'armée carliste passe l'Arga le 16 mai. — Manque de décision d'Iri- 
barren. — L'armée de la Heine et l'année carliste sur le Gallego. 

Reconnaissance d'Iribarren vers Huesca le 24 mai. — Marche géné- 
rale sur la ville. — Les abords de Huesca. — Les Carlistes surpris. — 
Hésitations d'Iribarren. — La colonne de droite : « la légion en avant » ; 
sa retraite. — Charge de la cavalerie; mort de don Léon. — Nouvelle 
attaque de la légion : elle est presque enveloppée ; une retraite difficile. 

— Iribarren charge à la tète de la cavalerie : il est mortellement blessé. 

— Conrad dirige la retraite de l'armée. — Résultats déplorables de la 
journée. — Les causes du succès carliste. — Quelques réflexions sur la 
journée. 

Conrad rejoint par le général Buercns, qui prend le commandement. 

— Don Carlos à Barbastro. — Arrivée d'Oraa le 31 mai. — Reconnais- 
sance du 2 juin vers Barbastro. — Surprise des Carlistes; commencement 
de panique; don Carlos raffermit les courages. — Le bois d'oliviers. — 
La légion étrangère carliste et la légion étrangère constitutionnelle aux 
prises. — Un terrible carnage. — La légion française commence à plier. 

— Conrad se jette en avant; sa mort. — Tous les officiers supérieurs 
hors de combat. — Bazaine rallie les débris de la légion. — Retraite de 
l'armée constitutionnelle. — Résultats du combat : pertes immenses 
de la légion. — Effet de la mort de Conrad : le désespoir des légion- 
naires. 

La légion à Saragosse : enterrement de Conrad. — L'infanterie se 
rend à Pampelune : maintien de la discipline; le capitaine de Colle- 
ville. — Cros d'Avenas prend le commandement à Pampelune. — Une 
lettre de Senilhes. — Nombreuses démissions d'officiers. — Etat pré- 
caire de la légion. 



Le mouvement offensif tenté contre les Carlistes avait 
échoué. Iribarren et Conrad avaient pu se rendre compte des 
dangers de la guerre de montagnes, faite loin de leurs cen- 
tres d'approvisionnements, au milieu d'un pays hostile; les 



HUESCA ET BARBASTRO 307 

heures terribles passées au bivouac de Las Dos Ilermanas et 
sur la route de Larrainzar à Sorauren avaient laissé un sou- 
venir ineffaçable dans l'esprit des officiers et des soldats. 

La légion regagna ses cantonnements de Pampelune, Vil- 
laba et Burlada, et fut vivement félicitée par les troupes cons- 
titutionnelles, pour sa belle contenance dans les journées de 
Larrainzar. « La conduite de la légion a été telle, écrivait 
Conrad au général Harispe, que les Espagnols n'ont pu 
s'empêcher, les chefs aussi bien que les officiers et les sol- 
dats, de nous complimenter et que beaucoup d'officiers, de 
sous-officiers et de soldats sont venus me demander à servir 
dans les rangs de la légion ; cependant, je dois le dire en 
l'honneur de la vérité, tous les corps ont bien combattu (f). » 

Malheureusement, les vivres et l'argent faisaient à nou- 
veau défaut. Conrad se retrouvait dans les mômes embarras 
qu'au début de l'année. « Il est dû, écrivait-il, cinq mois 
de solde aux officiers, qui se lassent de manger du riz et du 
lard, de ne boire que de l'eau et de n'avoir pas seulement de 
quoi faire raccommoder leurs bottes ni laver leur linge, et 
dix jours de prêt aux soldats. Il n'y a plus de crédit ici pour 
nous ; personne ne veut nous prêter un maravédis (2). » 
Aussi un certain nombre d'officiers, ainsi que les hommes 
qui avaient droit à leur congé, demandaient-ils à rentrer en 
France. Conrad restait à son poste par devoir, mais en se 
demandant quel serait le dénouement d'une situation qui lui 
paraissait s'aggraver de jour en jour; il était lui-même réduit 
aux expédients pour continuer à faire figure, et il le disait 
à Harispe : « Je ne puis me restreindre dans ma manière 
honorable de vivre ; il m'est dû cinq mois de solde commé*à 
mes officiers ; j'ai contracté des dettes, je ne trouve plus 
d'argent à emprunter et demain je vendrai un cheval pour 
subvenir aux besoins de mon ménage, tout en me mettant 
à la portion congrue. Je ne sais vraiment pas comment cela 
finira (3) ! » 

Les légionnaires ne donnaient pas. malgré leur triste si- 



Ci) Conrad à Harispe, de Villaba, 30 mars 1337. A. II. G., Aff. d'Esp., 
■carton 19 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 1 er avril). 

(2) Ibiâ. 

(3) Ibid. 



308 XA XÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

luaiion, de marques d'indiscipline ; ils se contentaient d'at- 
tendre, (( calmes et résignés », l'époque de leur libération, 
« supportant en vieux braves les privations auxquelles ils 
étaient exposés (1) » ; ils s'en allaient ensuite, en faisant 
abandon à la légion de leurs masses et de leurs 30 francs 
d'indemnité de route, qu'elle se trouvait dans l'impossibilité 
de leur payer ! Conrad savait que, s'il avait pu se procurer 
les 40 francs de prime nécessaires à chaque rengagement, 
c la plupart de ces hommes seraient restés sous la bannière 
de l'Espagne libérale (2) » ; mais il ne pouvait obtenir d'ar- 
gent ni de Madrid, ni de Paris. 

Aux paroles de réconfort et d'encouragement que lui adres- 
sait Harispe, Conrad répondait par l'exposé de la situation 
matérielle de la légion et par le récit des souffrances morales 
qu'il endurait lui-même : 

« Vous me dites, mon Général, que je ne dois pas me dé- 
courager et que mon œuvre ne sera réellement terminée que 
lorsqu'il ne restera plus un homme dans cette légion qui était 
entrée si brillante en Espagne, et qu'alors ma tâche serait 
accomplie vis-à-vis de la France. Mais, mon Général, la 
France a-t-elle rempli sa tâche envers les braves qui, pour 
lui être agréables et seconder sa politique, font depuis vingt 
mois une guerre à mort? Qu'a-t-elle fait pour nous et quelles 
sont les marques de satisfaction que nous en avons reçues? 
Un seul grade, une seule décoration ont-ils été obtenus par 
tant de sacrifices et de privations, si ce n'est la croix de 
commandeur envoyée à M. Bernelle peu de temps après son 
entrée en Espagne ? 

» Non, mon Général, il est impossible que je continue un 
métier qui me tue par les souffrances morales que j'éprouve 
et la France n'est pas en droit, ni assez cruelle, d'exiger, pour 
prix de tous les sacrifices que je lui ai faits, que j'assiste à 
l'enterrement du dernier de mes braves et que par là je de- 
vienne le sujet de l'exécration de ceux mêmes qui avaient 



(1) Conrad au Ministre de la guerre à Madrid, de Pampelune, 3 avril 
1837. .1. E. K., Aff. d'Eap., carton 19 (copie jointe à la lettre d'Harispe 
au Ministre, du 11 avril). 

(2) lbid. 



HUESCA ET BARBASTRO 309 

l'habitude de me chérir et de m'estimer comme un chef vail- 
lant et le père de ses soldats... 

» Si la cause de la Reine était perdue, et que j'eusse le 
bonheur d'en finir, sans être fusillé comme un misérable, 
la France ne paierait pas mes dettes... Il faudrait être à ma 
place pour savoir ce que j'ai à souffrir (1). » 

Conrad faisait peu de cas de sa santé « ruinée à force de 
veilles, de fatigues et de tortures morales », mais il tenait 
à sa réputation, à son honneur militaire; lui qui aimait ses 
soldats, était désolé de sentir qu'ils attribuaient sa ténacité 
« à une ambition démesurée, qui était cependant bien loin de 
sa pensée (2) ». Aussi parlait-il à nouveau de donner sa dé- 
mission, dès qu'il pourrait le faire sans compromettre le sort 
de la légion. 

Il n'avait d'ailleurs pas, avec les chefs de l'armée espa- 
gnole, des relations de service agréables ; ce n'est pas que la 
cordialité et l'estime ne fussent pas réciproques, mais le com- 
mandement était mal organisé, et les attributions imparfai- 
tement réglées. « L'armée de Navarre, écrivait Conrad, est 
une véritable pétaudière ; d'une part, le vice-roi qui est ma- 
lade ne reçoit personne, et cependant on n'ose rien faire sans 
son commandement; de l'autre, il y a deux chefs d'état-ma- 
jor qui veulent également transmettre les ordres et exiger 
les rapports et situations : tantôt c'est au nom du général 
Iribarren, tantôt en celui du vice-roi qu'ils écrivent. Je ne 
sais en vérité ce que j'ai fait au ciel pour me trouver dans 
une semblable position (3). » 

Les opérations auxquelles participa la légion à partir de 
la fin d'avril 1837 eurent un caractère nouveau : elles furent 
défensives, en ce sens qu'elles se bornèrent à contrarier les 
mouvements de l'ennemi, mais elles occasionnèrent des dé- 
placements considérables à la poursuite de ses colonnes. 

Les Carlistes se trouvaient à l'étroit en Navarre : ils ne 
pouvaient plus tirer, de ce pays épuisé, les ressources qui leur 



(1) Conrad à Harispe, do Pampelune, 5 avril 1837. A. H. G., Aff. d'Esp., 
carton 19 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 11 avril). 

(2) Ibid. 

(3) Conrad à Harispe, de Villaba, 30 mars 1837. A. H. G., Aff. d'Esp., 
carton 19 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 1 er avril). 



310 :la Légion étrangère en Espagne 

étaient nécessaires. Aussi, pressés par le besoin autant que 
désireux de frapper un coup décisif, ils avaient formé le 
projet d'envahir la Gastille. Ils pouvaient pour cela passer 
l'Ebre entre Miranda et Logrono; ils pouvaient aussi passer 
l'Arga à Echauri (1) et entrer dans le Haut-Aragon par San- 
guessa. Le moment était d'autant mieux choisi pour une 
expédition de ce genre que le général Espartero et le général 
Evans se réunissaient sous Saint-Sébastien, avec l'intention 
d'attaquer la ligne d'Irun-Fontarabie-Ernani. 

L'infant don Sébastien, qui se trouvait à la tête de 15 ba- 
taillons, 1.000 chevaux et quelques pièces de montagne, 
paraissait prêt à mettre un de ces projets à exécution; en se 
joignant à Cabrera et aux autres chefs de l'insurrection, il 
pouvait sérieusement menacer Madrid, dont la garnison était 
faible, et dont le bas peuple était dévoué à don Carlos. Con- 
rad écrivait à ce sujet le 19 avril au général Harispe : « Ce 
qui me paraît prouvé, c'est qu'en ce moment nos ennemis 
ont plus de chances que nous, car je crois que s'ils parve- 
naient à entrer à Madrid, on les en ferait difficilement sor- 
tir (2). » 

La légion continuait à souffrir d'un complet dénuement et 
elle ne recevait pas de solde, même quand les corps espa- 
gnols en touchaient une. D'Ortasini raconte que, certain jour, 
un convoi d'argent devant arriver à Pampelune pendant que 
la légion s'y trouvait, le vice-roi le fit stationner dans un vil- 
lage voisin jusqu'au soir et le fit entrer dans la ville en grand 
silence pendant la nuit, afin que les Espagnols seuls partici- 
passent au paiement. « On eut l'insolence de répondre aux 
réclamations de Conrad, ajoute d'Ortasini, que cette distri- 
bution provenait de la bourse du vice-roi, comme si un géné- 
ral, castillan était capable de faire des sacrifices pour sa 
troupe ! Il ne la paie jamais, même avec les fonds des caisses 
publiques, sans en avoir préalablement versé une bonne par- 
tie dans ses propres coffres, comme fonds secrets de sa mai- 
son (.3). )> 



(1) Echauri, point de passage de l'Arga au sud-ouest de Pampelune, 
porté sous le nom d'Echarri sur la carte de Capitaine jointe au volume. 

(2) Conrad à Harispe, de Puente-la-Reyna, 19 avril 1837, pièce n° 64. 

(3) Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 336-337. 



HT7ESCA ET BARBASTEO 



311 



L'officier constitutionnel est un peu dur pour les généraux 
de son parti; mais il raconte une autre scène qui peint à la 
fois le caractère confiant et enthousiaste de Conrad et les 
déceptions auxquelles le malheureux était exposé. « C'était 
au mois d'avril 1837, écrit-il; Conrad était à Artajona : ayant 
eu connaissance de l'arrivée de l'argent dans la capitale de la 
Navarre, il envoya l'officier-payeur dans cet endroit pour 
toucher un acompte. Ne croyant pas, avec sa générosité de 
caractère, qu'on pût s'y refuser, il annonça aux troupes, qui 
mouraient presque de faim, qu'elles allaient toucher une par- 
tie de leur solde. Les soldats et les officiers se promenaient 
sur la route jusqu'à un quart de lieue du village, et lorsque 
le cheval de l'envoyé parut, on ne savait, dans l'excès de sa 
joie, lequel embrasser le premier, de l'animal ou de son maî- 
tre. Il trotte jusqu'au domicile du général, on emmène le 
cheval, le général reçoit son messager au bas de l'escalier et 
lui demande sur-le-champ s'il apporte de l'argent ; l'officier 
lui remet une lettre très polie de l'intendant, qui lui dit qu'on 
ne peut rien accorder à la légion ! Furieux comme un lion, 
Conrad jeta la lettre dans un coin, et on put lire dans la con- 
traction de ses paupières, qui exprimèrent une colère terri- 
ble, cette pensée, qui passa rapidement dans son âme : Je 
suis perdu (1). » 

La légion fut réduite à deux bataillons, deux escadrons et 
une batterie, pour présenter plus de cohésion dans la nou- 
velle campagne qu'elle allait entreprendre. Déjà Conrad 
prévoyait que son effectif d'infanterie se réduirait au début 
de juin à un seul bataillon et il écrivait à sa femme des 
lettres mélancoliques : « Ce que j'ai souffert depuis neuf mois 
n'est pas à dire; mais j'aurai fait mon devoir en brave et bon 
chef. Aucun reproche ne peut m'être fait. Je pars dans deux 
heures pour Puente-la-Reyna. Jamais je n'aurai couru d'aussi 
grands dangers que ceux que je vais courir si nous joignons 
l'ennemi, car mes officiers et mes soldats sont démoralisés, 
par suite du manque d'argent et des privations qu'ils ont 
éprouvées. Il faudra plus que jamais payer de ma personne 



(1) Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 336-337. 



312 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

pour soutenir ma réputation, celle de la légion et celle de 
l'armée française que nous représentons ici (1). » 

Quoique les préparatifs de l'expédition carliste fussent me- 
nés avec le plus grand secret, Conrad avait deviné les projets 
de l'infant; à son avis, ce n'était pas l'Ebre, trop rapide et 
trop haut à ce moment, que l'ennemi irait traverser, mais 
bien l'Arga, à Echauri; les cinq faibles bataillons et les 120 
chevaux laissés à Pampelune étaient insuffisants pour dis- 
puter le passage aux Carlistes. 

Jribarren montra moins de perspicacité ; trompé par des 
démonstrations du côté de l'Ebre, il avait, dès le 19 avril, 
fait porter la légion à Puente-la-Reyna, et il avait quitté cette 
ville le lendemain matin avec elle, pour se rendre plus au sud 
à Larraga; il comptait réunir dans la journée sur ce point 
10 bataillons, 10 pièces de montagne, et 850 chevaux ; puis 
continuer immédiatement sa route vers le sud-ouest, vers 
Lodosa. S'il ne parvenait pas à interdire aux Carlistes le pas- 
sage de l'Ebre, il les poursuivrait du moins vers le sud jus- 
qu'aux portes de Madrid (2); s'il les forçait au contraire à se 
porter vers l'est, il les repousserait vers le Haut-Aragon, où 
les populations étaient dévouées à la Reine et mobilisées en 
gardes nationales (3). 

Pour donner du courage aux légionnaires qui se trouvaient 
toujours dans le plus grand dénuement, le gouvernement 
espagnol décida de leur payer une partie de ce qui leur était 
dû; il envoya le 22 avril 75.000 francs en lettres sur Bayonne 
au Ministre d'administration de Navarre : 50.000 francs de- 
vaient être versés à la légion et 25.000 francs aux troupes 
espagnoles. Mendizabal annonçait de plus à Del Valle un 
envoi de 700.000 réaux et de grandes provisions de farine (4). 



(1) Le général Conrad à M me Conrad, citée sans lieu ni date, par d'Or- 
tasini, p. 338, note (1). D'après les indications que contient la lettre, elle 
semblerait être du 18 ou 19 avril 1837. Cette lettre est citée, avec quelques 
expressions légèrement différentes, dans la Notice historique sur le colo- 
nel Conrad, p. 17 et 18, et datée d,e Pampelune, 6 mai 1837. 

(2) Conrad à Harispe, de Puente-la-Reyna, 19 avril 1837, pièce n° 64. 
— Harispe au Ministre, de Bayonne, 22 avril 1837. A. 3. G., Aff. d'Esp., 
carton 19 (original). 

(3) Harispe au Ministre, de Bayonne, 25 mai 1837. A. H. G., Aff. d'Esp., 
carton 19 (original). 

(4) Mendizabal à Del Valle, de Madrid, 22 avril 1837. A. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 44 (copie). On ne peut dire si ces fonds ont été réellement 



HtJESCA ET BAHBASTRO 313 

Ces mesures tardives ne suffirent pas à rendre l'espoir à 
tous les légionnaires; à la fin d'avril, 300 d'entre eux qui 
étaient libérables demandèrent leur congé, et, malgré tous 
les arguments que put employer Conrad, restèrent inébran- 
lables dans leur résolution de rentrer en France. Conrad dut 
les l'aire partir par détacliements de 50; comme il prévoyait 
d'ailleurs une nouvelle diminution de 350 hommes le 1 er juin, 
il se décida à réduire à deux les trois bataillons qui lui res- 
taient, et il laissa à Pampelune les officiers en excédent, pour 
combler les vacances quand elles se produiraient. Les soldats, 
démoralisés par leur petit nombre et par leurs souffrances, 
montraient moins d'enthousiasme qu'autrefois ; la discipline 
sa relâchait à tous les échelons de la hiérarchie, et certains 
commandants de compagnie contrevenaient aux instructions 
du général pour ne pas mécontenter leurs soldats. Conrad par- 
venait cependant à maintenir l'ordre en .faisant suivre toute 
faute d'une répression énergique et rapide; un déserteur pas- 
sait sur-le-champ devant un conseil de guerre, et était fusillé 
quatre heures après jugement : « Plus les circonstances sont 
difficiles, disait avec raison Conrad, plus je dois déployer de 
vigueur (1). » 

Une certaine lassitude commençait d'ailleurs à se faire 
sentir aussi bien chez les Carlistes que chez les Constitution- 
nels. Senilhes racontait à ce sujet une amusante anecdote 
au général Harispe. C'était dans les premiers jours de mai; 
les avant-postes de l'armée de la Reine avaient, engagé une 
fusillade avec les ennemis, quand ceux-ci se mettent à crier : 

(( Pourquoi tirez-vous, camarades ? C'est bête, car cela ne 
sert à rien. Tenez-vous en repos. 

)> — Comment ? répondent les Constitutionnels ; mais c'est 
vous qui tirez et nous ripostons. 

» — Non ! ce n'est pas nous qui avons commencé. 

h — Si fait ! si fait ! c'est bien vous ! 

» — Eh bien ! quoi qu'il en soit, ne tirons plus et causons. 
Ça va-t-il ? 

» — Ca va. 



distribués; il faut du moins constater le désir do los verser aux troupes, 
eb signaler une mesure qui devait redonner de l'espoir aux légionnaires. 
(1) Conrad à Harispe, d'Obanos, 29 avril 1837, pièce n° 65. 



314 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

» — Bon, avancez sans fusils. 

» — Avancez vous-mêmes ! 

» — Non, avançons ensemble... * 

Et les voilà, de part et d'autre, qui mettent les armes à 
terre, qui se mêlent, qui s'asseoient, qui jouent et chantent 
de concert, comme s'ils étaient sous le même drapeau. 

Lorsqu'ils se séparèrent, les CarlisLes dirent aux Constitu- 
tionnels, après de tendres adieux : 

« Ah ça ! si vous nous battez, battez-nous bien, afin que 
nous puissions venir vous joindre après le combat ; si au 
contraire nous vous battons, venez à nous ! ce sera plus 
tôt fini (1).» 

Le général Iribarren avait son quartier général à Lerin, 
où se trouvait la légion, lorsqu'il apprit que les Carlistes 
avaient commencé à passer l'Arga à Echauri le 16 mai dans 
la soirée; l'infant don Sébastien venant du nord-ouest et don 
Carlos venant d'Estella avaient effectué leur jonction en ce 
point et marchaient vers l'Aragon. Dès le 17 au matin, Iri- 
barren se mit en mouvement à la tête de son corps d'opéra- 
tions; avec un peu de décision, il eût pu porter un coup terri- 
ble à l'expédition carliste, en la surprenant au passage de la 
rivière, et en la serrant entre Pampelune, l'Arga et ses trou- 
pes; mais il hésita, et se contenta d'une reconnaissance sans 
résultats. 

Les jours suivants, les Carlistes continuèrent leur marche 
vers le sud-est, se dirigeant sur Huesca. Iribarren les suivit 
en marchant parallèlement à l'Ebre; son corps comprenait : 
la division du brigadier van Halen, forte de sept bataillons 
espagnols et de quatre pièces de montagne; la brigade de 
Conrad, forte de deux bataillons et deux escadrons de la 
légion, six pièces de montagne de la légion et un bataillon 
du 6 e léger; enfin la brigade de cavalerie de don Léon, accom- 
pagnée de quatre pièces d'artillerie de montagne. 

Dans la nuit du 22 au 23 mai, l'armée de Navarre arrivait 
sur le Gallego à Zuera; au même moment, l'armée carliste, 



(1) Senilhes à Harispe, de Saint-Sébastien, 11 mai, 11 heures du soir. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 19 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Mi- 
nistre du 13 mai). 



HUESCA ET BAHBASTRO 315 

forte de 22 bataillons comptant en tout 12.000 hommes et de 
14 escadrons formant un total de 1.200 chevaux, sans artil- 
lerie, se préparait à passer le Gallego à quelques kilomètres 
plus au nord, près de Gurrea. 

Le 23 mai, à 11 heures du matin, Iribarren quitta Zuera 
avec toute la cavalerie et le bataillon d'Avila pour aller à 
Gurrea tomber sur l'armée carliste qui, d'après les rensei- 
gnements reçus, passait le Gallego; il laissa l'ordre à Conrad 
de faire traverser la rivière à toute l'armée, et de venir le 
rejoindre à Gurrea. Mais, par suite des mauvaises disposi- 
tions qui furent prises, Conrad effectua le passage avec une 
extrême lenteur, et n'arriva à Gurrea qu'à 7 heures du soir ! 
Pendant ce temps, les Carlistes avaient traversera rivière à 
Marracos, et Iribarren, trop faible pour les inquiéter sérieu- 
sement, s'était contenté de pousser de leur côté une recon- 
naissance. Toute l'armée de Navarre passa la nuit à Gurrea. 

Le 24, à 3 heures du matin, Iribarren mit ses troupes en 
marche sur Almudevar : il y arriva à 10 heures du matin, 
et y trouva quelques milliers de rations de pain, viande et 
vin que les Carlistes avaient commandées. Comme il ne pos- 
sédait pas de renseignements précis sur l'ennemi, il laissa le 
commandement au brigadier Conrad et partit en reconnais- 
sance vers Huesca, emmenant avec lui toute la cavalerie et 
le bataillon du 6 e léger. Il retarda considérablement la mar- 
che par une distribution de vin qu'il fit faire à la troupe, et 
n'arriva que vers 1 heure de l'après-midi en vue d'Huesca ; 
il massa sa cavalerie à deux ou trois kilomètres au sud-ouest 
de la ville, derrière les mamelons qui se trouvent de ce côté, 
et envoya aussitôt à Conrad l'ordre de venir le rejoindre. 

La vieille cité de Huesca est bâtie sur une hauteur, au pied 
des derniers contreforts de la sierra de Guarra et domine 
une vaste plaine peu fertile, mamelonnée par endroits. Une 
route conduit de Saragosse à Huesca par Zuera et Almude- 
var. Les abords immédiats de Huesca vers le sud-ouest, c'est- 
à-dire du côté où débouche cette route, sont constitués par 
des jardins que fertilisent des travaux d'irrigation. Des col- 
lines, dont la crête se trouve à 1.200 ou 1.300 mètres des 
vieux remparts, forment à la ville une ceinture de ce côté, et 
leur revers s'étend en pente jusqu'au pied du mamelon qui 
porte Huesca. Mais à mi-distance entre leur crête et la ville 



HUESCA ET BARBASTEO 317 

s'élève une petite hauteur isolée, couronnée par une cha- 
pelle consacrée à saint Georges : c'est l'ermitage de San- 
Jorge-de-Alcoraz (1), qui forme ainsi comme un bastion avan- 
cé de la ville, dominant la route et la plaine environnante (2). 

D'après les renseignements donnés par les paysans qui ve- 
naient de Huesca, les Carlistes étaient très fatigués et igno- 
raient la proximité de l'armée de la Reine ; une partie de 
leurs bataillons était occupée à se loger, tandis que l'autre 
bivouaquait autour de la ville, les faisceaux formés, sans 
aucune précaution. Iribarren partit seul avec son chef d'état- 
major pour vérifier ces renseignements, et, jugeant l'occasion 
favorable, décida d'attaquer la ville. 

La journée était déjà avancée; il était 5 heures du soir 
lorsque l'armée se mit en marche (3). Malgré l'inégalité des 
forces que commandaient respectivement Conrad et van Ha- 
len, le général Iribarren maintint pour le combat son armée 
divisée en deux colonnes; Conrad s'avança à droite de la 
roule avec sa faible brigade; van Halen forma la colonne de 
gauche, et fut suivi de la cavalerie. 

Lorsque l'armée descendit le revers des mamelons du côté 
de Huesca, elle se trouva en face de jardins coupés par des 
rigoles remplies d'eau, et qui pouvaient fournir à l'ennemi 
un excellent appui pour la résistance, mais ils n'étaient occu- 
pés que par quelques tirailleurs ; les Carlistes, sans être com- 
plètement surpris, n'étaient pas prêts à la lutte (4). Si à ce 



(1) Les habitants de Huesca appellent la bataille de 1837 non pas « ba- 
taille de Huesca », mais « bataille de l'Alcoraz », parce qu'elle s'est livrée 
autour de l'ermitage. C'est d'ailleurs en ce point qu'il faut aller si l'on veut 
se rendre compte de la bataille; on voit d'un côté la ville de Huesca se 
détachant sur le fond des contreforts pyrénéens et, de l'autre, les collines 
qui ferment l'horizon du côté d'Almudevar. 

(2) Le terrain n'a guère changé, car la ville de Huesca s'est encore peu 
étendue de oe côté (1906). On peut seulement signaler que les tiradores 
blancos, société de tireurs de Huesca, ont élevé, au pied ouest de l'ermi- 
tage de Saint-Georges, une butte de tir qui modifie légèrement l'ancien as- 
pect du terrain. 

(3) L'heure donnée par le rapport de Bazaine (5 heures) n'est pas tout 
à fait conforme aux autres récits, en particulier à ceux laissés par les Car- 
listes. Le baron de Rahden dit que les Christinos attaquèrent Huesca tan- 
dis que les troupes faisaient la sieste : « Il pouvait être 3 heures, écrit-il, 
lorsque les premiers obus nous réveillèrent brusquement. » (Wanderun- 
gen eines ait en Soldaten, 3 e vol., 1851, p. 242.) 

(4) A. T., dans ses Campagnes et Aventures d'un volontaire royaliste, 
dit que les troupes venaient de recevoir leurs billets de logement lorsque 
les obus éclatèrent sur la ville (p. 139). 



318 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

moment Iribarren eût montré quelque décision, s'il eût lancé 
sa cavalerie sur les bataillons ennemis qui sortaient de la 
ville et eût jeté la confusion dans leur camp, puis s'il eût 
ensuite fait agir son infanterie rapidement, il eût sans doub 
été vainqueur. Mais il montra une grande irrésolution et per- 
dit sans profit un temps précieux. 

Les Carlistes se hâtèrent d'organiser la défense de la ville : 
ils occupèrent avec trois bataillons l'ermitage de Saint-Geor- 
ges qui constituait une position dominante (1), ils dissémi- 
nèrent dans les jardins de nombreux tirailleurs, ils massèrent 
des bataillons derrière des murs, enfin ils répartirent leur 
cavalerie sur toute la ligne. Ainsi garnie, leur position deve- 
nait formidable, et le parti le plus sage pour l'armée de la 
Reine eût été de se retirer. 

Iribarren avait toujours l'intention d'attaquer, mais il ne 
donnait pas d'ordres. Il s'était contenté de faire prendre posi- 
tion aux troupes sur la crête des mamelons, et s'était porté 
vers la colonne de gauche, où il s'occupait à faire tirer sans 
succès les pièces de montagne sur les troupes ennemies. Les 
soldats de Conrad, pleins d'enthousiasme et d'ardeur, brû- 
laient du désir de combattre quand enfin plusieurs officiers 
d'ordonnance d'Iribarren arrivèrent à eux en criant : « La 
légion en avant ! La légion en avant ! » Conrad fit déployer 
tout le bataillon du 6 e léger en tirailleurs, le fit appuyer par 
le 1 er bataillon de la légion à la tête duquel il marcha, et 
donna ordre au 2 e de suivre à 400 pas en arrière. 

Conrad électrisa le 1 er bataillon; il chargea avec impétuo- 
sité l'infanterie ennemie qui se trouvait devant lui et la rejeta 
dans les jardins; l'ardeur des soldats fut telle que la compa- 
gnie de grenadiers arriva avec Conrad presque aux portes 
de Huesca. Plusieurs escadrons sortirent alors de la ville et 
forcèrent le 1 er bataillon à se replier; d'autre part, l'infante- 
rie ennemie masquée jusque-là derrière les murs apparut, 
menaçant de séparer ce bataillon du 2 6 . 

Les Carlistes s'avançaient de tous côtés et poussaient sans 



(1) Von Rahclen attribue le succès de la première résistance à « l'occu- 
pation d'une position très avantageuse sur les hauteurs du cimetière ex- 
térieur, tout près de la ville, du côté de Zaragoza », et à la bravoure des 
Kavarrais. {Wanderungcn e'uies alten Soldaten, 3 e vol., 1831, p. 241). 




6 



320 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

discontinuer leur cri de guerre : « A ellos (1), a ellos ! (A eux i 
à eux !) ; » leur mouvement devenait menaçant. Conrad dut 
ramener sa troupe sur la position d'où il était parti. 

Pendant que cette lutte acharnée se livrait à droite, la co- 
lonne de gauche restait sur place; seule la cavalerie, com- 
mandée par le brave don Léon, voyant les escadrons ennemis 
qui sortaient de la ville pour charger la légion, se précipita 
sur les Carlistes ; elle trouva malheureusement un terrain 
peu propice, et se retira en laissant nombre de morts sur le 
champ de bataille, et parmi eux don Léon, qui était tombé 
après s'être héroïquement défendu. 

Les Carlistes enhardis prirent alors l'offensive, et voulurent 
déloger de leu r s positions les troupes de la Reine. En voyant 
leur mouvement, Iribarren envoya un bataillon à Conrad, et 
lui donna l'ordre de tenter une nouvelle attaque contre la 
ville. La légion s'avança, ses deux bataillons en colonne sur 
une môme ligne, l'artillerie en avant de l'intervalle des deux 
bataillons, la cavalerie en deuxième ligne; des troupes espa- 
guoles la flanquaient à droite et à gauche. Les Carlistes mas- 
sèrent leur infanterie en face de Conrad, et lancèrent leur 
cavalerie sur les ailes de sa ligne : les troupes espagnoles 
battirent en retraite, si bien que la légion, qui allait toujours 
de l'avant, se trouva un moment presque enveloppée ; la 
batterie d'artillerie eût été prise sans le courage et le sang- 
froid de ses officiers. Mais les lanciers polonais s'élancèrent 
sur les cavaliers ennemis, les repoussèrent, et dégagèrent la 
légion. La retraite put alors se faire en bon ordre (2). 

La nuit arrivait. Les Carlistes réunirent toute leur cava- 
lerie vis-à-vis de la division de gauche; ils voulaient pro- 
fiter de l'obscurité naissante et d'une poussière épaisse qui 
dissimulait leurs mouvements pour jeter le désordre dans 
ces troupes. Iribarren, devinant leurs intentions, se décida 
alors à les repousser : il chargea à la tête de sa cavalerie ; 
mais il fut atteint d'un coup de lance dans les reins, et se 



(1) Von Rahden, Wandcrungen eines alten Soldaten, 3 e vol., p. 243. 

(2) Rapport de Bazaine, 24 mai 1837, pièce n° 66. — Harispe au Minis- 
tre, de Saint- Jean-Pied- de-Port, 22 juin 1837, pièce n° 69. — Uuido d'Or* 
tasini, V Espagne constitutionnelle, p. 340. Il faut remarquer que d'Orta- 
sini reproduit presque exactement les termes de la lettre d'Harispe au 
Ministre du 22 juin. 



HTJESCA ET BARBASTRO 321 

sentit si gravement blessé qu'il dut quitter le champ de ba- 
taille. Quoique l'accident survenu au général en chef ait 
contribué à faire échouer la charge de la cavalerie de la 
Reine, la division de gauche soutint néanmoins avec fermeté 
l'attaque de l'ennemi. 

Conrad, ne recevant toujours pas d'ordres, envoya le 
capitaine Bazaine, son chef d'état-major, demander au gé- 
néral en chef quelles étaient ses intentions. Bazaine ren- 
contra Iribarren au moment où, soutenu par un chasseur, 
il se retirait sur les derrières : il était mortellement atteint ; 
malgré ses souffrances, le général eut la force de trans- 
mettre à Conrad le commandement avec l'ordre de battre 
en retraite sur Almudevar. Conrad se hâta d'effectuer ce 
mouvement avant que la nuit fût tout à fait venue ; il fit gar- 
der par deux bataillons le défilé de Quarte, seul point où 
l'ennemi pouvait sérieusement l'inquiéter, et se retira en 
échelons, faiblement poursuivi par les Carlistes. L'armée de 
Navarre arriva à Almudevar à une heure du matin (1). 

Cette journée était désastreuse, autant par ses résultats 
pratiques que par l'effet moral quelle devait produire. Le 
commandant Montallegri était tombé au milieu de son batail- 
lon, frappé d'une balle au front, sans proférer une- parole ; 
le brave capitaine de voltigeurs Mille, l'ancien officier de 
zouaves venu avec la légion Suarce, avait été mortellement 
atteint ; le lieutenant Wolff avait été tué ; de Colleville et 
beaucoup d'officiers avaient été blessés, quelques-uns griè- 
vement. La légion avait perdu 350 tués et blessés, sur un 
effectif total de 1.200 hommes environ (2). 

L'armée de la Reine était battue, laissait le passage libre 
à don Carlos et perdait deux de ses chefs les plus connus, 
Iribarren et don Léon. Iribarren était mort en brave, mais 
après avoir commis bien des fautes dans son commande- 
ment ; il s'était montré indécis, hésitant et n'avait su ni don- 
ner des ordres, ni profiter des occasions favorables qui 
s'étaient offertes. Au lieu de diriger l'ensemble des troupes 
placées sous ses ordres, il s'était occupé de mettre en ordre 



(1) Rapport de Bazaine, 24 mai 1837, pièce n° 66. 

(2) Bernelleet Colleville, Histoire de l'ancienne légion étrangère, p. 429, 
et pièces diverses. 

Légion étrangère. 21 



322 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

une de ses colonnes ou de diriger le tir d'une batterie de 
campagne ; il avait été frappé à la tête d'une charge de cava- 
lerie, où n'était pas sa place. Il s'était révélé bon officier 
subalterne, mais mauvais général en chef. Avec un autre 
chef, cette journée de Huesca eût pu devenir une éclatante 
victoire ; avec Iribarren ce fut un lamentable échec. 

Un officier carliste, le baron de Rahden, ancien capitaine 
au service de la Prusse et au service des Pays-Bas, qui avait 
servi avec ce grade dans l'état-major général russe, et qui 
avait été nommé général de brigade du génie dans l'armée 
de don Carlos, a donné dans ses Mémoires un récit curieux 
de cette bataille, à laquelle il avait pris une part active. Il 
raconte que l'avant-garde carliste, composée de quatre ba- 
taillons navarrais, faisait la sieste quand l'attaque avait 
commencé ; aussi n'attribue-t-il le succès de ses compagnons 
d'armes ni à la prudence de leurs dispositions, ni à la science 
de leurs formations : 

« Ces événements sont très importants, dit-il, parce qu'ils 
permettent de caractériser les partis en présence : du côté 
christino, des règles tactiques observées, une puissance ma- 
térielle supérieure et une incontestable bravoure, bravoure 
uniquement entretenue par une rage féroce et une haine pro- 
fonde. Du côté carliste, un enthousiasme sauvage et une 
supériorité morale absolue, basés sur le sentiment religieux 
et sur le bon droit national ; de plus, la supériorité physi- 
que du soldat de montagne, robuste et vigoureux ; mais pas 
de discipline, et du haut en bas une direction complètement 
défectueuse ; pas d'unité tactique, pas de cohésion darïs le 
combat (1). » 

La manière dont cet auteur, qui occupa une haute situa- 
tion dans l'armée carliste, parle ensuite du combat lui-même 
considéré dans son ensemble, prouve que la victoire des 
Carlistes ne fut l'œuvre que de leur ardeur. Disant qu'en 
général les batailles peuvent se diviser en phases, il ajoute : 
« A Huesca, ce n'est pas le cas ; car ici on peut dire que 
compagnies, bataillons et escadrons se portèrent isolément 
au combat. Chacun livra son combat particulier. On ne 



(1) Von Rahden, Wanderungen eines alten Soldaten, 3 e vol., p. 241. 



HUESCA ET BARBASTRO 323 

pensa certainement pas à un dispositif et à l'organisation de 
points d'appui pour les ailes ; on ne pensa même pas à pren- 
dre une position d'ensemble. Au milieu de la confusion géné- 
rale et de la cohue qui se précipitait hors la ville de tous 
côtés, aucun commandement ne pouvait être entendu. Il 
fallut laisser le sort du combat entre les mains de Celui qui 
d'en haut dirige les batailles (1). » 

Il semble que les généraux de la Reine auraient pu, dans 
cette journée de Huesca, obtenir un résultat bien différent, 
s'ils avaient fait preuve de plus de décision et s'ils étaient 
restés dans leur rôle de chefs. On ne doit pas cependant 
trop les accuser d'avoir payé de leur personne ; leur pré- 
sence commençait à être indispensable pour entraîner des 
hommes que le dénuement et les souffrances avaient démo- 
ralisés. Conrad n'écrivait-il pas quelques jours auparavant 
au sujet de ses braves légionnaires : «- Après les affaires 
des 20, 21 et 22 mars, je ne suis parvenu à m'en tirer avec 
honneur qu'en m'exposant sans cesse pour leur prêcher 
l'exemple, car déjà alors officiers et soldats n'étaient plus 
les mêmes (2). » 

Conrad resta le 25 à Almudevar ; le 26, il y fut rejoint par 
le général Buerens, venu de Saragosse avec 5.000 hommes 
et G00 chevaux. Buerens prit le commandement en chef des 
troupes, Conrad restant à la tête du corps d'armée de Na- 
varre ; il fit diriger le 27, sur Saragosse, les blessés de 
Huesca, et, ayant appris que les Carlistes étaient partis vers 
l'est, occupa successivement dans cette direction Sesa et Per- 
tusa. 

Don Carlos avait quitté Huesca pour se rendre à Barbas- 
tro, où il entra le 28. Buerens, le suivant de près, se porta 
un peu plus au sud sur la Cinca, à Monzon, et, après avoir 
repoussé dans la nuit du 29 au 30 des bandes catalanes qui 
venaient au-devant du prétendant, il occupa les villages de 
Berbegal, Fornillos, Selgua et Castejon. 

Le 31 mai, le lieutenant-général Oraa, capitaine général 
du royaume d'Aragon, arriva avec de nouveaux renforts à 



fl) Von Rahden, Wandcrun-gen eiiies alten Soldaten, 8 e vol., p. 242. 
(2) Conrad à Harispe, d'Obancs. 29 avril 1837, pièce n° 65. 



324 



LA LEGION ETRANGERE EN ESPAGNE 



Berbegal ; il prit le commandement général de l'armée de 
la Reine, dont l'effectif s'éleva alors à 18.000 hommes. La 
légion avait subi une notable diminution d'effectif par suite 
des pertes éprouvées à Huesca ; elle vit encore partir, le 
1 er juin, avec un convoi allant à Pampelune, un assez grand 
nombre d'hommes qui avaient droit à leur congé ; quelques 
officiers, parmi lesquels le lieutenant-colonel Cros d'Avenas, 
s'en allèrent avec ce détachement. Conrad se décida alors à 
fondre les deux bataillons qui restaient en un seul. 

Les Carlistes étaient toujours à Barbastro. Le 1 er juin, ils 




BARBASTRO (la vieille ville). 
(D'apns une photographie prise iar l'auteur, 19(6) 



(entèrent d'évacuer leurs blessés sur la rive gauche de la 
Cinca, mais en furent empêchés par les troupes de la Reine. 
Oraa croyait les tenir bloqués dans leur ville et se décida, 
le 2 juin au matin, à pousser une reconnaissance de leur 
côté. Sortant de Berbegal, il porta ses troupes vers Bar- 
bastro, afin d'occuper les hauteurs qui dominent la ville ; 
il avait donné l'ordre de ne pas engager l'action et de se 
borner à un feu de tirailleurs. 



HUESCA ET BARBASTRO 325 

La vieille cité de Barbastro est bâtie sur une hauteur qui 
domine le Vero, affluent de la Cinca ; les deux rivières sont 
séparées par une rangée de collines jusqu'à leur confluent. 
Deux routes mènent de Barbastro vers la Cinca : l'une tra- 
verse directement les collines, l'autre suit la vallée du Vero. 
La ville est bordée de très près, à l'ouest et au sud-ouest, 
par des collines qui sont plantées d'oliviers et qui dominent 
tous ses bas-quartiers (1). 

Il était environ midi quand l'attaque se dessina. Les Car- 
listes, occupés à faire la soupe, furent surpris par les pre- 
miers projectiles, comme ils l'avaient été à Huesca. Le mou- 
vement d'Oraa leur parut destiné à leur couper la route de 
la Catalogne et à les rejeter vers les Pyrénées ; aussi firent- 
ils leurs préparatifs pour passer la Cinca, tandis que des 
détachements se hâtaient d'aller couvrir la retraite. Les 
quelques tirailleurs qui se trouvaient du côté où se présen- 
tait l'ennemi étaient dans une situation critique : « Il y eut, 
a écrit un carliste, un moment d'alarme et de terreur qui 
pouvait devenir funeste (2). » 

Ce fut l'arrivée de don Carlos, à cheval, en uniforme, au 
milieu de ses troupes, qui raffermit leur courage ; les batail- 
lons hésitants l'accueillirent aux cris de Vive le roi! et se 
précipitèrent au-devant de l'armée de la Reine. 

Les hauteurs à l'ouest de la ville étaient couvertes par un 
bois d'oliviers assez épais qu'il fallait traverser pour arri- 
ver à Barbastro ; déjà la légion française et le bataillon du 
2 3 de la garde étaient arrivés à la lisière de ce bois. Les 
Carlistes, qui s'y trouvaient au début en nombre restreint, 
voyaient peu à peu leurs rangs se grossir de nouveaux ar- 
rivants, et étaient dirigés par quelques officiers qui, sans 
ordres, s'étaient portés de ce côté. 



(1) On peut avoir une vue assez large sur le terrain s'étendant à l'est 
et au nord de la ville en montant à la belle terrasse du Circulo de la 
Amistad (2 calle de Caballeros), qui s'élève à pic, renforcée par un mur 
immense, au-dessus du Vero. 

Un autre point de vue fort bon se trouve sur la plate-forme des réser- 
voirs, qui est le point le plus élevé de Barbastro; on aperçoit de là les 
collines et les bois d'oliviers de l'ouest. 

Enfin, du monastère del Pueyo, qui se trouve au nord-ouest de la villo, 
à quelques kilomètres dans la direction de Huesca, on a une magnifique 
vue d'ensemble sur le pays tout entier. 

(2) A. T., Campagnes et Aventures d'un volontaire royaliste, p. 141. 



326 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Le baron de Rahden, logé dans une maison sur la chaus- 
sée même, put être des premiers sur le théâtre du combat, 
et assista aux débuts de l'engagement : « Les christinos, 
écrit-il, avaient déjà occupé la lisière ouest du bois, en sorte 
qu'un combat d'infanterie acharné s'engagea. Sur la grand'- 
route, les escadrons ennemis tantôt avançaient et tantôt re- 
culaient. Tout était enveloppé d'un épais nuage de poussière 
et de fumée et le soleil de midi dardait ses rayons les plus 
ardents. Les balles sifflaient de tous côtés ; les branches 
d'arbres tombaient, brisées ; les boulets et les obus faisaient 
l'accompagnement. En moins de temps que je ne mets pour 
l'écrire, nous nous vîmes transportés d'un agréable dîner 
au milieu d'un combat furieux. Il n'était pas encore l'heure 
de la sieste, et cependant beaucoup de combattants restè- 
rent là pour y dormir leur dernier sommeil. Avec quelques 
Allemands, le prince, le capitaine Roth, Plessen et moi 
nous nous tenions étroitement serrés les uns contre les 
autres, car nous pensions que notre dernière heure était 
venue, et nous voulions tout au moins mourir ensemble... 
Enfin, Moreno et Villareal arrivèrent avec le gros de nos 
troupes et déblayèrent la chaussée et le bois qui l'avoisi- 
nait (1). » 

^Les colonnes carlistes avaient, peut-être par le simple 
effet du hasard, débouché sur le flanc de l'armée de la- Reine. 
Leur apparition en un point où elles n'étaient pas attendues 
impressionna leurs adversaires ; une brigade et quelques 
escadrons, qui constituaient la droite de la première ligne, 
surpris par leur brusque attaque, reculèrent ; quatre com- 
pagnies de la légion et le 2 e de la garde, qui formaient sous 
les ordres de Conrad la droite de la seconde ligne, se trou- 
vèrent alors momentanément isolés du reste de l'armée et 
eurent à supporter tout l'effort de l'ennemi. 

Ce fut précisément la légion étrangère carliste qui se 
trouva en face de la légion française. Les deux corps se 
livrèrent, dans le bois d'oliviers, un combat terrible, sur 
l'acharnement duquel tous les témoins de cette journée ont 



(1) Von Ralideii, Wandeiungcn eincs alten Soldaten, 3 8 vol., p. 252 
et 253. 



HUESCA ET BARBASTRO 327 

insisté. Le Carliste von Rahden s'exprimait ainsi : « Dans ce 
bois se tenait notre légion étrangère, rebut de diverses na- 
tions il est vrai, Français, Allemands, Prussiens, mais gens 
braves et méprisant la mort, qui ont fait ce jour-là des pro- 
diges de valeur (1) » ; et quelques pages plus loin il écrivait 
encore : « Notre légion étrangère en vint aux mains avec- 
la légion étrangère française qui lui était opposée, sous les 
ordres du général Conrad. Je n'ai jamais eu, au cours de ma 
carrière militaire pourtant mouvementée — ni avant, ni 
après — le spectacle d'une mêlée aussi sanglante que celle 
à laquelle j'assistai. Les soldats se reconnaissaient dans le 
combat ; ils s'appelaient de leurs noms et surnoms (bruder- 
namen), en français ou en allemand, s'approchaient les uns 
des autres en amis, se parlaient, se questionnaient, et se 
tuaient ensuite froidement à coups de fusil (2). » Lichnowsky, 
qui assista dans les rangs carlistes à cette horrible mêlée, 
raconte aussi que beaucoup de légionnaires des deux partis 
se reconnaissaient, s'appelaient et que « d'anciens camarades 
de lit se déchiraient les entrailles » à coups de baïonnette : 
il ajoute que les Espagnols voyaient avec une joie féroce les 
étrangers se massacrer mutuellement, mais que ce spectacle 
c'était vraiment affreux (3). 

En face d'un ennemi supérieur en nombre, les bataillons 
espagnols avaient lâché pied ; la légion commençait à plier, 
le désordre se mettait dans ses rangs (4)... Conrad pensa 



(1) Von Rahden, Wanderungen, p. 251. 

(2) Ibid., p. 253. 

(3) Lichnowsky, Souvenirs de la guerre civile d'Espagne, p. 136. 

(4) Cette phase du combat est assez diversement racontée par les au- 
teurs. 

Guido d'Ortasini s'exprime ainsi : « Le corps d'armée était rangé sur 
deux lignes.... A la droite de la seconde ligne étaient quatre compagnies 
de la légion étrangère, commandées par Conrad lui-même, ainsi que les 
bataillons espagnols. Une centaine de factieux, débouchant des oliviers, 
suffirent pour faire lâcher pied à toute la droite de la première ligne, qui 
s'enfuit en pleine déroute et se rejeta sur la deuxième ligne où se trouvait 
le brave Français. Sa troupe elle-même fut un instant entraînée par ce 
désordre et un détachement de la garde, qui en formait la tête, se déban- 
da. Ce fut alors que Conrad, pour le rallier, s'élança en avant... » L'Espa- 
gne constitutionnelle, p. 341. 

Le général Harispe s'exprime, dans sa lettre du 22 juin 1837 (pièce n° 69), 
en des termes identiques à ceux de Guido d'Ortasini. Faut-il penser que 
d'Ortasini a été renseigné par l'adjudant duquel Harispe rapporte le 



32 S LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



qu'en donnant l'exemple il ramènerait ses légionnaires au 
combat ; il se porta en avant des tirailleurs, mit sa casquette 
au bout de sa canne, et cria : « En avant ! » Mais la panique 
avait gagné ses hommes, ils reculaient. Une balle frappa 
Conrad au front et l'étendit mort aux pieds du capitaine 
Bazaine. 

Bazaine, qui depuis quatre ans servait sous les ordres 
de Conrad en Afrique et en Espagne, et qui le considé- 
rait comme un père d'adoption, ne voulut pas laisser son 
corps aux mains de l'ennemi. Aidé d'un officier et de quatre 
braves sous-offîciers et soldats de la légion, il le releva, le 
plaça sur son cheval, et se dirigea vers les derrières avec ce 
lugubre fardeau. Arrivé à la route de Berbegal, il plaça le 
corps dans une voiture, et lui donna une escorte comman- 
dée par son officier d'ordonnance, le lieutenant Guyon (1), 
qui avait reçu une contusion; puis il retourna au combat. 

La légion se trouvait dans le plus grand désordre, le 
seul officier supérieur qui restât encore ayant été blessé 
à mort. Bazaine parvint à en rallier une partie, et recom- 



récit, ou qu'il a utilisé pour la rédaction de son volume les lettres d'Ha- 
rispe? 

Antonio Pirala est peu indulgent pour la légion : il dit que les quatre 
compagnies de la légion, chargées de protéger un mouvement de retraite, 
furent prises de panique et s? débandèrent, malgré les efforts de leurs offi- 
ciers. Èutoria de la gur.rra civil, Madrid, 4 e vol., p. 61. (Les batailles 
de Huesca et de Barbastro sont racontées pages 54-55 et 58-61.) 

Ce qui est certain, c'est que la légion lâcha pied un moment, après 
avoir subi des pertes considérables, et que Conrad se jeta en avant de sa 
personne pour ramener ses soldats au combat. 

(1) Louis-Auguste Guyon, né le 17 novembre 1811 à Magny (Seine-et- 
Oise), s'engagea en mars 1830 au 55 e régiment de ligne; il y devint capo- 
ral le 15 août 1830, caporal fourrier le 21 janvier 1832, sergent fourrier 
le 29 mars suivant, fit campagne en Afrique en 1832 et 1833, revint en 
France, reprit l'emploi de sergent le 6 mai 1835 et partit en congé illimité 
le 5 septembre de la même année. Le 23 mars 1836, il rentra de nouveau 
au 55 e avec le grade de sergent pour être, à la date de ce jour, détaché 
en mission en Espagne. Nommé officier et pris par Conrad à son état- 
major, il rendit, comme on voit, les derniers devoirs à son chef, et quitta 
le service d'Espagne le 9 novembre 1837. Réadmis au 55 e le 16 mars 1838 
comme sergent fourrier, il fut nommé sergent-major le 21 juillet suivant. 
Nommé sous-lieutenant au 7 e de ligne le 13 septembre 1840, lieutenant le 
12 mai 1844, capitaine le 30 avril 1849, il fit la campagne d'Orient en 
1854-1855, fut blessé à la bataille de l'Aima le 20 septembre 1854 et dé- 
coré le 28 décembre; le 20 juin 1855, il fut mis en non-activité pour infir- 
mités temporaires, puis replacé le 31 octobre 1855 comme capitaine au 
21° de ligne. Il fit la campagne d'Italie, du 27 avril au 30 août 1859, et 
fut retraité le 23 février 1831. A. A. G., dossier L.-A. Guyon, n° 20.133 
(2 e série). 



HQESCA ET BARBASTRO 329 



manda aux officiers de ne pas apprendre aux soldats la 
mort de leur général; il fit dire aux légionnaires que Conrad, 
légèrement blessé, était allé se faire panser, et qu'il revien- 
drait bientôt se mettre à leur tête; il usa du prestige qu'avait 
le nom de ce chef aimé pour maintenir l'ordre dans les 
rangs. 

Oraa essaya en vain à plusieurs reprises d'occuper le 
bois d'oliviers; ses attaques mal combinées, exécutées seu- 
lement par une partie de ses forces, furent chaque fois re- 
poussées (1) ; à la nuit tombante, il dut battre en retraite 
devant une vigoureuse offensive des Carlistes contre son 
extrême gauche ; Bazaine suivit, avec les débris de la légion, 
le mouvement de retraite de toute l'armée vers Beçbegal. 

Les deux légions étrangères qui avaient combattu l'une 
contre l'autre avec une opiniâtreté et un courage inouïs 
s'étaient mutuellement presque exterminées : « Il est bien 
connu qu'après le combat de Barbastro, écrivit plus tard le 
Carliste von Rahden, il ne survécut des légions étrangères 
que de faibles cadres, qui ne tardèrent pas à disparaître 
complètement. Lorsque le 16 mai nous franchîmes l'Arga, 
le Roi et l'infant passèrent la première et dernière inspec- 
tion du corps expéditionnaire : le bataillon étranger comp- 
tait, d'après les situations d'effectif, 875 hommes ; quinze 
jours plus tard, au lendemain du combat de Barbastro, 80 
files (160 hommes) répondirent à l'appel; presque tous les 
officiers étaient morts ou blessés (2) ». La légion carliste 
resta en effet presque entièrement sur le champ de bataille, 
et les débris échappés à cette lutte acharnée furent licen- 
ciés quelques mois plus tard (3). Quant à l'infanterie de la 



(1) Von Rahden, Wanderungen eines altein Soldaten, 3 e vol., p. 251 et 
254. 

(2) Ibid., p. 253. 

(3) Voici comment Florencio Sanz raconte la fin de cette troupe : 

(( En novembre 1837, quand le Roi revint de son expédition, il ne restait 
plus de ce bataillon que 128 hommes, tous blessés et malades de la poi- 
trine; les autres étaient morts ou prisonniers. Dans le décret de réorgani- 
sation de l'armée, Sa Majesté s' exprima ainsi : « Les officiers du bataillon 
» étranger passeront à d'auires oorps ; les soldats et sous-officiers seront, 
» à leur choix, envoyés au dépôt des invalides de Navarre, ou retourne- 
» ront dans leur pays, et, en considération des services qu'ils m'ont rendus, 
» je leur décerne la croix de Saint-Ferdinand de l re classe et la pension 
» viagère du real de bilîon; elle leur sera payée, après la guerre, s'ils ne 



330 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

légion constitutionnelle, Lichnowsky a écrit avec raison 
qu' (( elle périt presque entièrement sur les champs de bataille 
de Huesca et de Barbastro (1) » ; Stricker dit aussi qu' « elle 
tomba sur les champs de bataille presque jusqu'au dernier 
homme, mais qu'elle resta longtemps une cause d'effroi pour 
les Carlistes dans les rangs desquels elle avait causé de ter- 
ribles vides (2) ». 

Conrad était tombé victime de ses idées chevaleresques, 
pour l'honneur de la France et de la légion, préférant mou- 
rir que de voir plier devant l'ennemi la troupe qu'il com- 
mandait. « Plus généreux que ses prédécesseurs, a écrit 
d'Ortasini, il ne voulut pas quitter une famille qui lui était 
devenue plus chère par son malheur que par sa gloire; il 
pensa que le premier devoir d'un homme véritablement 
courageux est de couronner par une fin digne et sublime 
les belles actions d'une vie sans tache (3). » 

Peut-être Conrad a-t-il été volontairement au-devant de 
la balle qui l'a tué, préférant mourir en soldat que d'assis- 
ter impuissant à la défaite ou à l'agonie de la légion. Quoi 
qu'il en soit, sa mort complète aux yeux de la postérité la 
noblesse générale de son attitude et il apparaît, par son sa- 
crifice, plus sympathique que Bernelle. Sans doute Ber- 
nelle était plus froid, plus pondéré, meilleur tacticien ; mais 
Conrad, avec sa bravoure exempte de réflexion et de cal- 
cul, a une physionomie plus ouverte et plus attirante. 

La mort de Conrad ne put être cachée longtemps aux lé- 
gionnaires; le soir môme, au cantonnement, ils vinrent en 
masse devant la maison de leur général et demandèrent à 
le voir; il fallut leur avouer la triste vérité. Alors se produi- 
sirent parmi eux des scènes de colère et de désespoir qui 
firent craindre un moment de graves désordres ; ils prirent 



» résident pas en Espagne, par le moyen de mes ambassadeurs, dans leurs 
» pays respectifs. » Ces nobles défenseurs de la légitimité vinrent à Armu- 
rio présenter au roi leurs remerciements ; et, ayant préféré retourner 
dans leur patrie, ils entrèrent en France avec les distinctions du mérite, 
de l'honneur, de l'héroïsme, et le témoignage de la gratitude royale. » Flo^- 
rencio Sanz Réfutation des calomnies adressées à Charles V , Le Mans, 
p. 37. 

(1) Lichnowsky, Souvenirs de la guerre civile en Espagne, p. 97. 

(2) Wilhelm Stricker, Die Dcutschen in Spanicn ur\d Portugal. 

(3) Guido d'Ortasini, VEspagne constitutionnelle, p. 338. 



H D ESC A ET BARBASTBO 331 

spontanément les armes pour se venger de la garde royale 
qui, disaient-ils, avait abandonné Conrad sur le champ de 
bataille au milieu des ennemis (1) ; puis la démoralisation et 
le découragement s'emparèrent de ces hommes qui se trou- 
vaient privés de leur chef et réduits à quelques centaines. 

Bazaine comprit que la légion ne pouvait plus être utile à 
l'armée de la Reine, et le 3 juin, à 7 heures du matin, il lui 
donna ordre de partir pour Saragosse; il lui traça son itiné- 
raire jusqu'à cette ville, assura les rations pour la route, et 
remit le commandement au plus ancien capitaine; puis il 
s'occupa de rendre les derniers devoirs à son général, et 
escorta lui-même son corps à Saragosse, où il .arriva le 4 
à 6 heures du soir. Le lendemain soir, la légion entra à son 
tour dans la ville; le 6, elle assista, ainsi que toutes les 
troupes de la garnison, à un service solennel qui eut lieu 
à l'église Saint-Gilles ; le soir du même jour, elle alla cou- 
cher à Alagon. 

La cavalerie resta à Saragosse. De plus, la légion y laissa 
un si grand nombre de blessés et de malades que Bazaine 
fut obligé d'organiser dans cette ville un petit dépôt, sous le 
commandement d'un capitaine. 

Les débris de la légion continuèrent leur route sur Pam- 
pelune ; ils formaient à peine l'effectif d'un bataillon de 
800 hommes. Les officiers firent preuve d'une grande fer- 
meté en réconfortant les légionnaires et en leur donnant 
l'exemple de l'endurance; comme néanmoins l'insubordina- 
tion commençait à se glisser dans les rangs, ils la réprimè- 
rent par de terribles exemples : un soldat fut fusillé à Malien, 
el un sous-officier à Tudela. 

C'est pendant cette retraite que le capitaine de Colleville, 
venu jadis avec la légion Suarce, sut si bien relever les 
courages abattus et les caractères chancelants que le colo- 
nel de Sénilhes écrivait le 24 juin à son sujet : « Les cama- 
rades lui rendent unanimement la même justice et font le 
plus grand cas de lui. C'est particulièrement à sa fermeté 
et à son ascendant qu'on a dû de pouvoir maintenir ou réta- 
blir la discipline dans les débris de la légion pendant le trajet 



(1) Senilhes à Harispe, de Pampelune, 19 juin 1837. A. H. G. } Aff. 
d'Esp., carton 19 (copie jointe à une lettre d'Harispe au Ministre). 



332 *LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

qu'ils avaient à faire, après la mort du brigadier, pour rejoin- 
dre le dépôt (1). » 

La légion arriva le 12 à Pampelune et fut aussitôt répartie 
dans les cantonnements de Villaba et de Burlada; le lieute- 
nant-colonel Gros d'Avenas qui, après l'affaire de Huesca, 
était rentré au dépôt, en prit le commandement. 

Conrad avait été, pendant les derniers mois, l'âme de la 
légion ; lui disparu, ce corps ne pouvait plus vivre long- 
temps. Tous les esprits éclairés et tous les gens de cœur 
comprirent la perte immense que faisait la cause d'Isa- 
belle II; la sympathie personnelle que leur inspirait Conrad 
augmenta encore leurs regrets. 

Senilhes écrivait le 6 juin au Ministre, sous le coup de la 
première émotion, des lignes qui montrent quelle impres- 
sion produisit la triste nouvelle sur ceux qui connaissaient 
bien le chef de la légion : 

« Conrad est mort !... Il est mort en combattant brave- 
ment, suivant sa coutume ; en donnant l'exemple du dévoue- 
ment aux restes mutilés de sa vaillante troupe ; en s'expo- 
sant trop peut-être, sous l'impulsion du sentiment national 
dont il était plein, et pour montrer à l'étranger quel était le 
soldat formé à l'école du drapeau français. Ah ! il était un 
type brillant de ce soldat à qui les seules inspirations de 
l'honneur font enfanter des miracles, lui, si généreux, si 
noble, si désintéressé; lui à la fois si bouillant pour entre- 
prendre, si calme pour commander; lui qui n'avait qu'une 
faiblesse de cœur, cette faiblesse des bonnes natures qui 
consiste à rechercher l'attachement des subordonnés, et à 
beaucoup sacrifier pour l'obtenir... Il est mort ! il a arrosé 
de son sang cette terre où le devoir le retenait... Il est mort 
après avoir vu se fondre dans sa main cette légion dont il 
avait été l'idole, après avoir épuisé avec elle la coupe des 
misères et des privations, après avoir subi toutes les tortures 
morales que son caractère devait lui rendre plus déchirantes, 
et après avoir vu périr dans les épreuves de l'adversité cette 
popularité militaire dont il était si digne, et qui lui avait été 



(1) Le lieutenant-colonel de Senilhes au Ministre, de Pampelune, 24 juin 
1837. A. A. G., dossier de Colleville (original). 



HUESCA ET BARBASTItO 333 

si chère. Mon cœur se serre, et mes yeux se remplissent de 
larmes en écrivant ces lignes (1)... » 

Quelques jours plus tard, Senilhes s'exprimait encore dans 
des termes analogues en parlant de la belle attitude des res- 
tes de la légion : « On trouve bien des vertus militaires dans 
ces nobles débris, et ce n'est pas en vain qu'on fait vibrer 
les cordes de l'honneur et de la nationalité française. Je 
conçois, par ce que j'en ai vu, l'amour et le dévouement que 
le cœur tout militaire de Conrad leur portait. Il est aujour- 
d'hui vivant dans tous les souvenirs ; c'est maintenant qu'il 
est apprécié (2). » 

Il n'est pas un légionnaire qui ne pleurât Conrad, et d'Or- 
fasini a bien rendu le sentiment général quand il a écrit : 
« La mort a couvert les fautes que ce chef commit dans ces 
derniers temps et il restera à jamais dans la mémoire de 
ses soldats comme un officier dont la bravoure personnelle 
servit toujours d'exemple et dont la bonté paternelle gagnait 
tous les cœurs (3). » 

La tristesse fut immense dans le corps d'officiers; plu- 
sieurs d'entre eux demandèrent à rentrer en France. Le 
capitaine Bazaine, revenu à Pampelune, organisa à la cathé- 
drale un service funèbre en l'honneur de son général ; puis, 
« croyant sa mission remplie », exprima au Ministre de la 
guerre à Madrid son intention de quitter l'Espagne; il écri- 
vait le 15 juin au général Harispe : « Je demande, pour 
toute récompense des fatigues que j'ai éprouvées, des dan- 
gers auxquels j'ai été exposé et des longues nuits passées 
dans le travail, de pouvoir rentrer en France, ma chère pa- 
trie, et d'employer à son service le peu d'expérience que j'ai 
acquise pendant les deux années que je viens de passer en 
Espagne (4). » 

Le lieutenant-colonel Cros d'Avenas demanda, lui aussi, 
l'autorisation de revenir en France. 

Le capitaine de Colleville, qui s'était couvert de gloire 
dans les combats de Huesca et de Barbastro et qui avait 



(1) Senilhes à Harispe, de Tafalla, 6 juin 1887, pièce n° 67. 

(2) Senilhes à Harispe, de Pampelune, 19 juin 1837. A. U. G., Aff. d'Esp.,. 
carton 19 (copie). 

(3) Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 307. 

(4) Bazaine à Harispe, de Pampelune, 16 juin 1837, pièce n° 68. 



334 "LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

montré la plus grande énergie pendant la retraite, demanda 
à être réintégré dans l'armée française et revint à Versailles, 
auprès du maréchal de camp son père, dès le mois de juillet, 
sans même attendre l'acceptation de sa démission (1). 

Ainsi le commandant supérieur de la légion, son chef 
d'état-major et l'un des plus brillants officiers de cet état- 
major demandaient simultanément à quitter l'Espagne. Beau- 
coup d'autres officiers songèrent dès ce moment à rentrer en 
France, ne voyant plus l'occasion de servir utilement la 
cause constitutionnelle espagnole ; les demandes de démis- 
sion affluèrent ; c'était le symptôme annonçant que la légion 
ne pouvait plus reprendre ses forces. 



(ji.) Le capitaine de Colleviile, entré comme adjudant-major à la légion 
après le licenciement du corps de Suaroe, avait demandé, le 8 mars 1836, 
au Ministre de régulariser sa situation en l'autorisant à résider à l'étran- 
ger et avait obtenu cette faveur. Il s'était conduit, depuis lors, d'une façon 
digne d'éloges et avait songé dès les premiers mois de 1837 à obtenir sa 
réintégration en activité; le 29 mars, Comad avait écrit de Pampelune 
au Ministre dans ce but. 

Lorsqu'après Barbastro Colleviile revint en France, Senilhes, la 24 juin, 
Harispe, le 20 juin, écrivirent en sa faveur des lettres très chaudes; lui- 
même adressa au Ministre, le 20 juillet, une lettre datée de Versailles, dans 
laquelle i] lui demandait d'oublier, en raison des notes fournies par Ber- 
nelle et Conrad, les fautes d'autrefois. Cros d'Avenas, revenu en France, 
écrivit lui aussi de Versailles, au Ministre, le 30 novembre. Le Ministre 
décida que Colleviile serait replacé quand ses dettes seraient payées; 
comme !e brave jeune homme n'avait pas de fortune, le vieux maréchal de 
camp promit que son fils se libérerait en deux ans des 4.200 francs qu'il 
devait. Le 4 mars 1838, Colleviile fut replacé comme lieutenant au 36 e de 
ligne. 

Cette satisfaction morale ne le décida pas à rester dans l'armée, et il 
donna sa démission par une lettre écrite de Corbeil, le 20 mars, au ma- 
réchal de camp commandant le département de Seine-et-Oise. Le jeune 
officier expliquait, en des termes très dignes, qu'il renonçait à son grade 
par crainte que ses dettes ne soient un obstacle à sa carrière. 

Il écrivit plusieurs ouvrages relatifs à ses campagnes; en 1848, il pu- 
blia une Notice sur F.-F. Duvivier, général de division (Cherbourg, imp. 
de Thomine), qu'il lut à la Société académique de Cherbourg, dont il 
était membre, dans sa séance du 4 août 1848; il rendait l'hommage le plus 
éclatant à la mémoire de son ancien chef, sans lui conserver la moindre 
rancune de la sévère fermeté dont il avait ressenti les effets à Bougie. 
Enfin, ce fut lui qui écrivit, avec l'aide de Bernelle, l'Histoire de l'an- 
cienne légion- étrangère, analysée à la bibliographie. 

A. A. G., dossier de Colleviile, et Jiibl. du min. de la guerre. 



CHAPITRE XVI 

LA RÉVOLUTION DE PAMPELUNE 



Sommaire. — Le lieutenant-colonel Cros d'Avenas, chef intérimaire de la 
légion; son manque d'autorité. — Situation numérique de la légion. — 
L'infanterie réduite à un bataillon. — La batterie d'artillerie; la sec- 
tion de Reilk. — Les lanciers polonais devenus corps espagnol; le colo- 
nel Kraiewski. — La destinée de l'infanterie; le lieutenant-colonel de 
Senilhes. — Une lettre collective des officiers le 8 août 1837. — Les 
causes du mécontentement à la. légion. — Irrégularité des divers ser- 
vices. — Une lettre de Senilhes : Ja situation à Pampelune au milieu 
d'août. — Les désertions; une lettre de Bazaine. — Le lieutenant-colo- 
nel Ferrary chef de la légion. — Sa carrière et ses qualités. — Son arri- 
vée dans la deuxième quinzaine d'août. 

Agitation des libéraux avancés à Pampelune. — La révolution mili- 
taire du 25 août. — Réunion des autorités de la ville. — Les sous-offi- 
ciers espagnols. — Assassinat du général Sarsfield et du colonel de 
Mendivil. — Attitude de Ferrary. — La légion à Villaba est chargée 
de la protection contre les Carlistes. — La junte insurrectionnelle de 
Navarre. — Réserve de Ferrary. — Instructions du général Harispe. 
— Mécontentement du parti exalté. — Agression contre deux officiers 
de la légion : mort du sous-lieutenant Bravard. — Concentration de 
la légion à Villaba et Huarte. 



Après la mort de Conrad, le lieutenant-colonel Gros d'A- 
venas avait pris le commandement de la légion; il n'était 
ni assez énergique ni assez influent pour reconstituer le 
corps placé sous ses ordres et il le sentait si bien qu'il avait 
demandé à rentrer en France. Senilhes écrivait au Minis- 
tre que cet officier supérieur était un honnête homme, un 
brave militaire, mais sans ascendant sur sa troupe; il était 
d'avis que, si le gouvernement n'avait pas l'intention de 
modifier la malheureuse situation de la légion, il devait du 
moins lui envoyer un chef ayant de l'autorité et inspirant con- 
fiance. Aussi engageait-il le Ministre à accepter au plus tôt 
la démission offerte par Cros d'Avenas (1). D'Orlasini, qui 



(1) Senilhes au Ministre, de Pampelune,. 2ô juillet 1837, pièce n° 72. 



336 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

décrit toujours les officiers de la légion en termes colorés, 
dit de lui qu'il était « doué d'autant de bravoure que de 
sang-froid, mais mesquin par son extérieur, et incapable de 
diriger l'administration (1) ». 

Avec un chef aussi peu entraînant, la légion ne pouvait 
reprendre son ancienne vigueur. La situation numérique du 
corps montrait d'ailleurs sa déchéance; au 1 er juillet, le 1 er 
bataillon seul avait un effectif comprenant 24 officiers et un 
millier d'hommes ; les autres avaient été réformés et ne 
comptaient plus que pour mémoire sur les états (2) ; seuls 
les corps auxiliaires, c'est-à-dire la batterie d'artillerie et 
les deux escadrons de lanciers, avaient encore des cadres et 
étaient restés avec le général Oraa. 

La batterie d'artillerie, qui était en bon état et pourvue 
de munitions, fut attachée à l'armée du Nord, tout en con- 
servant des rapports directs avec la légion ; elle prit part aux 
opérations dirigées par les généraux Escalera et Espartero. 
Une de ses sections fut tout d'abord détachée à l'armée du 
Midi sous les ordres de Reilk et remporta à la bataille de 
Grâ un brillant succès que le baron de Meer se plut à recon- 
naître; cette section ne rejoignit plus tard la batterie que 
sur l'ordre réitéré du comte de Luchana. 

Quant aux lanciers polonais, ils se détachèrent à peu près 
complètement de la légion pour constituer un corps espa- 
gnol. Le colonel Kraiewski, qui les commandait, demanda 
au gouvernement de Madrid de les considérer comme unité 
isolée, et il obtint leur affectation à l'armée du Nord. Ils 
étaient d'une bravoure que tous les partis ont su reconnaître, 
puisqu'un officier carliste a écrit dans ses Mémoires : « J'ai 
vu un de leurs escadrons charger nos fantassins jusque 
sur des rochers où les piétons avaient peine à se tenir, et, 
quand leurs chevaux manquaient de pied, ils sautaient en 
bas de la selle et combattaient ainsi, la lance à la main, sans 
espoir de vaincre, mais jusqu'à la mort (3). » Le comte de 
Luchana fut d'autant plus heureux de recevoir ce renfort 
que le manque de cavalerie se faisait vivement sentir à l'ar- 
mée du Nord; il les prit comme escorte. 



(1) Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 343. 

(2) Situation de la légion au 1 er juillet 1837, pièce n° 70. 

(3) A. T., Campagnes et Aventures d'un volontaire royaliste, p. 114. 



LA RÉVOLUTION DE PAMPELUNE 337 

Pendant que l'artillerie et les lanciers continuaient à lutter 
dans les rangs de l'armée constitutionnelle, l'infanterie, 
c'est-à-dire la légion proprement dite, restait à Pampelune 
dans une pénible inaction. Elle se trouvait, comme d'ailleurs 
tous les autres corps, dans un déplorable dénuement, car 
les caisses étaient vides. Cependant, le 20 juin, 240.000 réaux 
arrivèrent au quartier général de l'armée; ému sans doute 
par le triste sort des survivants de Huesca et de Barbastro, 
le général en chef se montra généreux à leur égard dans la 
répartition de ces fonds, puisqu'il leur attribua 60.000 réaux. 
Le commandant de Senilhes écrivait à ce sujet le 1 er juillet 
au Ministre : « Je n'espérais guère que la légion pût avoir 
sa part de ce faible secours; cependant le tableau que j'avais 
fait au général en chef de ses misères était tel qu'il a affecté 
à leur soulagement le quart des fonds qu'on venait de mettre 
à sa disposition : un courrier extraordinaire qu'il a expédié 
hier de Logroûo, où il se trouvait depuis le 25, et qui vient 
d'arriver à l'instant, est porteur de ces 60.000 réaux ; c'est 
bien peu sans doute; mais, dans la détresse où l'on est, 
chacun se trouvera heureux du petit décompte qui lui re- 
viendra dans la répartition, et, à travers les nombreuses et 
pressantes sollicitations qui étreignent le général en chef, je 
ne saurais lui être trop reconnaissant du véritable sacrifice 
qu'il vient de faire en faveur de la légion (1). » 

Ce secours momentané indiquait l'intérêt porté par les . 
autorités espagnoles au corps qui avait si généreusement 
combattu pour la cause constitutionnelle. Néanmoins les 
officiers de tout grade se demandaient anxieusement le sort 
qui leur était réservé. Le lieutenant-colonel de Senilhes lui- 
même, en correspondance régulière avec le Ministre et Je 
général Harispe, ne savait pas si le corps était destiné à être 
dissous ou à être réorganisé ; cet officier supérieur, qui s'était 
rendu à Pampelune, était considéré par les débris de la 
légion comme le délégué de la mère-patrie auprès d'eux ; il 
s'en rendait compte et écrivait au général Harispe le 8 juil- 
let : « Je suis aujourd'hui le seul lien qui rattache entre eux 



(1) Senilhes à Harispe, de Pampelune, 1 er juillet 1837. A. E. G., Aff. 
d'Esp., carton 41, officiers et agents en mission (copie). 

Légion étrangère. 22 



338 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



ces malheureux débris et les tienne encore groupés autour 
de leur vieux drapeau (1). » Le bruit s'étant répandu dans les 
cantonnements que Senilhes allait rejoindre le général en 
chef, des officiers de tous grades étaient venus le supplier de 
rester auprès d'eux. 

Cependant au commencement d'août, aucune décision 
n'avait été prise relativement à la destinée de la légion ; le 
gouvernement français la considérait comme une troupe es- 
pagnole, dont il ne lui appartenait pas de régler le sort; le 
gouvernement espagnol, au milieu d'embarras sans nom- 
bre, ne pouvait, malgré sa bonne volonté, faire droit aux 
justes réclamations qu'il recevait. 

Les officiers, las de l'incertitude dans laquelle ils étaient 
plongés, écrivirent le 8 août une lettre collective, revêtue de 
quatre-vingts signatures, au Ministre de la guerre à Madrid; 
ils l'averlissaient respectueusement que si le 10 septembre 
il n'avait pas statué sur leur sort, ils considéreraient son si- 
lence comme l'acceptation de leur démission, et se croiraient 
autorisés à rentrer en France. Une copie de cette lettre, 
signée par le lieutenant-colonel Gros d'Avenas, fut envoyée 
au gouvernement français (2). 

Celle conduite pourrait paraître singulière si elle n'était 
pas expliquée par les circonstances; il faut considérer que 
ces officiers, quoique entièrement dévoués à la reine Isa- 
belle, n'avaient pas reçu de solde depuis de longs mois ; 
qu'ils riaient mal vêtus, mal nourris, mal logés, et qu'ils 
n'avaient môme plus la guerre comme distraction. Venus 
en Espagne par dévouement à la cause constitutionnelle, ils 
préféraient, s'ils ne devaient plus combattre pour elle, re- 
prendre la place à laquelle ils avaient droit dans l'armée 
française. 

Le lieutenant-colonel de Senilhes tenait fidèlement le géné- 
ral Harispe au courant de ce qu'il apprenait ; confiné à Pam- 
pelune, il s'excusait de ne pouvoir donner des nouvelles pré- 
cises de l'armée carliste dont les généraux constitutionnels 
connaissaient mal les mouvements; mais il exposait du moins 



(1) Senilhes à Harispe, de Pampehuie, 8 juillet 1837, pièce n° 71. 

(2) Les officiers de la légion au Ministre de la guerre à Madrid, 8 août 
1837 (copie signée par Cros d'Avenas), pièce n° 75. 



LA RÉVOLUTION DE TAMPELUXE 339 

le fâcheux état dans lequel se trouvait la légion et il en 
détaillait les causes. En envoyant le 9 août au général Ha- 
rispe la lettre collective des officiers, il ne cachait pas que 
cette fâcheuse démarche était amenée par l'indifférence avec 
laquelle le Ministre de la guerre en France avait accueilli 
toutes leurs demandes régulièrement formulées. Il ajoutait 
ensuite : « Vous avez pu voir comhien j'avais été dans le 
vrai en parlant de la démoralisation radicale du corps; les 
nombreux déserteurs n'ont pas été assurément entraînés à 
abandonner leur drapeau par les souffrances qu'ils avaient 
actuellement à subir; car depuis fort longtemps leur posi- 
tion matérielle n'avait pas été aussi bonne qu'elle l'était lors 
de leur mouvement sur notre frontière; leurs distributions 
de vivres étaient depuis quelques jours régulières et suffi- 
santes et les 20.000 piécettes qu'on venait de recevoir avaient 
permis de leur donner quelque argent; c'est donc au profond 
dégoût qui s'est emparé de tout le mondequ'on doit attribuer 
cet acte sans motifs apparents (1). » 

Les mesures prises pour remédier aux besoins de la légion 
étaient insignifiantes ; c'est ainsi que le Ministre avait fait 
envoyer des draps de France, et que le tailleur de la légion 
avait consenti à confectionner pour les officiers des effets 
avec ces draps, moyennant un bon sur les futures rentrées 
de fonds ! « Tout cela, écrivait Senilhes, n'offre qu'un impuis- 
sant palliatif. Personne n'éprouve le plus léger sentiment de 
reconnaissance pour cette marque d'intérêt; on la prend 
presque comme un acte d'hostilité, bien qu'on profite de ses 
avantages, parce qu'on y trouve un projet de maintenir le 
statu quo. Or, je le répète, le statu quo est en horreur à 
tout le monde, depuis le dernier des soldats jusqu'au chef de 
corps (2). » 

Le service de la solde, celui des vivres, celui des hôpitaux 
même fonctionnaient avec la plus grande irrégularité, et don- 
naient lieu aux plaintes les plus graves (3). Aussi Senilhes 



(1) De Senilhes à Harispe, de Pampelune, 9 août 1837. A. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 20 (copie jointe à la lettre d'Harispe an Ministre, du 15 
août 1837). 

(2) Ibid. 

(3) Le commissaire des guerres Galant au lieutenant-colonel Cros d'Ave- 
nas, de Pampelune, 13 août 1837 (copie); et Senilhes à Harispe, de Pam- 
pelune, 13 août 1837 (copie). A. E. G., Aff. d'Esp., carton 20. 



340 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



écrivait-il le 13 août au général Harispe : « Le mécontente- 
ment et la démoralisation sont au comble parmi nos troupes, 
surtout parmi les officiers. Soyez sûr, mon Général, que la 
majeure partie ne supportera pas longtemps l'épreuve de 
l'adversité, sans que sa fidélité en soit sérieusement ébran- 
lée... Deux compagnies de la légion vont partir demain pour 
aller prendre le reste des effets ; il est probable que, comme 
la première fois, il ne nous en reviendra pas moitié, bien 
qu'on ait le projet de les faire relever à Burguete par des 
Espagnols (1). » 

C'est aux fautes du commandement supérieur que Senilhes 
attribuait la situation déplorable de l'armée; aussi n'avait-il 
pas de mots trop durs pour le vice-roi Iriarte. Il sentait que 
le mécontentement, qui se traduisait à la légion par les ré- 
clamations des officiers et les désertions des soldats, pou- 
vait avoir des conséquences plus graves dans les corps espa- 
gnols. Il traçait, dans sa lettre du 13 août, une peinture 
très noire de la situation à Pampelune, et exprimait des 
craintes que l'avenir devait justifier : 

« Il n'y a pas d'approvisionnement pour la distribution de 
demain, écrivait-il, et l'on ne sait à quel saint se vouer pour 
satisfaire aux nécessités du moment. Ce triste et malencon- 
treux Iriarte, que rien n'a pu faire sortir jusqu'ici de la plus 
stupide incurie, et qui, malgré tous les avis et toutes les 
instances, a attendu qu'il n'y ait plus en magasin une seule 
once de riz, ou un pauvre morceau de lard, pour aviser aux 
moyens de faire vivre son monde ; ce vice-roi improvisé, dis- 
je, déplorable type de l'incapacité et de l'apathie espagnoles, 
était ce soir aux abois, demandant conseil et appui à tout 
le monde pour sortir du mauvais pas où il s'est placé. 

)> Le fait est que la dénuement où il est arrivé le menace 
d'une insurrection militaire dans laquelle sa personne joue- 
rait sûrement fort gros jeu. La troupe est aujourd'hui à 
bout de patience et son mécontentement est toujours prêt à se 
traduire par des coups de fusil. Cette perspective a servi 
de stimulant aux principaux intéressés; elle a donné des 



(1) Senilhes à Harispe, de Pampelune, 13 août 1837. A. H. G., Aff. 
tVEsp., carton 20 (copie). 



LA RÉVOLUTION DE PAMPELUNE 341 

jambes et des idées à l'état-major, et, après avoir reçu les 
rapports effrayants des chefs de corps, on a convoqué la 
junte provinciale, qu'on a menacée d'une émeute militaire 
si elle ne donnait pas de l'argent ; la junte a répondu qu'elle 
donnait assez pour entretenir le soldat; mais, comme elle se 
compose de propriétaires qui craignent le désordre, elle 
paiera, et ce qu'elle donnera ira encore, en partie, dans les 
poches de l'état-major. 

» Le colonel du régiment de Malaga m'a conté d'horribles 
détails sur les vols et les exactions qui se commettent aux 
dépens du soldat, depuis que le pays est tombé sous le gou- 
vernement de ce guérillero de bas étage, qui l'exploite au 
profit de sa fortune... J'ai appris hier de l'administrateur 
central des douanes et des routes générales qu'il avait déli- 
vré 12.000 douros (1) pour le service des troupes, à l'époque 
même où fut faite la répartition du dernier emprunt, et que 
M. Iriarte avait recommandé de ne pas parler de cette livrai- 
son, parce qu'elle était réservée aux dépenses spéciales de 
la vice-royauté, etc., etc. Le colonel de Malaga m'a promis 
de me faire une note détaillée de tous ces méfaits, et je me 
propose de l'envoyer confidentiellement au général en chef, 
en indiquant son origine. 

» Il y avait eu, avant-hier, une réunion des chefs de corps 
pour aviser aux moyens de défendre et de garantir les inté- 
rêts de leurs soldats; mais les circonstances ont fait ajourner 
les mesures acerbes dont ils ont reconnu la nécessité. 

» Tout le monde déplore, aujourd'hui plus que jamais, 
la mort de ce brave et loyal Iribarren, qui avait su pourvoir 
à tout sans fouler personne, et dont la prévoyance avait, 
dans un court espace de temps, organisé tous les services, 
de manière à ce qu'aucun pût jamais rester en souf- 
france (2). » 

La situation de l'armée constitutionnelle était donc des plus 
graves et la révolte risquait d'éclater à tout moment dans la 
garnison de Pampelune. La légion, amoindrie et démoralisée, 
paraissait condamnée à une fin prochaine; le capitaine Ba- 



(1) Le douro est notre pièce de 5 francs. 

(2) Senilhes à Harispe, de Pampelune, 13 août 1837. A. H. G., Aff. 
d'Esp., carton 20 (copie). 



342 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

zaine écrivait le 23 août de Pampelune à Senilhes, qui était 
allé passer quelques jours en France : « Notre pauvre légion 
se va accabando (1) ; 125 sous-officiers, caporaux et soldats 
sont partis pour la France la nuit dernière avec armes et 
bagages ; ce détachement s'est donné des officiers auxquels 
il a juré obéissance seulement jusqu'à la frontière. Des pay- 
sans qui l'ont rencontré m'ont assuré qu'il marchait en bon 
ordre, et qu'il n'avait commis aucun vol dans les villages 
qu'il avait traversés. Malheureusement les gardes et les sen- 
tinelles désertent également ; on a été obligé d'évacuer 
Huarte ; la compagnie de grenadiers est allée occuper les 
Capucins, de sorte qu'il reste à peine à Villaba le nombre 
d'hommes nécessaires à sa défense, et si cette émigration 
continue, on sera également obligé d'abandonner Vil- 
laba (2). » 

La légion se trouvait donc amoindrie et démoralisée, et 
sa fin paraissait imminente, quand un homme, de cœur et 
d'énergie vint lui redonner un moment de vie. Le lieutenant- 
colonel Ferrary, qui se trouvait en congé de quatre mois 
en France au moment où se livraient les combats de Huesca 
cl Barbastro, demanda à remplacer Cros d'Avenas (3). 

André-Camille Ferrary, né à Parme en 1791, était entré 
au service en 1803 au 1 er hussards italien ; devenu fourrier 
en 1805, passé en 1808 comme vélile à la garde royale de 
Naples, il avait été nommé en 1809 sous-lieutenant au régi- 
ment royal étranger au service d'Espagne; lieutenant en 1811, 
passé au service de France en 1813, il avait été affecté au 
130° de ligne en décembre de la même année. En 1814, il 
avait eu le corps traversé par une balle à l'affaire de Provins 
et avait été décoré de la Légion d'honneur; enfin le 1 er août 
il avait été mis en demi-solde et autorisé à rentrer dans ses 



(1) Se va accabando, littéralement : « va en s' achevant », se débande 
peu à peu. 

(2) Bazaine à Senilhes, de Pampelune, 23 août 1837. A. E. G., Aff. 
d'Esp., carton 20 (original). 

(3) Gros d'Avenas rentra en France, où il fut placé en non-activité par 
suppression d'emploi, avec son ancien grade de chef d,e bataillon, à la 
date du 13 novembre 1837. Replacé comme commandant de place de 2 e 
classe à Bellegarde, le 9 mai 1838, il fut admis à la retraite le 8 août 
1839, sans avoir été promu lieutenant-colonel. A. A. G., dossier Cros 
d'Avenas. 



LA RÉVOLUTION DE PAMPELUNE 343 

foyers. Considéré comme démissionnaire en 1817 pour s'être 
rendu à Naples sans autorisation, il était resté de longues 
années éloigné de sa patrie d'adoption. Mais après la révo- 
lution de 1830, il s'était fait naturaliser, avait été réintégré 
sur les contrôles et admis au traitement de réforme en août 
1831. Affecté au 34 e de ligne au mois de novembre, il était 
passé à la légion étrangère en mai 1833, et avait fait avec- 
ce corps campagne en Afrique; en juin 1835, il s'était bril- 
lamment conduit à la Macta, et avait été promu capitaine 
en juillet. Parti pour l'Espagne avec la légion, il avait cons- 
tamment mérité, pour sa vaillante conduite, les plus grands 
éloges (1). 

Brave, expérimenté, aimé des officiers et soldats de la 
légion, Ferrary était capable de rendre à tous la confiance 
et l'espoir. Le baron Dembowski, qui le rencontra vers cette 
époque, avait été séduit par ce brillant officier et écrivait à 
son sujet : « C'est un bel homme dans la force de l'âge, dont 
chacun vante ici la bravoure et l'excellent cœur (2). » 

L'arrivée de Ferrary dans la deuxième quinzaine d'août 
fut un précieux réconfort pour tous ; le nouveau comman- 
dant supérieur apporta des nouvelles de France et sut dire 
à chacun un mot d'encouragement. Par une coïncidence 
heureuse, il prit le commandement de la légion à un moment 
où des événements fort graves allaient se produire autour 
d'elle, et où la présence d'un homme énergique à sa tête 
était indispensable. 

Les troupes espagnoles de Navarre, quoiqu'elles eussent 
été plus fréquemment payées que la légion, avaient beaucoup 
souffert ; elles étaient d'ailleurs depuis longtemps travail- 
lées par le parti libéral exalté (3) ; certains bataillons, can- 
tonnés dans les environs de Pampelune, étaient particulière- 
ment aigris et disposés à l'insubordination. 

A Pampelune même, des officiers supérieurs, tels que le 



(1) A. A. G., dossier André-Camille Ferrary. 

(2) Baron Char'es Dembowski, Deux ans en Esvagnc et au Portugal, 
lettre de Bernuens, 2 février 1838, p. 8. 

(3) Le parti libéral comprenait, comme on Fa vu, deux grandes divi- 
sions : les moderados, paitisans de la juste observation de la Constitution 
de 1812, et les exaltados, partisans du progrès, qui avaient déjà fomenté 
la révolution do 1820. 



344 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

colonel d'artillerie Pifîa, avaient formé le projet' de fomen- 
ter un mouvement insurrectionnel ; ils avaient déjà discuté 
l'opportunité qu'il y avait à mettre à mort le commissaire 
du gouvernement français à l'armée de la Reine, de Senilhes, 
et l'intendant qui lui était adjoint ; ils étaient poussés autant 
par la haine qu'avaient laissée dans leur parti les expédi- 
tions de Napoléon et du duc d'Angoulême que par le désir 
de susciter des difficultés à la Reine. Le colonel de Mendivil, 
qui appartenait au parti modéré, avait prévenu de Senilhes 
et l'intendant de cet état de choses au moment même où ils 
quittaient Pampelune pour aller passer quelques jours en 
France ; mais cependant l'ordre ne paraissait pas devoir être 
troublé (1). 

Ce fut un coup de force, rapidement exécuté par une par- 
tie des troupes, qui fut le signal de la révolution de Pam- 
pelune : le 25 août, entre 9 et 10 heures du matin, le 1 er et 
le 2 e bataillon de « liradores » d'Isabelle II, escortés par 
un escadron de 700 à 800 hommes sous les ordres du colonel 
Léon Iriarte, quittèrent leurs cantonnements de Zizur-Mayor 
et Zizur-Menor ; ils se présentèrent à l'une des portes de 
Pampelune, arrêtèrent la garde, occupèrent tous les postes, 
et s'établirent dans la ville. 

Les autorités furent invitées, par les sous-officiers des 
unités révoltée-, à se réunir à l'hôtel-de-ville ; elles firent 
appeler le colonel Iriarte, les officiers supérieurs des tira- 
dores et les chefs des corps composant la garnison, pour 
leur demander des explications. Iriarte et les deux chefs de 
bataillon des tiradores déclarèrent être étrangers au mouve- 
ment ; ils racontèrent qu'à la prise d'armes du matin les 
sous-officiers avaient signifié aux officiers leur arrestation, 
puis leur avaient rendu leur commandement à la condition 
de les conduire à Pampelune se faire payer leur arriéré de 
solde. Les autorités firent alors appeler les sous-officiers ; ils 
se présentèrent avec une extrême arrogance, et déclarèrent 
que le mouvement était dû à leur détresse ; ils demandèrent 
qu'on leur payât seulement un mois de solde sur les trois 



(1) Senilhes au Ministre, de Cour-Cheverny, 2 septembre 1837, pièce 
n* 84. 



LA RÉVOLUTION DE PAMPELUNE 345 



qui leur étaient dus, et promirent, en échange, de faire 
régner le bon ordre. Les autorités acceptèrent. 

Le paiement de la solde n'était pour les sous-officiers 
qu'un prétexte qui cachait un autre but : peu après, en effet, 
une députation envoyée par eux vint déclarer que les auto- 
rités n'avaient pas leur confiance et qu'ils plaçaient tous les 
pouvoirs entre les mains du colonel d'artillerie Pina. En 
même temps, des patrouilles de tiradores arrêtèrent à leur 
domicile les personnages importants de la ville, parmi les- 
quels le général Sarsfield. Le nouveau gouverneur, ayant 
promis de satisfaire aux demandes des tiradores, fit mettre 
en liberté les personnes arrêtées ; mais plusieurs d'entre 
elles furent assassinées avant d'avoir regagné leur, domicile, 
Sarsfield sur la place de la Constitution et le colonel de Men- 
divil à sa porte. 

Pendant que ces scènes tragiques se déroulaient, les sous- 
officiers de tiradores envoyèrent une nouvelle députation à 
l'hôtel-de-ville, pour avertir les autorités qu'ils avaient chargé 
une commission de rédiger les articles d'un nouveau système 
de gouvernement. Le désordre était devenu général, si bien 
qu'une partie des autorités rentra chez elle. C'était non plus 
seulement une sédition militaire qui éclatait à Pampelune, 
mais bien une véritable révolution provinciale. 

Ferrary avait assisté à la réunion des autorités, et avait 
pu juger de la gravité de la situation. Il se hâta le jour même 
de grouper autour de lui, à Villaba, tous les débris de la 
légion, et écrivit au gouverneur de Pampelune qu'il tenait 
sa troupe à sa disposition « pour le bon ordre et la tran- 
quillité (1) ». Le gouverneur lui ordonna de veiller surtout 
à la sécurité extérieure de la ville, car il craignait que les 
Carlistes ne profitassent du désordre qui y régnait pour venir 
l'attaquer. 

Le commandant supérieur de la légion était bien décidé 
à ne pas intervenir dans la querelle civile qui éclatait ; il 
écrivait au Ministre de la guerre le soir même : « Je reste- 
rai avec les débris de la légion l'arme au bras, sans prcn- 



(1) Ferrarv au Ministre de la guerre, de Villaba, 25 août 1837, pièce 
n° 76. 



346 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

dre aucune part dans cette insurrection, entre le parti de la 
Reine et celui des exaltés, et en attendant vos ordres (1). » 
On ne saurait trop admirer le calme, le sang-froid et la fer- 
meté de cet officier dans ces circonstances ; entouré de sa 
poignée de braves, au milieu d'un pays en effervescence, il 
gardait pleine conscience de ses devoirs ; il tenait le Minis- 
tre au courant de sa conduite par une lettre quotidienne 
qu'il signait mélancoliquement du titre qu'il avait adopté : 
« Le lieutenant-colonel commandant les débris de la légion ». 

Les révolutionnaires de Pampelune déclarèrent la pro- 
vince indépendante ; ils décidèrent qu'elle s'administrerait 
elle-même et qu'elle dirigerait ses opérations militaires ; 
mais ils reconnurent néanmoins le gouvernement de la 
Reine. Tous les pouvoirs civils et militaires furent réunis en- 
tre les mains du colonel Pina ; de fortes contributions furent 
levées pour payer une partie de la solde due à la troupe ; 
une distribution d'effets fut faite aux tiradores. 

Ferrary eut connaissance de ces événements le 27, en 
allant prévenir le gouverneur que les Carlistes se montraient 
aux environs ; les tiradores sortirent de la ville et, sans 
grand effort, firent battre en retraite les Carlistes (2). 

Le nouveau gouvernement ou junte de Navarre entra en 
fonctions le 28 août, et conserva Pina comme gouverneur de 
Pampelune (3). Ferrary était, décidé à ne prêter son concours 
que pour le maintien de l'ordre, et à ne pas intervenir en fa- 
veur de qui que ce soit ; néanmoins, il se trouvait dans un 
cas embarrassant, et il écrivait au Ministre : « Les officiers 
de la légion se demandent si, envoyés par le Roi et la France 
pour soutenir le trône constitutionnel d'Isabelle II, on les lais- 
sera à la solde de la junte révolutionnaire de Navarre (4). » 

Avec un tact et une réserve dignes d'éloges, Ferrary se 
tenait à l'écart de l'agitation politique de Pampelune, et 
bornait son rôle à surveiller les environs pour repousser 
toute attaque des Carlistes. Il gardait sa légion groupée au- 
tour de lui, fidèle à son devoir, et il pouvait écrire au Mi- 



(1) Ferrary au Ministre, de Villaba, 25 août 1837, pièce n° 76. 

(2) Du même au même, de Villaba, 27 août 1837, pièce n° 77. 

(S) Du même au même, de Villaba, 28 août 1837. A. E. G., Aff. d'Esp., 
carton 20 (original). 

(4) Du même au même, de Villaba, 27 août 1837, pièce n° 77. 



LA REVOLUTION DE PAMPELUNE 347 

nistre : « Nous avons satisfait à l'honneur du nom français 
que nous représentons en Espagne et dont nous avons établi 
la gloire au prix de tant de sang (1). » 

Une telle conduite fut Hautement approuvée en France ; 
mais le général Harispe, qui ne connaissait pas toute l'in- 
fluence que possédait Ferrary sur ses hommes, lui envoya 
néanmoins des instructions lui prescrivant, dans le cas où 
la légion serait tentée de prendre part à la révolte, de la 
réunir et de la mener à Roncevaux. Harispe recommandait 
au colonel de rappeler auprès de lui tous les officiers et sol- 
dats isolés et de placer, s'il lui était possible, toute sa troupe 
dans un seul cantonnement ; il précisait d'ailleurs fort bien 
la situation politique faite à la légion, en écrivant. : « Vous 
ne reconnaissez en Espagne qu'un seul ennemi ; c'est don 
Carlos (2). » 

Ces conseils étaient d'autant plus justifiés que l'attitude 
réservée de la légion avait mécontenté les plus fougueux 
des exaltés ; deux malheureux officiers français restés à 
Pampelune malgré les ordres de Ferrary tombèrent victi- 
mes de celle haine politique. Le lieutenant Guédin et le 
sous-lieutenant Bravard furent assaillis par des soldats le 
30 août à 11 heures du soir, au moment où ils rentraient 
chez eux : le premier fut frappé de quatre coups de couteau 
et survécut ; le second en reçut un seul et mourut presque 
aussitôt. 

Ce triste événement décida Ferrary à obliger, le 31 août, 
par un ordre du jour écrit, tous les officiers à le rejoindre ; 
ils obéirent sans exception, et le 31, la légion entière se 
trouva à Villaba et Huarte (3). 



(1) Ferrary au Ministre, de Villaba. 27 août 1837, pièce n° 77. 

(2) Harispe à Ferrary, de Bayonne, 28 août 1837, pièce n° 79. 

(3) Bazaine à Harispe, de Pampelune, 31 août 1837, pièce n° 82. 



CHAPITRE XVII 

DERNIERS COMBATS 



Sommaire. — La junte insurrectionnelle n'est pas acceptée partout en 
Navarre. — Le départ de la légion vers Roncevaux est prévu, non dé- 
cidé. — La compagnie sacrée. — Abnégation des légionnaires. — Ha- 
rispe et Ferrary. — Le ministre Mole envoie à nouveau Senilhes et lui 
adjoint Bazaine. 

Expédition du 10 septembre; la légion au combat d'Astrain. — Con- 
seils et instructions d'IIarispe et du général Bernard, ministre de la 
guerre. — La légion sans solde. — Départ pour Jaca. — Le commissaire 
des guerres Galant. — Ses démarches à Madrid. — Tristesse des légion- 
naires dans les nouveaux cantonnements. — La lutte diminue d'âpreté; 
les Navarrais moins enthousiastes pour don Carlos. — La légion cou- 
vre la vallée du Roncal en novembre. — Ferrary étouffe une insurrec- 
tion à Jaca. — L'insurrection de Pampelune désavouée par l'armée; 
exécution des coupables. 

La légion en 1838; elle est dépossédée de ses magasins. — Deux com- 
pag.iies avec Studinger. — La carrière de Studinger. — Impression de 
Dembowski sur la légion. — La situation du corps d'après Ferrary. — 
La batterie de la légion : la bravoure de Rousset, la prise de Penaoer- 
rada. — Les lanciers polonais; bravoure et insouciance de Kraiewski. — 
Nombreuses démissions dans l'infanterie de la légion. - — Lassitude des 
Carlistes; les chances du prétendant diminuent. 



Le gouvernement insurrectionnel de Pampelune ne fut pas 
accepté partout en Navarre. On racontait que ni les batail- 
lons qui occupaient la ligne Val Carlos-Pampelune, ni les 
troupes qui se trouvaient à Artajona avec le général Iriarte, 
ne reconnaissaient la junte. Beaucoup d'habitants deman- 
daient des passeports pour la France. Le gouverneur de la 
place avait lui-même adressé aux troupes une proclamation 
qui était, suivant Bazaine, « presque un acte de repen- 
tir (1) ». 

La junte faisait son possible pour se rendre populaire au- 
près des troupes qui l'entouraient ; avec les impôts levés à 
Pampelune, elle avait payé les corps de la garnison (2), et 



(1) Bazaine à Harispe, de- Pampelune, 31 août 1837, pièce n° 82. 

(2) Ferrary au Ministre, de Villaba, 30 août 1837, pièce n° 81. 



DERNIERS COMBATS 349 



elle s'était mise en pourparlers, au sujet du régime gou- 
vernemental à adopter, avec les chefs des colonnes chris- 
tinos de la province (1). » 

La légion continuait à rester complètement à l'écart du 
mouvement, insensible à toutes les sollicitations dont elle était 
l'objet. Seule parmi tous les corps de Pampelune et des en- 
virons, elle ne reçut rien de la junte, quoique les officiers eus- 
sent huit mois de solde à toucher et la troupe trois 
mois (2). Ferrary paraissait sûr du bon esprit de ses hom- 
mes, et ne croyait pas nécessaire de se porter sur Ronce- 
vaux ; seule une attaque des Carlistes en nombre supérieur 
aurait pu le décider à se retirer vers la France ; dans le cas 
où cette ligne de retraite lui aurait été coupée, il était dé- 
cidé à tenir dans Villaba jusqu'à la dernière extrémité, ou à 
se réfugier sur les glacis de Pampelune (3). 

Toutes les mesures étaient prévues pour un départ possi- 
ble de la légion ; Ferrary n'avait laissé à Pampelune qu'une 
douzaine d'hommes à l'hôpital, ceux qui étaient hors d'état 
de quitter le lit, et avait réuni tous les autres à Villaba et à 
Huarte ; comme d'ailleurs il était parvenu à payer quinze 
jours de solde aux hommes libérables sur les trois mois qui 
leur étaient dus, il comptait faire partir pour la France, dans 
les premiers jours de septembre, un fort détachement de 
congédiés, et grouper alors toute la légion à Villaba. Enfin 
il avait formé les officiers sans troupe, qui devaient penser 
à leur sûreté personnelle, en une compagnie sacrée placée 
sous le commandement du plus ancien chef de bataillon ; il 
avait armé ces officiers comme des soldats et avait obtenu 
« un effectif de 80 baïonnettes (4) ». Mallet, qui les comman- 
dait, les traitait avec une dureté parfois inutile ; n'avait-il 
pas un jour, à un appel, ordonné une revue de cartouches, 
chaque officier devant les tenir à la main (5) ? 

La cavalerie de la légion était à Logrono et l'artillerie à 



(1) Ferrary au Ministre, de Villaba, 1 er septembre 1837, pièce n° 83. 

(2) Du même au même, de Villaba, 30 août 1837, pièce n° 81. . 

(3) Ferrary à Haiispe, de Villaba, 4 septembre 1837, pièce n° 85. 

(4) Ibid. 

(5) Bazaine à de Senilhes, de Pampelune, 14 septembre 1837. A. H. G., 
Aff. d'Esp., carton 20 (copie). 



350 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Miranda avec le général Escalera, échappant donc à l'auto- 
rité du commandant des troupes auxiliaires françaises. 

Ferrary maintenait parmi les derniers restes de la légion 
un ordre parfait, et cela dans des conditions vraiment ex- 
traordinaires, puisque ni les officiers ni les hommes ne tou- 
chaient plus aucune solde depuis des mois. Soutenus par le 
sentiment qu'ils représentaient l'armée française et par leur 
dévouement à la reine Isabelle, les légionnaires restaient 
sans une faiblesse fidèles à leur devoir : « Nous comprenons 
l'importance de la mission qui nous est confiée par la France, 
écrivait Ferrary ; nous tous qui avons versé notre sang avec 
tant d'enthousiasme pour une cause aussi belle, nous ne dé- 
sirons qu'une chose, c'est ne pas perdre le fruit de tant de 
travaux par une mauvaise fin (1). » Mais Ferrary suppliait 
Harispe de penser aux moyens de venir pécuniairement à 
son secours ; il le priait de songer à son « horrible détresse >; 
il lui rappelait que le gouvernement espagnol se trouvait 
dans l'impossibilité de payer à la légion les 800.000 francs 
qui lui étaient dus ; il lui démontrait enfin qu'un envoi de 
fonds était le meilleur moyen de permettre au corps de rester 
« indépendant de tous les partis (2). » 

Harispe approuvait dans toutes ses lettres la conduite que 
tenait Ferrary, mais sans pouvoir malheureusement lui 
apporter aucun secours. Le commandant de la légion insis- 
tait de son côté avec discrétion : « La prudence, la fermeté 
et l'intérêt des malheureux débris de la légion, écrivait-il 
le 11 septembre, seront les seules bases de ma conduite; je 
leur fais espérer que leurs services et leurs souffrances, 
joints à l'appui que vous voudrez bien leur prêter, pourront 
peut-être amener le moment 'où ils seront récompensés 
d'avoir accompli jusqu'à la fin les ordres de la France (3). » 
Et après avoir dépeint l'extrême misère à laquelle officiers 
et soldats étaient réduits, Ferrary concluait : « Voyez et pe- 
sez vous-même, mon Général, dans quel état presque déses- 
péré et au-dessus de tout ce qu'on peut dire se trouve la. 
légion. Ma fermeté ne se démentira pas un Instant, et tout 



(1) Ferrary à Harispe, de Villaba, 4 septembre 1837, pièce n° 85. 

/ON 7hiJ 



(2) Ibid. 



{A) ivia. 

(3) Ferrary à Harispe, do Villaba, 14 septembre 1837, pièce n° 88. 



DERNIERS COMBATS 351 



ce qu'il est humainement possible de faire, je le ferai; mais 
je ne réponds pas de ce qui pourra arriver dans une cir- 
constance si périlleuse. Puis-je espérer, mon Général, que 
vous voudrez bien m'appuyer? Oui, je l'espère, car quoi- 
qu'en pays étranger nous sommes Français, et vous avez 
toujours prouvé que vous l'étiez de cœur et d'action (1). » 

Cet appel désespéré à la mère-patrie n'était pas inspiré 
par la crainte des responsabilités, mais au contraire par 
le souci d'une tâche à remplir; ce n'était pas le cri de peur 
du lâche qui fuit le danger, c'était le cri de ralliement du 
brave qui lui fait face. 

Le Ministre des affaires étrangères, Mole, fut .ému par la 
situation et résolut d'envoyer à nouveau en Espagne le lieu- 
tenant-colonel de Senilhes. Il écrivait le 13 septembre au 
général baron Bernard : « J'ai mené ce matin auprès du 
Roi M. de Senilhes et j'aurai l'honneur de vous entretenir 
particulièrement de la mission que cet officier va remplir. 
Mais je viens appuyer dès à présent auprès de vous la de- 
mande qu'il nous a présentée de lui attacher un officier de 
la légion étrangère appelé Bazaine. Je crois utile au ser- 
vice du Roi que cette demande soit accordée (2). » L'envoi 
de Senilhes en mission et l'adjonction de Bazaine pouvaient 
servir à éclairer le gouvernement sur la situation de la lé- 
gion, mais ne pouvaient malheureusement pas apporter un 
secours efficace à cette malheureuse troupe. 

Ferrary trouva cependant le moyen d'aller combattre en- 
core, avec des hommes qui n'avaient plus de solde, plus de 
chaussures, et qui ne recevaient même pas exactement 
leurs vivres. Le général Cabrera lui avait donné ordre de 
marcher avec lui le 10 septembre, et, malgré ce qu'avait pu 
lui dire le chef de la légion, avait insisté pour emmener ce 
corps en expédition. Ferrary décida que les légionnaires 
<( marcheraient à l'ennemi nu-pieds s'il le fallait » et, par 
un dernier effort, parvint à réunir 350 hommes, en comp- 
tait les officiers et 100 sous-officiers. « Ce petit bataillon 
manquant de tout, le seul de la colonne qui n'eût pas été 



(1) Ferrary à Harispe, de Villaba, 14 septembre 1837, pièce n° 88. 

(2) Le Ministre des affaires étrangères au Ministre de la guerre, à Pa- 
ris, 13 septembre 1837. A. E. G., Aff. d'Esp., carton -11 (original). 



352 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

payé, obéit sans murmurer (1) » ; il arriva au moment où 
les troupes de la Reine étaient engagées, à deux heures au 
sud de Pampelune, près d'Astrain, contre trois forts batail- 
lons ennemis venus d'Echauri et prit à la lutte une part active. 
Mais de telles expéditions paraissaient peu prudentes à Fer- 
rary, parce que les légionnaires laissés à Villaba en petit 
nombre se trouvaient alors très exposés ; si les Carlistes ve- 
naient les attaquer, ils n'avaient d'autre sort à espérer que 
celui de mourir à leur poste. 

Le général Harispe suivait avec une douloureuse émotion 
l'agonie de la légion sans pouvoir lui apporter le moindre 
remède. Tout ce qu'il pouvait donner à Ferrary, c'étaient des 
conseils : il l'engageait à obtenir du vice-roi de Navarre 
l'autorisation de s'établir à portée de la frontière française, 
vers Roncevaux ou Burguete; cette situation lui permettrait 
de suivre les résultats des événements « sans briser le lien 
qui l'attachait à l'Espagne et sans mettre le gouvernement 
dans l'embarras (2) ». Harispe exprimait lintention, à la 
fin de septembre, de prescrire directement à Ferrary d'ame- 
ner la légion à Val Carlos. 

Mais le Ministre de la guerre, le général baron Bernard, 
était beaucoup plus réservé, et répondait évasivement aux 
demandes fréquentes qu'il recevait d'Harispe. « Vous devez 
comprendre, lui disait-il en manière d'explication, la réserve 
que m'impose le système de neutralité suivi jusqu'à ce jour 
et dont il ne faut pas se départir (3). » Le Ministre exposait 
d'ailleurs longuement à Harispe que de sages conseils de- 
vaient être donnés à Ferrary, « pour prévenir l'extermina- 
tion d'un corps qui avait rendu de grands services au gou- 
vernement de la Reine, et dont il importait que l'existence 
se prolongeât aussi longtemps que possible (4). » Enfin, le 
baron Bernard formulait nettement le devoir de la légion 
dans les circonstances où elle se trouvait : « A moins d'un 
licenciement régulier prononcé par le gouvernement de la 



(1) Ferrary à Harispe, de Villaba, 14 septembre 1837, pièce n° 88. 

(2) Harispe à Ferrary, du quartier général de Lacarre, 26 septembre 
1837. A. A. G., dossier Ferrary. 

(3) Le Ministre à Harispe, de Paris, 10 octobre 1837. A. A. G., dossier 
Ferrary (copie). 

(4) Ibid. 



DERNIERS COMBATS 353 



Reine, les débris de la légion ne doivent pas abandonner le 
territoire espagnol... C'est dans ce sens que vous devez diri- 
ger, mais par des conseils plutôt que par des ordres, le colo- 
nel Ferrary (1). » 

Les conseils que la France pouvait prodiguer à la légion 
ne suffisaient malheureusement pas à la soulager. Les juntes 
qui s'étaient succédé à Pampelune pendant le mois de sep- 
tembre et le début d'octobre ne lui avaient pas versé une 
journée de solde, tandis qu'elles avaient payé à toutes les 
autres troupes de la Navarre une partie de ce qui leur était 
dû ; et cependant c'était la légion qui avait protégé la ville 
contre les Carlistes pendant les premiers jours de la révo- 
lution. Malgré l'ordre donné par le Ministre de la guerre 
espagnol de faire participer la légion aux paiements, aucune 
somme ne lui avait été versée. 

Aussi Ferrary réunit-il ses hommes et, après l'autorisation 
du gouvernement de Pampelune, se rendit-il avec eux à 
Jaca, par des marches hardies, au travers des bataillons en- 
nemis. C'est de Jaca qu'il écrivit de nouveau au Ministre 
espagnol, le 16 octobre, en faveur « des restes d'un corps 
de braves qui s'était sacrifié pour la cause de la Reine (2) ». 
Pendant ce temps, un officier de la légion qui joua un rôle 
important pendant les derniers mois du séjour de ce corps 
en Espagne, le commissaire des guerres Galant, avait quitté 
Villaba pour aller à Madrid faire des démarches en faveur de 
ses camarades (3). 

Galant est une figure curieuse et intéressante. Il était né 
le 7 mai 1792 à Ploërmel (Morbihan) ; quelques mois après 
sa naissance, son père, enrôlé parmi les chouans, avait été 
tué dans un engagement (4) ; ses deux oncles, François et 



(1) Le Ministre à Harispe, de Paris, 10 octobre 1837, lettre citée. 

(2) Ferrarv au Ministre de la guerre à Madrid, de Jaca, 16 octobre 
1837, pièce n° 91. 

(3) Ferrary au Ministre de la guerre à Paris, de Jaca, 14 décembre 1837. 
A. A. G., dossier Galant ('original). 

(4) Galant écrit, dans des lettres officielles, qu'il perdit son père peu 
après sa naissance; mais les dates qu'il indique ne concordent pas exacte- 
ment entre elles, ni avec l'âge qu'il s'attribue à l'époque de cette mort. 
Voir : Galant au comte Dupont, ministre de la guerre, de Lorient, 8 no- 
vembre 1814. Galant au Ministre, de Paris, 1 septembre 1820. Galant au 
duc de Bellune, ministre de la guerre, de Bordeaux, 15 janvier 1822. 
A. A. G., dossier Galant. 

Lôgion étrangère. 23 



354 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

André Reynaud, étaient morts aussi pour la cause des Bour- 
bons, l'un sur l'échafaud à Paris, l'autre en Bretagne (1). Le 
jeune orphelin s'engagea, avant même d'avoir seize ans, au 
47 e de ligne, en septembre 1807 ; il fit campagne en 1808 et 
1809 à Belle-Isle-en-Mer et aux côtes de Bretagne contre les 
Anglais, et fut nommé caporal, puis fourrier; de 1810 à 1812, 
il appartint aux armées d'Espagne et de Portugal^ et y de- 
vint successivement sergent en 1810 et sergent-major en 
1812; en 1813 et 1814, il servit dans l'armée d'Espagne et des 
Pyrénées sous les ordres du maréchal Soult ; après avoir été 
nommé adjudant le 9 juillet 1813, il reçut le grade de sous- 
lieutenant le 1 er décembre suivant. En 1815, Galant se trou- 
vait à Brest lorsque éclata le mouvement insurrectionnel de 
l'ouest contre l'Empire ; le jeune Breton avait, dans la vie 
des camps, adopté les principes libéraux que son père avait 
jadis combattus, et il partit avec le bataillon d'officiers qui 
se forma spontanément, sous les ordres du lieutenant-général 
Brenier de Monlmorand, pour aller combattre les chouans 
révoltés. Licencié à Brest le 13 septembre 1815, Galant fut 
nommé sous-lieutenant à la légion du Nord le 21 décembre 
1818 (2). 

Sa maigre solde était insuffisante pour le faire vivre, parce 
qu'il avait sa mère à sa charge et qu'il désirait se marier ; 
ses idées libérales le faisaient d'ailleurs tenir en suspicion 
et lui enlevaient ses chances à l'avancement. Aussi, Galant 
renonça-t-il à un état qu'il aimait avec passion, pour faire 
du commerce : « Je préférai, écrivait-il plus tard au duc de 
Dalmatie, une indigence honnête à une prospérité déshono- 
rante. Combien j'ai souffert ! (3) ». Il s'établit à Saint-Denis, 
puis à Bordeaux, luttant avec courage pour améliorer son 
sort et celui des siens, sans que la réussite vînt couronner 



(1) Dans la lettre citée du 4 septembre 1820, Galant dit que son père 
fut tué à La Roclip-Bernard le 10 mai 1793; que son oncle André Reynaud 
chevalier de Saint-Louis, ancien capitaine dans Penthièvre, fut mis à mort 
à Paris la même année, et que François Reynaud, frère d'armes de Cadou- 
dal, mourut à Auray en 1800. 

(2) Etats de services et pièces diverses. A. A. G., dossier Galant. 

(3) Galant, négociant, hôtel du Midi, rue des Charrettes, à Rouen, au 
maréchal duc de Dalmatie, ministre de la guerre. A. A. G., dossier Ga- 
lant. 



DERNIERS COMBATS 35T) 



ses efforts. La Révolution de 1830 survint : Galant prit part 
au mouvement avec ardeur et fut aussitôt nommé capitaine 
adjudant-major dans la garde nationale bordelaise. Mais il 
se trouvait dans une situation pécuniaire de plus en plus em- 
barrassée, et ne savait comment remédier à son dénuement ; 
il supplia le gouvernement de l'autoriser à reprendre son 
grade dans l'armée (1) et fut nommé sous-lieutenant à la 
légion étrangère le 30 juillet 1832 ; il partit pour l'Afrique en 
1833 et devint sous-lieutenant de grenadiers le 1 er mai, lieu- 
tenant le 11 mai 1833, puis lieutenant de voltigeurs le 16 mars 
1834. Il fut nommé capitaine avant de passer en Espagne le 

22 juillet 1835, et capitaine adjudant-major le lendemain, 

23 juillet. 

C'est cet officier que Ferrary avait chargé de porter aux 
autorités espagnoles les doléances de la légion. Galant, qui 
après s'être distingué dans les combats de 1835 et de 1830, 
avait été nommé juge fiscal de la justice militaire de la lé- 
gion, puis commissaire des guerres de 2 e classe, le 26 mars 
1836, unissait au courage militaire une parfaite connaissance 
des questions administratives et était bien choisi pour rem- 
plir une pareille mission. Déguisé en paysan, il traversa le 
pays occupé par les troupes du Prétendant, arriva à Madrid 
le 10 octobre, et en peu de jours, grâce à l'appui du comte 
de La Tour-Maubourg, ambassadeur de France, obtint un 
acompte assez élevé sur l'arriéré dû aux légionnaires (2). 

Le séjour de la légion dans sa nouvelle garnison de Jaca 
n'était pas gai. La situation même de la ville, isolée au milieu 
d'un pays montagneux et entourée de tous côtés de rochers gi- 
gantesques, ne semblait pas promettre beaucoup de distrac- 
tions; les églises, seuls lieux où les habitants allassent cher- 
cher un remède à leur isolement, n'attiraient pas les lé- 
gionnaires. 

Les cantonnements se trouvèrent d'ailleurs insuffisants. 
A l'arrivée de la légion, les troupes espagnoles, qui consti- 
tuaient auparavant la garnison, se retirèrent pour la plupart 



(1) Galant au lieutenant-général PréVal, directeur au ministère, do 
Paris, 8 juin et 9 juillet 1832; et lettres diverses. A. A. G., dossier Galant. 

(2) Ferrary au Ministre de la guerre à Paris, de Jaca, 14 décembre 1837. 
A. A. G., dossier Galant (original; et copie annotée par Galant). 



35G LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

dans le fort; malgré tout, il ne fut pas possible de loger 
officiers et soldats clans la ville sans gêner les habitants, et 
il fallut en répartir un bon nombre dans les villages les 
moins exposés aux attaques des Carlistes, au nord et au sud 
de Jaca. L'ennui provenant de l'inaction accabla bientôt les 
légionnaires dans ces nouveaux cantonnements; les paysans, 
pénétrés d'admiration pour des braves dont la renommée était 
venue jusqu'à eux, faisaient tous leurs efforts pour leur ren- 
dre le séjour agréable, mais « leur sauvage innocence n'avait 
rien qui pût consoler (1) ». 

La légion paraissait être retirée de la lutte à laquelle elle 
avait pris une part si brillante; c'est l'impression que ren- 
dait un de ses historiens en écrivant : « Le temps du repos 
était venu pour ce corps qui ne désirait qu'une action per- 
pétuelle, et, dans les murs de l'antique Jaca, le souvenir seul 
l'entoura de son auréole splendide, pour adoucir sa triste 
solitude (2). » La guerre avait d'ailleurs perdu de son âpreté ; 
les Navarrais ne vibraient plus du même enthousiasme en 
faveur de don Carlos : ce n'était plus l'époque où les jeunes 
filles repoussaient comme des lâches indignes de leur amour 
les hommes qui avaient fui leurs villages pour échapper aux 
levées royalistes. Les prisonniers étaient traités avec moins 
de cruauté; ainsi, après Huesca, des lanciers de l'escorte de 
don Carlos avaient surpris un convoi de blessés de la légion : 
ils les avaient dévalisés ; puis s'étaient contentés de les inviter 
à presser le pas de leurs mulets en leur disant : « Dépêchez- 
vous, car si nos chefs arrivaient, vous seriez tous fusillés (3). » 

Cependant la guerre continuait et le rôle de la légion n'é- 
tait pas encore terminé. A la fin d'octobre, comme l'Aragon 
manquait de troupes et que l'ennemi menaçait la vallée du 
Roncal, Ferrary se décida, sur les instances des autorités 
espagnoles, à aller couvrir ce pays: il put réunir un petit 
bataillon de 280 hommes et se porta vers cette vallée; les 
Carlistes se retirèrent sans combattre (4). 

Vers la fin de novembre, c'est au gouvernement de Jaca 



Cl) Guido d'Ortasinï. V Espagne constitutionnelle, p. 340. 

(2) Ibid., p. 344. 

(3) Dembowski, Deux ans en Espagne et au Portugal, p. 7. 

(4) Ferrary à Harispe, de Jaca, 29 octobre 1837, pièce n° 92. 



DERNIERS COMBATS 357 



lui-môme que la légion eut a prêter main forte. Comme une 
révolte allait éclater parmi les troupes clans le but de pro- 
clamer l'indépendance de l'Aragon, Ferrary reçut l'ordre 
d'intervenir : il réunit la compagnie sacrée ainsi que 80 sous- 
olTiciers ou soldats, et avec cette poignée d'hommes entra 
à neuf heures du soir dans la citadelle ; pendant ce temps 
le reste de la légion, cantonné autour de Jaca, accourait. 
Vers 10 heures, une compagnie du régiment de Soria fut 
tout entière désarmée, et quelques militaires du parti exalté, 
qui avaient formé le projet de s'emparer du pouvoir dans 
Jaca, furent arrêtés. Tout rentra peu après dans l'ordre. 

La légion reçut vers cette époque du gouvernement espa- 
gnol 125.000 francs sur les 800.000 qui lui étaient dus, en 
sorte qu'une partie de la solde arriérée put être payée (1). 

Pendant ce temps, les tiradores qui avaient fomenté l'in- 
surrection de Pampelune étaient désavoués par l'armée. 
Leur procès prouva que leur but était de proclamer l'indé- 
pendance de la Navarre, et se termina le 18 novembre par de 
nombreuses condamnations à mort. Le 19, à 2 heures de 
l'après-midi, le colonel Léon Iriarte, un commandant, un 
lieutenant et trois sergents furent passés par les armes sur les 
glacis intérieurs de la citadelle de Pampelune, en présence 
des onze bataillons logés en ville et de la garde nationale. 
« Tout s'est passé dans le plus grand ordre et le plus grand 
calme, écrivait le même jour Bazaine au général Harispe; 
pas une voix ne s'est élevée, ni du peuple, ni de la troupe, 
en faveur des coupables ; cependant Iriarte avait dans ce 
pays beaucoup de partisans et une grande influence : il est 
mort bravement, a crié qu'il était innocent, et a été fusillé 
par derrière, ainsi que les cinq autres (2). » 

De tels exemples étaient sans doute terribles, mais ils 
étaient nécessaires au maintien de la discipline. 

A partir de la fin de 1837, la légion vit ses forces diminuer 
chaque jour. Le gouvernement espagnol la considérait com- 
me étant désormais hors d'état de rendre des services à la 
cause constitutionnelle; le vice-roi de Navarre donna même 



(1) Ferrary à Harispe, do Jaca, 23 novembre 1837. A. E. G., Aff. d ; Esp., 
carton 20 (original). 

(2) Bazaine à Harispe, de Pampelune, 19 novembre 1837, pièce n° 9o. 



358 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Tordre, le 31 décembre 1837, de remettre au commissaire 
principal des guerres de Pampelune les effets de toute na- 
ture qui se trouvaient dans les magasins de la légion; cette 
mesure provoqua, de la part du commissaire des guerres de 
la légion Galant, une protestation des plus vives auprès du 
Ministre de la guerre : « Nulle autorité, lui disait-il, ne peut 
ni ne doit enlever à un corps ses magasins d'effets, surtout 
lorsque ces effets sont la propriété de braves qui ont géné- 
reusement et honorablement versé leur sang pour les pros- 
pérités de l'Espagne et plus encore (il faut bien le dire), lors- 
que ces effets leur ont été envoyés par la France pour alléger 
leur profonde misère (1). » 

.Malgré le triste état dans lequel elle se trouvait, la légion 
put encore fournir, au début de 1838, deux compagnies pour 
battre la campagne, sous les ordres du capitaine Studinger. 

Cet officier était à la fois un vieux soldat et un légionnaire 
du premier jour. Né à Bastia le 15 janvier 1803, d'un père 
originaire de Scliwyz en Suisse (2), il était entré à 13 ans 
comme enfant de troupe au 2 e régiment suisse de la ligne, 
le 1 er juin 1816. Sous-lieutenant en 1822, il avait fait partie 
de l'armée d'Espagne de 1824 à 1827 et avait été nommé 
lieutenant en 1829. Quand, en octobre 1830, les régiments 
suisses furent licenciés, Studinger fut admis au traitement 
de réforme ; il se rendit à Bar-le-Duc, où il contribua à main- 
tenir l'ordre et la discipline parmi les étrangers et déserteurs 
qui affluaient à un dépôt créé pour les recevoir; aussi le 
commandant du dépôt adressa-t-il au Ministre, en mars 1831, 
une proposition tendant à placer Studinger comme lieute- 
nant au bataillon de la légion qui s'organisait dans la ville (3). 
Nommé à cet emploi, Studinger se rendit en Afrique avec 
son bataillon et y resta de 1831 à 1835, jusqu'au moment 
de la cession de la légion. Promu capitaine le 22 juillet 1835, 



(1) Galant au Ministre, de Madrid, 5 février 1838, pièce n° 97. 

(2) Son nom est étrangement déformé sur le registre des naissances de 
Bastia, rédigé en italien. Studinger est porté sous le nom de Giorgio 
Giuseppe Stoudiguer ; il dut faire plus tard établir un acte d'individua- 
lité pour rectifier cette orthographe défectueuse, qui était devenue offi- 
cielle. 

(3) Mémoire de proposition du commandant du dépôt, 25 mars 1831. — 
U apport du chef du bureau de l'infanterie au Ministre, 26 avril 1831. 
A. A. G., dossier Studinger, n° 28.128. 



DERNIERS COMBATS 



359 



il partit avec ce grade en Espagne et se conduisit bravement 
dans ce pays. Il fut atteint d'une forte contusion le 1 er août 
183G sur les hauteurs de Zubiri, blessé d'un coup de feu à 
la jambe droite le 14 septembre 1836 à Arroniz, et d'un coup 
de feu à la poitrine le 29 novembre 1837 (1). 

Ainsi le capitaine Studinger, inébranlable à son poste de- 
puis la formation de la légion, était bien choisi à tous points 
de vue pour commander deux compagnies des braves qui 
restaient debout (2). Ces compagnies opérèrent avec une co- 
lonne mobile à l'ouest de Jaca et surent dignement soutenir 
la réputation de la légion. 

La nouvelle année n'avait pas apporté de changements à 
la situation des légionnaires. Le baron Charles Dembowski, 
qui fit à cette époque un voyage en Espagne, les vit dans 
leurs cantonnements le 2 février : « Nous avons vu ce matin, 
écrivait-il, les débris de la malheureuse légion étrangère 
campée hors de Jaca : « — Quelles nouvelles nous ap- 
» portez-vous de France ? » nous demandaient avec anxiété 
les officiers et les soldats. « Est-il bien vrai que la France 
» nous abandonne? »... Et à voir le cruel désappointement 
qui se peignait à nos réponses sur les mâles figures de ces 
vétérans, on ne pouvait s'empêcher de plaindre le sort de ces 
hommes sans patrie (3). » 

Ferrary connaissait. Dembowski; aussi vint-il le voir pen- 



(1) Etats de service divers. A. A. G., dossier Studinger. 

(2) Studinger revint en France le 8 décembre 1838, un peu avant le 
licenciement, après avoir reçu les croix de Saint-Ferdinand de l re classe, 
de Cbarlre III et d'Isabelle 3a Catholique. Il fut embarqué à Tou.on en 
mars 1839 pour l'Afrique et reprit du service à la nouvelle légion avec 
son grade de capitaine. En 1845, étant à Ténès, il fut proposé pour la 
croix et le colonel de Saint-Arnaud, qui commandait la subdivision, s ex- 
primait ainsi à son sujet : « Officier d'une rare bravoure, bien digne 
de joindre la croix d'honneur à celles qu'il porte déjà et qu'il a gagnées 
sur les champs de bataille »; Studinger fut décoré au mois de février sui- 
vant. Il n'avait cessé de réclamer contre la qualité d' « étranger » qui 
lui était donnée, faisant valoir sa naissance en territoire français, à une 
date où cette circonstance suffisait pour acquérir la nationalité fran- 
çaise et l'on fit droit à se^ légitimes revendications. Usé, fatigué, Stu- 
dinger songea à la retraite, et, pour que ses pièces soient régulières, fit 
rétablir l'orthographe de son nom. Mais l'ancien enfant de troupe ne 
devait pas connaître d'autre existence que celle du régiment ; il mourut 
à l'hôpital militaire d'Oran le 11 novembre 1852, avant la liquidation de 
sa pension. A. A. G., dossier Studinger. 

(3) Dembowski, Deux ans en Espagne et au Portugal, p. 5. 



360 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

dant le diner; il s'exprima sur l'état de la légion en des ter- % 
mes que Dembowski reproduisit le soir même dans une 
lettre : « Placés comme nous sommes malheureusement entre 
le gouvernement espagnol qui ne veut pas nous congédier 
dans l'espoir que les débris de la légion pourront lui servir 
tôt ou tard à renouer les négociations relatives à la coopéra- 
tion, et le gouvernement français qui n'ose pas nous rappeler 
de crainte que l'opinion publique ne lui reproche de déserter 
déloyalement la cause de la Reine, il paraît qu'on s'est décidé 
à nous tenir ici séquestrés comme des ballots de marchandi- 
ses infectées. Cette situation dure depuis plus d'un an, et n'est 
plus tenable pour des gens de cœur. Puisque la France aban- 
donne ses enfants, pourquoi l'Espagne, à laquelle nous avons 
rendu de si grands services, ne nous adopte-t-elle pas enfin ? 
De six mille combattants que nous étions en débarquant à 
Tarragone, il y a deux ans, trois mille ont déjà succombé. 
Quand nous sauvâmes Pampelune, menacée par une insur- 
rection insensée, en présence des Carlistes qui en appro- 
chaient, la légion comptait encore onze cent dix hommes ; 
nous ne sommes plus maintenant que quatre cent quatre- 
vingts, parmi lesquels quatre-vingts officiers surnuméraires, 
dont j'ai été obligé de faire une compagnie d'élite, ne sachant 
comment les employer autrement (1). » 

Tandis que l'infanterie de la légion était condamnée au dé- 
périssement et à l'inaction, les corps auxiliaires qui avaient 
été formés après elle continuaient leurs exploits. Depuis le 
combat de Barbastro, la batterie d'obusiers et les lanciers 
polonais avaient été incorporés par Oraa dans l'armée espa- 
gnole. Les artilleurs comme les cavaliers avaient pris part à 
toutes les expéditions des troupes de la Reine et s'étaient 
illustrés à maints combats. Un officier au service de don Car- 
los se plaisait, dans une brochure parue en 1838, à reconnaî- 
tre la valeur de ses adversaires : « Le général Espartero, 
écrivait-il, ne s'est jamais séparé des batteries volantes de la 
légion algérienne qui, admirablement dirigées et servies, 
dans plus d'un cas ont fait pencher pour lui la balance indé- 
cise (2). » 



(1) Dembowski, Deux ans en Espagne et au Portugal, p. 6. 

(2) Affaires d'Espagne, avril 1838, par un officier au service de don Car- 
los, Valence, 1838. 



DERNIERS COMBATS 361 



Le brave Roussel, commandant l'artillerie, le capitaine 
Barbier et le lieutenant Reilk, qui le secondaient, s'étaient 
constamment distingués. Rousset, blessé une première fois 
au combat de Tirapegui le 26 avril 1836, s'était trouvé depuis 
à presque tous les engagements de la légion en 1836 : aux 
combats d'Oteyza le 19 juillet, d'Inigo le 1 er août, de Los Ar- 
cos le 13 septembre, d'Arroniz le 14 septembre, de Villa- 
tuerta le 9 novembre, d'Allo le 21 décembre, puis aux com- 
bats de Lizasso et de Larrainzar et à la retraite de l'Ulzama 
les 21-22 mars 1837 ; le 24 septembre suivant, au combat de 
Valladolid, il avait été blessé d'un coup de feu et fait chef 
d'escadrons sur le champ de bataille. Il s'était -trouvé à la 
bataille de Retuerta le 5 octobre 1837, à celle de Medranos le 
30 janvier 1838 ; le lendemain 31, il avait à nouveau été blessé 
d'un coup de feu à Bortedo et promu lieutenant-colonel sur le 
champ de bataille. Chacun de ses grades avait été acquis 
grâce aux plus éminents services, et donné à la suite d'une 
action d'éclat ou d'une blessure sur le champ de bataille. 

Le lieutenant-colonel Rousset contribua encore, le 27 avril 
1838, à la prise de la division Negri à Pietrahila; il écrivit 
même sur cette affaire une ode qu'il dédia au général vain- 
queur, Espartero (1). Mais c'est surtout au siège et à la prise 
de la place de Penacerrada, dans les derniers jours de juin, 
qu'il s'illustra avec les siens : il s'avança sous le feu du fort 
d'Ulizarra, pour en rompre la porte, avec sa batterie d'obu- 
siers, fit preuve du plus grand sang-froid dans cette péril- 
leuse manœuvre, et fut cité à l'ordre du jour de l'armée; une 
décoration commémorative de cet événement militaire fut ins- 
tituée par le gouvernement constitutionnel et donnée aux 
artilleurs qui avaient pris part à ce glorieux assaut (2). 



(1) Etpartero aimait à rappeler cette ode flatteuse. Baaaine alla, le 9 mai, 
féliciter le vainqueur du comte de Negri, qui venait d'arriver de Vite- 
ria; ce général lui fit la réponse suivante : « Mon nom seul a tout fait : 
les Carlistes, en entendant « Espartero, Espartero », jetaient leurs armes 
et n'obéissaient plus à leurs chefs; enfin, comme l'a très bien défini votre 
compatriote le commandant de l'artillerie de la légion, rie'n n'a pu résis- 
ter au torrent Espartero ». Bazaine à Harispe, de la Puebla, 15 mai 1838. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41, off. et agents en mission (original). 

(2) Tous ces renseignements sont tirés des états de services figurant 
dans le dossier de Rousset; la seule liste des engagements auxquels le 
lieutenant-colonel avait pris part est éloquente. 

La médaille commémorative de la prise de Penacerrada est une étoile 



362 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Les lanciers polonais continuaient à faire leur devoir avec 
autant de bravoure que la batterie de Rousse t. Le général en 
chef Espartero ne voulait plus se séparer d'eux, tant il ap- 
préciait leurs services. Ils étaient commandés par le brave 
Kraiewski, qui avait les plus brillantes qualités militaires, 
mais qui était un déplorable chef de corps au point de vue 
administratif. Les registres de comptabilité et les contrôles 
étaient fort mal tenus aux lanciers, les fonds étaient employés 
sans discernement, et Kraiewski affectionnait un principe 
qu'il exposait volontiers à ses amis : « Je me moque d'un 
conseil d'administration, Bon Dieu Seigneur ! C'est trop em- 
barrassant (1). )> Malgré leur dénuement, les lanciers res- 
taient encore régulièrement constitués comme troupe espa- 
gnole, et ils prenaient une part glorieuse aux combats livrés 
par l'armée constitutionnelle. 

Parmi les officiers de la légion, un assez grand nombre 
avaient donné leur démission pour rentrer en France iso- 
lément : au mois d'août 1837, étaient partis les capitaines 
adjudants-majors Brandoly, Deletra et Ducimetière dit Mo- 
nod ; le capitaine Renault ; le sous-lieutenant Walther ; — 
au mois de septembre, les capitaines Anelh, Bassin et Lus- 
cher ; les lieutenants Masson et Guédin ; — au mois d'octo- 
bre, les capitaines Hébich, Chenevard, Imer ; les lieutenants 
Perotti, Gallao, Grant de Vaux et le sous-lieutenant Peralo ; 
— au mois de novembre, le lieutenant-colonel Gros d'Avenas, 
le capitaine Iwanczewski, les lieutenants Pfandler et Clé- 
ment, le sous-lieutenant Guyon ; — au mois de décembre, le 
lieutenant-colonel Dumesgnil, le capitaine Bourdilliat ; les 
lieutenants Schmidt, Favella, Gignoux et Forot. Le capi- 
taine Bazaine avait été détaché, le 5 décembre, auprès du 
lieutenant-colonel de Senilhes pour lui servir d'adjoint. Ces 
départs ne se faisaient d'ailleurs pas trop sentir, et même, en 



à quatre branches, en bronze, avec deux canons en croix dans les interval- 
les des branches; elle porte un curieux ruban à raies jaunes, noires et 
rouges; le lieutenant-colonel Rousset, ancien député de la Meuse, la con- 
serve comme un précieux souvenir de la valeur de son père. 

(1) Guido d'Ortasini rapporte cettre phrase en la soulignant, et en 
disant que ce ce sont les propres expressions >> d int se servait Kraiewski. 
Voir l'Espagne constitutionnelle, p. 358. 



DERNIERS COMBATS 363 



raison du petit nombre d'hommes restant à l'effectif, ils allé- 
geaient le cadre trop nombreux des officiers sans troupe. 

La lutte entre Constitutionnels et Carlistes se poursui- 
vait ; mais Ferrary estimait, dès le mois de février 1838, 
qu'elle avait beaucoup perdu de son ancienne âpreté, parce 
que les Navarrais n'étaient plus animés du même enthou- 
siasme ; cependant, le colonel de la légion ne croyait pas à 
une paix prochaine : « La transaction, disait-il, à moins 
qu'elle ne s'opère par la lassitude des partis, n'est pas facile 
à prévoir. En ce qui touche le Prétendant, son triomphe, si 
présumable lors de sa première apparition en Castille, est 
maintenant devenu impossible. On pense généralement que 
si, à peine arrivé sous les murs de Madrid, don Carlos, sans 
donner aux libéraux le temps de se reconnaître, eût vigou- 
reusement attaqué Madrid, comme le voulait Cabrera, il 
serait parvenu à s'en emparer d'autant plus facilement qu'il 
avait pour lui les sympathies de tout le bas peuple. Quelle 
que soit encore la durée de la guerre, une pareille occasion 
ne se retrouvera certainement plus (1). » 



(1) Dembowski, Deux ans en Espagne et au Portugal, p. 7. 



CHAPITRE XVIII 

L'AGONIE DE LA LÉGION 



Sommaire. — Les débris de la légion à Saragosse. — Un monument à 
Conrad. — La cérémonie du 3 juin 1838. — Des strophes d'Emile Bon. 
— Le capitaine Bazaine retourne, en France. — L'effectif de la légion 
au 1 er juillet. 

Ferrary à Madrid,; ses lettres aux Ministres espagnols. — L'espoir 
d'une réorganisation. — L'anniversaire des journées de juillet 1830 à 
Saragosse. — La désorganisation des lanciers polonais. — ■ L'artillerie 
de la légion : les mulets de Reilk; renfort d'artilleurs espagnols. — 
Amertume de Ferrary. 

L'appui de la France moins nécessaire. — Ordonnance du 8 décem- 
bre 1838 sur le licenciement de la légion. — Rentrée en France de 
l'infanterie, en janvier 1839: la destinée des légionnaires. — Dissolution 
des lanciers polonais. — Licenciement de l'artillerie, le 1 er avril 1839. 

Récompenses accordées par le gouvernement espagnol. — Désintéres- 
sement des légionnaires. — L'accueil en France; aucune récompense. — 
Les rétrogradations. — Le lieutenant-colonel Rousset remis sous-lieu- 
tenant; une belle lettre. — La brave capitaine Reilk remis sergent; 
sa mort en Afrique comme sergent en 1840. — Les officiers du bataillon 
de Pau. — Les officiers venus de la légion Suarce. — Le lieutenant-colo- 
nel Galant remis capitaine. — Ferrary se retirera comme lieutenant- 
colonel. — L'abnégation des légionnaires. — Soldats avant tout. 



A la fin d'avril 1838, Ferrary reçut l'ordre de conduire sa 
troupe à Saragosse, en laissant cependant une centaine 
d'hommes à Jaca. 

Les débris de la légion furent bien accueillis à Saragosse ; 
les autorités civiles firent leur possible pour soulager la 
misère des malheureux « enfants de Conrad » ; une grande 
partie des officiers furent logés dans la ville, les autres et 
la troupe furent placés au couvent de la Trinidad. 

Un des premiers soucis de la légion fut de donner à Conrad 
une sépulture digne de lui. Le corps du malheureux géné- 
ral avait été ramené à Saragosse par une escorte de lanciers, 
mais enseveli rapidement, et les légionnaires n'eussent pu 
trouver sa tombe sans le secours d'un Français résidant à Sa- 



l'agonie de la légiox 365 

ragosse, qui avait remarqué l'emplacement. Une souscrip- 
tion des officiers et soldats fournit les moyens d'élever un 
monument au chef tombé glorieusement. Une plaque de mar- 
bre noir portait à la partie supérieure un motif ainsi com- 
posé : deux drapeaux croisés ; dans l'angle supérieur, le coq 
gaulois ; dans l'angle inférieur, un lion couché ; à droite, !a 
croix de la Légion d'honneur ; à gauche, celle de Saint-Fer- 
dinand. Au-dessous, était gravée l'inscription suivante : 

LES OFFICIERS DE LA 

LÉGION AUXILIAIRE FRANÇAISE A 

LEUR BRAVE CHEF CONRAD 

MORT AUX CHAMPS DE BARBASTRO 

LE 2 JUIN 1837 

POUR LA LIBERTÉ ESPAGNOLE. 

Cette tombe, une des premières du' nouveau cimetière 
qu'inaugurait la ville de Saragosse, était la seconde à droite 
de la chapelle centrale ; la troisième était celle du général 
Iribarren (1). 

Une cérémonie imposante eut lieu le 3 juin 1838, anni- 
versaire fatal de Barbastro, autour du tombeau de Conrad. 



(1) A droite de la chapelle centrale du cimetière étaient enterrés les 
généraux et les magistrats; à gauche, les chanoines. La première tombo 
à droite fut celle du général Borso, la seconde celle de Conrad, la troi- 
sième celle d'Iribarren. 

La chapelle centrale et les tombes avoisinantes ont disparu, il y a une 
dizaine d'années, lors des travaux destinés à remanier et embellir le ci- 
metière ! Les restes du général Borso furent transportés à Valencia ; ceux 
de Conrad furent conservés grâce à un ingénieur des ponts et chaussées 
habitant Saragosse, M. Alicante; quant à ceux d'Iribarren, que personne 
ne réclama, ils furent, par une négligence inconcevable, jetés à la fosse 
commune. 

C'est grâce au capitaine Pedro de Castro y Santoyo, mon guide cons- 
tant et précieux à Saragosse, que j'ai pu avoir ces renseignements; ils 
nous ont été donnés, sur l'emplacement même de l'ancienne chapelle, par 
don Manuel Lario, curé du cimetière, et par don Victor Cornez de Segura, 
conservateur. Le curé se rappelait même que, lors de l'exhumation do 
Conrad, « un homme de petite taille », « le képi du général était pres- 
que intact )>. 

Grâce aux indications fournies par don Lario et don G ornez de Segura, 
nous avons pu aussi retrouver la tombe actuelle de Conrad; elle se trouve 
d&ns la manzana extrême de droite du cimetière, niche 37. La plaque de 
marbre gravée par les soins des légionnaires est scellée sur la niche. 

H est à souhaiter que la France donne à l'un de ses plus héroïques en- 
fants, la légion à l'un de ses plus brillants colonels, une sépulture digne 
de son courage et de ses vertus. 



366 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



Plusieurs officiers prononcèrent des discours émus et éner- 
giques; puis le lieutenant Emile Bon, celui qui avait jadis 
composé l'hymne de la légion en Espagne, récita une pièce 
de vers qui toucha tous les cœurs. Certaines strophes mé- 
ritent d'être reproduites : 

Celui dont le bon cœur égalait le courage, 
Celui qui souriait au milieu du carnage, 

Le père qui vous consola 
Lorsque, manquant de pain, vous imploriez la Franco-, 
Celui qui vous disait : Gloire, honneur, espérance ! 

Frères, voyez tous : il est là ! 

Il dort depuis un an sous cette mousse épaisse ! 
Amis, vous souvient-il du moment de détresse 

Où la mort le prit dans vos rangs? 
Je crois entendre en-cor cette voix qui répète : 
« France ! France ! En avant ! Marche ! A la baïonnette ! 

Feu ! Feu ! Suivez-moi, mes enfante ! » 

Ne pleurons pas sur lui : sa mort digne d'envie 
Fut celle qui devait finir sa noble vie. 

Un soldat de Napoléon, 
Qui combattit trente ans, ne veut pas qu'on le pleuro 
Quand il meurt bravement et qu'à sa dernière heure 

Il entend le bruit du canon. 

Elle devait partir, son âme généreuse, 
Sans voir la légion proscrite, malheureuse, 

Quand de faim les soldats mouraient ! 
Au moins il emporta cette douce pensée, 
Que tant de gloire enfin serait récompensée 1 

Chez les derniers qui survivraient. 

Plus loin, c'était encore un cri de détresse de la légion 
agonisante, cherchant en vain un appui autour d'elle : 

De ce séjour de gloire, ombre sainte et chérie, 
Jette encore un regard sur tes fils sans patrie ! 

S'il est un Dieu pour les guerriers, 
Implore-le pour eux, puisqu'ils n'ont pas d'excure 
Aux yeux des rois; dis-lui qu'ici-bas on refuse 

De reconnaître leurs lauriers 1 

Puis, Emile Bon, après avoir exprimé l'espoir que les 
Aragonnais respecteraient la tomba de Conrad, qu'ils veil- 
leraient sur le monument élevé à un martyr de la cause 
constitutionnelle, s'adressait au héros lui-même : 



l'agonie de la légion 367 



Adieu, Conrad, adieu ! Ces soldats qu'on outrage 
Ont perdu tout espoir, mais gardé leur courage 

Pour les tempêtes à venir ! 
Veille toujours sur nous; tu dois m'entendre encore! 
Père, du haut du ciel, à ma voix qui t'implore, 

Etends la main pour nous bénir. 

Enfin la dernière strophe était un appel éloquent et fier 
aux monarques qui laissaient la légion dépérir dans l'oubli. 

Rois ! pour vous nous avons affronté les batailles, 
Et nos fêtes, trois ans, furent des funérailles ! 

Rois, qui parlez de liberté, 
Voyez ces vieux guerriers qui répandent des larmes : 
Que veulent-ils? Du pain, des soldats et des armes! 

Rois ! n'ont-ils donc rien mérité 1 (1) 

On devine dans ces vers tous les sentiments qui faisaient 
vibrer la légion; on y sent un mélange de regrets, d'amer- 
tume, d'ardeur belliqueuse et de découragement qui im- 
pressionne. Leur auteur, l'ancien sergent-major Bon, avait 
été promu sous-lieutenant au titre espagnol le 13 janvier 
1836 ; le 24 mars suivant, à l'affaire de Zubiri, il avait reçu 
un coup de feu à la cuisse gauche, avait été cité à l'ordre 
de la division et décoré de la croix de Saint-Ferdinand le 
24 avril ; il avait été à nouveau cité à l'ordre lors de l'affaire 
de Villatuerta (2), le 8 novembre 1830, et promu lieutenant le 
8 juillet 1837 (3). Fidèle aux sentiments qu'il exprimait dans 
sa poésie, il devait rester à son rang jusqu'aux derniers 
jours de la légion (4). 

Un certain nombre d'officiers furent rappelés en France 
comme n'étant plus utiles en Espagne. C'est ainsi que Ba- 
zaine, qui se trouvait au quartier général de l'armée de la 



(1) Guido d'Ortasini, VEspagne constitutionnelle, p. 349 et suiv. 

(2) Cotte citation ne figure pas dans l'extrait de l'ordre provenant des 
archives du lieutenant-colonel Chéré (pièce n° 51), mais elle est bien ins- 
crite sur les états de service de Bon. 

(3) A. A. G., reg. matric, offic, 4 e léger, vol. III, n° 62. 

(4) A la dissolution de la légion, Bon fut replacé au 4 e léger, avec le 
grade de sergent-major, le 24 janvier 1839. Nommé sous-lieutenant le 19 
juillet 1839 et lieutenant le 28 mars 1843 au même régiment, il ne le 
quitta que lorsqu'il fut nommé capitaine au 8 e de ligne, le 15 juin 1848, 
mais pour y revenir avec son grade le mois suivant, le 24 juillet. Il fut 
nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1860, et retraité en novem- 
bre 1862. Ibid. 



368 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Reine, apprit le 15 mai 1838, à la Puebla, par une lettre de 
Bois-le-Comte, que son rappel était prochain. Il écrivit aus- 
sitôt au général Harispe : « Je ne quitterai pas le quartier 
général avant d'en avoir reçu l'ordre officiel. J'ose espérer, 
mon Général, que vous voudrez bien, quand je vais être 
rentré, me faire accorder un congé, seulement de trois mois, 
car voilà six ans que je n'ai vu la France et ma famille; d'un 
autre côté ma santé est loin d'être bonne. Cependant, si 
vous trouvez qu'il y ait le moindre inconvénient et que je 
puisse vous être utile, j'ajournerai ma demande (1). » Cet of- 
ficier avait montré jusqu'au bout de l'énergie, du courage 
et du dévouement. 

L'effectif de la légion se réduisait de jour en jour; les der- 
niers débris, qui se serraient autour de leur drapeau, ne 
comptaient plus, le 1 er juillet 1838, que 66 officiers et 183 
hommes de troupe ! Ces soldats forçaient l'admiration même 
de leurs adversaires; un officier carliste qui écrivait en avril 
1838, et qui exposait le peu de valeur de la légion anglaise, 
ajoutait en parlant des légionnaires français : « A Dieu ne 
plaise que nous voulions comparer à la légion britannique 
ces pauvres aventuriers jetés, bien malgré eux, sur les côtes 
d'Espagne par l'orgueilleuse légèreté d'un Ministre qui ne 
s'était formé aux affaires que clans les bureaux d'un journal. 
Eux au moins ont combattu et sont morts en braves pour 
obéir à la nation qui leur a fait payer si cher son hospita- 
lité (2).» 

Ce témoignage d'un adversaire qui ne dissimulait pas son 
aversion pour le parti de la Reine est précieux à retenir. 

Il avait été question d'une réorganisation de la légion. 
Comme Ferrary n'avait pu obtenir aucune solution, malgré 
la longue correspondance qu'il avait entretenue avec les au- 
torités, il se rendit lui-même à Madrid. Là il se donna tout 
entier à la tache qu'il s'imposait; il écrivit au Ministre de la 
guerre espagnol des lettres respectueuses et dignes, mais 
dans lesquelles il demanda instamment qu'une décision 



(1) Bazaine à Harispe, de la Puebla, 15 mai 1838. A. ZZ. G., Aff. d'E^p., 
carton 41, officiers et agents en mission (original). 

(2) Affaires d'Espagne, avril 1838, par un officier au service de don 
Carlos, Valence, 1838. 



L'AGONIE DE LA LEGION 



369 



définitive vînt régler le sort de la légion. On avait enlevé à 
ce corps même ses magasins de Pampelune : « Dans cet 
état de choses, écrivait son chef, la légion ne peut et ne 
doit plus prolonger son angoisse (1). » 

Dans le courant de juillet, le Ministre espagnol fit étudier 
la solution qu'il convenait d'adopter pour la légion (2) ; mais 
il n'avait encore, à la fin d'août, pris aucune décision. 




SARAGOSSE. Le Coso (partie haute», avec la Audiencia. 
(D'après une photographie, 1905.) 

Le Ministre français avait demandé à son collègue des 
affaires étrangères d'intervenir auprès du gouvernement 
espagnol en faveur de « ces braves », et avait décidé qu'ils 
pourraient, après avoir été payés, « être placés en Afrique 
dans la légion étrangère (3) ». 

Ferrary continua sa campagne en faveur des malheureux 
débris restés sous ses ordres: il écrivit le 1 er , le 3 et le 16 



(1) Ferrary au Ministre, de Madrid, 13 juillet 183S, pièce n° 99. 

(2) Rapport rédigé au ministère de la guerre espagnol, 15 juillet 1838. 
A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie). 

(3) Note du Ministre de la guerre, en marge de la lettre d'Harispe au 
Ministre, de Bayonne, 29 juillet 1838. A. È. G., Aff. d'Esp., carton 44 
(original). 

Légion étrangère. 24 



370 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

août au Ministre des finances, le 22 au président du Conseil 
et le 29 de nouveau au Ministre des finances. Il exposait que 
la légion était dans la misère, qu'il était dû huit mois de 
solde aux officiers et cinq à la troupe ; il demandait pour 
elle un acompte qui lui permît de vivre ; il implorait une dé- 
cision qui tranchât définitivement sa situation (1). 

Les légionnaires, confiants clans les démarches de leur 
colonel, espéraient encore une réorganisation. Ils célébrè- 
rent à Saragosse l'anniversaire des journées de Juillet 1830 
par un grand dîner donné au couvent de la Trinidad et au- 
quel les autorités militaires de la ville furent invitées. « Un 
trophée d'armes françaises et espagnoles, qui embrassait le 
portrait d'Isabelle, donnait la signification de la fête. Ceux 
qui étaient rassemblés dans ce salon avaient tous été pros- 
crits pour la liberté ; fils de pays si différents, ils étaient 
accourus pour la protéger ; et y avait-il rien de plus naturel 
que de les voir s'unir dans le souvenir d'un événement qui, 
comme un flambeau, avait éclairé la nuit du despotisme, et 
frappé les yeux des hiboux endormis sur les trônes de 
l'Europe ? Pouvaient-ils ne pas être rapprochés par ce sou- 
venir qui les conduisait, par la pensée, au sein d'une nation 
d'où le sang pur du libéralisme s'était répandu par tous les 
pays (2). » Français et Espagnols, unis ainsi par l'amour 
de la cause constitutionnelle, fraternisèrent joyeusement ; 
des toasts furent portés à la réorganisation de la légion, à 
laquelle un certain nombre d'officiers croyaient encore. 

Tandis que l'infanterie de la légion serrait les rangs, grou- 
pée autour des derniers survivants, les lanciers polonais se 
désorganisaient peu à peu. Ce corps de cavalerie, par suite 
de la déplorable administration de Kraiewski, s'était consi- 
dérablement affaibli ; les désertions, les congés, les ventes 
de chevaux avaient diminué son effectif à tel point que sa 
dissolution paraissait s'imposer ; mais son sort n'était nul- 
lement lié à celui de la légion, puisqu'il était devenu partie 
intégrante de l'armée espagnole. 



(1) Ferrary au président du Conseil des ministres à Madrid, 22 août 
1838 (copie). — Ferrary au Ministre des finances, à Madrid, 29 août 1838 
(copie). A. E. G., AS. d'Esp., carton 44. 

(2) Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 354. 



l'agoxie de la légion 37 J 

L'artillerie, sous les ordres de Rousset, restait fidèlement 
rattachée à la légion, tout en continuant ses campagnes avec 
l'armée constitutionnelle ; elle faisait l'admiration de tous 
ceux qui la voyaient sur les champs de bataille, et on ne peut 
lui décerner de plus beaux éloges que ceux qui se trouvent 
dans une lettre écrite par un Carliste, le prince de Kirman- 
Aloys, en octobre 1838 : « Comme jadis la légion étran- 
gère nous en imposait, écrivait-il, au centre des misérables 
bandes d'Isabelle, parmi ces cohortes sans organisation et 
sans tactique, dont le nombre fait la seule vertu ; ainsi nous 
sommes pénétrés d'admiration lorsque nous voyons la bat- 
terie française s'avancer parmi l'artillerie de nos adversai- 
res. Pendant que les pièces de 6 et de 12 se rangent devant 
nous en ordre de bataille avec une maladresse plus que ridi- 
cule, et que les batteries volantes ne font jamais un pas hardi 
et décisif, nous voyons avec étonnement les mulets de 
Reilk (1) devancer la ligne des tirailleurs, être déchargés 
avec une vitesse incroyable sur des hauteurs très exposées 
qui nous dominent, et nous sommes foudroyés par leurs 
grenades, dont ils ont toujours quatre en l'air, et dont il est 
rare qu'une seule manque son but (2). » 

L'artillerie de la légion avait acquis une glorieuse renom- 
mée dans l'armée espagnole et contribuait puissamment à 
son succès. Espartero eût désiré l'incorporer dans l'armée 
constitutionnelle, mais les officiers de la batterie ne vou- 
lurent pas abandonner la légion. 

Cependant, le feu et les maladies éclaircirent les rangs à 
tel point qu'il ne resta plus bientôt que trois artilleurs par 
pièce ; Rousset dut demander à Espartero de compléter son 
effectif avec des fantassins espagnols et le général, malgré 
la rivalité, mêlée de jalousie, qui existait entre les troupes 
constitutionnelles et la troupe française, se prêta de bonne 
grâce à cette mesure (3). « On vit alors s'avancer, écrivait 
d'Ortasini, sur les points les plus difficiles du champ de ba- 



(1) L°s mulets portaient, d'après d'Ortasini, des obusiers de 12. 

(2) Guido d'Ortasini, VEspagne constitutionnelle, p. 359. 

(3) Dès le milieu du mois de mai, le général Espartero donna à Rousset 
■22 soldats espagnols pris dans les régiments d'infanterie. Bazaine à Ha- 
rispe, de Logrono, 21 mai 1838. A. II. G., Aff. d'Esp., carton 41, officiers 
-et agents en mission (original). 



372 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

taille, une batterie composée d'artilleurs dont la moitié 
n'avaient pas la moindre idée de leur arme, et dont on ne 
pouvait se faire entendre, faute d'une connaissance exacte 
de leur langue ; et toujours les succès furent les mêmes. Les 
derniers soldats balafrés de Conrad, identifiés, pour ainsi 
dire, avec leurs affûts, animaient les jeunes conscrits de 
l'exemple et du geste, et leur activité se communiquait 
comme par électricité aux fils fainéants de la vieille Cas- 
tille (1). » 

Ferrary continuait ses démarches à Madrid et demandait 
une solution. Un homme moins énergique se fût découragé 
devant une inertie contre laquelle tous les efforts restaient 
impuissants ; le colonel n'abandonna pas la lutte : il voulut 
rester à Madrid jusqu'à ce que le sort de la légion fût réglé. 
Le 5 septembre, il écrivit au duc de Fezensac, ambassadeur 
de France à Madrid (2) ; le 5, puis le 12 octobre, au duc de 
Frias, président du Conseil des ministres (3). Toutes ses let- 
tres sont pleines d'amertume et de douleur, mais ne con- 
tiennent jamais une récrimination déplacée, jamais un terme 
malsonnant. 

Le licenciement apparaissait de plus en plus comme la 
mesure à adopter. L'appui de la France était moins néces- 
saire qu'autrefois au gouvernement espagnol pour venir à 
bout de l'insurrection carliste ; le Prétendant voyait le nom- 
bre de ses partisans diminuer ; sa faiblesse et son incapacité 
avaient tué le dévouement des masses et perdu sa cause (4). 

Une ordonnance de la Reine en date du 8 décembre 1838 
décréta le licenciement de la légion ; les officiers et les hom- 
mes qui en étaient les derniers débris se préparèrent à quit- 
ter Saragosse. Cependant un certain nombre d'officiers et 



(1) Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 360. 

(2) Ferrary à Fezensac. A. H. G., AS. d'Esp., carton 44 (copie). 

(3) Fezensac à Frias, de Madrid. A. H. G., AS. d'Esp., carton 44 (co- 
pies). 

(4) Voir à co sujet le « Résumé des événements relatifs à la pacification 
de l'Espagne », par M. de Bois-le-Comte, capitaine d'état-major, aide do 
camp du lieutenant-général comte Harispe, manuscrit de 20 pages in-folio, 
signature originale do E. do Bois-le-Comto, daté de Bayonne, 1 er octobre 
1839. A. H. G,. Aff. d'Esp., carton 41. — Le capitaine signe en un mot : 
Boislccomte; mais son extrait de naissance et ses pièces d'archives por- 
tent Bois-le-Comte. 



l'agonie de la légion 373 

de soldats demandèrent à rester au service de l'Espagne (1) : 
les officiers devaient recevoir, quel que fût leur grade à la 
légion, le brevet de sous-lieutenant. Les légionnaires ne tou- 
chèrent pas l'arriéré de solde qui leur était dû, mais seule- 
ment trois mois de gratification qui leur furent accordés par 
la Reine ; sur ce mince appoint, ils mirent à honneur de 
payer toutes les dettes qu'ils avaient contractées auprès des 
Espagnols qui les avaient accueillis ; beaucoup d'entre eux 
rentrèrent en France « sans la moindre ressource, mais en 
emportant du moins avec eux l'estime des habitants de l'hé- 
roïque cité de Saragosse (2). » 

Comme le colonel Ferrary était allé à Madrid régler la 
comptabilité du corps, ce fut l'ancien commissaire des 
guerres Galant, nommé au grade de lieutenant-colonel dans 
l'armée espagnole, qui se chargea de ramener en France les 
débris de la légion, avant d'aller lui-même à Madrid. 

La petite colonne quitta Saragosse le 1 er janvier 1839 ; son 
effectif se composait de 63 officiers, 29 Français et 34 étran- 
gers (3), et de 159 sous-officiers et soldats, 25 Français et 
134 étrangers (4) ; elle était suivie d'un convoi de 75 mulets 
conduisant les femmes, les enfants et les invalides de la 
légion. Après six jours de marche pénible au milieu des nei- 
ges, par un froid rigoureux, elle arriva à Jaca ; c'était à l'ar- 
senal de cette place qu'elle devait faire la remise de ses armes 
et de ses munitions. Galant demanda au gouverneur l'autori- 
sation de donner un jour de repos à sa colonne, conformé- 
ment au règlement sur les troupes en marche. Le gouverneur 
refusa. Les débris du malheureux corps durent repartir le 
lendemain, à onze heures, pour Canfranc ; c'était la dernière 
ville avant la frontière. Les légionnaires eurent bientôt la 
joie de fouler le sol de la France et ils arrivèrent à Pau <e 
10 janvier ; ils reçurent dans cette ville l'accueil le plus en- 



(1) Etat nominatif du 26 décembre 1838, officiers, pièce n° 105. — Etat 
nominatif du 26 décembre 1838, signé par Ferrary, sous-officiers et sol- 
dats. A. A. G., carton : légion étrangère (original). 

(2) Le lieutenant-colonel Galant au Ministre de la guerre, à Madrid, do 
Madrid, 4 juillet 1839; pièce n° 111. 

(3) Etat nominatif du 26 décembre 1838 ; pièce n° 104. 

(4) Etat nominatif du 26 décembre 1838, signé par Ferrary. A. A. G. } 
carton : légion étrangère (original). 



374 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

thousiaste de leurs camarades de l'armée, des autorités et de 
la population (1). 

Les opérations du licenciement eurent lieu aussitôt et 
furent terminées le 16. Un certain nombre d'officiers et de 
sous-officiers retournèrent dans les régiments français aux- 
quels ils avaient appartenu, mais en reprenant le grade qu'ils 
y possédaient avant la campagne ; 64 sous-officiers, capo- 
raux et soldats rengagèrent immédiatement à la nouvelle lé- 
gion étrangère d'Afrique et furent dirigés le 16 sur Toulon ; 
les sous-officiers arrivés à la légion après sa cession à l'Es- 
pagne ne furent acceptés que comme simples soldats (2) î 

Les lanciers polonais furent licenciés aussi ; mais comme 
ils étaient devenus un corps espagnol, ils n'avaient plus de 
situation régulière vis-à-vis du gouvernement français. 

La batterie d'artillerie fut seule exceptée du licenciement. 
Cependant les officiers et les soldats qui en faisaient partie 
ne voulurent pas contracter de nouveaux engagements dans 
l'armée constitutionnelle s'ils ne recevaient une partie de la 
solde arriérée et des effets d'habillement ; comme les caisses 
de l'armée du Nord ne permettaient pas de faire droit à leur 
demande, Rousset, qui les commandait, écrivit, le 20 décem- 
bre, au général en chef de Lucbana, une lettre très digne, 
dans laquelle il exposait les raisons pour lesquelles il deman- 
dait le licenciement de sa batterie (3). Le désir de beaucoup 
de canonniers de ne pas être complètement séparés de la 
légion, les conditions demandées par d'autres, la difficulté 
d'instruire les nouveaux artilleurs lui faisaient considérer le 
licenciement comme une mesure nécessaire. Cette démarche 
fut néanmoins mal accueillie : la batterie dut quitter le quar- 
tier général et fut envoyée dans un village sur la rive droite 
de l'Ebre. Lorsque l'ordre de licenciement des artilleurs ar- 
riva, le 1 er avril 1839, ils partirent sans escorte, sans hon- 
neurs militaires, et gagnèrent la frontière à travers un pays 
menacé (4). 



(1) Le lieutenant-colonel Galant au Ministre de la guerre à Madrid, 
de Madrid, 4 juillet 1839; pièce n° 111. 

(2) Jbiâ. 

(3) Le lieutenant-colonel Eousset au général de Luchana, 20 décem- 
bre 1838, pièce n" 102. 

(4) Voir d'Ortasini, V Espagne constitutionnelle , p. 361. 



l'agonie de la légion 375 

La Reine avait attribué, dans les mois qui avaient précédé 
le licenciement, des distinctions et des récompenses à quel- 
ques officiers et soldats de la légion : Ferrary avait été promu 
colonel, Rousset lieutenant-colonel ; des militaires estropiés 
avaient reçu une pension de retraite. Mais comme l'état des 
finances du royaume ne lui avait pas permis d'assurer le paie- 
ment régulier de la solde, elle accorda, au moment du licen- 
ciement, trois mois de solde comme gratification à chaque 
officier. De plus, elle décida que l'arriéré serait peu à peu 
réglé. Une commission mixte, présidée par l'ordonnateur en 
chef de l'armée espagnole, fut chargée de la liquidation des 
comptes de la légion : le colonel Ferrary, le commissaire des 
guerres Galant, le major Audonneau, le capitaine-trésorier 
Clette et le lieutenant Finamore restèrent quelque temps en 
Espagne comme membres de cette commission. 

Pendant plusieurs années, des réclamations furent adres- 
sées par d'anciens officiers de la légion pour entrer en pos- 
session de la solde qui leur restait due (1); la liquidation de 
ces comptes dura jusqu'au 25 novembre 1846 (2), époque à 
laquelle un incendie y mit fin en détruisant tous les contrôles 
de la légion et presque tous les documents qui avaient trait 
à son séjour en Espagne (3). 

Si le gouvernement espagnol ne réservait pas un meilleur 
traitement aux braves qui avaient combattu pour lui, c'est 
que ses caisses étaient vides et son crédit usé. Christine laissa 
entendre à Louis-Philippe que c'était à lui de récompenser 
les militaires qui rendraient en France. Elle se contenta d'ac- 
corder le rang de sous-lieutenant dans l'armée espagnole à 
tous les officiers, sans distinction de grade. Cette dernière 
mesure était si peu en rapport avec la conduite des légion- 
naires qu'elle provoqua de la part des officiers une indigna- 
tion que d'Ortasini a traduite en termes véhéments : « L'offre 



(1) Dans un état du mois de juin 1839, le comte de Karrof, les capi- 
taines de Montmort et Chazot (appelé Charroi et Chazol dans les docu- 
ments espagnols) réclamaient des sommes qui leur étaient dues. Archives 
espagnoles de Ségovie, liasse de la « légion franccsa ». 

(2) Les pièces qui subsistent sont réunies aux Archives espagnoles de 
Ségovie, dans un dossier portant la date du 11 mars 1847. Un registre 
contient la correspondance relative à cette liquidation jusqu'au 25 no- 
vembre 1846. 

(3) Voir la préface du volume. 



376 LA LEGION ETRANGERE EN ESPAGNE 

de Temploi de sous-iieutenants, écrivait-il, était peut-être la 
plus dure qui pût être faite aux braves de la légion. Ces hom- 
mes, couverts de décorations et de blessures, qui avaient ga- 
gné leurs épaulettes en face des canons ou à la suite des 
batailles, pouvaient du moins espérer dans l'armée le grade 
immédiatement supérieur au leur : et on avait la bassesse, 
l'ignoble lâcheté de vouloir les faire descendre dans des em- 
plois subalternes ! on n'avait pas honte de proposer de telles 
choses à des officiers supérieurs ! Savait-on d'avance qu'un 
caporal de Conrad était trop fier pour accepter même une 
place de chef de bataillon dans cette armée de bandits, de pil- 
lards et de barbares qui s'intitulent constitutionnels, et qu'un 
officier des troupes d'élite de Bernelle allumerait sa cigarette 
avec un brevet de colonel de la Reine : ou bien croyait-on 
véritablement qu'il y eût quelque bon sens dans l'ordonnance 
du 8 décembre 1838 (1) ? » 

L'auteur, indigné par l'injustice dont étaient victimes les 
malheureux officiers de la légion, est dur pour les troupes 
espagnoles; mais il faut bien reconnaître avec lui que les bra- 
ves qui se retiraient de la lutte malgré eux, après plus de 
trois ans de combats et de souffrances, étaient peu récompen- 
sés ! Du moins, ajoute d'Ortasini avec amertume, chacun 
d'eux emportait avec lui « un grand souvenir de gloire, et 
une juste idée de ce que c'est que l'Espagne constitution- 
nelle (2) ». 

La poignée d'officiers et de soldats qui revinrent d'Espa- 
gne, après avoir combattu pendant trois ans pour la reine 
Isabelle, ne furent pas accueillis dans leur pays avec la défé- 
rence que l'on doit à des braves. On ignorait leur héroïsme, 
on ne pouvait se faire une idée des souffrances qu'ils avaient 
supportées. 

Aucune récompense ne leur fut accordée; le gouvernement 
de Louis-Philippe, qui pouvait se montrer généreux pour les 
quelques hommes échappés à tant de périls, leur réserva un 
accueil indifférent ; les campagnes faites ne comptèrent que 
pour mémoire dans leurs états de service, les blessures re- 



(1) Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 357. 

(2) Ibicl., p. 358. 



l'agonie de la légiox 



377 



eues ne furent pas inscrites, les grades acquis sur les champs 
de bataille ne lurent pas conservés ! 

Les nominations faites à Alger, quelques jours avant le dé- 
part pour Tarragone, avaient été régularisées depuis lors 
par un décret et ne purent pas être discutées au titre français ; 




Le lieatenant-colonel ROUSSET, commandant l'artillerie de la légion, en retraite. 
(D'après une photographie communiquée par !e lieutenant-colonel Rousset, son fils.) 

mais toutes celles faites postérieurement, au titre espagnol, 
furent annulées sans que nul compte en soit tenu, et aucune 
compensation ne fut accordée à ceux qu'on dépossédait 
ainsi. 
L'héroïque Rousset, nommé lieutenant-colonel sur le 



378 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

champ de bataille, après maintes blessures et citations, dès 
le début de 1838, vit discuter longuement les titres qu'il pou- 
vait avoir au grade d'officier en France ! Il reçut pourtant le 
brevet de sous-lieutenant d'infanterie et le colonel directeur 
du bureau de l'artillerie au ministère de la guerre fut obligé 
d'établir en sa faveur un rapport spécial au Ministre pour le 
faire affecter à l'artillerie : « M. Rousset a représenté l'artil- 
lerie française avec honneur, écrivait-il, dans l'armée de la 
reine Isabelle. Les brillants faits d'armes auxquels il a con- 
couru, les trois blessures qu'il a reçues sur le champ de ba- 
taille et les trois décorations dont le gouvernement espagnol 
a récompensé sa bravoure et ses services sont pour lui autant 
de témoignages honorables de sa belle conduite pendant la 
durée de sa mission. 11 y a lieu de remarquer, en outre, que 
si M. Rousset fût demeuré dans les compagnies de canon- 
niers garde-côtes d'Afrique, il est plus que probable qu'il y 
eût obtenu le grade de sous-lieutenant, et qu'il eût été admis 
ensuite comme officier d'artillerie dans une des 13 batteries 
créées par l'ordonnance royale du 22 novembre 1838 en rem- 
placement des compagnies de canonniers garde-côtes d'Afri- 
que (1). » 

Le lieutenant-colonel Rousset, replacé d'abord comme 
sous-lieutenant au 5 e de ligne, fut enfin nommé, par faveur 
spéciale, sous-lieutenant au 4 e régiment d'artillerie, à la date 
du 13 juillet 1839 ! Comme il avait obtenu le grade de sous- 
lieutenant à la légion dès le 22 juillet 1835, il adressa en 1840 
au Ministre une réclamation ; les termes de sa lettre suffisent 
à révéler le caractère de ce vrai soldat : 

« Monsieur le Maréchal, 

» J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence une récla- 
mation que votre esprit de justice comprendra, je n'en sau- 
rais douter, et en faveur de laquelle je fais appel avec con- 
fiance à votre sollicitude pour tous les droits de l'armée. 

» En juillet 1835, étant sous-officier d'artillerie en Afrique, 



(1) Rapport fait au Ministre le 13 juin 1839, signé par le colonel chef 
du bureau de l'artillerie Tugnot de Lanoy, vu par le lieutenant-géné- 
ral directeur du personnel Trézel; note approbative du Ministre. 



l'agonie de la légion 379 

je fus nommé sous-lieutenant dans la légion étrangère pour 
y organiser l'artillerie que je commandai en Espagne. Quel- 
ques jours après, je reçus une lettre de service qui me consti- 
tuait en mission. Je pris dès lors cette mission au sérieux et 
je fis la guerre comme un service commandé ; je la fis jus- 
qu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au licenciement, et quand de- 
puis dix-huit mois l'infanterie de la légion s'éteignait au dépôt 
de Saragosse, je tirais encore le canon et brûlais la dernière 
poudre française pour la Constitution espagnole. 

» Beaucoup, Monsieur le Maréchal, ont mis fin eux-mêmes 
à une mission pénible; je ne les blâme pas; ils sont rentrés 
en France et presque tous ont été promus au choix, ce dont, 
je ne suis point jaloux, car tous le méritaient; mais enfin cette 
chance, je me la suis fermée en croyant que, puisqu'on m'a- 
vait envoyé en Espagne, je devais y rester jusqu'à ce qu'on 
me rappelât. 

» D'un autre côté, une circulaire ministérielle en date du 
28 décembre 1838 ordonne de proposer d'office pour l'avan- 
cement les officiers français de la légion qui auront obtenu 
un ou plusieurs grades au titre espagnol. 

» Je ne viens point réclamer le bénéfice de cette décision; 
je suis plus loin encore de vouloir me désigner moi-même au 
choix de mes chefs; non, j'ose seulement demander que vingt- 
cinq combats, trois blessures, deux actions d'éclat (puis- 
qu'ainsi l'on désigne l'accomplissement d'un devoir péril- 
leux) ; que quatre années de misère enfin, années les mieux 
remplies de ma vie militaire, ne me servent pas plus, mais 
autant que si je m'étais reposé pendant ce temps dans de bon- 
nes garnisons. 

)) Je demande que mon ancienneté remonte, du 13 juillet 
1839, date de mon dernier brevet, au 22 juillet 1835, date de 
mon premier (1). » 

L'annotation qui fut mise en marge de cette demande in- 
diquait de la bienveillance vis-à-vis de Rousset, mais elle ex- 
primait l'avis que les règlements ne pouvaient permettre de 
lui donner satisfaction : « Il n'y a que l'ordonnance du 13 



(1) Le sous-lieutenant Rousset au Maréchal ministre de la guerre, de 
Laon, 7 décembre 1810. A. A. G., dossier Rousset (original). 



380 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

juillet 1839, était-il dit, qui lui ait conféré un titre dans l'ar- 
tillerie. Avant cette époque, il était étranger à l'arme, en sa 
qualité de sous-lieutenant dans la légion étrangère, et quand 
il a été nommé sous-lieutenant d'artillerie, c'est au tour des 
sous-officiers de l'arme qu'il a été proposé au choix du Roi 
et non autrement (1). » 

Les discussions auxquelles donnèrent lieu les demandes, 
pourtant bien modestes et bien légitimes, de l'ancien lieute- 
nant-colonel d'artillerie de la légion, montrent le peu de cas 
qui fut fait par le gouvernement français de la bravoure et de 
la ténacité des légionnaires (2). 

Le capitaine de l re classe Reilk, qui avait accompagné la 
batterie de Rousset dans toutes les campagnes, qui avait été 
décoré deux fois de Saint-Ferdinand, qui était chevalier de 
l'ordre d'Isabelle la Catholique et qui avait été cité à l'ordre, 
dut rengager le 9 mai 1839 comme simple sergent à la nou- 
velle légion étrangère d'Afrique ! Il se fit remarquer dans 
l'expédition de Médéa au printemps de 1840, fut cité par le 
maréchal commandant en chef dans son rapport du 28 mai, 
et mourut cependant simple sergent, le 13 novembre suivant, 
à l'hôpital de Miliana (3) ! 

Les officiers venus de Pau avec le 7 e bataillon furent encore 
moins bien traités que leurs camarades de la légion d'Alger. 
Au départ de France, le général Harispe leur avait conféré 
des grades qu'ils espéraient voir confirmer, comme l'avaient 
été ceux donnés en Algérie par le gouverneur général. Il n'en 
fut rien. Après avoir été accueillis assez froidement par ceux 
qui, depuis un an déjà, se battaient pour la cause constitu- 
tionnelle et craignaient en eux des concurrents et des rivaux, 



(1) Même lettre, annotation marginale. 

(2) Affecté comme sous-lieutenant au 4 e régiment d'artillerie le 19 
juillet 1839, Rousset passa lieutenant en second le 3 août 1841, et lieu- 
tenant en premier le 21 novembre 1841 ; nommé capitaine en second en 
juillet 1846, capitaine en premier le 10 mai 1852, c'est avec ce grade 
qu'il prit sa retraite en 1862, vingt-trois ans après son retour d'Espagne ! 
Il est vrai qu'il avait reçu du gouvernement espagnol, en 1842, la croix 
de commandeur d'Isabelle la Catholique. Il mourut à Versailles le 2 no- 
vembre 1878. A. A. G., dossier Rousset. 

Son fils a brillamment suivi la carrière paternelle; le lieutenant-colonel 
Rousset, auteur militaire estimé, a quitté l'armée pour la politique et 
a rempli les fonctions de député de la Meuse et de maire de Verdun. 

(3) A. A. G., reg. matric, troupe, lég. étrang. nouv., vol. V, n° 4.824. 



381 



ils ne reçurent presque aucun avancement en Espagne. Mais 
ce fut à leur retour en France qu'ils éprouvèrent une décep- 
tion plus cruelle encore : ils lurent replacés dans les régi- 
ments avec le grade qu'ils occupaient au moment où ils 
avaient demandé à passer à la légion. Le capitaine de Ca- 
prez, qui avait été nommé par Harispe chef de bataillon ; 
les sous-lieutenants Damian-Duvernègue, Grant de Vaux et 
Touflet, qui avaient été nommés lieutenants, reprirent au dé- 
but de 1839 leurs grades primitifs. Quant aux anciens sous- 
officiers Prestat, Lehr, Helprecht, Walther, Azan, ils avaient 
espéré conserver, après deux ans et demi de combats, de fati- 
gues et de privations, le grade de sous-lieutenant donné par 
Harispe ; ils furent impitoyablement remis sous-officiers et 
attendirent de longs mois avant de reconquérir leurs épau- 
lettes. Pourtant, c'étaient des volontaires, qui presque tous 
étaient restés dans la Péninsule jusqu'au dernier moment, et 
n'étaient revenus en France qu'après le licenciement. 

Le capitaine Barbier, arrivé en Espagne au mois d'août 
1836, avait partagé les fatigues, les dangers et la gloire de 
la batterie ; il avait été décoré de Saint-Ferdinand à la suite 
des affaires d'Ulzama en mars 1837, décoré une seconde fois 
du même ordre après Huesca en mai 1837, fait chevalier de 
l'ordre américain d'Isabelle la Catholique après l'affaire de 
Balmaseda en janvier 1838, et enfin cité à l'ordre du jour de 
l'armée et décoré de la médaille commémorative pour avoir 
participé à la prise de Penacerrada, en juin 1838. Ayant dé- 
missionné du service d'Espagne en septembre, il fut néan- 
moins autorisé à rester en Espagne jusqu'au 1 er janvier 
1839 ; rentré en France, il fut replacé comme lieutenant en 
second au 10 e d'artillerie le 18 janvier, passa lieutenant en 
premier en février, fut affecté en mars au 1 er d'artillerie et 
partit pour l'Algérie. Il y devint capitaine le 13 mars 1841, 
mais mourut deux ans plus tard dans la maison d'aliénés 
d'Avignon, le 23 avril 1843 (1). 

Les officiers venus en Espagne avec Suarcc et qui avaient 
combattu avec la légion ne furent pas mieux traités ; ils ne 
purent, en général, même pas rentrer dans les cadres de l'ar- 
mée française, à laquelle ils avaient appartenu. 



(1) A. A. G., dossier Barbier. 



382 LA LÉGIOX ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Le plus gran'd nombre d'entre eux était déjà retourné en 
France. Jusseau, nommé capitaine sur le champ de bataille 
le 26 avril 1836, avait démissionné du service d'Espagne le 
23 novembre suivant, avait été replacé comme adjudant sous- 
officier à la nouvelle légion étrangère d'Afrique, et avait 
reconquis le grade de sous-lieutenant en 1837 au siège de 
Constantine (1). Le brave capitaine de Colleville, revenu dès 
le milieu de 1837, avait été réintégré comme lieutenant au 
36° de ligne, mais avait démissionné peu après (2). Poussard, 
qui s'était admirablement conduit en diverses circonstances, 
était retourné en France au mois d'octobre 1837 ; au lieu 
d'être rappelé à l'activité, il avait été mis en réforme (3). Le 
capitaine Thomassin, rentré à la même époque que Poussard, 
et sur lequel il n'y avait que des éloges à recueillir, ne put 
pas obtenir la faveur de servir avec son ancien grade, sous 
prétexte qu'en 1830, lorsque la commission des généraux 
s'était réunie pour statuer sur les demandes d'activité, il 
n'avait pas présenté la sienne (4). 



(1) Démissionnaire du service d'Espagne le 23 novembre 1836, Jusseau 
fut placé comme adjudant sous-officier à la nouvelle légion étrangère le 
28 avril 1837 ot partit pour FAlgérie. 11 se distingua an siège de Constan- 
tine en octobre 1837 et obtint le grade de sous-lieutenant le 11 novem- 
bre suivant. Nommé lieutenant le 27 décembre 1840, il passa au 25 e ré- 
giment d'infanterie légère le 6 janvier 1841, et quitta l'Algérie. Promu 
capitaine le 21 juin 1816, il passa le 6 décembre au 5 e de ligne, retourna 
en Algérie pendant quelques moisi en 1848 et prit sa retraite. Il mourut 
on 1851. A. A. G., dossier Jusseau. 

(2) Voir page 334, note (1). 

(3) Poussard s'était particulièrement distingué le 25 avril 1836 au 
combat de Tirapegui, comme le prouve un certificat de son chef, le lieu- 
tenant-colonel Dumesgnil, daté de Paris, 16 janvier 1838. Il y eut beau- 
coup de sa faute s'il ne fut pas rappelé à l'activité, car il commit dès 
son retour de nouvelles incartades. Un de ses amis, le lieutenant Thou- 
ron, du 19 e léger, l'ayant invité à dîner, lui avait prêté son manteau le 
soir, en raison du mauvais temps; Poussard le porta le lendemain au 
Mont-de-Piété! (Note confidentielle du générai Pajol sur Poussard, Pai- 
ris, 2 février 1838.) Lo conseil d'enquête chargé de statuer sur son rappel 
à l'activité, parce qu'il était en non-activité depuis trois ans, fut informé 
de ce fait, et comme le passé de Poussard n'était pas sans reproches, il 
décida sa mise à la réforme, le 30 mars 1838. A. A. G., dossier Poussard. 

(4) Minute de la lettre écrite par le Ministre au lieutenant-général com- 
mandant la l re division militaire, le 17 décembre 1837. A. A. G., dossier 
Thomassin. — Lorsque la. Révolution de 1848 vint réaliser les plus chères 
espérances du vieux soldat républicain, il alla immédiatement se présenter 
aux bureaux de la l ro division militaire pour « faire valoir ses droits » ; 
puis il écrivit au « citoyen général, ministre de la guerre », le 2 mars, une 
curieuse lettre dans laquelle il lui racontait ce qu'il avait tenté pour la 
République et ce qu'il avait souffert. Mais il avait 64 ans, et on le trouva 
trop âgé pour être réintégré. A. A. G., dossier Thomassin. 



l'agonie de la légiox 383 

Le brave Lemonnier, qui avait été blessé à Barbastro, 
avait échoué lui aussi dans sa tentative de rentrer au service ; 
le vieux demi-solde n'avait cependant demandé qu'un emploi 
de lieutenant dans la légion étrangère d'Afrique, ajoutant 
qu'il n'avait « pour vivre que son épée » et qu'il était père de 
sept enfants dont deux au service (i) ; mais ses 55 ans l'em- 
pêchèrent d'être accepté (2). Le lieutenant de Fleurans avait 
été pris par les Carlistes et fusillé (3). Le capitaine Mille, 
l'ancien officier de zouaves, avait été tué à Huesca (4). 

Seuls de la petite troupe venue jadis avec Suarce, les ca- 
pitaines Chazot et Hacquet étaient restés jusqu'au licencie- 
ment de la légion. Chazot, qui n'avait pas au départ de posi- 
tion régulière dans l'armée, ne reçut pas d'emploi, et dut 
obtenir seulement par la suite quelques subsides du minis- 
tère (5). L'énergique capitaine Hacquet, qui avait été blessé 
le 24 mars 1836 à l'affaire de Zubiri, et qui n'était pas encore 
usé, puisqu'il n'avait que 45 ans, pouvait espérer sa réinté- 
gration dans le corps français avec lequel il venait de combat- 
tre vaillamment pendant quatre ans, car il n'avait eu que de 
bonnes notes avant de donner jadis sa démission de lieutenant. 
Il écrivit au Ministre pour lui exposer qu'il n'avait pu jus- 
que-là obtenir cette faveur, et que ses campagnes à la légion 
pouvaient enfin la lui faire accorder : « En servant l'Espagne, 
disait-il, au service de laquelle se trouvait la légion, je pen- 
sais aussi servir la France ; j'ai suivi depuis 1835 jusqu'à ce 
jour le sort de cette phalange malheureuse et je rentre au- 
jourd'hui avec ses débris. Ayant le sentiment d'avoir rempli 



(1) Lemonnier au Ministre, de Paiis, 22 septembre 1838. A. A. G., dos- 
sier Lemonnier. 

(2) Le. général Pajol au Ministre, de Paris, 19 octobre 1838. Ibid. Sous 
la deuxième République, Lemonnier écrivit au Ministre de la guerre pour 
lui demander do réparer les injustices commises à son égard, sollicitant 
une petite pension. Lemonnier au général Rulhière, ministre de la guerre, 
de Paris, 22 janvier 1849. A. A. G., dossier Lemonnier. 

(3) Voir chapitre XI, page 254. 

(4) On lit dans ses états de service qu'il avait été nommé capitaine le 
26 mai 183G, et qu'il mourut sur le champ de bataille près de Pampelune, 
le 29 mai 1837 (A. A. G., dossier Mille). Bemelle spécifie bien (Histoire 
de Vancienne légion, p. 429) qu'il était capitaine de voltigeurs à la ba- 
taille de Huesca et y fut mortellement blessé, le 24 mai 1837; il dut mou- 
rir pendant son évacuation. 

(5) On trouve dans son dossier des relevés de ses services destinés au 
<( bureau des invalides et secours ». A. A. G., dossier Chazot. 



384 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

avec honneur la tâche que je m'étais imposée, je prends la 
liberté de vous supplier de vouloir bien me faire admettre 
au titre d'étranger dans la nouvelle légion étrangère d'Afri- 
que (1). » Ni les anciens services de ce brave officier, ni les 
efforts constants qu'il avait fournis pendant quatre ans, avec 
l'espoir de reprendre ensuite son rang dans l'armée, ne pu- 
rent impressionner les bureaux du ministère ; on lui répondit 
deux mois après que la nouvelle légion avait ses cadres au 
complet et qu'il ne pourrait y trouver place que dans le cas 
peu probable où l'on formerait de nouveaux bataillons (2) ! 
Lorsque plus tard, en 1848, la République fut proclamée, 
Hacquet espéra qu'il pourrait enfin reprendre un uniforme 
qu'il avait regretté toute sa vie ; il écrivit au Ministre de la 
guerre une lettre très digne et très belle (3) ; mais il avait 
54 ans, et on le trouva trop âgé (4). 

Les derniers chefs de la légion eux-mêmes, ceux qui 
avaient assumé la tâche ingrate et difficile de ramener en 
France les débris de la vaillante troupe décimée, ne furent 
pas mieux traités par le gouvernement de Louis-Philippe. 

Le lieutenant-colonel Galant, qui avait toujours payé de sa 
personne, et dont le fils, engagé à la légion, avait été estropié 
par un coup de feu reçu à la bataille de Huesca, demandait 
un emploi dans l'intendance militaire, ou du moins une place 
de capitaine à l'armée d'Afrique ; il fut affecté comme capi- 
taine au 12 e de ligne, à Avignon, et n'obtint que plus tard son 
passage dans l'intendance (5). 

Le chef admirable qu'avait été Ferrary ne fut pas mieux 
récompensé; replacé à la légion étrangère avec le grade de 
chef de bataillon, il passa lieutenant-colonel en 1840, mais ne 



(1) Hacquet au Ministre, de Pau, 26 janvier 1839. A. A. G., dossier 
Hacquet. 

(2) Minuto de la lettre écrite par le Ministre à Harispe, de Paris, 22 
mars 1839. Ibid. 

(3) Hacquet au général Subervie, ministre de la guerre, de Paris, 27 
février 1848. A. A. G., dossier Hacquet. 

(4) Avis .de la commission des anciens officiers : c< A laisser dans sa po- 
sition, vu son âge. » 

(5) Galant au maréchal duc de Dalmatie, de Madrid, 31 mai 1839; le 
même au Ministre de la guerre, de Madrid, 1 er novembre 1839; le même 
au maréchal duc de Dalmatie, président du conseil, ministre des affaires 
étrangères, de Paris, 31 décembre 1839; et pièces diverses. A. A. G., dos- 
sier Galant. 



l'agonie de la légion 383 

put arriver au grade de colonel; et cependant il était noté à 
l'inspection de 1842, dans les termes suivants, par le général 
Meinadier : « Très bel homme de guerre, ce lieutenant-colo- 
nel joint à une très bonne instruction militaire beaucoup de 
vigueur et toutes les qualités essentielles propres à marquer 
sa place dans les premiers échelons de la hiérarchie (1). » Il 
demanda sa retraite en 1844. 

Toutes les humiliations et les injustices dont furent abreu- 
vés les braves officiers et soldats de la légion ne leur arra- 
chèrent pourtant aucun cri de révolte. Les 45 officiers se 
bornèrent, avant de quitter Pau, à exprimer dans une lettre 
au colonel Galant l'amertume qu'ils éprouvaient à se séparer 
les uns des autres : « Quelles que fussent, écrivaient-ils, Les 
injustices commises à notre égard, il était de notre devoir et 
de notre honneur de conserver jusqu'à la fin cette dignité 
convenant à de vieux soldats qui, ayant accompli la mission 
glorieuse que la France leur avait imposée, viennent dire à 
la Patrie : « Es-tu contente de nous ? » Cette dignité, mon 
Colonel, vous avez su la maintenir ; aussi, dans quelque pays 
que les chances de la guerre nous conduisent, votre souvenir 
restera-t-il gravé au fond de notre cœur ; notre reconnais- 
sance, la seule indemnité que puissent offrir les malheureux 
en échange d'un bienfait, vous est acquise à jamais (2). » 

La dislocation eut lieu. On put voir des officiers partir 
pour la nouvelle légion étrangère d'Afrique comme sous-offi- 
ciers et des sous-officiers et caporaux, y rengager comme 
simples soldats (3). Quels que fussent leurs droits, quelle que 
fût leur amertume, ils ne réclamèrent pas ! 

Cette abnégation et ce désintéressement forcèrent l'admi- 
ration de tous, et le général Harispe put écrire au Ministre, 
quand le licenciement fut achevé : « Les débris de cette belle 
et brave légion se sont fort bien conduits depuis leur rentrée 
en France, et pendant les opérations de leur dislocation ils 
n'ont proféré aucune plainte (4). » 



(1) A. A. G., dossier Ferrary. 

(2) Lettre signée par 45 officiers de la légion avant leur départ de Pau 
pour être remise au lieutenant-colonel Galant. Imprimée dans le- Mémo- 
rial des Pyrénées, du 22 janvier 1839. 

(3) Harispe au Ministre, de Bayonne, 27 janvier 1839. A. A. G. } car- 
ton : légion étrangère. 

(4) Ibid. 

Légion étrangère. 25 



380 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

Quelques mois plus tard, le lieutenant-colonel Galanl 
écrivait au Ministre de la guerre à Madrid, avec un orgueil 
mêlé de quelque amertume : « Cette belle et brave légion a 
noblement et glorieusement rempli le mandat que lui a confié 
la France en versant son sang au champ d'honneur, avec 
prodigalité et enthousiasme, pour la prospérité et le triom- 
phe des libertés espagnoles... Jusqu'au dernier jour, fidèle 
à ses devoirs comme à ses engagements, elle n'a cessé, au 
milieu de privations inouïes et des plus imminents dangers, 
de tenir une conduite honorable, connue et admirée de l'Eu- 
rope entière... Elle n'a cessé d'offrir, dans toutes les circons-. 
tances difficiles qui se sont présentées, le peu de sang qui 
lui restait encore, pour le maintien de l'ordre et l'accomplis- 
sement de son noble mandat (1). » L'ancien lieutenant-colo- 
nel ajoutait ensuite, en rappelant la conduite des débris de 
la légion à l'époque où ils reçurent en Espagne leur ordre 
de licenciement : « Toujours soumis et obéissants, comme 
de vieux soldats qui savent sou$$rir et se taire, mes frères 
d'armes se résignèrent sans murmurer, quoique profondé- 
ment humiliés. Ils songèrent dès lors à regagner la patrie 
et à lui demander le prix du sang versé pour l'Espagne ; ce 
pays nous offrait, quel que soit notre grade, le modeste em- 
ploi de sous-lieutenant dans son armée, alors que la majeure 
partie d'entre nous, pourvus de grades supérieurs, avaient 
obtenu cet avancement sur le champ de bataille, en remplace- 
ment de nos compagnons d'armes blessés et morts au champ 
d'honneur. La postérité, juge sévère et impartial, saura nous 
apprécier (2). » 

Braves légionnaires ! Ils n'ont pas plus obtenu en France 
qu'en Espagne le « prix du sang versé », c'est-à-dire la gloire 
militaire et les grades auxquels leur donnait droit leur con- 
duite héroïque. Mais, comme le disait Galant, la postérité 
est là pour les juger, pour leur décerner la palme due aux 
vrais soldats. 

Si les gouvernements des deux pays les méconnurent, ce 



(1) Le Heutenant-colonel Galant au Ministre de la guerre à Madrid, de 
Madrid, 4 juillet 1839; pièce n° 111. 

(2) Ibicl 



l'agonie de la légion 387 

fut surtout, il faut bien le dire, la faute des variations de la 
politique générale, qui avait détourné d'eux l'attention 
et l'intérêt. Du moins, leurs contemporains surent-ils déjà 
rendre justice à ceux qui s'étaient si vaillamment battus ; on 
exalta dans toute l'Europe leur courage et leur énergie. Le 
duc d'Orléans, au retour d'un voyage à l'étranger, put trans- 
mettre aux officiers qui venaient d'Espagne les éloges qu'il 
avait recueillis à leur sujet : « La légion étrangère, leur di- 
sait-il, appartenant naguère à l'armée française qu'elle re- 
présentait en Espagne, s'y est tellement élevée par sa disci- 
pline, son instruction et sa bravoure au-dessus des troupes 
anglaises, espagnoles et portugaises avec lesquelles elle 
était appelée à agir, que dans les cours du Nord où je me 
trouvais alors avec mon frère le duc de Nemours, lorsque ses 
succès parvinrent à notre connaissance, les juges les plus 
compétents en pareille matière s'empressaient de nous com- 
plimenter à ce sujet (1). » 

Ces paroles élogieuses durent certainement flatter l'amour- 
propre de ceux qui les entendirent ; mais elles furent à peu 
près le seul témoignage de sympathie que reçurent des hom- 
mes qui, pendant plusieurs années, avaient supporté les plus 
grandes privations et couru les plus grands dangers. 

Les anciens officiers de l'armée constitutionnelle espagnole 
reprirent modestement leur place dans l'armée française, 
sans félicitations, sans récompenses, sans avancement. 

Ce trait marque bien le caractère des braves qui servent 
à la légion, et qui, depuis les exploits de leurs aînés en Es- 
pagne, ont fait scintiller dans toutes les parties du monde 
l'éclat des armes françaises. Ils font campagne parce que 
la guerre est dans leur tempérament ; ils se battent sans au- 
tre but que la gloire militaire ; ils sont soldats avant tout î 



(1) Bernell© et Colleville. Histoire de l'ancienne légion étrangère^ pré- 
face, p. vin. 



DEUXIÈME PARTIE 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 



Les documents contemporains relatifs à la légion sont 
en grande partie extraits des Archives du ministère de la 
guerre. Quelques-uns sont tirés des Archives du ministère 
des affaires étrangères, d'autres des Archives du général 
comte de Noue et de celles du lieutenant.colonel Chéré. Un 
certain nombre ont été copiés par l'auteur aux Archives 
militaires espagnoles de Ségovie. 

Aucune modification n'a été apportée aux originaux. Ce- 
pendant, lorsque nul doute ne subsiste sur l'identification 
des noms propres, leur orthographe a' été rétablie. Celle 
adoptée pour les noms de lieux est généralement, comme 
l'indique l'Avertissement, celle des cartes reproduites dans le 
volume ; celle adoptée pour les noms de personnes est celle 
des pièces d'état civil et, à défaut, des pièces militaires exis- 
tant aux Archives du ministère de la guerre. Les dates qui, 
dans la plupart des lettres ou rapports, se trouvent à côté 
de la signature, sont reportées au commencement de la pièce. 

Parmi les documents reproduits, quelques-uns sont touffus 
et peu compréhensibles ; quelques autres contiennent des lon- 
gueurs et des incorrections ; d'autres enfin sont semés de 
phrases embarrassées et de mots étranges. Que le lecteur ne 
s'en étonne pas, et ne croie pas être en présence d'erreurs 
d'impression ou de transcription : les pièces reproduites ont 
été soigneusement collationnées sur les originaux. 

Si les documents, écrits à la lueur des bivouacs ou sous le 
coup d'une émotion, n'ont pas toujours été rédigés avec tout 
le soin désirable, ils ont du moins une couleur que des cor- 
rections illégitimes ne feraient que leur enlever ; peut-être ne 



392 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

constituent-ils pas toujours des modèles de dissertation, mais 
ils sont du moins vivants, et racontent par eux-mêmes l'odys- 
sée de la légion en Espagne. 



N° 1, 

A. H. G., Affaires d'Espagne, carton 44 (original et copiée). 



Le colonel baron de Suarce au maréchal duc de Trévise, 
ministre de la guerre. 

Paris, 18 novembre 1834. 
Monsieur le Maréchal, 

J'ai fait la dernière guerre du Portugal et je crois remplir le 
devoir d'un bon citoyen en soumettant à vos lumières les réflexions 
suivantes. 

Quinze cents Français environ, congédiés du service portugais, 
vont successivement rentrer dans leurs foyers, et déjà cinq cents 
d'entr'eux sont arrivés. 

Ces hommes ont honorablement servi la cause de la Reine Dona 
Maria, et leur bravoure a rappelé, dans maintes rencontres, les 
vieilles bandes de l'Empire; mais ils rapportent les habitudes de 
soldats qui viennent de faire, durant trois années, une espèce de 
guerre do partisans ; et ce sont, pour la plupart, de© enfants des 
barricades de 1830 et 1832. 

Leurs sympathies, il n'en faut pas douter, sont pour les opinions 
libérales exagérées et même la misère pourrait les jeter dans les 
bras des légitimistes; il est à ma connaissance que ces derniers 
ont fait, à beaucoup d'entr'eux, la proposition de s'enrôler sous 
la bannière de don Carlos, pour, de là, appuj r er au besoin un mou- 
vement contre-révolutionnaire dans le Midi de la France, le cas 
échéant. 

Sans doute le gouvernement du Roi est en mesure et la tranquil- 
lité du pays ne saurait être à la merci de quelques agitateurs ; aussi 
ne vicns-je pas tirer le canon d'alarme, et mon but est-il plutôt, 
Monsieur le Maréchal, de chercher à appeler votre intérêt sur des 
hommes dont l'exaltation et la fougue ont déjà été utilisées et 
pouri aient l'être encore. 

La guerre qui désole, en ce moment, le nord de l'Espagne est 
absolument semblable à celle qui vient d'être terminée en Portu- 
gal; or, ne conviendrait-il pas, au lieu de laisser ces hommes, con- 
gédiés de ce dernier Royaume, exposés aux dangereuses séductions 
des partis de France, qu'on les dirigeât sur l'Espagne pour y gros- 
sir les rangs des troupes de la Reine 1 

Je sais que la fierté espagnole se refuse à la création d'un corps 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 393 



étranger; mais cette' difficulté, qui paraît ne pouvoir pas être 
abordée de front, est de nature à être tournée, et je crois que j'ob- 
tiendrais ce résultat si le gouvernement m'en confiait la mission. 

Je suis une vieille connaissance des Mina, Yaldès, Peon et 
autres libéraux distingués de la Péninsule. Je parle la langue 
espagnole ; j'ai fait l'ancienne guerre d'Espagne, précisément dans 
les Provinces Basques, et je crois que si les libéraux (qui sont les 
seuls opposants) persistaient encore aujourd'hui à refuser d'ad- 
mettre un corps étranger, je les amènerais très facilement à souf- 
frir l'incorporation de cinquante Français dans chacun de leurs 
bataillons pour y servir de tête de colonne. Je n'ai jamais remar- 
qué ni en Portugal» ni même en Pologne, qu'on nous contestât à 
nous autres Français l'honneur de recevoir les premiers coups de 
fusil. 

Je vous prie, Monsieur le Maréchal, de ne voir dans la démar- 
che que je fais que mon désir de donner une preuve de mon dé- 
vouement au pays; je me réclame d'ailleurs de M. le lieutenant- 
général Pelet qui, à diverses reprises, a déjà voulu me faire donner 
par la Guerre plusieurs missions à l'étranger. 

J'ai l'honneur d'être, Monsieur le Maréchal, votre très respec- 
tueux. 

Le Colonel' Baron de Suarce. 
25, rue Bleue. 

En marge et à V encre rouge, d'une autre main : 

Pour en écrire à M. le général comte Harispe et répondre à 
M. le colonel Suarce qu'on va examiner sa proposition et le remer- 
cier du motif qui la lui a fait présenter. 

Le Ministre. 



N° 2. 

A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41, officiers et agents en mission 

(original). 

Le colonel de Saint- Yon au Ministre de la guerre. 

Pampelune, 10 décembre 1834. 

Monsieur le Maréchal, 

Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous; mais sans avoir été 
assez heureux pour servir sous vos ordres, ancien militaire d'Auster- 
litz, et ancien officier d'ordonnance de l'Empereur, j'ose néanmoins 
compter sur votre bonté et sur votre indulgence. 

Désigné par M. le maréchal Gérard pour venir remplir en Es- 
pagne une mission des plus pénibles, et en outre quelquefois fort 
difficile, j'ai fait ce que j'ai pu pour répondre à sa confiance. Pé- 



394 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



nétré de reconnaissance pour ses intentions bienveillantes, mon 
zèle, beaucoup plus sans doute que mes talents, m'a fait obtenir 
ses suffrages ; je ferai les mêmes efforts, Monsieur le Maréchal, pour 
me rendre digne de votre approbation, et pour justifier à l'avenir 
le choix que l'on a bien voulu faire de ma personne. 

Pour vous mettre à même, Monsieur le Maréchal, de juger des 
affaires d'Espagne, sans recourir à des documents nombreux et 
longs à consulter, j'ai l'honneur de vous adresser un résumé suc- 
cinct des événements qui ont eu lieu en Navarre, depuis le com- 
mencement de l'insurrection jusqu'à ce jour. Déjà, le 25 octobre 
dernier, j'ai transmis à M. le maréchal Gérard une partie de ce 
travail ; mais depuis lors j'ai été à même de recueillir quelques 
renseignements nouveaux, et d'ailleurs, j'ai pensé qu'il était de mon 
devoir de porter à votre connaissance tout ce qui me semblait de 
nature à mériter votre attention. 

Je n'ose espérer, Monsieur le Maréchal, que mes opinions parti- 
culières soient dans cette circonstance importante d'un très grand 
poids à vos yeux; mais elles sont le résultat d'observations faites 
sur les lieux, en présence même des événements, et si toutes ne vous 
paraissent pas devoir être également accueillies, je me flatte du 
moins qu'elles seront justifiées sans peine par les sentiments qui 
me les ont inspirées. 

Je suis avec respect et dévouement, Monsieur le Maréchal, votre 
très humble et très obéissant serviteur. 

Le Colonel A. Saint- Yon. 

En marge et à V encre rouge, d'une autre main : 

Le Ministre désire qu'il soit répondu promptement et avec beau- 
coup d'intérêt et de satisfaction à M. le colonel Saint-Yon. Urgent. 

Le Ministre. 



N° 3. 

A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41, officiers et agents en mission (original 
joint à la lettre précédente). 

Le colonel de Saint-Yon au Ministre de la guerre. 
Note sur l'insurrection de Navarre (1). 

Pampelune, le 10 décembre 1834. 

La mort de Ferdinand VII semblait devoir causer l'embrasement 
de la Péninsule entière. En effet, la question relative à la succes- 



(1) La plus grande partie de cette note est la reproduction textuelle 
d'une lettre adressée par Saint-Yon au Ministre le 26 octobre 1834, de 
Pampelune; cependant, on peut reniai quer la suppression de conclusions 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 395- 



sion au trône agitait depuis longtemps les esprits, et chacun s'était 
pour ainsi dire préparé à une lutte dont cet événement, paraissait 
devoir être le signal. Cependant, soit dissidence d'opinions, soit 
indifférence à l'égard d'un gouvernement que l'on avait vu chan- 
ger plusieurs fois, par suite de diverses révolutions successives, la 
mouvement ne fut ni aussi spontané, ni aussi général que l'on avait 
eu lieu de le craindre. 

Santos-Ladron, qui d'abord avait montré des sentiments libé- 
raux très exaltés, ayant été mis en non-activité par suite de quel- 
ques débats avec les autorités civiles de Pampelune, crut l'occasion 
favorable pour se faire une position avantageuse. Né en Navarre, 
connaissant mieux que personne l'esprit turbulent de cette pro- 
vince, dont il venait d'être le vice-roi, il était sûr de réunir au- 
tour de lui bon nombre de jeunes gens aventureux, qui ne deman- 
deraient pas mieux que de lever l'étendard de la révolte, sans 
même s'inquiéter de sa couleur. 

C'est ici l'occasion de combattre une opinion très fausse, mais 
assez généralement accréditée hors de l'Espagne, qui attribue l'in- 
surrection de certaines provinces de ce royaume à la crainte de se 
voir privées de leturs droits particuliers, ou franchises. 

Depuis l'invasion des Français, en 1808, le peuple de Navarre est 
devenu essentiellement remuant et belliqueux. L'amour-propre na- 
tional, sentiment qui chez lui approche de la démence, ayant effacé 
de son esprit jusqu'au souvenir des services rendus à l'Espagne par 
l'armée anglo-portugaise, il n'attribue qu'à l'héroïsme de ses guéril- 
las l'affranchissement du territoire à cette époque. Appartenir à 
un corps franc, formé d'après les mêmes principes, semble donc au- 
jourd'hui encore, à beaucoup d'individus, un véritable titre de 
gloire. D'un autre côté, tous les anciens chefs de bandes, qui de leur 
propre autorité s'étaient faits alors capitaines, colonels, généraux, 
ayant par la suite été reconnus dans ces grades, et jouissant main- 
tenant d'une considération analogue à leur rang, sont un point de 
mire pour toutes les jeunes ambitions. Si l'occasion se présente de 
recourir aux armes pour une cause quelconque, il est d'après 
cela facile de concevoir qu'elle soit saisie avec d'autant plus d'em- 
pressement, que; chacun espère- à son tour profiter de la circonstance 
pour sortir de son obscurité; obtenir de ces hautes dignités dont 
tant de simples laboureurs ont été revêtus; ou enfin travailler à sa 
fortune au moyen des contributions illégales qu'on lève au milieu 
du désordre. 

C'est parmi ces considérations seules qu'il faut rechercher la 
cause véritable du mouvement insurrectionnel en Navarre; et non 
dans des idées d'un ordre élevé, gouvernementales ou politiques, 
dont on ne pense pas même à se faire un appui dans l'opinion. 
Personne ici ne vous parlera des intérêts généraux du pays; de ce 
qu'il a à perdre ou à gagner sous tel ou tel régime; mais tous les 
jours vous entendrez des gens vous dire avec orgueil, que l'on a 



très nettes qui figuraient dans cette lettre antérieure, dans lesquelles 
Saint- Yod affirmait par exemple que la guerre de Navarre n'était pas une 
guerre nationale. 



396 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



proposé le grade de lieutenant-général à Zumalacarregui pour 
abandonner le parti de Don Carlos. Quelques individus, sans doute, 
sont aussi excités par les prêtres et les congrégations religieuses, 
qui ne s'abusent pas sur les conséquences d'un gouvernement cons- 
titutionnel; mais jusqu'à présent, l'influence du clergé n'a encore 
que faiblement agi, et est assez facile à combattre. 

Santos-Ladron n'occupa pas longtemps la scène : dès ses premiers 
pas, il fut atteint par le colonel Lorenzo, aujourd'hui maréchal de 
camp, qui se rendit maître de sa personne. Malheureusement, ce/t 
officier ne sut pas profiter de l'avantage qu'il venait d'obtenir : au 
lieu de poursuivre et de détruire le même jour les factieux, enor- 
gueilli par son succès, il s© hâta de revenir à Pampelune pour y 
conduire son prisonnier. Les rebelles, découragés d'abord, ne se 
voyant plus inquiétés, reprirent peu à peu de l'assurance, et ils ne 
tardèrent pas à se réunir de nouveau, sous les ordres d'un nommé 
Iturralde qui était leur commandant en second. 

Le brigadier Sola, alors gouverneur par intérim de la Navarre, 
ne pouvait ignorer ce qui se passait autour de lui; cependant, il ne 
prit aucune mesure pour arrêter les progrès du mal. Encouragées 
par cet exemple, les autorités civiles montrèrent une apathie non 
moins coupable, de sorte que des bandes nombreuses parcoururent 
le pays pour provoquer le soulèvement de la population, sans quo 
personne songeât à y apporter le moindre obstacle. D'un autre côté, 
les gens les plus sages, voyant l'inaction du pouvoir, tandis que 
des bataillons s'organisaient à loisir sur différents points, commen- 
cèrent à croire que le triomphe du Prétendant ne rencontrerait pas 
d'opposition sérieuse; et dès lors chacun, ou se livra à ses espé- 
rances, ou se résigna aux événements, ou se renferma dans une 
indifférence complète. 

Ce fut peut-être aussi cette erreur qui détourna de ses devoirs 
la Députation de Navarre. Cetto assemblée, qui exerce une auto- 
rité açsez grande dans la province, au lieu d'user de son influence 
pour défendre le gouvernement établi, finit par incliner en faveur 
d'une cause dont le succès lui paraissait assuré; et lorsque ensuite 
quelques officiers vinrent lui offrir de former des corps de volon- 
taires, pour protéger les merindades ou arrondissements qui se mon- 
traient encore fidèles, elle n'accueillit plus ces propositions qu'avec 
mépris ou dédain. 

Par suite de cet état de choses, les forces des Rebelles ne pou- 
vaient manquer de prendre un accroissement rapide ; en effet, 
bientôt 3.000 à 4.000 hommes furent en mesure de tenir la campagne; 
et à cette époque seulement, on songea à envoyer un autre gou- 
verneur en Navarre : ce fut le lieutenant-général Sarsfield. 

Ce général jouit en Espagne d'une haute considération; on le 
regarde comme le militaire le plus éclairé du royaume ; mais, mal- 
heureusement, il est atteint d'une maladie nerveuse qui le rend 
atrabilaire, et qui va même jusqu'à altérer, par moment, ses fa- 
cultés intellectuelles. Toujours seul, enfermé, personne ne pouvait 
l'approcher, ni le voir. N'obtenant aucun résultat, Valdès fut bien- 
tôt désigné pour le remplacer. 

Ce nouveau chef, au dire de tout le monde, réunissait les qua- 
lités nécessaires pour un semblable commandement; mais l'expf';- 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 397 



rience l'ayant convaincu qu'il n'avait pas assez de troupes pour 
combattre avec avantage les factieux, il sollicita des renforts, et 
pour toute réponse il fut sur-le-champ rappelé. 

Si, malgré le peu de forces à sa disposition, le général Valdès 
n'avait guère laissé de repos aux insurgés, il n'en fut pas de 
même de son successeur Quesada : ce dernier resta dans une inac- 
tion qui devait avoir des conséquences funestes. En effet, un an- 
cien colonel de l'armée, un homme que l'on dit sans bravoure, 
mais qui n'en montre pas moins un caractère très énergique, 
Zumalacarregui en un mot, s'était mis à la tête de l'insurrection, 
et il était parvenu à réunir sous ses ordres cinq bataillons navar- 
rais, et cinq bataillons levés dans les Provinces Basques. Deux com- 
bats, où il obtint l'avantage, lui donnèrent de l'assurance, et dès 
ce moment les factieux osèrent se mesurer avec les troupes de ligne. 

Eclairé tardivement sur l'importance des événements dont le 
nord de l'Espagne devenait le théâtre, le ministère dirigea enfin 
sur la Navarre le général Rodil, avec toutes les troupes qu'il rame- 
nait de Portugal. Si ces forces avaient été employées 1 avec dis- 
cernement, si surtout elles avaient été conduites par des chefs plus 
actifs et plus résolus, sans doute elles auraient été suffisantes 
pour pacifier le pays; mais l'incapacité et particulièrement le 
mauvais vouloir de presque tous les officiers, depuis le maréchal 
de camp jusqu'au sous-lieutenant, devaient nécessairement para- 
lyser le dévouement et le zèle des soldats. Personne ne faisant son 
devoir, il était difficile d'espérer de bons résultats; aussi, bien 
loin d'obtenir quelques succès, n'a-t-on éprouvé que des échecs : 
et tandis que le gouvernement usait en détail presque toutes ses 
ressources, les insurgés, au contraire, augmentaient sans cesse le 
nombre de leurs bataillons. A l'arrivée du général Rodil, ils en 
avaient cinq, appartenant à la Navarre ; à son départ, ils en 
comptaient neuf; aujourd'hui ils organisent le douzième. 

Pendant l'intérim qui a eu lieu entre le départ du général Rodil 
et l'arrivée du général Mina, Zumalacarregui, qui manquait d'ar- 
mes, a enlevé un convoi de 1.000 fusils. Peu de temps après, dans 
une affaire aux environs de Vitoria, il a entièrement détruit deux 
bataillons et s'est emparé de quatre pièces de montagnes. Tant 
d'avantages successifs, sans jamais le moindre revers, devaient 
nécessairement porter au plus haut point l'audace des insurgés, 
et abattre au contraire la confiance et le courage des troupes de 
la Reine. C'est malheureusement ce qui est arrivé. Aujourd'hui, 
les soldats éclairés sur le compte de leurs chefs; fatigués par des 
courses longues et pénibles ; dégoûtés par des marches continuelles, 
sans un seul résultat heureux, n'ont plus ni assurance, ni ardeur : 
déjà même quelques hommes ont passé à l'ennemi, et si beaucoup 
d'autres ne les ont pas suivis immédiatement, c'est parce que 
l'arrivée du général Mina leur a fait suspendre l'exécution de 
leur projet. Tout le monde exaltant la réputation de ce nouveau 
chef, ils sont bien aises de voir ce qu'il va faire : s'il est heureux, 
le contentement et le zèle renaîtront; mais s'il a seulement une af- 
faire douteuse, rien alors ne pourra empêcher la défection la plus 
complète. 

Le gouvernement espagnol a beaucoup compté sur le prestigo 
dont il croit le nom de Mina entouré en Navarre; puisse-t-il ne 



398 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



s'être pas abusé!... Ce général a eu sans doute un grand nombre 
de partisans dans le pays, quand il était l'instrument de la popu- 
lation ; mais aujourd'hui qu'il agit contre elle, Ton se convaincra 
bientôt peut-être de son peu d'influence. Il a, à la vérité, une 
parfaite connaissance des localités et des individus, mais cela ne 
suffit pas dans une guerre qui n'exige pas seulement des baïon- 
nettes, mais une politique habile, un esprit tout à la fois ferme 
et conciliant, et surtout de bonnes vues administratives. D'un 
autre côté, l'armée n'est nullement favorable aux militaires qui 
n'ont acquis leurs grades qu'à la tête des bandes levées de 1808 
à 1813 contre les Français : beaucoup d'officiers sont donc mécon- 
tents de ce choix, et la sévérité qu'il sera forcé de déployer à leur 
égard ne- contribuera certainement pas à améliorer cette dispo- 
sition fâcheuse des esprits. 

Voyons maintenant quel est l'état actuel des forces de l'insur- 
rection. Il n'est pas nécessaire, de prévenir que nous ne dirons 
que ce qui est pour nous d'une vérité reconnue et incontestable. 

Zumalacarregui, le généralissime de Don Carlos, n'erst pas un 
homme ordinaire. Il passait pour un des bons colonels de l'armée, 
surtout pour un excellent administrateur, et il a fait voir que 
l'opinion ne s'était pas trompée à son sujet. En effet, quoique 
sans cesse harcelé, poursuivi, et ne pouvant avoir aucun point 
fixe de dépôt, ni aucune espèce de base d'opérations, il n'a pas 
moins trouvé le moyen de recruter sans cesse de nouvelles forces 
dans le pays, et de leur donner une organisation régulière. Au- 
jourd'hui ses bataillons marchent, manœuvrent et combattent avec 
plus d'ordre et d'ensemble que les régiments de ligne. Leur comp- 
tabilité est en même temps simple et sûre : ainsi, non seulement 
les troupes de Zumalacarregui ne sont plus des bandes errantes 
et indisciplinées, mais ce sont des corps bien habillés, bien armés, 
bien équipés, et avant en un mot une organisation et une instruc- 
tion parfait: nient appropriées au genre de guerre qu'ils doivent 
faire. Zumalacarregui a en outre l'avantage immense d'exercer 
l'empire le plus absolu sur tous les habitants de la Navarre : les 
uns lui sont dévoués par opinion, les autres lui sont soumis par 
la crainte ; car il a cherché tous les moyens d'accroître la terreur 
♦de son nom. Ainsi, par exemple, lorsqu'il tombe des prisonniers en 
son pouvoir, il n'ordonne pas qu'ils soient mis à mort, sans excep- 
tion, immédiatement; mais il les promène avec lui pour bien les 
faire voir, et il les fait ensuite fusiller en détail dans différentes 
localités, pour que chacun connaisse et son caractère inexorable et 
sa puissance sans borne. 

Il a organisé une correspondance qui, pour la rapidité des com- 
munications, est pour ainsi dire télégraphique. Des hommes placés 
isolément sur les hauteurs qui avoisinent les lieux où sont les trou- 
pes de la "Reine tirent un certain nombre de coups de fusil, pour 
annoncer la marche, la force et la direction des colonnes enne- 
mies; ce signal est répété de montagnes en montagnes; de sorte 
qu'en peu d'instants, sur quelque point que Zumalacarregui se 
trouve, il a un premier avis des mouvements dirigés contre lui ; 
lesquels lui sont ensuite confirmés par des hommes envoyés par les 
villages, pour aller lui en faire un rapport plus circonstancié et 
plus positif. 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 399 



Il a aussi créé un système de douanes, qui non seulement lui pro- 
cure des ressources considérables en numéraire, mais qui sert en- 
core merveilleusement ses opérations. Dans tous les lieux habités, 
stationnemt trois ou quatre douaniers. Ces fonctions largement ré- 
tribuées sont remplies par des gens du pays. Pendant le jour, ces 
individus se tiennent sur des points culminants, d'où ils peuvent 
éviter les surprises et voir tout ce qui vient par les différentes rou- 
tes; dans la nuit, ils descendent sur les communications et rien ne 
passe sans être visité par eux. Ils ne se contentent pas de percevoir 
un droit sur les marchandises, ils interceptent aussi toute corres- 
pondance avec les points occupés par les troupes, et fusillent sans 
miséricorde ceux qui cherchent à échapper à leur surveillance; de 
sorte que les autorités locales établies par Le gouvernement, de mê- 
me que les colonnes mobiles qui parcourent la province, sont par 
suite de cette mesure dans l'isolement le plus absolu. 

On a essayé quelquefois de surprendre de ces douaniers; mais la 
chose est extrêmement difficile; parce qu'étant protégés par la 
population, ils sont toujours prévenus du danger qui les menace 
assez à temps pour pouvoir le fuir; ou bien, n'ayant pas d'uni- 
forme, il suffit qu'ils cachent leurs armes pour être confondus parmi 
les habitants qui se garderaient de les dénoncer. 

Quant au plan d'opérations de Zumalacarrègui, on aurait pu le 
deviner aisément, dès le premier jour; pourtant ce n'est que de- 
puis la prise d'une correspondance assez curieuse entre lui et l'un 
de ses principaux officiers, que l'on a enfin cessé de se faire illu- 
sion à cet égard. L'on a vu alors, clairement, que son but est de 
faire courir et. de fatiguer les colonnes envoyées contre lui, en leur 
présentant seulement deux ou trois bataillons, qui ont ordre de se 
faire suivre sans jamais s'engager sérieusement; jusqu'à ce que les 
troupes de la Reine, étant harassées, puissent enfin être conduites 
à une position, désignée d'avance, où toutes les forces des Rebelles 
sont réunies et combattent, si elles croient pouvoir le faire sans 
craindre un échec. Par suite de ce système, fort bien conçu, et par- 
faitement exécuté, les bataillons de Zumalacarrègui, bien loin 
d'être fatigués, comme on le croit, par des poursuites dirigées con- 
tre eux, ont au contraire beaucoup de repos; car ils n'ont pas 
même besoin de se garder; les habitants des villages qu'ils occu- 
pent leur épargnent ce soin. Par les mêmes raisons, on conçoit 
aussi qu'ils soient mieux nourris et mieux habillés que les régi- 
ments de l'armée : seulement, de temps à autre, ils sont dans le cas 
de faire quelques courses assez longues, pour se réunir inopiné- 
ment sur le point qui leur présente des chances de succès. 

D'après cela, comment, avec une ou deux colonnes, peut-on se 
flatter d'atteindre un ennemi, parfaitement servi par la popula- 
tion, et dont les mouvements sont des plus rapides, parce qu'il n'a 
aucun bagage et qu'il peut sans danger se fractionner en autant 
de détachements qu'il le désire; tandis que les troupes de ligne, au 
contraire, étant obligées de, porter avec elles des vivres, qu'elles 
n'obtiendraient pas des habitants, sont encore forcées de rester 
réunies, et de composer nécessairement des masses très peu mobiles. 
Il est facile de conclure de cet état de choses, que l'on ne peut espé- 
rer quelque avantage, que par une grande supériorité numérique ; 
de manière à ce que les forces agissantes soient assez multipliées 



400 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



pour permettre de traquer pour ainsi dire les Rebelles, et les forcer 
à se disperser ou à combattre. 

En supposant l'armée fidèle et dévouée, les ressources des fac- 
tieux sont telles, comme on le voit, qu'il est nécessaire aujourd'hui 
de forces considérables pour les soumettre. Avec ce qui est en 
Navarre, 20.000 hommes de renfort suffiraient en ce moment pour 
terminer cette lutte; mais si l'on ne se décide pas à les envoyer sans 
retard, il en faudra 40.000 avant trois mois : 12.000 seulement sont 
annoncés, et probablement ils se réduiront à 8.000; à coup sûr, ce 
secours sera insuffisant. Cependant, le gouvernement espagnol de- 
vrait songer que la question va probablement se décider cet hiver; 
car si l'on ne profite pas du moment où la mauvaise saison ferme 
les hantes vallées aux Rebelles, et restreint par conséquent, de près 
de moitié, le théâtre des opérations, tous les efforts qu'il pourra 
faire plus tard deviendront certainement inutiles. Il doit savoir 
d'ailleurs que, dans une guerre de ce genre, ne pas gagner c'est tout 
perdre. 

Maintenant j'oserai envisager la chose sous le rapport des inté- 
rêts de Ja France ; peut-être, trouvera-ton qu'il y a une grande pré- 
somption de ma part d'émettre une opinion sur un sujet d'une 
importance si grande ; mais je suis sur le théâtre des événements, 
et il pourrait se faire qu'à Madrid M. de Rayneval lui-même ne 
se trouvât pas en position de juger aussi bien que moi de la véri- 
table situation du pays. Il ne peut guère voir et entendre que par 
l'intermédiaire obligé des organes ministériels, et par conséquent 
il doit nécessairement être induit en erreur; car rien n'est plus 
mensonger que les rapports adressés au gouvernement espagnol soit 
par les autorités militaires, soit par les autorités civiles. 

Tout le monde est convaincu, dans les provinces du nord de 
l'Espagne, que la guerre ne peut finir sans la participation de la 
France; et il n'est personne qui n'appelle son intervention de tous 
ses vœux. Armée, population, agents du pouvoir, toutes les classes 
de la société, en un mot, n'ont à cet égard qu'une même manière 
de penser, et qu'un même désir. Cependant, il ne faut pas croire 
pour cela que nous trouverions ici de puissants secours. En Na- 
varre, le parti libéral se compose, ou de gens exaltés qui veulent 
aller trop loin, et qu'on ne saurait soutenir sans danger; ou d'hom- 
mes raisonnables, qui n'ont aucune influence sur le peuple. Les 
premiers ne se soucieraient guère des libertés sages que la France 
pourrait leur offrir ; les seconds regardent toute intervention comme 
une nécessité funeste, on ce qu'elle dévoile la faiblesse des sou- 
tiens du gouvernement ; ce qui a pour conséquence inévitable de 
laisser les Carlistes en conspiration permanente, mais remettant 
seulement leurs espérances à des temps plus heureux. Fort aises du 
retour de la tranquillité, ils seront néanmoins, d'après ce que nous 
venons de dire, des auxiliaires très froids, et même entièrement 
passifs. Quant à l'armée, ceux des officiers qui appellent mainte- 
nant à grands cris notre aide, et qui sont les moins disposés à mar- 
cher contne les Rebelles, retrouvent tout aussitôt cet orgueil déme- 
suré qui est la base du caractère national ; et dès que le danger leur 
paraîtra s'éloigner, ils seront les premiers à se plaindre que l'on 
ait eu recours à des étrangers pour rendre la paix à leur patrie. 

D'après cette disposition peu favorable des esprits, il est évident 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 401 



que si notre politique nous oblige à nous mêler des affaires de nos 
voisins, devant être livrés à nos propres forces, il est d'une haute 
importance que nous agissions avant que tout le royaume ait été 
mis en mouvement par un clergé redoutable et par une faction 
puissante. Dévoué, comme je le suis, aux intérêts du Roi et de mon 
pays, j'ose donc le dire, avec une conviction entière : ou la France 
doit abandonner l'Espagne à elle-même, et se contenter de se mettre 
à l'abri des atteintes qu'un changement de gouvernement dans la 
Péninsule pourrait lui porter; ou si elle croit devoir protéger un 
trône qui lui offre des garanties de plus d'un genre, il faut qu'elle 
se décide promptement ; car, attendre pourrait la jeter dans des 
embarras inextricables. 

Il y a quelques Espagnols qui pensent que le meilleur moyen de 
combattre l'insurrection serait le mariage du fils aîné de Don Car- 
los avec la jeune Reine Isabelle. Ce n'est point ici le lieu de discu- 
ter les inconvénients ou les avantages de cette alliance ;. mais ce que 
jo puis assurer, c'est que Don Carlos, auquel quelqu'un a parlé de 
ce projet, a répondu qu'il renoncerait volontiers au' trône, en 
faveur de l'un de ses enfants, pourvu que l'on établît une autre 
régence que celle qui existe aujourd'hui. 

Le Colonel d'état-major, 
A. Saint-Yon. 



N° 4. 

A. A. E., Espagne, 1835 (janvier à juillet), 
volume 767 (traduction d'une note). 

le Ministre de la guerre espagnol à Pambassadeur de France 

à Madrid. 

Madrid, le 23 juin 1835. 

Monsieur le Comte, 

M. le premier secrétaire d'Etat m'annonce, par une note en, date 
du 19 de ce mois, que S. M. la Reine Gouvernante a daigné approu- 
ver ce qui a été résolu par le Conseil des ministres le 14 courant. 

Dans cette séance, il fut rendu compte d'une dépêche de l'ambas- 
sadeur de Sa Majesté à Paris où il était dit que le gouvernement 
français était prêt à accorder à la juste cause de Sa Majesté Ca- 
tholique la Reine Isabelle II l'appui de la légion étrangère d'Alger, 
forte de 6.000 hommes; qu'il la porterait au nombre de 10.000 à 
12.000 au moyen de recrues qui se feraient en France avec la per- 
mission et l'autorisation spéciale de S. M. le Roi des Français; 
que cette autorisation s'étendrait aux généraux et officiers de son 
armée qui voudraient entrer au service de Sa Majesté Catholique; 
et qu'il se chargerait d'armer, d'équiper et de transporter les 
recrues au point de la Péninsule que désignerait le gouvernement 
espagnol. 

I/g on étrangère. 26 



402 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



En conséquence de cette communication, le Conseil décida qu'il 
fallait approuver la conduite du représentant de Sa Majesté à Pa- 
ris, lequel s'était empressé d'accepter ses offres généreuses, et lui 
transmettre des ordres positifs pour hâter la formation, l'équipe- 
ment, l'armement et le transport en Espagne des troupes auxiliaires. 

Cette résolution ayant été approuvée par la Reine Gouvernante, 
Sa (Majesté m'a ordonné, pour ce qui concerne le ministère de la 
guerre, dont je suis chargé, d'informer Votre Excellence qu'elle dé- 
sire vivement que la légion d'Alger soit transportée en Espagne 
aussitôt que possible et que son débarquement ait lieu à Tarragone, 
où seront transmis les ordres relatifs à sa destination ultérieure. 

Sa Majesté souhaiterait encore que Ton procédât sans aucune 
perte de temps au recrutement et aux autres opérations nécessaires 
pour porter cette légion, ainsi qu'on le lui a offert, au complet de 
12.000 hommes, et que ce surcroît de forces pût entrer en Espagne 
dans le plus court délai possible par la route de Jaca et Saragosse, 
afin de se réunir dans cette ville ou dans quelqu' autre point avec la 
légion d'Alger. 

Du reste, Sa Majesté est certaine que* le gouvernement français en 
tout ce qui le concerne n'épargnera ni soins ni précautions pour 
que ceux qui, avec sa permission et son autorisation spéciale, 
seront portés sur les listes de recrutement, se montrent dignes en 
toute occasion et sous tous les rapports, de leur nation et de la 
noble cause qu'ils seront appelés à défendre. 

L'intention de la Reine étant que la division de 12.000 hommes 
conserve l'organisation, la discipline et le genre de service auxquels 
est habituée la légion étrangère, Sa Majesté verrait avec plaisir 
que le gouvernement français envoyât en commission à Madrid un 
général ou un officier supérieur de confiance, avec lequel le minis- 
tère qui m'est confié pût s'entendre directement pour tout ce qui 
aurait rapport à la discipline et à la direction de cette force. 

Il serait également convenable qu'elle fût accompagnée d'un 
nombre strictement nécessaire d'employés de l'administration mili- 
taire qui seraient chargés de la distribution des sommes que leur 
remettrait le trésor royal et de tous les détails de comptabilité gé- 
nérale et particulière de la division et des divers corps qui en 
feront partie, en suivant en tous points les règlements français. 
Par là on éviterait des incertitudes et des complications embarras- 
santes et en même temps on rendrait plus facile le commandement 
et la direction des forces auxiliaires que Sa Majesté se propose de 
confier à un général distingué, accompagné d'un état-major conve- 
nable. 

Si Votre Excellence, vu l'importance de ces communications, les 
transmet au gouvernement allié qu'elle représente (et je me flatte 
qu'elle se prêtera à le faire), j'espère qu'elle voudra bien me faire 
part de la résolution qui sera prise à leur égard, comme de toutes 
celles qui auraient rapport aux forces auxiliaires qui ont motivé 
la présente note. Dieu conserve longtemps les jours de Votre Excel- 
lence. 

Signé : le duc de Ahumada. 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 403 

N° 5. 

A. E. G., Aff. d'Esp., carton 44 (minute) (1). 



Le maréchal marquis Maison, ministre de la guerre, à son aide 
de camp le chef d'escadron de La Rue. 

Paris, le 2 juillet 1835. 

Monsieur, je vous préviens que j'ai fait choix de vous pour rem- 
plir la mission de commissaire du Roi, dans la cession de la légion 
étrangère au gouvernement de Sa Majesté la Reine d'Espagne. 

Cette légion devant être embarquée à Alger, vous partirez immé- 
diatement de Paris pour vous rendre en cette ville. À votre arri- 
vée, vous vous présenterez devant le comte d'Erlon, gouverneur 
général des possessions françaises dans le nord de l'Afrique, au- 
quel je fais connaître votre mission; et, en votre qualité de com- 
missaire du Roi, vous arrêterez, de concert avec lui, les disposi- 
tions qui seront jugées les plus propres à faire atteindre le but 
qu'on se propose, l'envoi en Espagne de la totalité de la légion 
étrangère augmentée des Français des bataillons d'infanterie légère 
d'Afrique, des compagnies de discipline et des zouaves, et même 
des indigènes qui demanderaient à servir comme volontaires s'ils 
ne veulent faire partie de la légion étrangère. 

J'adresse à cet effet des instructions à M. le comte d'Erlon. "Vous 
en trouverez ci-joint une copie que je vous remets, afin que vous 
ayez une pleine connaissance de tout ce qui est prescrit, et que vous 
concouriez plus efficacement à en assurer l'exécution, en donnant 
à cet égard les éclaircissements que le gouverneur général en Afri- 
que, ou des militaires de; la légion étrangère pourraient désirer. 
J'ai la confiance que vous parviendrez à lever les difficultés qui se 
présenteraient; que vous mettrez dans vos rapports avec M. le 
comte d'Erlon, pour l' accomplissement de la mission que vous allez 
remplir, toute la déférence et tout le respect dus à sa position, en 
même temps que vous veillerez à ce que la mesure prescrite à l'égard 
de la légion étrangère reçoive sa complète exécution. 

Vous verrez, par la copie ci-jointe de l'instruction déjà citée, que 
les militaires de tous grades de cette légion doivent suivre leur 
corps. Dites-leur que je compte qu'ils ne s'en sépareront point. Si, 
ce que je ne puis prévoir, quelques-uns d'eux méconnaissaient le 
lien qui attache tout officier, sous officier et soldat à son régi- 
ment, vous leur feriez connaître la position dans laquelle ils se 
trouveraient. Les officiers étrangers ne pourraient qu'être repla- 
cés dans leur position militaire antérieure; les officiers français 
et ceux qui servaient dans l'armée française avant leur entrée, dans 



(1) Il y eut plusieurs minutes successives, ce qui s'explique par le fait 
•que les instructions à donner au commandant de La Rue étaient d'un ca- 
ractère très délicat. La pièce reproduite ici est la minute définitive. 



404 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



la légion perdraient leur emploi et ne, pourraient qu'être mis en 
demi-solde, par licenciement; et les sous-officiers, caporaux et sol- 
dats français liés au service par un engagement contracté confor- 
mément à la loi, seraient placés en subsistance dans des régiments, 
en Afrique, en attendant de nouveaux ordres; ceux qui ne seraient 
tenus au service que par un engagement passé devant le sous- 
intendant militaire recevraient des certificats d'annulation d'en- 
gagement. 

Mais je me persuade que vous n'aurez pas besoin de donner ces 
explications, et qu'on ne sera pas dans le cas d'appliquer les dis- 
positions ci-dessus. Vous ferez d'ailleurs connaître que les avan- 
tages accordés par l'ordonnance d'organisation de la légion étran- 
gère sont conservés aux militaires français de tous les grades qui 
la suivront; vous informerez les officiers de la mesure qui sera 
prise pour la conservation de leurs droits à l'avancement et de 
ceux que leur assurent leurs services, y compris les droits que 
pourront avoir les veuves et les orphelins. La même communica- 
tion faite aux bataillons d'infanterie légère d'Afrique, ainsi qu'aux 
compagnies de discipline et aux zouaves, déterminera sans doute 
un grand nombre d'hommes de ces corps à demande* à passer dans, 
la légion étrangère; on suivra à leur égard les dispositions conte- 
nues dans ma lettre du 2 de ce mois au gouverneur général, 
dont je vous remets également copie • c'est-à-dire qu'ils pourront 
être reçus volontaires pour l'Espagne, s'ils ne veulent faire partie 
de la légion étrangère. Le commissaire espagnol les organisera 
comme il lui conviendra. 

Vous me rendrez compte de votre arrivée à Alger et de la marche 
progressive de votre mission; lorsqu'elle sera accomplie, vous ren- 
trerez en France et vous reprendrez vos fonctions auprès de moi» 

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération. 

Le Maréchal, ministre de la guerre, 
Marquis Maison. 

P. -S. — Si l'appel fait aux disciplinaires et aux indigènes pro- 
duisait plus de 1.500 à 2.000 hommes, vous m'en informeriez de 
suite, afin que je prenne les mesures convenables pour ne pas trop, 
dégarnir les diverses garnisons d'où ils seraient tirés. 

Aussitôt que vous aurez fait au commissaire' espagnol la cession 
"de la légion étrangère, elle devra remettre son drapeau et quftter 
la cocarde française. Vous me rapporterez le drapeau. 

Marquis Maison. 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 408 

N° 6. 

A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (3 e et dernière minute). 

Le maréchal marquis Maison au général comte d'Erlon, 
gouverneur général à Alger. 

Paris, le 2 juillet 1835. 

Monsieur le Comte, je vous ai déjà fait connaître, par mes let- 
tres des 10 et 25 de ce mois, que la légion étrangère devait rece- 
voir une autre destination; aujourd'hui que ce corps est cédé au 
gouvernement espagnol, il devient nécessaire de régler tout ce qui 
peut résulter de cette cession, tant sous le rapport de l'administra- 
tion que sous celui de l'armement, et enfin relativement au per- 
sonnel. Je vous adresse, ainsi qu'à l'intendant militaire du corps 
d'occupation, des instructions spéciales en ce qui concerne le ser- 
vice d'administration et l'armement. 

Quant au personnel, vous devrez engager les officiers, sous-offi- 
ciers et caporaux à suivre la nouvelle destination qui leur est offerte ; 
c'est d'ailleurs une nécessité pour les militaires étrangers. Dans le 
cas où quelques-uns des officiers compris dans les 3 e et 4 e catégories 
de l'état ci-joint montreraient de l'hésitation et s'y refuseraient, 
ce que je ne puis supposer, vous les préviendriez qu'ils perdraient 
leur emploi et n'auraient droit à aucune espèce d'indemnité, le 
gouvernement ne se trouvant nullement obligé de les conserver à 
sa solde : ils seraient alors remis à la disposition de l'autorité 
civile et n'auraient droit à aucun subside, car ils ne pourraient 
plus être traités comme réfugiés. Quant aux sous-officiers et capo- 
raux étrangers, tenus au service par un engagement, ils ne pour- 
raient quitter la légion qu'à l'expiration de la durée de cet enga- 
gement; ils sont donc liés jusqu'à un certain point au sort de la 
légion. 

Les Français qui, avant leur admission dans la légion étrangère, 
n'étaient régulièrement pourvus d'aucun gradé militaire en France, 
et qui sont portés dans la 3 e catégorie de l'état ci-joint, seraient 
replacés dans leur position antérieure s'ils refusaient de suivre" 
cette légion. 

Il est donc de l'intérêt des militaires qui se trouvent dans l'une ou 
l'autre de ces positions de ne point se séparer du corps auquel 
ils appartiennent. Vous les éclairerez sur leurs situations, et si les 
avis ou conseils que vous leur donnerez étaient sans résultat, vous 
renverriez en France, ou vous autoriseriez à rester en Afrique, comme 
particuliers, ceux qui ne suivraient pas la légion, et vous m'en adres- 
seriez des états nominatifs par grade et indication de la nation à 
laquelle ils appartiennent. 

Quant aux officiers ou sous-officiers régulièrement pourvus de 
leur grade dans l'armée française, et qui sont compris dans les l re 
et 2 e catégories de l'état ci-joint, leur position est différente : ils sont 
susceptibles d'obtenir des avantages positifs, s'ils consentent à res- 
ter dans la légion ; vous les préviendrez qu'ils seront considérés 



406 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



comme en mission, et en conséquence maintenus sur les contrôles 
de l'armée; qu'ils conserveront leurs droits aux récompense» que 
leur assurent leurs anciens services et ceux qu'ils rendront dans 
leur nouvelle position. Les officiers supérieurs et les capiaines se- 
ront classés à leur rang d'ancienneté, sur les listes générales des 
officiers d'infanterie; les lieutenants et les sous-lieutenants seront 
classés dans des régiments, et chacun d'eux concourra à l'avance- 
ment et à l'ancienneté, conformément à la loi du 14 avril 1832. 

Cependant si, malgré ces avantages, des officiers, sous-officiers, 
caporaux ou soldats français se refusaient à suivre le corps dont 
ils font actuellement partie, les officiers ne pourront qu'être mis en 
non-activité avec demi-solde par licenciement de corps, seule posi- 
tion où ils puissent être placés, d'après la loi du 19 mai 1834. Les 
sous-officiers, caporaux et soldats qui ne sont liés que par un en- 
gagement spécial pour la légion étrangère, contracté devant un 
sous-intendant militaire, recevront un certificat d'annulation d'en- 
gagement; ceux qui sont liés au service par un engagement con- 
forme à la loi seront mis en subsistance dans des corps employés 
en Afrique, en attendant de nouveaux ordres. 

Il est encore à prévoir que des officiers et sous-officiers des régi- 
ments français qui sont en Afrique demanderont à suivre la des- 
tination de la légion étrangère : je vous autorise à les faire per- 
muter avec les militaires français de^la légion, compris dans les 
l re et 2 e colonnes de l'état ci-joint, qui voudraient rester en Afrique. 
Ces permutations ne pourront se faire qu'autant que, conformé- 
ment à la décision du 8 juin 1827, le plus ancien des deux permu- 
tants consentira à prendre le rang du moins ancien dans le clas- 
sement, consentement que vous m'enverrez avec l'état des permu- 
tations que vous aurez autorisées. 

Je vous adresse, pour vous éclairer sur la position des officiers 
de la légion étrangère, un état qui vous fera connaître l'origine 
de chacun d'eux, afin que vous puissiez apprécier les demandes 
qui vous seront faites, et statuer en connaissance de cause, con- 
formément aux dispositions contenues dans cette lettre- toute con- 
fidentielle et pour vous seul. 

Je vous envoie aussi la nomenclature des états que vous devrez 
ni'adressier, pour me faire connaître la position dans laquelle les 
officiers, sous- officiers et caporaux de la légion étrangère se trou- 
veront placés. 

Il sera dressé des procès-verbaux pour constater la remise ou 
la cession de la légion étrangère au gouvernement espagnol. 

Ces procès-verbaux seront dressés à Alger et à Toulon où est 
le dépôt. 

Ils contiendront une situation numérique, faisant connaître les 
différentes catégories dans lesquelles auront été classés les officiers, 
sous-officiers et soldats composant l'effectif de la légion étrangère. 

Los dispositions de la présente instruction seront appliquées 
aux officiers, sous-officiers et soldats actuellement en congé, ou 
aux hôpitaux, lorsqu'ils rentreront de congé ou qu'ils sortiront 
des hôpitaux. 

La légion étrangère conservera ses registres matricules ; mais 
le major aura soin de m'adresser les états de signalement et de 
mutations, jusqu'au jour où la légion aura été remise au gouver- 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 



407 



nement espagnol. Les mutations indiqueront la destination qui 
aura été assignée à chacun des sous-officiers, caporaux et soldats 
français. 

Yous me rendrez un compte détaillé de ce que vous aurez ete 
dans le cas de faire pour l'exécution de la mesure qui est pres- 
crite à l'égard de la légion étrangère. 

Recevez, Oénéral, l'assurance de ma considération très distinguée. 

Le Maréchal ministre de la guerre. 

De la main du Ministre : 

p,S. — Aussitôt que la cession de la légion aura été faite par 
le commissaire français au commissaire espagnol, elle devra re- 
mettre son drapeau et quitter la cocarde française. Mon aide de 
camp me rapportera le drapeau. 



N° 7. 

A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie). 



État indiquant rorigine des officiers de la légion étrangère (1). 






A. Provenant des troupes françaises. 
FRANÇAIS (l ro catégorie). 



Bernelle, colonel. 
Conrad, lieutenant-colonel. 
Cros d'Avenas, chef de bataillon. 
Kléber, id. 
Moret, id. 
Magnier, id. 

Oheron (naturalisé), capitaine ad- 
judant-major. 
Bouillon, id. 

Audigé, lieutenant-adjud.-maj . 
Besoux, capitaine trésorier. 
Foucher, 2 e adjoint au trésorier. 
Bidoux, lieutenant d'habillement. 
Dumontez, lieutenant-adjudant. 
Bobor el-Lainorere , capitaine. 
Drouault, id. 
Weis, id. 
Peccatte, id. 

DuGOMMIER, id. 

Briquelot, id. 



Ferrer, capitaine. 
Motnet, id. 
Minot, id. 
Dorémieulx, id. 
Flory, id. 
Genêt, id. 
Raimond, id. 
Pecholier, id. 
Mavgcon, id. 
Duchastelet, id. 
Godeau, id. 
Pierrot, id. 
Gallemant, id. 
Cogorno (naturalisé), id. 
Fremiet, id. 

Coutray (naturalisé), id, 
Moisan, id. 
Joubert, id. 
Bourgeois, id. 
Mallet, id. 



(1) Une note de l'auteur placée à la suite de cet état explique comment 
les divers caractères employés pour les noms des officiers indiquent la des- 
tinée qu'ils ont eue par la suite. 



408 



LA LEGION ETRANGERE EN ESPAGNE 



FRANÇAIS (1™ catégorie) Suite, 



Rosier, capitaine. 

Floury, ici. 

Mercier, id. 

Galle, id. 

De Lalande, id. 

Lassansaa, id. 

Celles, id. 

Lombard, id. 

De Carlos (naturalisé), lieutenant. 

Barthélémy, id. 

De Noue, id. 

Lapouyade, id. 

Lebéalle, id. 

Gous'mat de So7nmeresle, id. 

Simonin, id. 

Brennettjit, id. 

Audonneau, id. 

Buttafoco, id. 

Lamarosse, id. 

Roux, id. 

Galant, id. 

Chastaing, id. 

Lecompte, id. 

Olérault, id. 

Couturier, id. 

Laurent, id. 

Henry, id. 

Sudre, id. 

Guézei, id. 

Moureau, id. 

Hue, id- 



Leblanc, lieutenant. 

Gilly, id. 

Lapoter, id. 

Lejeune, id. 

D'Aoeto (naturalisé), récompense 

nationale, sous-lieutenant. 
Baret, id. 
Hebouard, id. 
Montera, ici. 
Pillé, id. 
Courtois, id. 

Damian-Dtjvernègfue (1), id. 
Rossi. id. 
Brandoly. id. 
Chapeau de Xozeroy, id. 
Baumier, id. 
Heffner, id. 
Hichard, id. 
Bassin, id. 
Coppée, id. 
Gilbert, id. 
Montesquiou, id. 
Bazaine, id. 
Bourdilliat, id. 
Marmet, id. 
Delcambre, id. 
Vergé, id. 
Gaillard, id. 
Maze, id. 
Erny, id. 

Total : 99. 



Uorn, major. 

Ferrary, lieutenant adjud. -major 

Veratti, capitaine. 



ETRANGERS (2 e catégorie). 

Bellando, sous-lieutenant. 
Pfersdorff, id. 
Total : 5. 



B. Provenant des troupes étrangères 
FRANÇAIS (3 e catégorie). 
Orto, capit. (service de Naples). 

Studinger, lieut. (2 e suisse do la 

ligne). 
Mallet, lieutenant (2 e suisse, gar- Total : 4. 

de royale). 



De Cléric, sous-lieutenant (2 e suis- 
se, garde royale) 



Poerio, chef de bataillon, naturalisé 
(service de Naples). 

Horain, chef de bataillon (service 

de Pologne). 
De Caprez (1), capit.. adjudant- 
major, 2* suisse, garde royale. 



ETRANGERS (4 e catégorie). 

Rochat, lieut. adj.-maj., 4 e suisse. 
Meyer, lieut. adj.-maj., 2 e suisse. 
Cousandier, lieutenant-adjudant (2 e 

suisse). 
Chariatte, porte-drapeau (garde du 

corps à pied). 



(1) Est allé par la suite en Espagne. Voir aux annexes la nomencla- 
ture alphabétique des officiers de la légion .étrangère en Espagne. 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 



409 



ÉTRANGERS (4 e catégorie) (suite). 



Giorni, capitaine (Sardaigne). 

Eberlé, capitaine (1 er suisse de la- 
garde). 

Gnone, capitaine (Naples). 

Paldi, capitaine (Sardaigne). 

Closmann, capitaine (Bade). 

Tonelli, capitaine (Modène). 

Bonjour, capitaine (4 e suisse). 

Montallegri, capitaine (Italie en 
1815, dans le 8 e étranger). 

Tanski, capitaine (Pologne). 

Bonorand, capitaine (4 e suisse). 

Feyer, lieutenant (gardes à pied). 

Hébicn, lieutenant (Wurtemberg). 

Meyer, lieutenant (2 e suisse de la 
ligne). 

Pego, lieutenant (Portugal). 

Cremonini, lieutenant (Italie). 

Bottero, lieut., natur. (Gênes). 

Angeli, lieutenant (Italie). 

Gaucz, lieutenant (Pologne) . 

Josefowicz, lieutenant (Pologne). 

Welker, lieut. (Wurtemberg). 

Wern, lieutenant (Pologne). 

Zarembecki, lieutenant (Pologne). 

Ducimetière, aliàs Monod, lieute- 
nant (2 e suisse de la garde). 

Kapft, lieutenant (Wurtemberg). 



Karazkewicz, lieutenant à la suite 
(Pologne; . 

Zalbachowski, lieutenant à la suite 
(Pologne). 

Zecca, sous-lieutenant (Italie). 

Boldrini, sous-lieutenant (natif 
d'Espagne). 

Luscher, sous-lieut. (4 e suisse). 

Stiernsward, sous-lieut. (Suède). 

Chenevard, sous-lieutenant (2 e suis- 
se de la. garde). 

Zauli, sous-lieutenant (Piémont). 

Delétra, sous-lieutenant (2 e suisse 
de la garde). 

Ludechowski, sous-lieut. (Pojogne). 

Wierzbinski, sous-lieutenant (Po- 
logne). 

Borkacki, sous-lieutenant (Pologne). 

Cartier, sons-lieutenant (Grèce). 

Aneth, sous-lieut. (4 e suisse). 

Kuezkowski, sous-lieut. (Pologne). 

Tittenbronn, sous-lieut. (Pologne). 

Frymann, sous-lieutenant (2 e suisse 
garde royale). 

Sawicky, sous-lieutenant à la suita 
(Pologne). 

Iwanczewski, sous-lieut. (Pologne). 

Sochacki, sous-lieut. (Pologne). 
Total : 51. 



Note de railleur relative à Vétat précédent. 

Cet état, qui ne porte aucune date, a été établi au moment 
où il était question de l'aire passer la légion étrangère au ser- 
vice de l'Espagne, mais doit être modifié si l'on veut avoir 
l'état des officiers réellement partis. 

La destinée des officiers dont les noms figurent dans ce 
document a été mise en lumière grâce aux renseignements 
puisés dans les registres .matricules de l'ancienne légion 
étrangère. 

A cet effet, les règles suivantes ont été adoptées : 

I. Les noms des officiers qui sont passés au service d'Es- 
pagne sont écrits en romaine ; 

IL Les noms de ceux qui ont refusé et qui, conformément 
aux instructions du Ministre, ont été mis en non-activité ou 
ont perdu leur emploi, sont écrits en petites capitales ; 

III. Quelques cas particuliers sont écrits en italique. 



410 L.4 LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

1°) Ont été nommés : 

Mangeon (John), — capitaine, provisoirement commandant du 
Fort-Neuf, à Alger, le 25 juillet 1835. 

Barthélémy (Laurent), lieutenant, au 10 e léger, le 21 juillet 1835. 

Vergé (Charles), sous-lieutenant, au 3 e escadron de spahis régu- 
liers, le 10 avril 1835. 

M ail et (M.), lieutenant, au 3 e bataillon d'infanterie légère d'Afri- 
que, le 21 juillet 1835. 

Cléric (A.), sous-lieutenant, au 63 e de ligne, le 21 juillet 1835. 

2°) Sont passés au dépôt de liquidation et ne sont pas 

allés par la suite en Espagne (1) : 

Oheron (Jean), capitaine adjudant-major, le 20 août 1835. 
Besoux (Jacques), capitaine-trésorier, le 20 août 1835. 
Bidoux (Auguste), lieutenant d'habillement, le 20 août 1835. 

3°) N'étaient plus à la légion au 27 juillet 1835 : 

Galle (Auguste), venu par permutation à la légion, le 31 janvier 
1834; rayé des contrôles le 20 août 1835, n'ayant jamais rejoint la 
légion. 

Richard, sous-lieutenant, tué dans le combat livré aux Arabes, 
près d'Oran, le 28 juin 1835. 

Horn (Gustave), major, mort à Toulon, le 24 juillet 1835. 

Hefiner (Jean), sous-lieutenant, mort à Toulon, le 26 juillet 1835. 

Eberlé (Henry), capitaine, mort à l'hôpital de Marseille, le 14 
juin 1835. 

Josefowicz (Victor), lieutenant, tué dans le combat livré aux 
Arabes, près d'Oran, le 28 juin 1835. 

Kapft (Ernest), lieutenant, mort à l'hôpital du Dey, le 17 août 
1835. 

Boldrini (Vincent), sous-lieutenant, tué dans le combat livré aux 
Arabes, près d'Oran, le 28 juin 1835. 

4°) Officiers qui, n'ayant pas voulu suivre la légion en Es- 
pagne, ont été embarqués pour France le 25 juillet 1835 sur 
la demande du colonel Bernelle (2) : 

Kléber (Antoine), chof de bataillon (admis au traitement de non- 
activité pour infirmités temporaires). 

Bouillon (Hippolyte), capitaine adjudant-major, ayant refusé 
de suivre la légion en Espagne. 

Roborel -Lamorcre (Jean Baptiste), capitaine, id. 

Minoi (3) (François), capitaine, id. 

Dorémieulx (Joseph), capitaine, id. 

Celles (Etienne), capitaine, id. 

Lombard (4) (Louis), capitaine, id. 



Cl) D'antres officiers sont passés au dépôt de liquidation et ont rejoint 
plus tard la légion en Espagne. On les trouvera à leur rang alphabétique 
clans la nomenclature des officiers de la légion étrangère en Espagne. 

(2) Voir la pièce n° 8. 

(3) Mimot. 

(4) Lombart. 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 411 



Lapouyade (Joseph), lieutenant, ayant refusé de suivre la légion 
en Espagne (autorisé à rester par le gouverneur général). 

Lebéalle (1) (François), lieutenant, ayant refusé de suivre la lé- 
gion en Espagne. 

De Sommevesïe (Louis), lieutenant, id. 

Ckastaing (François), lieutenant, id. 

Couturier (Jean), lieutenant, id. 

Guézet (Antoine), lieutenant, id. 

Le jeune (Victor), lieutenant, id. 

Chapeau de Kozeroy, sous-lieutenant, id. 

Baumier (Paul), sous-lieutenant, id. 

Bassin (2) (Pierre), sous -lieutenant, id. 

Delcambre (Charles), sous-lieutenant, id. 

5°) Officiers portés sur l'état par catégories et dont on ne 

trouve pas trace dans les registres matricules de l'ancienne 

légiou : 

Gilbert, sous-lieutenant. 
Meyer, lieutenant. 

6°) Ne sont pas portés sur l'état et ont été mis en non-acti- 
vité par suite du licenciement de la légion' : 

Gouget (Jean), lieutenant d'état-major. 
Grammaccini (Noël), chirurgien aide-major. 



N" 8. 

A. H. G.. Algérie, Corresp., prov. d'Alger, juillet 1835 (original). 

Le colonel Bernelle au lieutenant-général baron Rapatel. 

Devant Alger, le 24 juillet 1835. 

Mon Général, 

J'ai appris d'une manière indirecte, mais assez positivement ce- 
pendant, que plusieurs officiers parmi ceux qui n'ont point voulu 
suivre la légion et dont j'ignore le motif, tâchent, par des paroles 
insinuantes, de jeter la perturbation et le découragement parmi 
leurs camarades et même parmi leurs subordonnés. 

Si cet état de choses doit se prolonger et surtout à l'approche de 
l'embarquement, je ne doute pas qu'il produirait un très mauvais 
effet et aurait des conséquences extrêmement fâcheuses. 

Je m'empresse donc de vous demander avec instance de vouloir 



(1) Lebéal. 

(2) Bassin est parti pour l'Espagne. Voir aux annexes la nomenclature 
des officiers de la légion étrangère en Espagne. 



412 



LA LEGION ETRANGERE EN ESPAGNE 



bien provoquer do qui de droit l'ordre de faire partir avec le pre- 
mier bateau ceux dds officiers portés sur l'état de filiation ci-joint 
qui pourraient y trouver place, en commençant par la droite et 
dans l'ordre où ils sont placés sur ledit état. 

J. Bernelle, 
Commandant les troupes à Alger. 

(Une note de Rapatel est jointe, prescrivant, en conformité des 
ordres du gouverneur général, aux officiers portés sur l'état, de 
partir le 25 à midi, par le bateau à vapeur.) 



N° 9. 

A. H. G., Algérie, Corresp., prov. d'Alger, juillet 1835 (original). 

Légion étrangère. 
Etat de filiation des militaires qui doivent s'embarquer pour France. 





NOMS. 


CRADES. 


< 


LIEU 

D : NAISSAN'CE. 


MOTIFS DU DÉPART 

et 
par quel ordre. 




Kléber (Antoine) 


Chef de bat. 


/.G 


Luvemhourg (Pays 
Ras). 


Admis au traitement de 
non-activité pour infir- 
mités temporaires ayanl 
refusé de suivre la lé- 
gion en Espagne. 




Bouillon (Hippolyte) 


Cap. adj.-maj 


35 


Rrest (Finistère). 






Glkzlt (Antoine) 


Lieutenant. 


37 


Treange (Moselle). 






m SOMMÉtESLI (L.-G.) 


Id. 


3G 


Londres (Angleterre) 






Baumieh (Paul) 


Souslieut. 


30 


Signes (Var). 








Capitaine. 


49 


Saint-Georges (Avey- 
ron). 










ROBOR. L-L\MORERE (Jc&D- 

Baptisle). 


Id. 


49 


Bordeaux (Gironde). 






Lombard (Louis) 


Id. 


/.n 


Sommières (Gard). 

Aiguë 
(Puy de-Dôme). 






Chastaing (Françoi?) 


Lieutenant. 


39 






Minôt (François Auguste). 


Capitaine. 


50 


Aire (Landes). 






Doremilulx (Joseph) 


Id. 


30 


Paris. 






Couturier (Jean) 


Lieutenant. 
Sous-lieut. 


36 
45 


Bouligneux (Ain). 
Nozeroy (Jura). 






Chapeau de ISozeroy 




Lejeune (Victor) 


Lieutenant. 


27 


Saint-Lô (Manche). 






Lapouyade (Jean) 


Id. 


38 


Perigueux (Dordo- 
gne). 


A u ii ir se à rester par le 
gouverneur général. 




Lebealll (François). 


Id. 


46 


Aniboise (lûdre-et- 
Loire). 






Delcambre (Charles) 


Sous-lieut. 


» 


Paris. 






Bassin (Pierre) 


Id. 


51 


Paris. 









DOCUMENTS CONTEMPORAINS 



4ia 



A lia manu : 

Le lieutenant-général gouverneur a donné Tordre à P amiral de 
faire embarquer par urgence sur le bateau à vapeur les officiers dé- 
nommés ci-dessus. 

Récapitulation. — Officier supérieur, ï ; subalternes, 17. 
Alger, le 23 juillet 1835. 

Le Colonel de la légion, 
J. Beenelle. 



N° 10. 

A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original). 
Bernelle au Maréchal ministre de la guerre. 

(Raprort sur les opérations de la légion depuis son débarquement à Tarragonc 
le 16 août 1835, jusqu'au 1 er janvier 1836.) 

Sanguessa, le 31 décembre 1835. 

Monsieur le Maréchal, 

Croyant de mon devoir de tenir Votre Excellence au courant des 
opérations militaires de la légion; de lui signaler les officiers, sous- 
officiers et soldats qui, par leur conduite devant l'ennemi, ont mé- 
rité d'être recommandés à la bienveillance du gouvernement espa- 
gnol la plupart de ces officiers n'ayant pas cessé d'appartenir a 
l'armée française ; de lui faire part enfin des pertes que l'ennemi 
nous a fait éprouver, j'ai l'honneur de vous adresser un rapport 
succinct sur les opérations militaires de la légion étrangère depuis 
son débarquement à Tarragone jusqu'au 1 er janvier 1836. 

La légion étrangère sous mes ordres, arrivée en rade de Tarra- 
gone le 16 août, à" bord de neuf bâtiments de la marine de 1 Etat, 
débarqua le 17 et fut reçue par M. lei brigadier Emilio, envoyé par 
M. le capitaine général de la province d'Aragon, qui m'annonça 
de la part de cet officier général que j'étais autorisé à rester dans 
cette ville, le temps nécessaire pour reposer la troupe fatiguée d une 
longue traversée, et terminer la réorganisation de la légion, dont 
la destination ultérieure était pour Saragosse, par Lerida. 

Le capitaine général de la Catalogne m'ayant inferme qu une 
colonne de 5.000 factieux se dirigeait sur l'intérieur de cette pro- 
vince, la légion étrangère en deux colonnes de trois bataillons cha- 
cune, la l re sous les ordres de mon lieutenant-colonel M. Conrad, 
la 2 e sous, mon commandement, sortit de Tarragone les 22 et 23 août 
pour Lerida, où elle arriva les 24 et 25. 

D'après une dépêche du Ministre, je dus y attendre de nouveaux 
ordres. 



414 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



Le capitaine général de la Catalogne, par une dépêche du 26 août, 
m' informant de la marche des factieux et de la nécessité de faire 
occuper Balaguer par 2.000 hommes de la légion, je donnai Tordre 
au lieutenant-colonel Conrad de se mettre en marche pour cette 
ville, le 29, avec trois bataillons. Sur l'invitation du même officier 
général je» fis partir, le 17 août, pour Tarrega, où elles devaient se 
réunir à la colonne commandée par le colonel D. Antonio Niubo, 
quatre compagnies de la légion sous les ordres du capitaine adju- 
dant-major Ferrary, et je dirigeai sur Grenadilla (1) en passant par 
»Aspa une colonne de 600 hommes d'élite de la légion à laquelle le 
gouveirneur de Lerida adjoignit 100 fantassins et 30 cavaliers espa- 
gnols, le tout sous le commandement du chef de bataillon Cros 
d'Avenas; cette colonne était chargée de dégager des Constitution- 
nels bloqués dans une maison fortifiée de Grenadilla par un parti 
de 1.000 factieux. 

Ces derniers, qui occupaient une position très forte sur un ma- 
melon en avant de Grenadilla, s'enfuirent à l'approche des troupes 
de la légion. La maison fortifiée avait été rendue le 27 vers midi ; 
le commandant d'Avenas fut de retour à Lerida le 31 août. 

Je sortis moi-même de Lerida le 2 septembre à la tête de quelques 
compagnies de la légion pour rejoindre le général Pastors à Bala- 
guer (-2). Mais la marche des factieux ayant nécessité la présence de 
cet officier général sur un autre point, je rentrai à Lerida, après 
avoir reconnu Tarrega et Agramunt (3). Pendant ce temps la colonne 
sous les ordres du lieutenant-colonel Conrad et les troupes du 
général Pastors poursuivirent les factieux dans la Haute-Cata- 
logne, Les troupes de la légion, disséminées sur plusieurs points de 
cette province, eurent avec la faction plusieurs affaires brillantes. 

Du 10 au 22 septembre, deux compagnies de la légion, comman- 
dées par ]e capitaine de Noue, soutinrent dans le bourg de la Sana- 
huja (4) plusieurs attaques sérieuses contre un parti considérable de 
factieux. Cette faible garnison n'a évacué ce bourg que sur l'ordre 
que je lui en ai fait donner, et avant de se rendre à Agramunt, point 
de réunion que j'avais désigné à tous ces détachements, le capi- 
taine de Noue fut débloquer à Pons le lieutenant Bazaine, qui 
depuis plusieurs jours luttait avec vigueur contre la faction de 
Navarre au nombre de 3.000 hommes, avec sa compagnie seule. 

Le 18 septembre, la garnison d'Artosa-di-Segre (5), forte de 150 
hommes commandés par le capitaine Mallet, fut vigoureusement at- 
taquée par 700 ou 800 factieux. Une maison située sur un pont 
en avant du village, et servant d'avancée, était occupée par 30 
hommes sous les ordres de M. Dumoustier. Ce jeune officier, après 
avoir lutté longtemps, et riposté à l'ennemi par une vive fusil- 
lade, craignant de manquer de munitions, essaya une sortie qui 



(1) Au sud de Lerida. Orthographié parfois Granadclla. (Note de P. A.) 

(2) Balaguer, au nord-est de Lerida, sur la Segre. (Note de P. A.) 

(3) Tarrega et Agramunt, à l'est et au nord-est de Lerida, plus à l'est 
que Ba.laguer. (Note de P. A.) 

(4) Sanahuja, près du Llobrcgos, affluent de gauche de la Segre, au 
sud-est de Pons. (Note de P. A.) 

(5) Artesa-duSegre, sur la Segre, en amont de Balaguer, peu on aval 
de Pons. (Note de P. A.) 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 415 



d'abord réussit; mais abandonné par le guide qui devait le diri- 
ger sur Artesa, il fut enveloppé et obligé de se rendre avec son 
détachement. Peu de jours après, ayant refusé de prendre du 
service parmi les rebelles, et ayant tenté de s'évadeœ avec le sous- 
officier pris de service avec lui, ils furent tous deux fusillés. Les 
factieux obligèrent les soldats à marcher dans leurs rangs, et 
déjà plusieurs sont parvenus à rejoindre la légion. Malgré cet échec, 
la garnison repoussa l'ennemi avec vigueur, et il dut se retirer 
après avoir éprouvé des pertes sensibles ; de notre côté nous eûmes 
trois officiers et cinq soldats blessés. 

Le 16 septembre, la colonne sous les ordres du colonel D. A. Niubo, 
composée de 600 Espagnols et de quatre compagnies de la légion 
commandées par le capitaine adjudant-major Ferrary, joignit à 
M'aida une faction de 700 à 800 hommes, et força par une at- 
taque vigoureuse la plus grande partie à se renfermer dans» le 
vieux château de Guimera (1). Les 17, 18 et 19 furent employés mal- 
gré le feu de l'ennemi à des travaux de cheminement sur la place. 
Le 20, la garnison forte de 450 hommes se rendit à discrétion ; 60 
à 80 d'entre eux, habitants des villages voisins, furent passés par 
les armes. Le colonel D. Antonio Niubo, dans son rapport, se loue 
du capitaine adjudant-major Ferrary et des troupes de la légion 
sous sevs ordres, et leur attribue la majeure- partie, du succès. 
M. Ferrary, de son côté, cite avec distinction plusieurs officiers, 
sous-officiers et soldats, et notamment M. Rousset, ex-maréchal-des- 
logis chef d'artillerie, actuellement sous-lieutenant à la légion, qui 
tira le plus grand parti d'une pièce de 8 amenée avec peine devant 
la place. 

Vers le 20 septembre M. le capitaine Aneth, qui était resté seul 
à Balaguer avec sa compagnie, repoussa avec vigueur l'attaque 
d'une faction de 400 à 500 hommes. Le commandant d'armes de 
cette place se loue, dans son rapport, de l'activité et des bonnes dis- 
positions de cet officier, qui n'eut qu'un seul homme blessé. 

Le 27 septembre, ayant appris qu'une bande de factieux couron- 
nait un mamelon à une lieue et demie de Grenadilla, et avait 
attaqué le détachement envoyé en découverte, le commandant Du- 
mesgnil fit sortir de Lerida 400 hommes sous les ordres du capi- 
taine des grenadiers Chariatte ; l'ennemi fut abordé avec résolu- 
tion. La position fut enlevée, et les factieux se débandèrent em- 
portant leurs morts et leurs blessés; de notre côté nous eûmes 
quatre blessés. 

Depuis longtemps je me plaignais au capitaine général de la 
Catalogne de la manière dont on divisait et subdivisait les troupes 
de la légion. Un pareil état de choses devait amener la dissolu- 
tion de ce corps. Voyant que cet officier général ne tenait aucun 
compte de mes observations, je m'adressai au Ministre de la guerre 
qui m'envoya ainsi qu'au général Pastors l'ordre de réunir la lé- 
gion. J'envoyai des ordres formels au lieutenant-colonel Conrad 
et aux divers chefs de détachement, et je partis le 24 septembre 
pour Balaguer, que j'avais désigné pour rendez-vous général. 



(1) Guimera, à l'est de Lerida, exactement au sud de Tarrega. (Note de, 
P. A.) 



41 G LA LÉGIOx\ ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



J'envoyai M. le lieutenant-colonel Magnier à Agramunt pour 
chercher et conduire à Balaguer les effets que la colonne du colo- 
nel Conrad avait laissés dans la première de ces deux places. 

Le 25, la colonne du colonel Conrad me rejoignit à Balaguer. 
Le même jour y arriva le colonel van Halen nommé commissaire 
près de la légion par le gouvernement espagnol en remplacement 
du brigadier Emilio, qui dut retourner à Saragosse, pour y rem- 
plir les fonctions de chef d'état-major. 

Les 28 et 29 septembre, les troupes de la légion qui toutes avaient 
rallié leurs bataillons, moins trois compagnies qui étaient restées 
à Tremp (1), se mirent en marche pour Barbastro en deux colonnes : 
la l re , forte de deux bataillons et de l'état-major, sous mes ordres; 
la 2 e , forte de trois bataillons, commandée par le colonel Conrad. 

La légion arriva à Barbastro dans les premiers jours d'octobre 
et y séjourna jusqu'au 15. 

Du 4 au 5 octobre eut lieu la prise de vive force de la petite 
ville de Gerri (2), occupée par un parti considérable de factieux, 
par trois compagnies de la légion et quelques urbanos sous les or- 
dres du capitaine Topin. Le gouverneur de Tremp, D. Ramon Do- 
minguez, se loue dans son rapport sur cette affaire des bonnes dispo- 
sitions prises par M. le capitaine Topin et de la résolution des trou- 
pes de la légion sous ses ordies. 

Le 14 octobre, par suite d'ordres du capitaine général de l'Ara- 
gon, la division commandée par le colonel D. Rodriguez de Veras, 
dite division du Haut-Aragon, et trois bataillons de la légion sous 
les ordres du colonel Conrad, durent se réunir pour opérer sur 
la Noguera, et poursuivre les factieux de la Catalogne. 

J'avais reçu de la cour l'ordre de me rendre d'abord à Sos, puis 
à Jaca pour opérer le licenciement du corps des volontaires d'Isa- 
belle II, sous les ordres de M. le colonel baron de Suarce. Je par- 
tis de Barbastro pour Jaca le 15 octobre avec une escorte de la 
force d'un bataillon, sous les ordres du commandant Drouault, 
après avoir dirigé sur Monzon les ouvriers, les malades, et les 
rffets que les troupes ne pouvaient emporter avec elles. Le lieutenant- 
colonel Cros d'Avenas prit le commandement de ce convoi. 

Les opérations du licenciement des chasseuis d'Isabelle me re- 
tinrent à Jaca jusqu'au 10 novembre. 

Ce fut dans cette ville que je reçus du colonel Conrad, comman- 
dant alors la division du Haut-Aragon, un rapport sur une affaire 
brillante que cette division eut à la Pobla (3) avec les factieux réu- 
nis de la Catalogne au nombre de 3.700 hommes. Ils s'étaient re- 
tranchés dans cette ville, qui fut enlevée après un combat opiniâ- 
tre, et malgré un feu très vif de leur part. Ils durent évacuer la 
villei au moment où les voltigeurs de la légion y entrèrent, et la 
cavalerie qui la tournait n'arriva pas assez tôt pour les couper. 
Les pertes des factieux furent considérables ; les nôtres s'élevèrent 
à 25 ou 30 hommes hors de combat, parmi lesquels M. le capitaine 



(1) Tremp, près la Noguera Pallaiesa, au nord de Lerida. (Note de 
P. A.) 

(2) Gerri, sur la Noguera, au nord de Tremp. (Note de P. A.) 

(3) Pobla, sur la Noguera, entre Gerri et Tremp. (Note de P. A.) 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 417 



de grenadiers Angeli, blessé d'un grave coup de feu à la cuisse. 
M. le colonel Conrad, dans son rapport, se loue beaucoup de l'ar- 
deur des officiers, sous-officiers et soldats sous ses ordres. Pendant 
toute l'action, la musique ne cessa de jouer, même sous le feu de 
l'ennemi, des airs patriotiques français et espagnols. 

Je partis de Jaca le 10 novembre avec quatre compagnies de la 
légion pour Monzon, où j'arrivai le 14. Le capitaine général de 
l'Aragon m'ayant informé de la marche dune colonne de 4.000 re- 
belles navarrais commandés par Iturralde sur Verdun, je dirigeai 
le commandant Drouault sur Sos, avec 450 hommes à peu près de 
la légion, auxquels avaient été jointes deux compagnies provisoires 
des hommes provenant du corps licencié. D'après ses instructions, 
le commandant Drouault devait coucher à Verdun. A son arrivée 
dans cettei ville, le commandant Drouault apprit que la colonne 
d'Iturralde devait y arriver le lendemain, et que des rations avaient 
déjà été commandées. Le commandant Drouault se retrancha à la 
hâte dans Verdun, et attendit l'ennemi avec résolution. Le lende- 
main, au point du jour, il déboucha des hauteurs voisines, et se 
présenta devant la ville. La contenance du bataillon fut telle 
qu' Iturralde n'osa pas attaquer Verdun, ni tenter le passage de 
l'Aragon et il se retira honteusement sur la Navarre. La conduite 
du bataillon commandé par M. Drouault lui mérita les éloges de 
M. le capitaine général de la province d'Aragon, et la reconnais- 
sance des habitants de ce pays, qu'il a préservés d'une nouvelle 
invasion des Navarrais. 

Le 16, arrivèrent à Monzon les bataillons sous les ordres du 
colonel Conrad. Je reçus dans cette ville l'ordre du Ministre de la 
guerre de diriger tous les bataillons de la légion sur Huesca, pour 
de là me rendre avec la division sous mes ordres dans les Cinco- 
Villas de l'Aragon et occuper Sanguessa dans la Navarre. Le colo- 
nel Conrad, avec deux bataillons, se mit en marche pour Huesca, 
le 18. 

Je reçus du gouverneur de Tremp, Don Ramon Dominguez, une 
lettre à la date du 17 novembre, par laquelle il m'annonçait que la 
garnison de cette place, forte alors de six compagnies de la légion 
sous les ordres du chef de bataillon Horain et qui depuis le 12 no- 
vembre repoussait avec vigueur les attaques réitérées d'une faction 
de Catalans eb de Navarrais réunis au nombre de 2.500 hommes, 
était à la veille de manquer de vivres, que l'eau lui était déjà cou- 
pée, et qu'en un mot elle se trouvait dans une position critique. 
Afin de préserver cette garnison d'un échec que, d'après les avis 
du gouverneur Dominguez, je devais croire prochain, et pour me 
conformer d'ailleurs aux ordres de la cour, j'envoyai le lieutenant- 
colonel Magnier, à la tête de dix compagnies de la légion secourir 
et chercher les compagnies bloquées. Le lieutenant-colonel Magnier 
eut à lutter avec les autorités espagnoles, qui prétendaient que ce 
point ne pouvait être évacué que sur les ordres du capitaine géné- 
ral de la Catalogne; mais ceux que je lui avais donnés étaient for- 
mels ; cet officier supérieur se roidit contre tous les obstacles et 
remplit, à mon entière satisfaction, la mission difficile que je lui 
avais confiée. M. le commandant Horain ne cite que MM. Luscher, 
adjudant-major, et Bootz, fusilier, blessés. 
Le 23 novembre, j'appris à Monzon que la faction navarraise, 
Légion étrangère. 27 



418 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



commandée par Guergué, fatiguée des échecs continuels qu'elle» 
essuyait en Catalogne, se dirigeait sur Barbastro pour rentrer en 
Navarre. N'ayant que 300 ou 400 hommes avec moi, à Monzon, je 
ne pus marcher ce jour même sur Barbastro, où coucha la fac- 
tion de Guergué, que je croyais d'ailleurs suivie de près par la co- 
lonne du Haut-Aragon, forte alors de deux bataillons, et comman- 
dée par le colonel Miranda. 

Le 24, le 5 e bataillon de la légion étant arrivé à Monzon, je par- 
tis pour Barbastro, dans l'intention de poursuivre Guergué, espé- 
rant que le colonel Conrad, qui se trouvait à Huesca avec deux 
bataillons, aurait eu connaissance de sa maiche, eb se porterait à 
sa rencontre. En effet, lorsque j'entrai à Barbastro, vers les 6 heu- 
res du soir, une fusillade très vive se faisait entendre dans la di- 
rection d'Anguez, et le lendemain en marchant dans cette direction 
j'appris que le colonel Conrad avait eu à ce village une affaire 
très vive avec la faction navarraise, qui eût été entièrement dé- 
truite si la colonne du Haut-Aragon avait mis plus de célérité dans 
sa marche, et ne se fût point arrêtée à deux lieues d'Anguez, quoi- 
que entendant la fusillade. Le colonel Conrad et le chef de rebelles 
Guergué arrivaient tous deux à Anguez dans l'intention d'y cou- 
cher, et chacun ignorant la marche de son ennemi. A une portée de 
fusil seulement du village, le colonel Conrad fut averti par un ha- 
bitant de l'approche de la faction. Il lança aussitôt quelques com- 
pagnies pour couvrir le village, et malheureusement une d'elles 
au moment où elle se déployait en tirailleurs fut chargée par une 
centaine de cavaliers et éprouva de grandes pertes. Les deux offi- 
ciers MM. Erny et Sallot, le sergent-major, un autre sous-officier 
et plusieurs soldats fuient tués. Un grand nombre furent dange- 
reusement blessés. Avant de recevoir la mort, tous se défendirent 
avec un courage qui est encore aujourd'hui l'objet de l'admiration 
des Navarrais, qui eux-mêmes se conduisirent avec résolution et 
bravoure. Le colonel Conrad ne tarda pas à arriver avec le gros de 
sa colonne; Faction devint alors générale. L'ennemi, qui trois fois 
chercha à enlever le village, fut trois fois repoussé avec perte et 
mis enfin en déroute. Nous eûmes dans cette affaire 2 officiers 
tués, 3 blessés, 15 hommes tués et 30 blessés. Les pertes de l'ennemi 
s'élevèrent à près de 100 hommes, parmi lesquels un officier de cava- 
lerie qu'ils estimaient beaucoup. 

La faction navarraise se retira sur Boléa, et réussit à rentrer en 
Navarre peu de jours après. Le colonel Conrad la poursuivit inu- 
tilement, ayant été obligé de s'arrêter un jour à Huesca pour 
reposer ses troupes et prendre des vivres. La colonne du Haut-Ara- 
gon s'arrêta à Huesca. A mon arrivée dans cette place, je me plai- 
gnis amèrement au capitaine général de l'Aragon de la conduite 
du colonel Miranda qui trois fois, à Barbastro, à Anguez et enfin 
à Huesca, aurait pu joindre l'ennemi s'il eût mis plus de vigueur 
et de célérité dans sa marche, ou s'il eût obtempéré immédiate- 
ment aux invitations du colonel Conrad et aux miennes. Cet offi- 
cier, supérieur fut quelques jours après remplacé dans son com- 
mandement. 

Le lieutenant-colonel Magnier me. rejoignit à Huesca le 27 no- 
vembre. Le colonel Conrad se trouvait à Jaca avec deux batail- 
lons. Je lui envoyai l'ordre de se rendre dans les Cinco-Villas, et les 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 419 



troupes que j'avais avec moi à Huesca quittèrent cette ville le 5 dé- 
cembre pour la même destination. 

Je partis le même jour pour Saragosse, afin de m'entendre avec le 
capitaine général de l'Aragon sur les mesures à prendre pour 
l'occupation de Sanguessa. Différentes affaires prolongèrent mon 
séjour à Saragosse jusqu'au 16 décembre. J'en partis ce jour-là 
pour les Cinco- Villas, où se trouvaient réunis cinq bataillons de la 
légion, et le 23 décembre j'occupai Sanguessa avec la division sous 
mes ordres. 

A mon arrivée à Sanguessa, je reçus du Ministre de la guerre 
l'ordre de rejoindre l'armée du Nord, et de me rendre immédiate- 
ment à Pampelune avec ma division. Je me disposais à exécuter 
cet ordre lorsque arriva, le 24, un aide de camp du général en chef 
Cordova, m'apportant l'ordre de suspendre mon départ de San- 
guessa, et de me tenir prêt à poursuivre une colonne de Navar- 
rais qui, d'après les avis qu'il avait reçus, devait chercher à péné- 
trer dans Y Aragon. 

Depuis ce jour, je suis à Sanguessa avec trois de mes bataillons; 
deux autres occupent Thiermas et Verdun, passages qu'il impor- 
tait de garder. 

J'ai fait élever autour de Sanguessa quelques ouvrages de forti- 
fication passagère pour mettre cette place à l'abri d'un coup de 
main, et j'y attends de nouveaux ordres, espérant que ce délai per- 
mettra au 2 e bataillon, que je n'ai pas encore pu arracher de la 
Catalogne, non plus que le dépôt principal de la légion, qui doit 
aller de Tarragone à Saragosse, de me rejoindre avant mon entrée 
en Navarre. 

Tel est, Monsieur le Maréchal, l'historique succinct des opéra- 
tions militaires de la légion étrangère depuis son arrivée en Es- 
pagne jusqu'à ce jour. 

J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur le Maréchal, votre 
très humble et très obéissant serviteur. 

Le Maréchal de comp commandant supérieur 

de la légion au service d'Espagne, 

J. Beenelle. 



N° 11. 

A. H. G., Aff. d'Esp., carton n° 17 (copie envoyée par ïïarispe 
au Ministre). 

Le général Bernelle au général Harispe. 

Gaboa (1), près Vitoria, le 17 janvier 1836. 

La légion étrangère ayant pris part hier, 16, à une action qui a 
tu lieu dans la chaîne de montagnes près Vitoria, si bien repré- 



(1) Il s'agit sans doute du village de Gamboa ; à quelques kilomètres 
nord-est de Vitoria, sur la routo de Salinas. 



420 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



sentée dans le tableau de la prise du convoi par le général Lejeune $ 
j'ai cru de mon devoir de vous donner quelques détails sur cette 
affaire dont j'ai été spectateur et acteur, pour vous prévenir con- 
tre la fausseté des rapports que pourront insérer les* agents de Don 
Carlos dans les journaux français. 

L'armée marchait sur trois colonnes parties de Vitoria : celle de 
gauche, commandée par le général Espartero, a marché sur Villa- 
real ; celle du centre, que je commandais, suivait la route de Vito- 
ria, et enfin la droite, commandée par le général Evans, avait la 
mission de faire des démonstrations contre le château de Guevara. 
La haute conception du plan du général en chef devait assurer des 
résultats décisifs; mais l'ardeur des troupes de ma colonne les re- 
tarda; j'avais ordre de débusquer les forces ennemies qui occu- 
paient la venta, ce qui fut immédiatement fait; mais l'ardeur et 
l'entraînement d'un bataillon espagnol et d'un de la légion qui seuls 
furent réellement engagés contre cinq bataillons carlistes les portè- 
rent à enlever en peu de temps les deux positions formidables à 
droite et à gauche de la route que les factieux défendirent avec 
assez de tactique. Ces deux positions prises, la troupe les occupa 
militairement la nuit passée, et aujourd'hui, sans doute, les trois 
colonnes convergent sur celle de droite; il est probable que par la 
sagesse et la haute intelligence du général en chef nous pourrons, 
porter aux ennemis un coup plus décisif. 

J'ai pu remarquer dans cette affaire de la démoralisation dans 
les troupes carlistes par la résistance imparfaite qu'ils ont faite 
de positions extraordinairement fortes ; tandis qu'au contraire dans 
celles de la Reine il existe une ardeur incroyable et un dévouement, 
sans bornes pour la Reine et pour leur général en chef qui est leur 
idole. 



Je vous prie, etc. 



Signé : J. Bernellk. 



N° 12. 

A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (traduction jointe au rapport de 
Bernelle au Ministre de la guerre à Paris, du 2 mars 1836). 

Lq général Cordova au général Bernelle. 

Quartier général de Lizasso, le 20 février 1836. 

Les grands efforts que fait le Gouvernement pour terminer promp- 
te ment et heureusement cette longue et pénible lutte doivent être 
et sont efficacement secondés par les personnes que leur position 
sociale, leurs intérêts, leur rang et leur patriotisme ont identi- 
fiées avec la grande cause que la nation soutient. 

Partant donc de ce principe et eu égard à ce que les grandes 
nécessités du Trésor public ne peuvent plus se couvrir par les moyens 
simples et ordinaires, j'ai cru pouvoir m'adreseer à vous pour vous 
prier de m'aider dans une entreprise qui sera très utile et glorieuse 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 421 



ai le patriotisme parvient à la réaliser par de faibles sacrifices et 
de l'influence avantageuse de laquelle je suis très convaincu dans 
la guerre actuelle. C'est dans cette espérance que je vous prie de 
vouloir bien prendre part à la souscription qui est ouverte dans 
cette armée sous les auspices de l'auguste et généreuse Reine Régente 
du Royaume pour un nombre de 500 ou plus chevaux de 'bonne qua- 
lité pour monter et équiper un brillant corps de lanciers polonais 
qui feront partie de la légion auxiliaire française et qui, par ses 
excellents éléments constitutifs, nous assure les mêmes succès qu'a 
toujours e'us cette brillante troupe de cavalerie dans les guerres où 
elle s'est acquis la réputation méritée dont elle jouit en Europe. 
Cette institution excitera de plus une noble émulation dans les 
braves et vaillants corps de cette arme qui servent dans l'armée que 
je commande, où ils sont la terreur de nos ennemis. 

Je me flatte que vous ne tromperez pas l'espoir avec lequel je 
me suis adressé à votre zèle généreux pour la cause du trône et 
de la nation, mais qu'au contraire non seulement vous contribue- 
rez pour vous mais encore que vous seconderez par votre influence 
la réalisation de cette importante entreprise. C'est po'urquoi j'ai 
l'honneur de vous adresser les conditions de cette souscription. 

J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute considération,* votre très 
humble serviteur, 

Signé : (général Cordova. 

Pour traduction conforme : 

Le Lieutenant- colonel chef à? état-major de la division 
auxiliaire française, 

HORAIN. 



N° 13. 

A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original). 

Bernelle au Maréchal Ministre de la guerrs. 

Quartier de Larrasoaîia, près Pampelune, le 2 mars 1836. 
(Rapport sur les opérations pendant le mois de février Î83G.) 

Les opérations de la division auxiliaire française, pendant le 
mois de février 1836, dans la province de Navarre, ne sont pas 
ce qu'elles auraient dû être si la saison rigoureuse n'avait été 
sans cesse un obstacle aux combinaisons et aux mouvements des 
troupes. Quoi qu'il en soit, sa station dans les cantonnements ci- 
après désignés a facilité la fortification des points principaux 
de la ligne de Pampelune à Eugui, dont j'ai pris le commande- 
ment par intérim, le 21 février, en l'absence de M. le général ba- 
ron de Meer, vice-roi de Navarre. 

Le 28 janvier, cinq bataillons de la légion (le 2 e toujours à Leri- 
da) ont quitté Vitoria et se sont rendus à Pampelune en passant 



422 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



par La Puebla, Haro, Cenicero, Logrono, Agoncillo, Lodosa, Lar- 
raga et Tiebas. Le 5 février, c'est-à-dire après neuf jours de 
marche, ils sont arrivés à Pampelune, en même temps que le dépôt 
principal de la légion venu de Tarragone, par Saragosse et Ta- 
falla. La route de Vitoria à Pampelune a été très pénible à cause 
de la saison d'hiver, des pluies et des mauvaises routes : les sol- 
dats ont constamment montré beaucoup de courage et de dévoue- 
ment et ont souffert avec unei admirable résignation toutes les 
privations ; un d'eux est mort de froid. 

Le 7 février, à Pampelune, j'ai, conformément aux instructions 
de M. le Ministre de la guerre d'Espagne, organisé : 

1° Trois compagnies de dépôt; 

2° Une compagnie d'ambulance, dont la l re section prend la 
dénomination d'ouvriers d'administration, et la 2 e celle d'infir- 
miers ; les premiers sont les bouchers et les boulangers ; les hommes 
de la deuxième section sont porteurs de lances avec lesquelles ils 
encadrent une toile en forme de hamac, pour transporter les bles- 
sés du champ de bataille. J'ai été autorisé à placer dans les qua- 
tre compagnies de nouvelle formation les officiers ci-après désignés 
provenant du régiment d'Isabelle II, et qui m'ont paru dignes 
d'être conservés : 

Capitaines : Chazot, de Colleville, Mille, Thomassin, Hacquet. 
Lieutenants : Jusseau, Lichtnecker, Poussard, de Fleurana (1). 
Sous-lieutenants : Boussard, Lemonnier. 

Le 9 février, la division a quitté Pampelune pour occuper sur la 
rive droite de la Esteribar (2), les villages de Zabaldica, Zuriain, 
Larrasoana, Urdaniz et Zubiri. Les travaux de fortification passa- 
gère ont commencé de suite sur les points de Zabaldica, Larrasoana 
et Zubiri. La ligne placée sous mon commandement est en outre oc- 
cupée par deux bataillons espagnols, dont un à l'extrême droite 
tient garnison au village d'Eugui et l'autre forme une colonne mo- 
bile entre Zubiri et Eugui. 

Le 14 février, j'ai accompagné à Saint-Jean-Pied-de-Port et sans 
escorte le général en chef Cordova ; nous avons suivi la route de 
Saigos, Urtassun et la Royale Fabrique (frontière de France) (3). 
Le retour a eu lieu par le pont de la frontière, Val Carlos, Burguete, 
Espinal, Visearret, Erro et Zubiri. 

Le 16 février et en mon absence de Larrasoana, un de nos avant- 
postes a été attaqué par un parti carliste qui fut repoussé. Le 
même jour, la division a fait un mouvement en avant par une 
conversion à gauche, dont le pivot était Villaba, et a occupé pen- 
dant quarante-huit heures les villages de JbJurutain, Etulain et Ostiz. 

Le 19, à mon arrivée, nous reprîmes nos anciennes positions et, 



(1) Quelques noms sont mal orthographiés : de Fleurans est écrit de 
Florence. (Note de P. A.) 

(2) Haute vallée de l'Arga, d'après la carte espagnole de Coello (feuille 
de la Navarre, Madrid, 1861; échelle 1/200. 000 e ). Le nom est écrit Estir- 
var dans le document. 

(3) La Beal Fabrica de Eugui, au nord d'Eugui, dans la vallée (carte 
do Coello). (Note de P. A.) 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 423 



malgré le mauvais temps, les travaux de fortification furent con- 
tinués sur les points déjà indiqués. 

Le 8 février, 4 compagnies du 2 e bataillon de la légion à Lerida, 
184 volontaires espagnols et 30 cavaliers, sous les ordres de M. Du- 
mesgnil, chef de ce bataillon, dans l'importante et périlleuse posi- 
tion de Santa-Lina, ont combattu plusieurs factions réunies de 
rebelles commandées par le chef Borjea, fortes d'environ 2.400 hom- 
mes et 40 lanciers. L'ennemi a été mis en déroute après avoir perdu 
40 hommes et plusieurs officiels. Nous avons à regretter 4 hommes 
morts et 7 blessés, dont 1 officier. 

M. le commandant Dumesgnil me fait connaître, dans son rapport, 
que les officiels, sous-officiers et soldats, se sont tous battus avec 
une rare intrépidité et ont plusieurs fois repoussé l'ennemi à la 
baïonnette; il signale ceux ci- après nommés comme s'étant parti- 
culièrement fait remarquer : 

Gaucz, capitaine; 

Bourdilliat, capitaine ; 

Pacoret, sous-lieutenant (blessé) ; 

Gort, grenadier; 

Kesse, sergent-major; 

Cranc, fourrier; 

Crêpé, soldat; 

Eysser, fourrier; 

Bitschkoski, soldat. 

Dans cette circonstance comme dans toutes les autres, où il a 
rencontré l'ennemi, M. le commandant Dumesgnil a fait preuve de 
bravoure et de talent, puisqu'il combattait des forces quatre fois 
supérieures en nombre à celles sous ses ordres et dans une posi- 
tion difficile. 

Le général en chef Cordova, par sa lettre du 22 février, témoigne 
sa vive satisfaction au 2 e bataillon, pour sa brillante conduite 
dans cette affaire; il s'attend à le voir bientôt réuni à la légion et 
vient de demander à la Heine la croix de Saint-Ferdinand de 2 e 
classeï pour son commandant, celle de l re pour les officiers cités et 
20 croix d'Isabelle II pour les sous-officieis et soldats qui se sont 
fait remarquer. 

L'état sanitaire de la légion n'est pas très satisfaisant ; c'est, sui- 
vant l'opinion des docteurs, le résultat des fatigues et de la saison 
rigoureuse, ainsi que des privations continuelles dans un pays 
épuisé de tout moyen de subsistance par suite de la guerre civile. 
Le 1 er mars, au matin, le général en chef Cordova est sorti de 
Pampelune avec paitie des troupes espagnoles et se porte sur la 
gauche de la ligne que j'occupe. Je continue avec 5 bataillons de 
la légion et 3 espagnols à fortifier la ligne de Pampelune à la 
frontière de France et j'opérerai offensivement ou défensivement 
suivant les circonstances et de concert avec M. le baron de Meer, 
vice-roi de Navarre, qui commande la réserve composée de quatre 
bataillons. 

Le M art chai de camp, 
commandant la division auxiliaire française, 

J. Bernkllk. 



424 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 

N° 14. 

A. H G., Afï. d'Esp., carton 45 (demandes d'admission) (original). 

Le général Bernelle au Ministre de la guerre, à Paris. 

Larrasoana (Navarre), le 2 mars 1826. 

Monsieur le Ministre, 

Bien que je ne doute nullement que Votre Excellence ne soit 
beaucoup mieux que moi informée de ce qui se passe dans ce mal- 
heureux pays et de ce qui s'y trame de contraire à ses véritables 
intérêts et à la tranquillité de l'Europe, je croirais manquer à 
mon devoir si je ne faisais connaître à Votre Excellence, tandis 
qu'il est peut-être encore temps d'y porter remède, deux circons- 
tances d'une haute importance qui, si elles se réalisaient, pour- 
raient compromettre à jamais le gouvernement constitutionnel de 
S. M. la Reine Isabelle II et produire dans ce pays une secousse 
violente capable d'ébranler la France. L'une est la direction que 
prennent les élections qui menacent de donner une immense majo- 
rité dans le sens du mouvement; la seconde, qui est une suite et 
une conséquence de la première, la nomination au commandement 
en chef de l'armée du Nord du général Mina, en remplacement du 
général de Cordova. 

Il n'a sans doute pas échappé à votre haute pénétration que les 
nominations de procuradores se font presque toutes dans le sens 
du mouvement; les conséquences d'une Chambre ainsi composée se 
devinent facilement, par l'expérience de ce qui s'est passé naguère 
à Barcelone, Saragosse, Valence, Cadix, etc. Dans ce cas, je crois 
pouvoir l'assurer, la Reine Régente quitterait Madrid à la tête de sa 
garnison, et viendrait se réfugier au milieu de son armée héroï- 
que et fidèle qui, depuis le commencement de cette guerre, a dé- 
ployé un caractère de fidélité et de patriotisme si admirable; elle* 
se conservera telle, je n'en doute pas, tant que le général Cordova 
sera à sa tête. Mais qu'arriverait-il s'il était remplacé alors par 
son compétiteur ? La Reine oserait-elle faire dans ce cas la démar- 
che dont je parlais plus haut? Je livre à votre haute sagesse 
toutes les réflexions que fait naître cette supposition. 

Depuis longtemps, le parti exagéré met tout en œuvre pour faire 
donner au général Mina le commandement de l'armée d'opérations : 
dans quel but? L'essai qu'il a fait du commandement a eu des ré- 
sultats trop désastreux pour qu'on pense un moment que ce sont 
ses talents militaires qui motivent ce choix. On craint le bon esprit 
qui anime l'armée, fanatique de son général qui la dirige, la tient 
dans sa main et la maintiendra toujours en dehors des intrigues 
politiques, de son général sous les ordres duquel elle ne sera jamais 
l'instrument d'aucun parti, mais le refuge de l'honneur en Espa- 
gne, comme les armées françaises l'ont été à l'époque de notre Révo- 
lution... Le reste se devine assez... Aussi aucun dégoût, aucune 
calomnie ne sont épargnés à cet homme supérieur qui seul a com- 
pris et deviné la guerre dans ce pays et qui seul peut et doit y 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 425 



mettre fin malgré tout... Je le déclare dans la conviction intime 
de ma conscience, Cordova est dans les circonstances actuelles, non 
seulement l'homme de l'Espagne, mais encore l'homme de l'Europe; 
car qu'on n'oublie pas cette vérité : si la France, elle seule le peut, 
ne s'empresse pas d'étouffer cette lutte cruelle, les coups de fusil 
qu'on tire depuis deux ans dans la Péninsule sont une semence qui 
germe et qui mûrit tous les jours, et dont la récolte retombera 
incessamment sur l'Europe entière; la France est à la tête de la 
civilisation constitutionnelle et la première elle est placée de ma- 
nière à ressentir les réactions du gouvernement despotique ou déma- 
gogique qui remplacerait indubitablement en Espagne le gouver- 
nement constitutionnel de la Reine si l'on ne vient promptement 
et ouvertement à son secours. 

Après ce court exposé auquel je ne puis ni ne dois donner un 
plus grand développement, qui d'ailleurs serait inutile devant 
Votre Excellence, je prends la liberté de la supplier instamment 
de me faire connaître ce que moi, officier français, ' faisant tou- 
jours partie de l'armée française et étant envoyé en mission en 
Espagne par le Roi des Français, je devrai faire, ainsi que tous 
les militaires de tous grades sous mes ordres qui sont dans la même 
position que moi. 

Lorsque nous avons consenti à venir en- Espagne momentané- 
ment, c'était avec l'intention bien positivement énoncée de soutenir 
et défendre le gouvernement constitutionnel en Espagne, en harmo- 
nie avec le nôtre, tel enfin qu'il existait lors de notre débarquement 
dans la Péninsule; si le gouvernement était remplacé par le des- 
potisme ou le républicanisme, je sais bien ce que j'aurais à faire 
comme particulier ; mais comme chef d'un corps composé en grande 
partie de Français ou d'hommes qui ont adopté la France comme 
leur patrie, le gouvernement français ne me donnerait-il pas des 
instructions qui me dirigeraient dans une position aussi difficile? 

Et dans le cas où le général Mina serait mis à la tête de l'ar- 
mée dont la légion fait partie, quelle serait la position d'une troupe 
française sous les ordres et à la discrétion d'un chef qui ne dissimule 
pas son antipathie invétérée contre tout ce qui porte le nom de 
Français ? Encore dans ce cas, ma détermination comme particulier 
ne serait pas douteuse ; mais que deviendrait la légion dans une sem- 
blable position 1 

C'est dans la position unique et toute spéciale dans laquelle je 
me trouve, ayant une responsabilité si effrayante qui pèse sur ma 
tête, que je crois devoir chercher à mettre cette responsabilité à 
couvert autant que possible, en vous signalant à l'avance un état 
de choses duquel les plus grands désastres peuvent résulter, s'il 
n'y est apporté promptement et opportunément remède par les 
moyens que lui dicteront la haute sagesse et l'expérience de Votre 
Excellence. 

Dans le même but, je ne dois pas dissimuler à Votre Excellence 
les appréhensions que fait naître en moi le séjour prolongé en 
Catalogne, entre Saragosse et Barcelone, de mon 2 e bataillon ; Votre 
Excellence connaît les éléments dont se compose la légion sous mea 
ordres ; sous mes yeux je réponds, même dans les circonstances les 
plus difficiles, de la conduite de tous ; mais éloignés de moi, exposés 
à des séductions auxquelles ils seront très accessibles si, comme cela 



426 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



se pratique ordinairement, on leur parle au nom de la liberté, il en 
serait tout autrement. 

Je me contente de livrer ces courtes réflexions aux méditations 
de Votre Excellence, qui devinera les motifs pour lesquels je ne 
m'étends pas davantage sur un sujet aussi grave eit d'une si haute 
portée. 

J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, de Votre Ex- 
cellence, Monsieur la Ministre, votre très humble et très obéis- 
sant serviteur. 

Le Maréchal de camp, 
commandant la division auxiliaire française, 

J. Bernelle. 

P. -S. — J'écris dans le même sens à M. l'Ambassadeur de 
France. 



N° 15. 

A. E. G., Aff. d'Esp., corresp., carton 17 (copie jointe à la pière n° 18). 

ORDRE DU JOUR DE LA DIVISION : 

Quartier général de Larrasoana, 7 niais 188G. 
Imprimée dans le texte du volume, chapitre VII, page 169. 



N° 16. 

A. H. G., Aff. d'Esp., Corresp., carton 17 (copie jointe à une lettre 
d'Harispe au Ministre). 

Le général Bernelle au lieutenant-général Harispe. 

Larrasoana, 24 mars (1836). 

Connaissant tout l'intérêt que vous portez à la cause que nous 
défendons en Espagne et particulièrement à ce qui concerne la 
légion, je m'empresse de vous apprendre qu'hier, ayant appris par 
le vice-roi que le 3 e bataillon de Navarre et celui des guides ve- 
naient d'avoir avec lui un engagement et qu'ayant été repoussés 
ils cherchaient à traverser la rivière de l'Arga, j'envoyai un de 
mes bataillons sur le passage que je jugeai qu'il devait prendre 
et me dirigeai avec un autre sur Zubiri pour attendre les événe- 
nements : sur les huit heures, une demi-heure après mon arrivée, 
je me mis en marche, entendant une vive fusillade dans la direc- 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 427 



tion de Inigo (1) ; arrivé sur les hauteurs, je fis exécuter un chan- 
gement de direction à gauche, jugeant par le bruit de- la fusil- 
lade (lue- les Rebelles devaient être en retraite. Ce mouvement me 
réussit parfaitement : au moment où ma tête de colonne débou- 
chait sur les hauteuis, quelques cavaliers et les officiers de mon 
état-major chargèrent l'ennemi et amenèrent trente prisonniers 
que je fis fusiller sur-le-champ, puisque nous sommes réduits à 
une guerre sans quartier, car vous devez savoir que les factieux 
fusillent indistinctement tous les étrangers au service de la Reine 
d'Espagne. Les Rebelles ont eu 3 officiers tués, plusieurs blessés, 
120 à 130 soldats laissés sur le champ de bataille. Les deux batail- 
lons sont entièrement dispersés et démoralisés : beaucoup ont aban- 
donné leurs armes et jusqu'à leurs souliers pour fuir avec plus de 
rapidité ; les deux tiers sont perdus pour l'armée de Don Carlos 
qu'ils ne pourront rejoindre. Nous avons été assez heureux pour 
venger le bataillon d'Africa sur remplacement même où il avait 
essuyé son échec. Quant à nos pertes, je ne puis encore vous trans- 
mettre des données bien certaines ; mais, d'après les renseigne- 
ments qui me sont parvenus, nous avons eu 3 officiers blessés, dont 
un assez grièvement, 12 hommes tués et autant de blessés. 

Un avis que je reçois à l'instant m'apprend que les 9 e et 10 e ba- 
taillons de la faction qui se trouvaient à Esain, environ à une 
demi-lieue du champ de bataille, ont été tellement terrifiés par le 
récit des premiers fuyards qu'ils n'ont pas osé bouger pour secou- 
rir les deux bataillons en déroute. 

Les bataillons du colonel Léon Iriarte et les paysans des vallées 
frontières que j'ai mis en campagne m'ont déjà ramené un grand 
nombre de fuyards; toutes les nouvelles que je reçois me confir- 
ment ce que j'ai eu l'honneur de vous dire plus haut sur la démo- 
ralisation et la désorganisation de ces deux bataillons. 

Signé : Général Beenelle. 






N° 17. 

A. E. G., Aff. d'Esp.. carton 44 (copie jointe au rapport de Bernelle 
au Ministre, du 1 er avril 1836). 

Le général en chef Cordova au général Bernelle. 

Quartier général de Vitoria, le 30 mars 1836. 

Excellence, 

J'ai vu avec le plus grand plaisir par le rapport de Votre Ex- 
cellence du 25 courant le nouveau jour de gloire que les braves 



(1) Sur la hauteur entre la vallée de Zubiri et la vallée d'Erro, c'est- 
à-dire entre Ydoyeta et Linzoin. Le nom n'est pas porté sur la carte de 
Capitaine. (Note de P. A.) 



LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



troupes de votre belle division ont ajouté aux armes de la Reine 
notre souveraine. 

Votre Excellence voudra bien exprimer à sa division, en mon 
nom, la haute estime que je leur professe et de laquelle ils se sont 
rendus dignes par leur brillante conduite pour la journée du 24. 

J'approuve l'avancement et les décorations conférés par Votre 
Excellence sur le champ de bataille pour les faits d'armes les plus 
distingués et je transmets par ma dépêche de ce jour votre rapport 
à Sa Majesté et la supplie de vouloir bien donner des ordres pour 
qu'on envoie les brevets et diplômes des méritants. J'enverrai 
également sans retard à Sa Majesté la proposition de récompen- 
ses que m'a adressée Votre Excellence et je dois espérer qu'elle sera 
revêtue de la royale approbation de Sa Majesté. 

Dieu garde, etc. 

Pour copie conforme : 

Le Lieutenant-colonel chef d'état-major 
de la division française, 

Horain. 



N° 18. 

A. H. G., Aff. d'Esp-, Corresp., carton 17 (copie jointe à une lettre 
d'Harispe au Ministre). 

Le général Bernelle au général Harispe. 

Larrasoana, le 30 mars 1836. 

Mon Général, 

J'ai reçu cette nuit la lettre que vous m'avez fait l'honneur de 
m'écrire sous la date du 28 courant, avec les pièces qui y étaient 
jointes; soyez assez bon pour agréer les expressions de ma vive 
reconnaissance pour les démarches que vous avez eu la bonté de 
faire dans l'intérêt du corps que je commande et qui, j'ose le dire, 
n'est pas entièrement étranger à ceux de France et de son armée. 
Je suis fier, mon Général, d'avoir mérité votre approbation, vous, 
juge si compétent, dans une affaire qui a en effet eu de beaux ré- 
sultats, mais qui en eût eu de bien plus décisifs si j'avais eu seule- 
ment cinquante cavaliers. 

Il faut que je me sois mal expliqué dans la lettre que je vous ai 
écrite bien à la hâte, le 24 au isoir, à mon retour à mon cantonne- 
ment. Je dois rectifier quelques détails dans l'intérêt de qui de droit. 

1° M. le général de Meer suivait en effet les bataillons carlistes 
depuis deux jours, sans cependant les avoir joints; le 23 au soir, 
ce général, avec la brigade de réserve, composée de trois batail- 
lons de la garde, un bataillon de Bourbon, bataillons doubles, et 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 429 



trois escadrons de lanciers de la garde, a couché à Hurdoz (1), et 
l'ennemi à Errera (2), c'est-à-dire à une lieue et demie ou deux 
lieues au plus. Le 24, jour de l'affaire, le vice-roi a séjourné audit 
Hurdoz et eut rentré le lendemain 25 à Pampelune, passant par le 
champ de bataille, Zubiri, etc., etc. 

2° Les prisonniers ont été fusillés au moment même où ils ont 
été pris, sur le champ de bataille même, conformément à l'ordre 
du jour ci-joint (3) ; tout en gémissant comme vous, mon Général, de 
la nécessité où je me trouve placé d'adopter de pareilles mesures, 
je ne pense pas que personne à ma place puisse faire autrement : 
comme étrangers à l'Espagne, nous sommes exceptés du traité 
d'échange conclu entre le prétendant et le gouvernement espagnol, 
par lord Elliet ; il existe à ce sujet une ordonnance de Don Carloa 
qui ordonne aux militaires de son armée de ne nous accorder au- 
cun quartier; c'est en vertu de cette ordonnance et surtout de leur 
inclinaison naturelle, que depuis notre entrée en Espagne les fac- 
tieux ont fusillé tous les militaires de la légion qu'ils ont faits pri- 
sonniers, en petit nombre heureusement, après les avoir abreuvés 
d'humiliations et à la suite des tourments les plus horribles. 

En Catalogne, un détachement de trente hommes, commandé par 
un officier (le malheureux fils du général Dumoustier, qui, dans 
la garde impériale, portait le surnom bien mérité de nouveau 
Bayard), a été pris : après les avoir promenés dans les campagnes 
nus et la corde au cou, pendant plusieurs jours, ils ont tous péri 
dans les tourments, à l'exception de deux soldats qui se sont échap- 
pés par la frontière de France et sont venus nous annoncer la fin 
malheiureuse de leurs camarades. 

A l'affaire qui a eu lieu le 6 mars à Lussez entre deux compa- 
gnies de la légion et quatre compagnies factieuses d'une force dou- 
ble et soutenues par deux bataillons, huit voltigeurs qui s'étaient 
abandonnés à leur ardeur ont été faits prisonniers et fusillés deux 
jours après. 

Le jour de l'affaire du 24, cinq voltigeurs faits prisonniers de 
la même manière ont été brûlés vifs; quelques blessés tombés au 
milieu des ennemis ont été achevés impitoyablement sur le champ 
de bataille, à l'affaire du 24, etc. 

Vous concevez, mon Général, combien de pareils actes d'atrocité, 
connus de tous, doivent exaspérer des soldats tels que ceux qui 
composent la légion étrangère, et combien il serait difficile, je 
dirais même dangereux, de faire des prisonniers. Dans une pareille 
position, il me semble que le gouvernement français devrait faire 
d'énergiques représentations au gouvernement de la Reine, pour 
réclamer de lui d'exiger de Don Carlos que la légion étrangère 
provenant de France, faisant partie de Varmêe régulière espa- 
gnole, soit comprise dans le traité fait par lord Elliot, ou que ce 
traité soit annulé pour tout le monde. Aucun des Carlistes ramassés 
aprè>> l'affaire, soit par les militaires de la légion, soit par ceux 



(1) Village à l'est de Pnmpolune, un peu au sud de Zay. 

(2) Errea n'est pas porté sur la carte de Capitaine; ce village se trouve 
à environ 1 kilomètre au nord-ost de Zay (d'après la carte de Coello). 

(3) Cet ordre du jour est la pièce n° 15. 



430 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



de Don Léon Iriarte, soit par les habitants, et qui m'ont été amenés, 
n'ont été mis à mort : ils ont tous été mis à la disposition du 
vice-roi, à Pampelune. 

Ce que vous faites connaître au gouvernement français de la 
nécessité de recruter la légion sous mes ordres, et les moyens que 
vous lui proposez pour arriver à ce but sont d'une haute portée 
et pour preuve nouvelle que rien n'échappe à de certaines capa- 
cités. 

C'est surtout de la cavalerie tenant à la légion dont j'ai le be- 
soin le plus indispensable ; le gouvernement espagnol, à qui je la 
réclame depuis que je suis en Espagne, a fait auprès de celui de 
France des demandes pour qu'il lui soit cédé trois cents chevaux 
avec lesquels se formaient deux escadrons avec le® excellents 
cavaliers, surtout polonais, que j'ai avec moi. C'est sur ce point, 
mon Général, que je vous prie d'attirer l'attention de M. le maré- 
chal Maison. Je vous ai envoyé dans le temps le projet de sous- 
cription ouvert par le général Cordova; le gouvernement espa- 
gnol, par des motifs que je ne dois pas approfondir, a été très 
froid pour appuyer ce projet, qui montrait les sympathies du géné- 
ral en chef et de l'armée pour la légion auxiliaire française et 
surtout pour la nation polonaise. Dans ma légion, on s'est emparé 
d^ cette idée; les officiers, sous-officiers et soldats, connaissant 
tout le prix que j'attache à cette formation, et ayant plusieurs fois 
reconnu la nécessité impérieuse d'avoir une cavalerie à nous, se 
sont empressés de répondre et d'aller au delà de l'appel qui leur a 
été fait : d'un commun accord, ils ont tous abandonné un arriéré 
de solde de 1835, montant à 52.000 francs; c'est avec cette somme 
que j'ai commencé mon organisation. Le général Cordova m'aide 
2)ersonnellement, mais je n'irai pas loin si les deux gouvernements 
ne viennent pas à mon secours. 

A force d'instances et de démarches énergiques, j'ai enfin obtenu 
la rentrée de mon 2 e bataillon ; il est arrivé avant-hier à Pampelune 
et vient se réunir à moi sur la ligne, le 1 er avril. 

Bernelle. 



N° 19. 

.4. II. G., AIT. d'Esp., carton 44 (original). 
Le général Bernelle au Ministre de la guerre, à Paris. 

(Rapport sur les opérations de mars 1836.) 

Larrasoana, le 1 er avril 1836. 

La légion étrangère française au service d'Espagne a, pendant 
le mois de mars, continué la fortification des points principaux 
de la ligne de Pampelune à la frontière française et se trouve dans 
les mêmes positions que celles indiquées au rapport du mois do 
février dernier. Les villages de Zabaldica, Anchoriz, Larrasoana, 
Urdaniz et Zubiri sont retranchés et à l'abri de toute surprise de 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 431 



la part de l'ennemi, dont les avant-postes sont en vue des nôtres 
depuis un mois environ. Les rebelles occupent la vallée d'Ulza- 
ma (1) au nombre d'environ 3.000, et cherchent quelquefois, mais 
en vain, à inquiéter nos gardes avancées et les convois venant de 
Pampelune. 

Le 6 mars, la 5 e compagnie du 1 er bataillon destinée à protéger 
]5 tirailleurs espagnols partis de Zubiri pour aller faire des four- 
rages au village de Lescaros (2) (près de Zubiri) a chassé deux 
fois les factieux de cette position, quoiqu'ils fussent bien supé- 
rieurs en nombre; mais l'ennemi étant reparu avec quatre com- 
pagnies et appuyé de deux bataillons fit une manœuvre pour 
tourner notre troupe qui était très exposée, quand arriva à son 
secours la compagnie de voltigeurs du 1 er bataillon, qui attaqua 
les rebelles à la baïonnette, ouvrit le passage à la compagnie du 
centre qui était presque enveloppée, et de concert ces deux com- 
pagnies prirent une position défensive. Le feu dura trois heures 
sans interruption et avec beaucoup d'ardeur de la part de nos sol- 
dats ; la nuit seule y mit un terme. Nous perdîmes un 'sergent et 
huit hommes dont trois furent faits prisonniers et fusillés par 
les factieux ; ceux-ci eurent plus de vingt hommes hors de combat. 

Le 21 mars, le général Bernelle a fait faire une reconnaissance 
jusqu'à Viscarret et placer des postes intermédiaires pour pro- 
téger l'arrivée des denrées et marchandises venant de France des- 
tinées à la subsistance ou à l'habillement des troupes de la Reine. 
Les communications sont donc bien établies. 

Le général Bernelle a livré un autre combat avec succès aux 
troupes du prétendant, le 24 mars, et dont le résultat eût été plus 
brillant s'il eût eu de la cavalerie, ou encore si la division de ré- 
serve commandée par le baron de Meer, vice-roi de Navarre, dont 
il suivait les instructions, se fût mise en mouvement, ainsi qu'il 
devait y compter. 

D'après les avis de ce général (3) sur la marche de l'ennemi* le 
général Bernelle a fait partir de Zubiri à 5 heures du matin le 4 e 
bataillon de la légion pour aller oecuper les hauteurs qui dominent 
oe point, et il avait prescrit qu'à la même heure cent hommes du 
1 er bataillon du 2 e léger espagnol se porteraient à Fernandorena (4) 
pour renforcer ce poste intermédiaire. 

Le 3 e bataillon de la légion était échelonné, pour empêcher le 
passage de la rivière entre Zubiri et Urdaniz, et les commandants 
des autres points avaient les mêmes instructions. 

Le même jour et à la même heure, le 5 e bataillon de la légion et 
le général ont quitté Larrasoana pour se porter sur un des points 
de la ligne où l'ennemi pourrait tenter de passer, ou suivant les 



(1) La vallée d'IJlzama, partie inférieure de la vallée de Lanz (d'après 
la carte de Coello). 

(2) Il s'agit sans doute de Leranoz, qui, sur la carte de Coello, est un 
village au nord-ouest et près de Zubiri ; il est aussi porté sur la carte de 
Capitaine, mais au nord d'Urtassun ! Dans son récit de la Sentinelle, Col- 
leville le place « à une demi-lieue de Zubiri »; c'est là son emplacement. 

(3) En interligne : a du général de Meer, vice-roi de Navarre ». 

(4) Fernandorena n'est pas porté sur les cartes; il se trouve au nord- 
est de Zubiri, sur la chaîne. (Note de P. A.) 



432 LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE 



circonstances appuyer le 4 e bataillon. A peine tout était-il arri- 
vé à Zubiri que la fusillade la plus vive se fit entendre dans la 
direction des hauteurs occupées par le 4° bataillon ; il se dirigea 
promptement vers ce point, et il comprit au bruit des détonations 
que l'ennemi attaqué vigoureusement et repoussé se retirait sur 
le côté gauche du village d'Acareta (1). Connaissant bien la posi- 
tion du bataillon qui était engagé ; sachant en outre, d'api es les 
avis du vice-roi, que la division de réserve qui avait couché à 
Urobs devait avancer, mouvement qui n'a pas eu lieu et on ne sait 
pourquoi, le général Bernelle se porta sur les hauteurs de Escharo, 
pour couper la retraite aux rebelles au nombre de deux bataillons 
(le bataillon des guides et le bataillon requêté) qui par suite des 
combinaisons devaient tomber en notre pouvoir, si comme il a été 
dit plus haut, ils avaient été suivis par la division de réserve, et 
que le bataillon espagnol, commandé par le colonel Iriarte, se fût 
porté sur leur droite. Le mouvement du général Bernelle produisit 
pourtant l'effet qu'il en attendait et jeta [la terreur] dans les rangs 
ennemis, qui, se voyant ainsi tournés, se mirent dans le désordre et 
la déroute la plus complète. L'avant-garde du 5 e bataillon, au pas 
de course dans la montagne, précédée de l'état-major de la division, 
et au milieu de la neige et d'une pluie qui tombait par torrents, 
arriva assez à temps pour faire à l'ennemi 30 prisonniers, qui furent 
fusillés sur-le-champ, pour user de représailles envers, les factieux 
qui ne font jamais de quaitier aux militaires de la légion faits 
prisonniers. 

Le 5 e bataillon bientôt rallié poursuivit l'ennemi jusqu'à' un 
ravin profond qui favorisa sa fuite, mais dans un désordre tel 
qu'il dénotait la défaite et la démoralisation les plus complètes ; 
enfin dans l'impossibilité de poursuivre l'ennemi, les 4 e et 5 e ba- 
taillons rentrèrent dans leurs cantonnements respectifs. La perte 
des Rebelles est au moins de 200 hommes, dont 130, parmi lesquels 
plusieurs officiers, sont restés sur le champ de bataille. 

Le chef factieux El-Rojo, qui jouit d'une grande réputation chez 
les siens, a été grièvement blessé, et on assure que sa blessure est 
mortelle ; cette perte, d'après l'opinion des Espagnols, est grande 
pour l'ennemi, qui faisait le plus grand cas; de cet homme adroit 
et plein de connaissances sur les localités du pays. 

La perte de la légion est de 40 hommes tués et 32 blessés ; parmi 
ces derniers sont cinq officiers, dont l'état ne donne aucune crainte. 
Les factieux nous ont abandonné beaucoup d'armes, quelques che- 
vaux et des bagages. 

Cette brillante affaire a eu pour résultats : la démoralisation et 
la dispersion complète des deux bataillons ennemis ; d'avoir vengé 
le bataillon d'Africa (espagnol), sur le même terrain où il avait 
essuyé un échec, et nos soldats prisonniers lâchement fusillés par 
l'ennemi qui méconnaît tout sentiment d'humanité et les lois de 
la guerre. 

Le 2 e bataillon de la légion est arrivé le 28 mars, venant de Le- 
rida, après avoir parcouru les routes de Saragosse, Tafalla et Pam- 
pelune, où il restera deux jours avant de prendre ses cantonnements. 



(1) Sans doute Agorreta de la carte de Ooello, au nord d'Ydoyefca, entre 
Ydojeta et Linzoin. (Noie de P. A.) 



DOCUMENTS CONTEMPORAINS 43$ 



L'organisation de la cavalerie se fait avec toute l'activité pos- 
sible, cette dernière affaire ayant fait sentir au général de quelle 
importance elle est dans les combats, où l'ennemi nous en oppose 
toujours. 

Le Général commandant la division, 
J. Bernelle. 



N° 20. 

A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45 (copie). 

Le général Bernelle au général Harispe. • 

Quartier général de Larrasoaùa, le 15 avril 1836. 

Mon Général, 

Conformément au désir que vous nous avez manifesté, j'ai l'hon- 
neur de vous adresser le résumé exact des pertes en hommes qu'a 
éprouvées la légion sous mes ordres, depuis son débarquement en 
Espagne; j'y joins une situation détaillée par cantonnement et par 
portions de corps, afin que vous puissiez vous faire une juste idée 
de la force réelle de ce corps et de sa situation. 

Il est à remarquer que dans le nombre des déserteurs, en Cata- 
logne et en Navarre, il y en a plusieurs qui rejoignent succes- 
sivement et qu'on a portés déserteurs, seulement parce qu'ils sont 
restés en arrière dans les différentes marches, ou qu'ils n'ont pas 
rejoint, après le délai fixé par leurs feuilles de route, en sortant des 
hôpitaux. Quelques-uns restent aussi dans les villes où on les retient 
en attendant des escortes, soit dans les hôpitaux où ils sont entrés 
de nouveau; l'administration espagnole n'est pas assez bien établie 
pour nous tenir exacte